La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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Consécration du Canada au Cœur Immaculée de Marie

Reposoir du congrès marial d’Ottawa

DANS LE RAYONNEMENT DE FATIMA
ET SOUS L’IMPULSION DU PAPE PIE XII

LE grand dessein divin qui a dominé le 20e siècle et qui domine encore le nôtre, c’est cette volonté de bon plaisir de notre Dieu, révélée en 1917 par Notre-Dame de Fatima afin de sauver les âmes des pauvres pécheurs qui vont en enfer  : «  Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé  ». Pour l’accréditer et pour démontrer la puissance de notre Mère Immaculée, Dieu veut lier la paix du monde et le triomphe universel de l’Église à deux conditions bien faites pour confondre l’orgueil moderne et exalter la puissance de la “ divine Marie ”  : la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé par le Pape ayant ordonné aux évêques de s’unir à lui dans cet acte, et la recommandation de la dévotion des cinq premiers samedis du mois. Le mépris de ces demandes entraînerait, en revanche, une suite d’inéluctables châtiments  : sous le règne de Pie XI, une guerre mondiale pire que la première, puis la diffusion des erreurs de la Russie dans le monde, entraînant guerres et persécutions, enfin l’Église elle-même réduite à l’état d’ «  une ville à moitié en ruine  ».

Notre histoire contemporaine montre qu’on ne se moque pas de Dieu. Le Pape Pie XI, quoique convaincu de la vérité des apparitions de Fatima, refusa d’obéir aux demandes qui contrariaient sa diplomatie, en particulier vis-à-vis du régime bolchévique  ; aussi est-ce bien sous son règne que s’enclencha la seconde guerre mondiale.

Pie XII qui lui succéda à la veille des hostilités entre l’Allemagne et la France alliée à l’Angleterre, se disait lui-même «  le pape de Fatima  » puisqu’il avait été sacré évêque au jour et à l’heure même de la première apparition de Notre-Dame à la Cova da Iria. Aussi voulut-il sincèrement, dans la première partie de son pontificat, obéir aux demandes de la Sainte Vierge. Le 31 octobre 1942, il consacra solennellement le monde au Cœur Immaculé de Marie. Malheureusement l’évêque de Leiria, Mgr da Silva, craignant un nouveau refus du Saint-Siège, avait modifié, de sa propre autorité, la demande du ciel transmise par sœur Lucie, en remplaçant la consécration de la Russie par celle du monde au Cœur Immaculé  ! Déplorable initiative  ! Car si la piété de Pie XII fut tout de même récompensée, puisque la tournure de la guerre changea en faveur des alliés après la consécration, le pape ne put obtenir la paix véritable et durable.

Profitant de “ la victoire des démocraties ”, les erreurs de la Russie se répandaient encore plus rapidement dans le monde, jetant le Saint-Père dans une très grande inquiétude.

Pour conjurer ce danger, Pie XII encouragea le grand mouvement de dévotion au Cœur Immaculé de Marie, qui suivit la consécration d’octobre 1942 et, en particulier, la route mondiale de la statue pèlerine de Notre-Dame de Fatima. De 1947 à 1957, elle parcourut le monde, sur fond de guerre froide, pour une nouvelle et très fructueuse évangélisation. La Sainte Vierge montra à cette occasion qu’Elle était plus que jamais Médiatrice de toutes grâces et Reine de la paix. Le miracle des colombes qui, à partir de 1946, se renouvela dans tous les pays où la constitution faisait référence à Dieu, rappelait qu’Elle seule était établie protectrice de la chrétienté et pouvait lui obtenir le don précieux de la paix.

LE PROJET DE MGR VACHON

Mgr Vachon devant la maquette du reposoir.

Mgr Vachon devant la maquette du reposoir.

Dans ce contexte, il n’est donc pas étonnant que Mgr Vachon, archevêque d’Ottawa, ait voulu solenniser le centenaire de la fondation de son diocèse (1847-1947) en organisant un grand congrès marial, précédé par un pèlerinage de la statue miraculeuse de la Vierge du Rosaire du Cap. Pie XII bénit et encouragea ce projet.

Sous l’impulsion de l’archevêque d’Ottawa, c’est donc une double manifestation qui s’organise, au temporel comme au spirituel  : d’une part, le pèlerinage de la Vierge, du Cap-de-la-Madeleine jusqu’à la capitale fédérale, et d’autre part le Congrès marial d’Ottawa. Homme de Dieu, Mgr Vachon ordonne tout d’abord à toutes les congrégations enseignantes de faire prier les enfants, puis il confie aux Dominicains la charge de prêcher des triduums sur le Rosaire.

Il demanda enfin aux Oblats de Marie Immaculée, gardiens du sanctuaire de Notre-Dame du Cap, d’organiser la “ route de Notre-Dame ” jusqu’à Ottawa. Après une brève hésitation, car ils craignaient qu’un tel voyage soit un échec, les Oblats se mirent à l’œuvre dans un bel élan en rédigeant un communiqué qui fut reproduit dans tous les journaux du pays. Tout était dit du bon esprit et de l’organisation qui devaient animer ce singulier pèlerinage  :

Le Char de l’Alliance

«   Le char de la Vierge aura pour nom l’Arche d’Alliance, en souvenir du coffret précieux de l’Ancien Testament qui cheminait devant les Hébreux au désert. (…) La statue se dressera sur un trône évoquant l’arche d’alliance  ; deux chérubins lui feront escorte  ; elle portera sa couronne de Reine, son cœur d’or et son chapelet aux grains dorés. Son char [il mesurera pas moins de 7m de long, 2, 5m de large et 4m de hauteur] reproduira le pont des chapelets…   »

Voilà la Sainte Vierge mise pour ainsi dire sur le trône de Dieu, on ne saurait mieux comprendre et adhérer à la volonté du Très-Haut clairement exprimée lors des grandes apparitions mariales du 19e siècle, et surtout celles de Fatima au 20e.

«  Le passage de la Vierge du Cap sera marqué par la consécration des fidèles au Cœur Immaculé de Marie, comme elle l’a demandé elle-même à Fatima. (…) C’est dès maintenant qu’il faut préparer le passage de l’Arche d’Alliance. Et tous doivent s’y mettre. Il ne s’agit pas d’un simple cortège triomphal, d’une pure promenade spectaculaire, destinée à satisfaire une curiosité sentimentale. Notre-Dame a une mission à remplir en se rendant au Congrès  ; cette mission, c’est celle du Congrès lui-même  : notre retour en Chrétienté, sanctionné par notre consécration au Cœur Immaculé  »

Mgr Roy bénit la statue avant le départ

«  Ce voyage, dira de son côté Mgr Roy, l’évêque de Trois-Rivières, est une réponse aux multiples messages de la Mère de Dieu à La Salette, Lourdes, Fatima   ». La Sainte Vierge «   a donné plus d’une fois l’avertissement solennel de se mettre à genoux et de prier  ; et c’est pour recueillir nos prières, nos actes de repentir qu’elle se met en route.   » Une trentaine de prédicateurs prépareront les voies à la Mère de Dieu en organisant dans chaque paroisse visitée un triduum de prières  ; parmi eux, le saint père Lelièvre, le plus célèbre prédicateur populaire de son temps, et notre ami, le regretté père Henri Thomas.

Comme tous les apôtres animés d’un vrai zèle, l’archevêque d’Ottawa était aussi un homme de progrès. Il voulut donc que cette grande manifestation de piété mariale soit amplifiée par une large couverture médiatique. Elle fut assurée par de nombreux journaux francophones et anglophones, quatre postes locaux de radio, ainsi que Radio-Canada. Certains postes de radios étrangères purent aussi capter et diffuser l’événement…

NOTRE-DAME VISITE SON PEUPLE
1er mai – 16 juin 1947

Au moment du départ, le 1er mai, les organisateurs qui avaient programmé la pénitence sur le papier… ont un moment d’hésitation  : pluie, verglas, vent glacé sont au rendez-vous  ! Ne vaut-il pas mieux reporter  ? Prévenu, le maire de Trois-Rivières téléphone aussitôt aux Oblats du Cap-de-la-Madeleine  : «   Vous êtes attendus pour six heures au pont du Saint-Maurice, et nous serons là. À Fatima, quand la Sainte Vierge s’est manifestée à 70 000 pèlerins le 13 octobre 1917, il pleuvait  ; personne n’en a tenu compte et personne n’en a souffert. Venez, nous vous attendons  !   » Quelle époque, n’est-ce pas  ?  ! Voilà des laïcs comme on en faisait avant la promotion du laïcat par Vatican II  !…

À Louiseville

Le démon ne fut probablement pas étranger aux incessantes avanies météorologiques de ce pèlerinage. Peut-être avait-il reçu l’autorisation d’éprouver les Canadiens comme jadis le saint homme Job  ? Mais comme Job, les Canadiens sont restés fidèles à Dieu  : le mauvais temps n’a fait au contraire qu’aviver leur dévotion au plus grand étonnement, qui se changea en admiration, pour beaucoup de nos “ frères séparés ”.

À Louiseville  : c’est douze mille à quinze mille fidèles qui attendent sous la pluie… Lorsqu’on leur annonce que la Sainte Vierge est à quarante-cinq minutes du village, tous partent à la rencontre de Celle qui arrive de Yamachiche accompagnée par des centaines de pèlerins. Il en sera ainsi de paroisse en paroisse.

À chaque étape, les habitants ont pavoisé rues et maisons. À l’arrivée comme au départ de Notre-Dame, le maire y va de son discours. C’est populaire et charmant de simplicité.

Dans le diocèse de Joliette, toute la paroisse de Saint-Thomas part, en pleine nuit, à la rencontre de Notre-Dame afin de l’escorter en une magnifique procession aux flambeaux. Le 10 mai, l’évêque du diocèse a donné rendez-vous aux fidèles dans sa ville épiscopale. Vingt confesseurs préparent les quinze mille personnes qui assistent à la veillée de prières mariales puis à la messe en plein air. Il est minuit et demi, le vent est glacial, l’évêque consacre son diocèse au Cœur Immaculé de Marie et bénit la foule avec le Saint-Sacrement.

À Joliette

Au village de l’Épiphanie, lorsque l’Arche d’Alliance arrive, à la lueur des flambeaux, un reposoir féerique l’attend sur la place de l’église. Un chapelet de douze cents ampoules électriques, suspendu à la tour du clocher, descend jusqu’au reposoir et illumine comme en plein jour la Reine du Ciel. Le lendemain, 13 mai, le maire a donné congé pour que les habitants puissent décorer leur maison. Deux cent trente-cinq des deux cent quarante ouvriers de la principale usine du village ont volontiers accepté le sacrifice d’une journée de salaire  ; pour ces pères de familles, nombreuses pour la plupart, c’est le sacrifice méritoire du nécessaire qui rappelle à Notre-Seigneur celui de la veuve du temple de Jérusalem, et leur vaut bien des bénédictions…

Dans les rues de Montréal.

Dans les rues de Montréal.

Lorsque la Sainte Vierge arrive à Montréal le 14 mai, toutes les cloches de la ville sonnent pour annoncer son entrée. La police est au service de Notre-Dame  ; les journaux et les radios rendent compte de l’événement. Pendant son séjour, la ville vit au rythme de la Sainte Vierge et des visites qu’elle rend aux paroisses francophones et anglophones, et c’est par milliers et dizaines de milliers que les Montréalais se déplacent pour acclamer leur Reine. À l’Oratoire Saint-Joseph, on retrouve l’affluence des grandes cérémonies du temps du frère André  : cent mille personnes  ! Mgr Chaumont, l’évêque auxiliaire, accueille chaleureusement Notre-Dame  : «  Venez, ô Vierge chérie, réchauffez nos cœurs. (…) Apparaissez-nous comme vous êtes apparue à Pontmain, à La Salette, à Lourdes, et redites-nous qu’il faut prier, faire pénitence, et que nous devons nous consacrer à votre Cœur Immaculé  ; rappelez-nous ce que vous avez dit à Fatima  : “  Si les hommes veulent changer de vie, j’exaucerai leurs prières et vous aurez la paix ”  »

Camilien Houde, le truculent maire de Montréal, n’est pas en reste, mais malheureusement la magnifique consécration qu’il prononce, tout empreinte du plus pur nationalisme catholique, restera sans effet pour cause d’impératifs électoraux.

La Sainte Vierge ne manque pas de visiter les plus pauvres  : elle se rend donc dans les hôpitaux et les orphelinats. Rappelez-vous que les enfants ont prié pour le bon déroulement de cette visite de la Sainte Vierge  ; alors, de la voir chez eux les met au comble du bonheur. C’est leur maman du Ciel qui vient se pencher sur leurs petites misères d’orphelins… C’est Elle aussi qui guérit les âmes et les corps, en opérant des conversions et de nombreuses guérisons miraculeuses, comme celle de ce père de douze enfants  : opéré à deux mois d’intervalle sans résultat, son estomac refuse toute nourriture, les calmants ne font plus d’effet. Fatigué des médecins de la terre, il décide de ne plus prendre de remède mais de s’en remettre à la Sainte Vierge. Notre-Dame du Cap arrive justement dans sa paroisse, il se traîne pour la suivre jusqu’à l’église et passe la nuit en prières pour demander sa guérison. Le matin, à la stupeur de son entourage et des médecins, il mange de nouveau et de bon appétit, et il peut reprendre son travail  !

Le char de la Sainte Vierge accueilli en pleine nuit à Hull.

Le char de la Sainte Vierge accueilli en pleine nuit à Hull.

Après Montréal, la Sainte Vierge prend la route d’Ottawa en faisant un détour dans quelques paroisses de l’Ontario.

À Hawkesbury, la réception est triomphale, c’est le bienheureux père Lelièvre qui a préparé les fidèles. Toute la population catholique s’est mobilisée en ces terres protestantes. Fait unique, cette ville a eu l’idée de composer une vingtaine de tableaux vivants, dispersés sur le parcours de la Sainte Vierge, représentant les principaux mystères du Rosaire et les principales apparitions de Notre-Dame… C’est de très bon goût, et c’est touchant lorsqu’on se représente ce qu’il a fallu de dévouement et de compétence pour organiser une telle réception… les protestants en sont remplis d’admiration.

À Buckingham, Notre-Dame reçoit un magnifique éloge de M. le maire, en français et en anglais  :

«  Nous vous saluons, Notre-Dame du Cap, Reine du Canada  ! Celui qui a l’honneur de vous parler le premier se sent bien petit devant vous. Beaucoup de grands personnages parcourent les différentes parties du monde, mais jamais Dame si grande ne nous est encore venue. Aussi la ville de Buckingham est-elle dans la joie ce soir. Jamais notre ville n’a été honorée de la sorte. Jamais nous n’avons vu dans nos murs un événement semblable. Une Vierge miraculeuse nous visite, une statue de la terre qui a ouvert les yeux tout grands pour nous regarder, quel miracle  ! Merci, Notre-Dame du Cap, d’être venue chez nous...

Je remercie Dieu de m’avoir fait le premier citoyen de cette ville, ce qui me vaut cet honneur sans pareil de vous remettre les clefs de ma cité. Oui, entrez à Buckingham  ! Vous êtes chez vous chez nous, Belle Souveraine.   »

Durant toute la durée de cette visitation de Notre-Dame à son peuple canadien-français, Mgr Vachon s’est souvent mêlé à la foule des pèlerins, priant et accompagnant la Sainte Vierge avec eux, édifiant tout le monde. Mais à Ottawa, évidemment, c’est lui qui accueille Notre-Dame et la présente aux différentes paroisses et institutions de la ville, du 10 au 16 juin, malgré la charge de l’organisation du Congrès marial international.

LE CONGRÈS MARIAL D’OTTAWA

40 000 hommes escortent Notre-Dame à Ottawa.

40 000 hommes escortent Notre-Dame à Ottawa.

La dernière étape conduisit la Sainte Vierge jusqu’au parc Lansdowne, lieu du Congrès marial qui devait commencer le 18 juin. Ce fut une apothéose. Les cinquante-trois cloches du Parlement sonnèrent en l’honneur de Marie, et à l’orgue c’est un protestant qui entonna le Magnificat du pèlerinage  !

«   Ottawa ouvre à la Mère de Dieu ses plus belles avenues, tout au long desquelles sont postées, à l’avance, les sentinelles écarlates de la gendarmerie royale. Les bannières et oriflammes de toutes les paroisses entourent et accompagnent Marie. La masse virile des hommes et des jeunes gens impressionne, celle des jeunes filles et des enfants émeut… Tout ce peuple chemine en rangs en longeant le canal Rideau.   »

Ceux qui vécurent cet événement nous l’ont raconté, quarante ans après, les larmes aux yeux  ! Pour comprendre une telle émotion, il faut se souvenir qu’en 1947, l’ostracisme des milieux protestants et anglophones vis-à-vis des canadiens-français catholiques imprégnait encore toute la vie sociale. Or, voici que durant ces journées mariales, la ville d’Ottawa retentissait de cantiques en latin ou en français, toute la circulation était interrompue, les policiers étaient au garde-à-vous devant la Sainte Vierge et les Canadiens français catholiques qui la suivaient en procession. C’était formidable.

Du haut du reposoir du parc Lansdowne, c’est le père Thomas qui fait chanter la foule… Sa photographie fit la une du magazine Life, pour la plus grande fierté des Canadiens-français, heureux de voir l’Église s’imposer ainsi à l’attention des plus grands médias américains.

Le Père Thomas faisant chanter les foules.

Le Père Thomas faisant chanter les foules.

Mgr Vachon accueillit la Madone, entouré d’un imposant clergé  : huit cardinaux, quatre-vingts archevêques et évêques, des centaines de prêtres, religieux et religieuses. En plus de l’épiscopat canadien au complet, et de nombreux évêques américains, on pouvait voir le cardinal Gerlier primat des Gaules, le cardinal Frings, de Cologne, le cardinal Mindzenty, primat de Hongrie etc… l’Église avait, pour ainsi dire, envoyé des représentants du monde entier. Le cardinal Villeneuve, de Québec, étant mort quelques semaines auparavant, le cardinal McGuigan, archevêque de Toronto, le remplaça comme légat pontifical.

Ce fut donc à Ottawa, au cœur de la capitale nationale, une manifestation inouïe de fierté catholique, majoritairement francophone, à laquelle les autorités civiles se sont associées, mais parfois par simple intérêt politique. C’est ainsi que le soir de ce 18 juin, il y eut grande réception au château Laurier, la première d’une longue série. Le premier ministre Mackenzie King, les principaux membres de son gouvernement, le corps diplomatique, toutes les personnalités du fédéral comme du provincial, autrement dit tout le pays légal, échangèrent compliments et propos courtois avec les princes de l’Église qui venaient de démontrer leur capacité de mobiliser le pays réel. En démocratie, cela compte.

De plus, tout le monde se réjouissait de cette mutuelle concorde et collaboration de l’Église et de l’État, à un moment où la guerre froide avec la Russie soviétique inquiétait. Cependant, comme le Canada était alors une des nations les plus engagées dans l’élaboration d’une politique internationale sous l’égide de l’ONU, les politiciens mettaient leur confiance en ces seules organisations internationales. Les hommes d’Église réunis au château Laurier allaient-ils leur rappeler que la Vierge Marie, en l’honneur de qui ces fêtes étaient organisées, était la seule à pouvoir donner la paix au monde, à condition toutefois que le Pape lui consacre publiquement la Russie  ? Malheureusement non.

Jeux scéniques

Jeux scéniques

Cependant, ces réunions protocolaires n’empêchaient pas les évêques de faire leur devoir auprès des fidèles et de maintenir à un très haut niveau de qualité toutes les manifestations pieuses, doctrinales ou artistiques du Congrès marial… Dans leurs sermons, unanimes, ils exaltèrent les privilèges de Marie, sa médiation universelle, sa co-rédemption. Quinze ans plus tard, Vatican II bannira ces expressions du langage de l’Église.

Durant une semaine, des jeux scéniques et des pièces de théâtre en l’honneur de la Sainte Vierge démontrèrent que l’Église était aussi à la pointe du progrès en matière de son, de lumière et d’orchestration musicale…

Dans la chapelle de la paix, qui pouvait contenir quatre mille personnes, quinze à cinquante confesseurs veillaient au bon déroulement des prières, des confessions et des messes. Notre-Dame siège en Reine, au pied du Calvaire eucharistique, car durant six jours et six nuits consécutifs, le saint-sacrifice de la messe fut célébré sans discontinuer. Toutes les institutions et les œuvres catholiques de la ville se relayaient auprès de Notre-Dame du Cap et de Jésus Hostie afin de leur offrir, jour et nuit, une prière perpétuelle.

Kiosque des Oblats de Marie Immaculée

Kiosque des Oblats de Marie Immaculée

Une telle ferveur a beaucoup impressionné les protestants… L’un d’entre eux, venu en curieux dans la chapelle de la paix, témoigna  : «  Je croyais y entendre déblatérer contre les autres religions. J’y ai vu un peuple en prières. Je suis resté quatre heures en prières, tantôt à genoux, tantôt assis et j’ai prié. Une vraie prière, peut-être pour la première fois de ma vie.  »

Dans les grands pavillons du parc Lansdowne, chacune des cent quatre congrégations religieuses œuvrant au Canada avait monté un kiosque illustrant sa vocation et son apostolat… Les protestants qui visitaient le site – ils furent nombreux – eurent ainsi sous les yeux une merveilleuse illustration de la catholicité de l’Église et de sa charité. Mgr Vachon avait admirablement su organiser les choses en mettant en valeur la grande famille catholique dans son ensemble. Il avait voulu présenter la Vierge Marie comme la Reine d’un peuple actif, en corps constitués, avec ses évêques, ses prêtres, ses communautés religieuses et ses familles, ses artistes, ses techniciens, ses professionnels, tous unis dans un même corps hiérarchisé et une même dévotion mariale.

Les zouaves pontificaux dans la procession mariale du 21 juin

LA CONSÉCRATION DU CANADA
AU CŒUR IMMACULÉ DE MARIE

Préparée par une journée de réparation et d’adoration, ainsi que par une magnifique procession mariale, la journée du 22 juin fut celle de la consécration du Canada au Cœur Immaculé de Marie. Près de cinq cent mille personnes assistèrent à cette démonstration de concorde entre l’Église et l’État. Pour un peu, on se serait cru revenu aux plus beaux jours de la chrétienté.

Au nom du gouvernement, elle fut lue en français par Louis Saint-Laurent, le ministre de la justice et premier ministre pressenti, et en anglais par Mc Cann, le ministre du revenu.

Messe pontificale du 22 juin au reposoir

Le texte, largement inspiré par celui de la consécration du genre humain au Cœur Immaculé de Marie prononcée par Pie XII, était d’une piété indiscutable. Il demandait certes la paix, toutefois en désignant comme ennemi, non pas la Russie bolchévique ou le communisme, mais «  le déluge néo-païen  », expression vague déjà employée pour désigner le nazisme. Les avertissements de Notre-Dame de Fatima n’étaient pas entendus.

Procession aux flambeaux

Cela n’empêcha pas cette journée mémorable de se poursuivre dans la soirée par une procession du Saint Sacrement  : des dizaines de milliers de personnes y assistèrent, flambeaux en main, illuminant la trentaine de chars allégoriques qui illustraient les bienfaits de la Sainte Eucharistie. À minuit, le cardinal McGuigan donna la bénédiction du Saint-Sacrement, puis il lut et commenta le message de Pie XII adressé aux congressistes, et dont le thème était  : «  La vérité  : principe de liberté et de paix.  »

C’est à trois heures du matin que ces festivités uniques dans les annales du Canada s’achevèrent sur un grandiose spectacle pyrotechnique illustrant la vie de la Sainte Vierge.

Une telle apothéose illustre cette parole que notre Père, l’abbé de Nantes, nous a souvent répétée  : «  Au début des années 50, l’Église était en train de conquérir le monde. Les protestants se convertissaient en masse, en Hollande, en Angleterre, aux États-Unis.  »

Le rayonnement de l’Église à cette époque était en fait l’œuvre de la Sainte Vierge pour toucher les esprits et les cœurs, et incliner surtout la hiérarchie de l’Église à répondre aux demandes de Fatima.

POURQUOI UN TEL ÉVÉNEMENT
EST-IL RESTÉ SANS LENDEMAIN  ?

À la fin du Congrès marial, la consigne des organisateurs, c’est-à-dire des évêques et peut-être du gouvernement, était que la Sainte Vierge rentre chez elle dans la discrétion. Finies les grandes manifestations mobilisant tout un peuple et les autorités civiles… Dans la foulée du succès d’Ottawa, Notre-Dame aurait pourtant pu visiter les communautés catholiques des provinces de l’Ouest. Les évêques n’ont pas su exploiter l’événement. Si en ces années d’après-guerre, le pape et les évêques avaient fait, pour ainsi dire, un pas vers le Cœur Immaculé de Marie, le Bon Dieu en avait fait mille pour les encourager à faire davantage, mais ils n’ont pas compris.

Ils préférèrent mettre toute leur confiance dans l’Action Catholique spécialisée de Pie XI, et c’est par ce catholicisme imprégné des idées de gauche et déjà d’ouverture au monde, que la ruine advint, désorientant tout ce bon peuple encore si dévot. À peine treize ans plus tard, la Révolution tranquille bouleversait la province de Québec qui avait acclamé sa reine avec une telle ferveur  ! Le concile Vatican II ne fit qu’aggraver le processus en prétendant «  mettre la Sainte Vierge à sa place  »  : désormais on ne cessera plus de rappeler aux chrétiens que Marie est plus servante que reine, plus humaine que divine… Ce fut la revanche du démon  !

Plus rien n’arrêtera le déclin de l’Église au Québec. Il suffit de comparer l’organisation de ce congrès marial avec celle du congrès eucharistique international de Québec pour toucher du doigt à quel point l’Église est devenue, selon la prophétie du troisième secret de Fatima, «   une ville à moitié en ruine   ».

Cependant la renaissance de l’Église est toujours à portée de la main, dans l’obéissance à deux petites demandes célestes. Et si les grandes manifestations mariales des années quarante sont restées sans lendemain, il n’empêche qu’elles confortent aujourd’hui notre espérance  ; elles sont le figuratif des miracles que Notre-Dame fera bientôt. Car Elle-même nous en donne l’assurance  : «  À la fin mon Cœur Immaculé triomphera. Le Saint-Père me consacrera la Russie.   » Il le fera, «  mais ce sera tard…  »

Pour hâter cet événement, une parole de sœur Lucie, qu’elle-même a mise en pratique jusqu’à son dernier souffle, nous dicte notre attitude  : «   Priez beaucoup pour le Saint-Père.   »

RC n° 147, avril 2007

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