La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LA VÉRITABLE MISSION DU FRÈRE ANDRÉ

Le Frère AndréMONTRÉAL. 1889. Un homme, un bossu, franchit le seuil du collège Notre-Dame, des Pères de Sainte-Croix. Le frère portier est là, à quatre pattes, lavant le plancher  : «  Frère André, enlevez-moi ma bosse  ! – Je ne fais pas de miracle  !… une bosse, c’est pas difficile à partir, vous pouvez bien la faire partir vous-même.  » Mais le frère touche la bosse, et l’homme est guéri (Étienne Catta, “  Le Frère André ”, p. 215). Voilà près de dix ans que des malades viennent ainsi de temps en temps frapper à la porte du collège pour demander au frère portier et obtenir de lui leur guérison.

7 janvier 1937. Les journaux d’Amérique du Nord informent leurs lecteurs de la mort du Frère André, survenue la veille à minuit cinquante à l’hôpital de Ville-Saint-Laurent. Durant douze jours, plus d’un million de personnes, à raison de cent dix par minute, viendront rendre un dernier hommage à la dépouille mortelle. Les confessionnaux sont assaillis, des miracles se produisent.

1889-1937, entre ces deux dates prend place la vie de l’humble frère convers devenu fondateur du plus grand sanctuaire mondial bâti en l’honneur de saint Joseph. Les procès canoniques ouverts presque aussitôt après sa mort ont permis de recueillir une quantité impressionnante de témoignages précis. De nombreux articles et biographies ont été écrits ensuite, (…) mais la conclusion de ces études est décevante. Certains, les “ anciens ”, réduisent presque le rôle du Frère André à la fondation de l’Oratoire. Les “ modernes ”, eux, ne font du Frère André qu’un brave homme. (…) Pour ces auteurs, nous sommes en présence d’un phénomène de religion populaire que seule la sociologie est apte à expliquer.

Nous voudrions ici montrer, avec les “ anciens ”, contre les “ modernes ”, la sainteté du Frère André. Mais, avec les “ modernes ”, nous donnerons à son oeuvre une dimension sociale. Libres de tous préjugés, nous pourrons embrasser le “ phénomène Frère André ” dans sa totalité et le voir s’intégrer parfaitement dans notre Histoire sainte du Canada. Si la sainteté du Frère André n’est pas mise en doute, il faut encore en mesurer la grandeur et la portée et se dire qu’elle est antérieure, et de beaucoup, à la “ vie publique ” du thaumaturge. Quand les premiers malades viennent au collège, il est âgé déjà de trente-neuf ans. Quand l’affluence se fait importante, il a quarante-cinq ans, et c’est à près de soixante ans qu’il s’installe à l’Oratoire, sur “ la montagne ”.

ENFANCE PAUVRE, PIEUSE, HEUREUSE

Alfred Bessette, notre futur Frère André, voit le jour le 9 août 1845, au pied du mont Saint-Grégoire, non loin de Montréal. Il est le huitième enfant d’une bonne famille chrétienne d’artisans pauvres, si pauvres que quatre ans plus tard, avec deux enfants de plus à nourrir, elle déménage à Farnham où le bûcheronnage est censé être d’un meilleur rapport que la menuiserie.

Première communion d'Alfred Bessette

Alfred Bessette au moment
de sa première communion

Passons sur les dix premières années, paisibles, vertueuses déjà et non moins austères. C’est en 1865 que le Bon Dieu «  va frapper un grand coup, et quel coup  »  ! Le père d’Alfred, Isaac Bessette, meurt écrasé par un arbre sous les yeux de son aîné qui vient d’avoir dix-huit ans. On ne peut imaginer le dramatique de la situation. Or, un dimanche suivant, le curé lit en chaire le dernier mandement épiscopal de Mgr Bourget, consacré à la dévotion à saint Joseph. Madame Bessette s’applique dès lors à en suivre les recommandations. Conformément à l’enseignement du saint évêque, elle y trouve aussitôt une réelle consolation. Son fils témoignera qu’il ne l’a jamais vue, étant petit, autrement qu’avec un sourire, «  et que c’était donc un beau sourire  !  »

Le petit Alfred est certainement le préféré de sa mère. Plus chétif que les autres enfants, il est aussi plus affectueux et plus pieux. Aussi le coup est-il plus rude pour lui lorsque la maman est ravie à l’affection des siens, trois ans après son époux. «  J’ai rarement prié pour ma mère, mais je l’ai bien souvent priée.  » Elle avait eu le temps de lui transmettre sa dévotion à saint Joseph.

ADOLESCENCE PAUVRE, PIEUSE, MALHEUREUSE

Recueilli par une tante de Saint-Césaire, Alfred est un bon enfant qui ne cause aucun trouble. Trop pauvre, il ne va pas à l’école, mais «  il marche au catéchisme  ». Monsieur le curé remarque cette belle âme qui pose souvent des questions sur le Ciel et veut connaître «  la prière qui fait le plus plaisir au Bon Dieu  ». Frère André sera toujours avare de confidences sur cette période de sa vie, où il fut à l’école de la souffrance, de la pauvreté, de la solitude. On sait que les maux d’estomac qui seront son lot jusqu’à la mort commencent alors à le tenailler.

À vues humaines, il a tout pour s’aigrir, et peut-être même mal tourner. Surtout qu’à dix-huit ans il part aux États pour trouver du travail. Mais il demeure bon garçon, étant déjà sans le savoir de la famille des âmes d’oraison. Au témoignage autorisé du curé de la paroisse s’en ajoutent d’autres, peut-être rares mais très précis. On l’a surpris quelquefois à genoux les bras en croix dans un coin de l’étable devant un crucifix. Un camarade s’aperçoit un soir qu’il porte une corde serrée sur les reins. Plus tard, sa tante découvre une chemise tachée de sang  : une chaîne a remplacé la corde. Apprenti cordonnier, il se confectionne une ceinture armée de “ broquettes ”, c’est-à-dire de petits clous. Et avec cela, malgré une mauvaise santé, il se montre toujours serviable, dur à la tâche.

Le climat des manufactures de la Nouvelle-Angleterre ne pouvait que lui être pénible. Il n’y tient pas et revient au pays à vingt-deux ans. Il travaille à droite et à gauche avant d’être recueilli par un oncle à Saint-Césaire. Le curé de cette paroisse, l’abbé André Provençal, est un prêtre remarquable. Vingt années d’un inlassable labeur ont permis à ce disciple de Mgr Bourget de faire de sa paroisse une véritable chrétienté. Alfred passe tous ses temps libres dans la magnifique église. Il y reçoit de grandes grâces sur lesquelles il est malheureusement resté discret. Mais, comme l’écrit le chanoine Catta, ne fallait-il pas «  le silence chez le serviteur d’un saint en qui tout est silence  »  ? Un beau jour, les paroissiens observent un changement notable chez ce jeune homme timide. Il n’hésite pas en effet à les aborder “ à temps et à contre-temps ” pour les inviter à prier davantage saint Joseph. De cet apostolat, le jeune Bessette ne retire apparemment que mépris puisqu’on le surnomme “ le fou ”. Autre pourtant est le jugement du pieux curé qui constate quotidiennement la vertu du jeune homme, en particulier son égalité d’humeur et sa mortification. Cette dernière est telle qu’il croit de son devoir un jour d’y mettre fin par un intraitable  : «  T’as pas l’ droit  ».

L’abbé Provençal ne tarde pas à reconnaître qu’Alfred Bessette a la vocation. Son choix se porte sur la congrégation de Sainte-Croix, nouvellement installée à Montréal. Cette congrégation enseignante admet aussi des frères convers  ; les deux dévotions principales y sont la Croix et saint Joseph qui sont précisément les attirances privilégiées de l’âme du jeune homme. Néanmoins, sa mauvaise santé et son manque quasi total d’instruction pourraient être de sérieux obstacles pour son admission, sans la recommandation d’un prêtre si éminent  : «  Je vous envoie un saint.  » Alfred Bessette entre donc au noviciat le 22 novembre 1870 et reçoit, à sa prise d’habit, le nom de Frère André, en l’honneur de son protecteur.

UN JEUNE RELIGIEUX EXEMPLAIRE

Frère AndréLe jeune religieux est un excellent novice, docile en tout. Il redouble d’efforts et de dévouement pour faire oublier sa mauvaise santé et éviter d’être renvoyé. Le père-maître n’a rien à lui reprocher, mais les supérieurs redoutent qu’il devienne bientôt un poids pour la jeune communauté qui n’a que faire de religieux malades. Le conseil le refuse donc aux vœux, le 8 janvier 1872. Lourde épreuve.

À peine a-t-il le temps de rencontrer ses supérieurs que se déclare une foudroyante épidémie de variole. Le petit frère suggère que l’on fasse une procession avec la statue de saint Joseph. Le supérieur acquiesce, lui-même étant fort dévot de saint Joseph. Deux jours après, l’épidémie est vaincue  ! Mais nul n’en sait gré au novice, qui n’aurait plus qu’à partir sans la visite que fait alors Mgr Bourget à la communauté. Le saint évêque accorde un entretien au Frère André qui lui ouvre son âme et reçoit en échange la promesse que la communauté le gardera. Et de fait le conseil revient quelques jours plus tard sur sa décision. «  Si ce jeune homme devient incapable de travailler, il saura au moins très bien prier  », conclut le père-maître.

Le début de l’année 1872 est riche en épreuves, mais aussi en grâces. L’on doit à la vérité historique d’insister sur les entretiens du jeune profès avec l’un des premiers compagnons du fondateur de la Congrégation  : le Père Hupier. Ce dernier vient de France et s’en va à Memramcook au Nouveau-Brunswick, “ le bout du monde ”, «  victime  » du nouveau Supérieur Général, le Père Sorin qui a obtenu également, à force d’intrigues, l’évincement du fondateur, le Père Basile Moreau. Le Père Hupier, qui eut longtemps la charge des frères convers, est un modèle de pénitence, de douceur, de charité. Il comprend aussitôt l’âme du Frère André et lui donne de précieux avis que le jeune religieux n’oubliera jamais. Il le rassure sur sa vie spirituelle, et l’engage à se donner totalement, principalement à être toujours et en tout absolument soumis “ à la sainte et tout aimable volonté de Dieu ”.

Le 22 août 1872, Frère André prononce ses premiers voeux, avec un vif sentiment de gratitude envers sa congrégation. Le Père Hupier, quant à lui, s’est rendu à Memramcook. Il y meurt le 4 juillet 1873. Sa réputation de sainteté est telle que la population vole à la communauté sa dépouille mortelle qui allait être inhumée à Montréal. Une nuit suivante, le Frère André a un songe. Le Père Hupier se tient devant lui comme pour reprendre la direction spirituelle de l’année précédente. Le Frère lui demande  : «  Quelle prière pourrais-je faire qui soit la plus agréable au Bon Dieu  ?  » Le Père Hupier commence alors à réciter le Notre Père. Quand il arrive à la demande «  Que votre volonté soit faite  », il la répète trois fois, puis le songe s’évanouit. Mais le frère a compris «  qu’il aurait à surmonter beaucoup d’épreuves  ».

Le Frère André en 1874

Le Frère André en 1874.

Le Frère André fait ses voeux perpétuels le 2 février 1874, à vingt-neuf ans. Il est alors désigné comme portier du nouveau collège Notre-Dame, situé sur la Côte-des-Neiges à Montréal. On connaît son mot  : «  Mes supérieurs me mirent à la porte, et j’y suis resté quarante ans  ». Mais devine-t-on la somme de dévouement que ce mot d’esprit veut cacher  ? Ce collège n’a pas toujours été le bâtiment cossu que l’on peut encore voir de nos jours. Les débuts en furent proprement héroïques, sans amélioration notable durant les neuf premières années. La prédilection que le Frère André manifeste pour les Petites Sœurs de la Sainte-Famille remonte à cette époque. L’abnégation des premières d’entre elles dans les commencements du collège, l’a rempli d’admiration. Trois y sont mortes d’épuisement  ; la communauté était si pauvre qu’il fallait restreindre la nourriture et le chauffage.

Un autre mot d’esprit du Frère André nous dévoile ses années d’obscurité  : «  Propre à rien et bon à tout.  » Il est le dévouement personnifié  : «  Je n’ai jamais refusé de faire ce qu’on me demandait. Je répondais toujours oui et je terminais la nuit ce que je n’avais pu faire le jour.  »

Portier, il était également jardinier, chargé de l’entretien des lieux de passage et des parloirs, cordonnier, tailleur, coiffeur, commissionnaire, surveillant. Dernier couché, il est aussi le premier levé puisqu’il est “ l’excitateur ” de la communauté.

D’une manière générale il est aimé et admiré de tous, en particulier de ses supérieurs. L’exception qui confirme la règle serait peut-être l’irascible Père Louage dont il attire régulièrement les foudres  ; ce qui lui vaut en communauté le surnom compatissant de “ paratonnerre ”. Les élèves l’aiment beaucoup aussi. C’est une joie pour eux de pouvoir l’aider. Certains ont le privilège d’être ses confidents, notamment le petit Maurice Duplessis, futur premier Ministre, avec lequel il restera lié toute sa vie.

Sa mortification ordinaire est dans l’application constante au devoir d’état, dans la souffrance de ses maux d’estomac, dans le rejet du moindre confort. On voit encore aujourd’hui au musée de l’Oratoire la banquette sur laquelle il prend tout habillé son repos de chaque nuit. Inutile de chercher à l’imaginer en vacances, il n’en eut pas durant toute cette période de sa vie qui couvre, d’après le calcul du chanoine Catta, 13 640 jours. Il ne connaît pas non plus les joies de la vie de communauté  : ni récitation de l’office divin en commun, ni récréation, ni même repas en communauté. C’est le lot de tout frère portier, certes, mais quarante ans durant  ! Et avec la croissance de la communauté, année après année, il se trouve de plus en plus coupé de certains confrères, les enseignants surtout. C’est ce qui explique en grande partie les rebuffades qui seront son lot lorsque les premiers miracles se produiront.

Il faut beaucoup insister également sur l’entrain et la vivacité du Frère André. Perpétuellement enjoué, il aime plaisanter, «  faire des farces  », et les jeux de mots fusent, parfois même aux dépens des supérieurs. Le P. Gastineau se plaint un jour de ce qu’un enfant fût sorti sans avoir passé par chez lui  : «  Il aurait fallu que cet enfant ne s’en allât pas sans que je le susse.  » Le frère rétorque, sans le moindre brin d’impertinence  : «  Eh bien, vous le sucerez à son retour.  »

«  Quel plus grand bonheur que la vie religieuse, si pénible en apparence, si heureuse en réalité  », lit-on dans une de ses rarissimes lettres. À l’automne 1888, il s’est exténué en nettoyant seul toutes les vitres de l’établissement. Il n’en peut plus et crache le sang. Le médecin exige le repos et prévient le supérieur que c’est une question de vie ou de mort avant deux mois. «  Père supérieur, dit le Frère André, est-ce que ça vous ferait quelque chose si je mourais tranquillement à la maison, ou bien à laver les vitres  ?  » Et sans attendre la réponse  : «  Si ça ne vous fait rien, ça ne me fait rien non plus.  » Quand le docteur revient pour visiter son malade, il le trouve achevant le nettoyage des vitres. Frère André rit de bon cœur  : «  Si jamais je viens à mourir, la communauté sera bien débarrassée.  »

Le Frère André a donc bien retenu la leçon du Père Hupier, et, peut-être aussi, celle de saint Joseph dans l’église de Saint-Césaire. Il se donne totalement, sans retour sur lui-même et trouve là sa joie, heureux chaque soir de tomber de fatigue  ; Notre-Seigneur n’est-il pas tombé pour lui sur le chemin de Croix  ? La Passion de Notre-Seigneur, le chemin de Croix demeurent ses dévotions privilégiées. Sa piété ne souffre pas de son dévouement Dès qu’il le peut, fût-ce tard dans la nuit, il se rend à la chapelle où il passe de longs moments d’oraison de quiétude. S’il lui arrive de s’y endormir, il ne va pas se coucher sans avoir rendu au bon Dieu le temps que le sommeil Lui a volé par surprise.

En fait, il prie sans cesse, et aurait bien voulu que les élèves fassent de même. Ah, s’il pouvait leur faire partager son amour de Jésus crucifié, sa confiance en saint Joseph  ! Certains de ses jeunes amis sont ses confidents, comme par exemple le jeune Henri Saint-Denis. Un jour, le frère lui demande de venir avec lui faire un chemin de croix sur “ la montagne ”. Devant son compagnon affolé, «  le Frère André y souffre les souffrances de Jésus-Christ  », durant deux heures. «  Franchement, j’avais peur, ne sachant comment le tout finirait  », avoua le petit Henri. C’est encore à lui que le frère confie comme un secret, écho certain de la grâce de Saint-Césaire  : «  Offrez à Jésus souffrant une nuit entière de prières, pour ceux et celles qui le font pleurer continuellement par leurs péchés  ; alors vous voudrez passer d’autres nuits en prière.  » Ou encore  : «  S’il n’y avait pas de religieux et religieuses, priant continuellement, jour et nuit, pour la conversion des pécheurs, il y a longtemps que le bon Dieu aurait exercé sa vengeance et que le monde serait anéanti.  »

Pour parler aussi de la dévotion du Frère André à la Sainte Eucharistie, il faudrait évoquer ses longues heures d’adoration, sa joie à servir la messe ou sa déception de devoir laisser aux sœurs le soin du ménage de la chapelle.

On pourrait penser enfin qu’il y aurait beaucoup à dire sur sa dévotion à saint Joseph. Eh bien, non  ! et c’est ce qui étonne au premier abord. À qui veut l’entendre, Frère André recommande beaucoup de le prier, «  car il est tout-puissant, saint Joseph  !  » Mais il n’en dit jamais beaucoup plus. Peut-être pense-t-il, dans son humilité, que quiconque prie saint Joseph comme il l’a fait lui-même sur la recommandation de sa mère, en recevra immédiatement les mêmes ineffables consolations. Et comment pourrait-il raconter qu’un beau soir saint Joseph est venu, dans l’église de Saint-Césaire, lui apprendre à faire plaisir au bon Dieu  ? Frère André a retenu la leçon pour lui-même et l’applique. Mais saint Joseph va bientôt revenir, cette fois pour mettre fin à cette vie cachée. Le temps est venu pour les Canadiens d’apprendre de leur saint protecteur comment aimer Jésus.

D’INNOMBRABLES MIRACLES

Frère Aldéric

Frère Aldéric

On ne sait pas quel est le premier miracle de Frère André, ni sa date. Le premier miracle attesté est la guérison du Frère Aldéric dont une vilaine blessure au genou s’infectait dangereusement. Ce fait est de 1878. Puis les élèves du collège commencent à bénéficier ordinairement des miracles du petit frère, qu’il s’agisse d’une fracture du crâne, de grosses fièvres, ou encore d’une rage de dents guérie d’une tape sur la joue. Les élèves parlent de tout cela à leurs parents, qui eux-mêmes ne manquent pas d’en avertir les voisins. Il ne faut pas se figurer, dans les débuts, une affluence massive. Il faudra bien une dizaine d’années pour que le flot des malades venant demander leur guérison au frère portier soit quotidien.

Frère André ne cherche pas la publicité, mais il ne se cache pas non plus. Il agit, et agira toujours, dans l’obéissance due à ses supérieurs qui sont ainsi parfaitement au courant des faits. Parfois la guérison est instantanée, comme celle du bossu rapportée en tête de cet article. D’autres fois, elle n’est obtenue qu’après des frictions avec de l’huile tirée de la lampe qui brûle devant la statue de Saint Joseph. Ces frictions doivent, dans certains cas, durer des heures et être renouvelées plusieurs jours de suite. Est-il nécessaire d’avoir la foi pour être guéri  ? Il est prouvé que des incroyants l’ont été. Certains miracles ont lieu à distance, et même à l’insu du malade, mais pour d’autres malades, le frère exige de les voir. Bref, il est impossible de systématiser.

L’INSTRUMENT DE SAINT JOSEPH

Frère AndréTrente ans après tout est clair pourtant, si l’on considère que chacun des miracles opérés par le Frère André est ordonné à cette seule fin  : développer la dévotion à saint Joseph. Cela permet de comprendre pourquoi les miracles sont nombreux et spectaculaires tandis que le pouvoir du thaumaturge paraît limité.

Toute sa vie, le Frère André ne cessera de se dire “ l’instrument de saint Joseph ”. C’est comme une hantise chez lui, qui vaut d’ailleurs aux journalistes rebuffades sur rebuffades. Les jours de grand pèlerinage, il disparaît. Lorsqu’il apprend que les religieuses qui lui raccommodent ses vêtements en profitent pour s’y prendre des reliques, qu’on garde même ses cheveux, il en a une sainte colère, et de ce jour il ne laisse à personne le soin de son linge ni du ménage de sa chambre. À la fin de sa vie, un visiteur ose lui dire  : «  Saint Joseph ne vaut rien, vous valez mieux que lui.  » Frère André a un sursaut, fait mettre l’homme à la porte. Il est tellement bouleversé de cette parole qu’on doit le conduire à sa chambre, en proie à une agitation nerveuse qui ne s’apaisera totalement qu’au bout de deux semaines.

…CONTRE LA DÉCHRISTIANISATION

Il ne faut pas s’empresser de conclure que le seul désir du frère André est de développer la dévotion au chef de la Sainte Famille. En effet, si saint Joseph multiplie les prodiges et les miracles par l’entremise du frère André, c’est plutôt dans le but de maintenir la foi du peuple dont il assure la protection d’une manière particulière.

Pour le comprendre, il suffit de constater que le développement de l’œuvre de l’Oratoire coïncide avec le développement de la ville de Montréal. Quarante pour cent de la population de la Province se fixent alors sur l’île. Cet essor démographique n’est que la conséquence du remarquable développement industriel de cette époque, cela on le sait. Mais on oublie généralement le paupérisme effrayant et la déchristianisation qui s’ensuivent. Mgr Bruchési et son clergé sont impuissants à remédier à l’inquiétant phénomène, qui finira pourtant par être enrayé. Le défilé de dizaines de milliers de ces pauvres gens devant la dépouille mortelle du frère André n’en est-il pas un éclatant témoignage  ? Ainsi, l’histoire du saint Frère prend une tout autre dimension lorsqu’on saisit que, par lui, c’est en réalité saint Joseph qui se penche sur les misères de son peuple pour y maintenir la foi catholique et la religion populaire.

UN IRRÉSISTIBLE DÉVELOPPEMENT…

Si le premier miracle manifeste est de 1878, ce n’est qu’à partir de 1894, les malades se présentant si nombreux et à tous moments au collège, que les supérieurs décident d’interdire au Frère de les y recevoir. On craint les risques de contagion  : des parents d’élèves se sont plaints. C’est dans l’abri de tramway, devant le collège, que se tient désormais frère André pour rencontrer ceux qui désirent lui demander telle ou telle faveur. Cette situation durera plus de dix ans, puisque ce n’est que le 19 octobre 1904 que la première messe est célébrée au premier oratoire du Mont-Royal. Le terrain était acheté depuis 1896. Mais il fallut les instances répétées du frère André et de nombreux miracles de saint Joseph, pour que les autorités du collège renoncent à sa destination première de terrain de jeux et de promenades des élèves pour en faire le domaine de saint Joseph.

Le Frère André, le Père Dion et le Père Clément

Le Frère André, le Père Dion et le Père Clément

Les choses vont donc lentement, mais irrésistiblement, frère André ne désespérant jamais. Il est probable que saint Joseph lui a donné surnaturellement la vue de ce qui devait être le développement de l’Oratoire. Par exemple, ne va-t-il pas jusqu’à s’opposer à son supérieur, le P. Dion, lorsqu’il s’agit de déterminer l’emplacement de la première chapelle  ? «  Ce serait peut-être mieux là…  », mais le supérieur tient à son idée. «  J’ai pourtant vu…  », dit le frère André, puis il s’arrête  : le P. Dion a compris. Jusqu’en 1908, le premier oratoire n’est accessible que l’été. À cette date, on l’agrandit et on le rend habitable pour l’hiver. Le frère André en est bientôt nommé gardien  ; il abandonne donc ses fonctions de portier. Peu après, est intronisée la statue de saint Joseph, préalablement bénie par le pape saint Pie X. Et Mgr Bruchési ne tarde pas à approuver canoniquement, après enquête, le pèlerinage, à la veille du Congrès eucharistique de Montréal, en 1910.

… MALGRÉ LES DÉTRACTEURS

L’approbation épiscopale fait taire la plupart des opposants du frère André, car s’il compte beaucoup d’amis, les détracteurs ne manquent pas non plus, surtout parmi les médecins et dans les presbytères. Combien de fois est-il pris à partie, traité de “ vieux fou ”, de “ frotteux ”, de “ graisseux ” ou encore de “ vieux tâteux ”. Les journalistes s’en mêlent parfois, et il arrive même, mais moins souvent qu’on se permet de le dire aujourd’hui, que des confrères y vont de leurs sarcasmes et envoient des plaintes aux supérieurs majeurs. Le frère André souffre beaucoup de ces incompréhensions  ; il en pleure. Mais il n’en demeure pas moins fidèle à sa mission.

Le récit de ce miracle, par exemple, en témoigne  : un homme pâtissait d’une enflure énorme à la tête à cause d’un érésipèle  : «  Frère André, touchez-moi la tête et guérissez-moi. – Vous n’avez pas lu dans les journaux ce qu’on a dit contre moi  ?… ne me demandez pas de vous toucher. Allez à la chapelle prier saint Joseph  ; vénérez sa relique et vous allez être guéri.  » Le malade se met à pleurer  : «  Frère André, touchez-moi la tête.  » Le Frère a alors un mouvement de pitié et, pour consoler le malade, il le prend par les épaules, le tourne vers la chapelle en lui donnant une petite tape derrière la tête et disant  : «  Allez donc à la chapelle faire ce que je vous dis.  » La petite tape était le contact imploré par l’infirme, il est guéri instantanément.

Si l’approbation canonique fait cesser en grande partie les oppositions tenaces et véhémentes, les mystères douloureux du frère André ne sont pas achevés pour autant. Il a soixante-cinq ans. C’est un homme déjà usé et souvent malade. Pendant vingt-sept ans encore il sera livré totalement aux malades et aux pèlerins.

En 1910, le P. Clément est nommé chapelain de l’Oratoire. Une maladie des yeux vient de le rendre aveugle. À leur première rencontre, le Frère lui demande s’il est content de sa nouvelle obédience. «  Oui, je suis content. Mais tout de même, je suis prêtre, je voudrais bien dire la messe comme tout le monde, réciter mon bréviaire. – Reposez-vous, vous commencerez demain.  » Le P. Clément aimait à raconter par la suite comment, dès qu’il fut seul, il prit son bréviaire, mais sans arriver à lire. Par contre, le lendemain matin, il voyait. Il conserva la vue jusqu’à sa mort survenue en 1940. Les ophtalmologues n’y comprirent jamais rien  : ses yeux étaient restés dans le même état, donc, pour leur science, il était aveugle, et pourtant, il voyait  !

La décision de construire une basilique est prise dès 1914. La crypte avec sa monumentale statue de saint Joseph est inaugurée en 1917. Les travaux de la basilique supérieure commencent en 1929 et dureront, pour le gros oeuvre, une dizaine d’années.

«  MON BOURREAU  »

Le développement des constructions suit à grand peine celui des pèlerinages. On compta une fois sept cents visiteurs pour le frère André en une seule journée. Ordinairement, ce sont quatre cents personnes qui se présentent au petit kiosque à côté de la chapelle. Le Frère ne peut leur accorder en principe que deux ou trois minutes. Il faut se rendre compte de la fatigue que cela représente pour un vieillard. Cinq soirs par semaine s’y ajoute la visite aux malades, à l’extérieur. Le célèbre jeu de mots du frère André qui appelle son bureau mon bourreau, prend alors toute sa signification.

Pas une journée ne passe sans que s’opère un miracle éclatant à la vue des dizaines de personnes qui attendent leur tour. Rentrées chez elles, elles n’ont qu’à raconter ce qu’elles ont vu pour que la foi se conserve dans le peuple. On sait que le frère André a une prédilection pour les pauvres. Une petite anecdote en dit long sur son apostolat auprès d’eux  : un prêtre passe dans les rues de Montréal. Il se fait prendre à partie et moquer par une bande de jeunes  :

«  Tais-toi, dit l’un d’eux, et si c’était le frère André  ?  »

LE SALUT DES ÂMES AVANT TOUT

Le Frère AndréLa réalité profonde est que le frère André est dévoré par l’angoisse du salut des âmes. Beaucoup de témoignages nous rapportent des expressions de lui comparables à celles que l’on trouve dans la bouche du saint Curé d’Ars  : «  Comment peut-il y avoir tant de péchés dans le monde, après que Notre-Seigneur nous a donné, par les souffrances de sa Passion, la preuve de tant d’amour.  » Il hait le péché parce que, dit-il, «  le péché est la chose la plus terrible au monde, vu que le Bon Dieu est si bon.  » Nous tenons là l’explication profonde de sa vie mortifiée. Un jeune Père de Sainte-Croix lui dit un jour  : «  Il faudrait vous coucher plus tôt, vous prolongez trop vos prières.  » – «  Si vous saviez le besoin qu’ont les âmes de la prière, vous ne diriez pas cela  », répond le Frère. Et si on lui reproche ses pénitences excessives, il a cette réplique  : «  Il faut bien faire pénitence pour les pécheurs, eux n’en font pas.  »… «  Le frère André m’a dit à plusieurs reprises, qu’à l’occasion de grandes conversions qui avaient lieu à l’Oratoire, il éprouvait des souffrances physiques et morales bien vives. Il se réfugiait alors dans une prière plus intense et se confiait à saint Joseph  », révèle un autre confident.

Quand le frère André a un pécheur à convertir, il s’enferme avec lui dans son bureau, et il en a souvent pour une heure ou deux. Les autres visiteurs ont beau frapper, il ne répond pas. Il parle alors de la Passion de Notre-Seigneur, et ne cesse que lorsqu’il a gagné son pécheur. Il se fait l’ardent propagandiste d’une petite brochure  : “ Soeur Marie-Marthe Chambon et les Saintes Plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ ”. Ce récit des révélations de Notre-Seigneur à une visitandine de Chambéry décédée en 1907, et quelques pages des écrits de sainte Gertrude, sur l’humilité, furent pratiquement ses seules lectures. Mais il y aurait tout un chapitre à écrire sur les grâces mystiques dont fut favorisé le frère André. Selon les témoignages de ses supérieurs, toutes lui rappelaient la valeur de la souffrance  : «  Plus on est proche de Dieu, plus on souffre  », avoue-t-il après l’une d’elles.

Frère André ne guérit les corps que pour «  aller à l’âme  », selon l’expression de son ami, Monsieur Pichette. Le bien de l’âme passe avant la santé du corps. C’est pourquoi il éconduit généralement les prêtres et les religieux qui viennent lui demander leur guérison  : «  Les religieux, c’est fait pour souffrir  », est son seul commentaire. C’est pourquoi également il ne ménage pas les leçons à ses visiteurs. L’immodestie des femmes est parmi ses cibles préférées. On connaît certaines de ses vives répliques, telle celle-ci  : «  Prenez une médaille de saint Joseph et frottez-vous jusqu’à ce que le linge repousse.  » On en sourit facilement mais, à la même époque, Notre-Dame de Fatima disait à la petite Jacinthe que les péchés de la chair sont ceux qui conduisent le plus d’âmes en enfer. Il s’en prend aussi à l’ivrognerie, aux blasphèmes, au travail dominical. Il incite à la pauvreté, à la simplicité. Il se plaint qu’on lui demande des guérisons corporelles et si peu de grâces spirituelles. L’humilité est sa vertu de prédilection. Il semble bien que saint Joseph l’exige pour accorder la grâce demandée. Voilà pourquoi le Frère a cette exigence qui en étonne plus d’un  : il faut se frictionner avec de “ l’huile de saint Joseph ”. C’est la mise à l’épreuve de l’obéissance et de l’humilité. Combien ne sont pas guéris, faute de s’y soumettre  ?

Frère André

En 1936, à l’âge de 91 ans.

Le confessionnal est une étape obligée sur le chemin du bureau du frère André, à l’aller ou au retour. Un homme marchant presque à quatre pattes se présente un jour. Le Frère lui dit  : «  Allez vous confesser.  » Il y va puis vient à la sainte table, à l’endroit que lui avait désigné frère André, devant la statue de saint Joseph. Au fur et à mesure qu’il prie, il se redresse  ! Guéri, il vient remercier le Frère  : «  Il y a combien de temps que vous étiez venu vous confesser  ? – Quarante ans. – C’est pas étonnant que ça vous ait pesé si lourd  !  »

Il y a même, dans la vie et l’oeuvre du frère André, un aspect missionnaire conforme à la vocation originelle du Canada français. Il fait quelques séjours aux États-Unis et en Ontario pour s’y reposer. Du moins en principe, car la rumeur de sa présence se répand vite, et c’est au même rythme qu’à l’Oratoire qu’il reçoit les malades. Rien ne lui cause alors davantage de joie, à la suite d’une guérison, que l’abjuration du protestantisme par le malade et parfois toute sa famille.

NOTRE HISTOIRE SAINTE SE POURSUIT

La conclusion s’impose d’elle-même. L’œuvre du frère André est la continuation, dans la première moitié de ce siècle, de notre Histoire sainte. C’est saint Joseph lui-même venant faire obstacle aux conséquences désastreuses pour la vraie foi, du libéralisme et du capitalisme protestants et franc-maçons. L’Oratoire Saint-Joseph est donc un lieu saint dont l’histoire n’est pas achevée.

Le 13 octobre 1960 à l'Oratoire.

Le 13 octobre 1960 à l’Oratoire.

Le 13 octobre 1960 s’y est rassemblée la plus grande foule jamais connue en ce lieu. Ces fidèles, au nombre de cinquante mille, attendaient la révélation du troisième secret de Fatima. Hélas  !… Gageons que le jour où le Pape obéira aux demandes du Cœur Immaculé de Marie, le Cœur très pur, très généreux et tout-puissant de saint Joseph attirera de nouveau à lui son peuple canadien par une profusion de bienfaits miraculeux. Il le conduira à Jésus crucifié pour recevoir de ses saintes plaies la grâce d’être son bon et fidèle serviteur en Amérique du Nord.

RCC n° 33 et 34, mai-sept. 1989

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