La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LES CAPUCINS CANADIENS EN INDE
I. De la mission à la missiologie

UN BEAU FRUIT DU PÈRE MARIE-ANTOINE

Père Alexis Barbezieux

Père Alexis Barbezieux

La province capucine du Canada doit sa naissance au plus pur courant du catholicisme intégral français. Fille de la province de Toulouse, elle l’est aussi du Père Marie-Antoine de Lavaur (1825-1907), “ le saint de Toulouse ”.

Son fondateur est le Père Alexis de Barbezieux, installé à Ottawa avec huit autres confrères en 1890, dans le diocèse de Mgr Duhamel, dont il soutint toutes les positions, en même temps qu’il participait à tous les autres combats du catholicisme intégral canadien.

La jeune communauté ne tarda pas à essaimer  : Ristigouche (1894), Limoilou (1902), puis Moncton, Timmins, Pointe-aux-Trembles… L’essor fut tel que, dès 1912, le jeune commissariat pouvait fournir à la province mère ses premiers sujets destinés aux missions lointaines. Ils furent envoyés en Éthiopie, sous l’autorité de Mgr Jarosseau, le célèbre apôtre des Gallas. En tout dix capucins canadiens allèrent prêter main-forte aux quelque quarante français de cette mission, entre 1917 et 1938.

MGR JAROSSEAU  : UN MODÈLE

Mgr Jarosseau en 1900

Mgr Jarosseau en 1900

Ce fut une grande grâce pour nos jeunes Canadiens de faire leurs premières armes sous la direction d’un tel homme, non seulement en raison de ses vertus et de son courage apostolique, qui le rangent parmi les plus grandes figures missionnaires de son époque, mais aussi à cause de ses convictions vivement réactionnaires. À l’instar du Père de Foucauld, qu’il a d’ailleurs rencontré à Rome et qu’il a bien failli ramener avec lui, il fut un collaborateur assidu de la colonisation française, représentée en Éthiopie par d’illustres personnages  : les frères d’Abbadie d’Arrast, le consul Lagarde.

Le jeune abbé Georges de Nantes, après avoir lu sa biographie en 1950, dégageait en une phrase ce qui faisait la force de sa pensée, regardée comme celle d’un maître  : «  Mgr Jarosseau aime passionnément l’Abyssinie où il s’est enraciné et qu’il connaît mieux que personne. Cet amour lui fait rechercher, comme son bien le plus grand, l’alliance et même le protectorat français.   »

Chez lui, comme chez tout bon missionnaire, c’est l’amour qui est premier, un amour paternel, jailli du cœur, et incapable de se démentir. Cet amour était bienveillant, certes  : patient, admirant les vertus naturelles du peuple abyssin, prompt à excuser ses défauts  ; mais il n’en était que davantage bienfaisant, n’imaginant pas une seconde de le laisser en l’état où il était, sans lui donner, avec la foi catholique, ce qu’il connaissait de plus beau  : le bienfait de la civilisation française dont lui-même était issu.

Taffari

Taffari

On l’a vu renouveler cette étonnante merveille que Mgr Pigneau de Béhaine avait obtenue jadis en Indochine  : se voir confier l’éducation du jeune prince qui deviendrait plus tard empereur du pays  : Taffari, le futur Hailé Sélassié 1er. Ainsi, suivant l’aimable tradition colonisatrice de la France chrétienne, Mgr Jarosseau connaissait et respectait la hiérarchie éthiopienne, et il s’appliquait à discerner en elle les éléments les plus nobles et les plus utiles, pour en faire des amis de la France, et faciliter d’autant la christianisation et la civilisation de ses chers Gallas.

Écoutez en quels termes le Père de Taffari s’adressa à ce grand missionnaire, avant de se rendre à la cour d’Addis-Abeba où l’appelait l’empereur persécuteur  : «  Jamais je ne romprai l’amitié que j’ai conçue pour vous. Moi, je ne suis qu’un serviteur, un soldat qui doit obéir à son empereur. Si demain, il m’ordonnait de vous tuer, ou de vous renvoyer dans votre pays, je serais obligé de le faire. À Dieu ne plaise que je me trouve dans une si cruelle nécessité. Mais ce qui doit vous rassurer et vous prouver mon amitié, c’est que je vous confie l’éducation de mon fils Taffari… J’espère qu’il fera pour vous ce que je ne puis faire moi-même  ». Touchante loyauté, amitié franco-abyssine prometteuse d’une grande moisson d’âmes.

Plus tard, l’évêque dira d’Hailé Sélassié  : «  Ce roi est un véritable fils de France, car il est la greffe que l’amitié de M. Lagarde a fait pousser sur le vieux tronc des négus.  » Cette amitié figure bien la coopération idéale et nécessaire entre la mission et la colonisation.

Hélas, pour le malheur de l’Éthiopie, il manqua à la France d’être bien gouvernée, si bien que le long règne du dernier empereur éthiopien ne rencontrera pas les espérances de son précepteur….

PREMIÈRES ARMES

Les pères Jérôme Malenfant, Bernard Lemelin et Adalbert Blondin, à Endeber en Éthiopie.

Les pères Jérôme Malenfant, Bernard Lemelin et Adalbert Blondin, à Endeber en Éthiopie.

Le premier Canadien à rallier l’Éthiopie en 1917 fut le Père Euchariste Leblanc. Acadien, natif de Chéticamp, dernier enfant d’une famille qui en comptait dix. Son tempérament fonceur et ardent s’exaltait aux récits de mission du frère Maurice de Buzan, un des fondateurs français de la province canadienne et ancien d’Éthiopie. Dès lors, il n’eut plus de pensée que pour ce pays lointain, au point qu’il ne se fit capucin qu’à la seule condition de pouvoir réaliser son attrait.

Missionnaire dévoué, plein d’entrain et ne comptant pas ses peines, il fut employé en Somalie abyssine, où il dut assumer seul la charge d’un orphelinat. Regrettant d’être tenu à part de ses compatriotes qui étaient plus à l’Ouest de cet immense territoire, il lui vint l’idée de solliciter un territoire réservé aux Canadiens. Ce “ séparatisme ” n’eut pas l’air de plaire à Mgr Jarosseau, et le Père Euchariste, rentré au Canada pour refaire sa santé, ne fut jamais rappelé en Éthiopie, malgré ses vives instances.

Le Père Bernard Lemelin paraît, lui, exemplaire en tous points. Né à Québec le 8 décembre 1896, il fut à douze ans le plus jeune élève du collège séraphique d’Ottawa. L’histoire de sa vocation est d’une rectitude parfaite, sans retard ni délai. Ordonné prêtre le 29 juin 1921, il gagna l’Éthiopie en 1925, après deux années d’études romaines qui lui donnèrent droit au titre de missionnaire apostolique. Mgr Jarosseau lui confia la direction d’Endeber, station centrale des tribus Gouraguées  ; en neuf ans, il en fit l’une des meilleures stations du vicariat apostolique. Il attirait les âmes non par ses dons d’orateur ou par quelque charisme particulier, mais par son calme et sa bonté. Son souvenir resta si bien gravé au cœur de ses chrétiens que ceux-ci le pleurèrent à sa mort, survenue vingt-deux ans après son départ du pays.

Tout autre est le parcours du Père Jérôme Malenfant, celui qui sera le premier responsable de l’action de nos missionnaires aux Indes. Né en 1908, près de Rivière-du-Loup, d’une famille paysanne de dix-sept enfants, il entra, après de grandes hésitations, au noviciat de Limoilou en 1925. Mais ce n’est qu’à partir de 1927, pendant son scholasticat à la Pointe-aux-Trembles, qu’il développa un attrait pour les missions, teinté d’intellectualisme, à la différence de ses aînés.

Il mit sur pied un cercle missionnaire où on se passionna pour la missiologie. Cette discipline nouvelle, apparue sous l’influence du célèbre Père Lebbe, lazariste en Chine, s’est rapidement propagée sous les pontificats de Benoît XV et de Pie XI dans les milieux démocrates-chrétiens, s’infiltrant dans de nombreux instituts missionnaires, et jusqu’en cour de Rome.

Mgr Jarosseau en 1938

Mgr Jarosseau en 1938

Ordonné prêtre en 1934, il rejoignit aussitôt ses confrères d’Éthiopie, mais il n’eut pas le temps d’y faire vraiment ses preuves, car, dès l’année suivante, la guerre s’abattait sur le pays. En mai 1936, les troupes de Mussolini entraient dans la capitale. Hailé Sélassié prit la fuite, laissant le reste du pays dans un horrible chaos, pour venir plaider sa cause à la tribune de la SDN, l’ancêtre de l’ONU. Les missions ne furent pas détruites, mais quelques-uns parmi les pères furent saisis, traînés de poste en poste comme des otages. L’un d’eux, le Père Adalbert Blondin, fut massacré.

Après les victoires de Mussolini, le calme revenu, les missionnaires s’étaient remis à l’œuvre, quand ils reçurent l’ordre de leur supérieur général de transférer tout le vicariat aux mains des capucins… italiens. Lourde épreuve pour le cœur de Mgr Jarosseau, qui devait sacrifier le rêve d’une Éthiopie catholique et française. Il s’y résigna cependant, préférant voir ce cher pays gouverné par une nation catholique, plutôt que sous la coupe de l’Angleterre, alliée de la France, mais protestante et capitaliste.

Nos Canadiens, eux, furent révoltés de cette «  expulsion  » forcée, en particulier le Père Malenfant, qui avouera, trente-deux ans plus tard, ne s’être jamais remis de ce choc mental et spirituel.

Rentrés au Canada, ils furent envoyés dans les missions de l’Ouest… à l’exception du Père Malenfant, nommé professeur de missiologie au scolasticat de la Pointe-aux-Trembles. Il s’y révéla un excellent pédagogue.

En février 1939, nos capucins canadiens se voyaient offrir un nouveau champ de mission  : le diocèse capucin d’Allahabad, en Inde.

LE DIOCÈSE D’ALLAHABAD

Carte des capucins Canadiens en IndeSise au mi-cours du Gange, le célèbre fleuve sacré, la région d’Allahabad est le berceau de la “ civilisation hindoue ”, née 1500 ans avant Jésus-Christ. Sa capitale, Varanasi (Bénarès), est la grande ville sacrée de l’Hindouisme. C’est là, au bord du Gange, dans un rayon de 60 km, que vont mourir tous les Hindous qui en ont les moyens, afin d’obtenir, pensent-ils, l’ultime purification intérieure. Dans la ville se trouvent les Ghâts, ces grands escaliers de pierre donnant sur la rive droite du fleuve – la gauche étant réputée maudite –, entourés de temples millénaires, sites d’ablutions ou de crémations rituelles.

Le christianisme n’a pénétré dans cette région que très tardivement. En 1794, elle fut annexée au territoire capucin du Tibet, pour former l’immense préfecture apostolique du Tibet-Hindoustan, qui fut divisée douze fois. La première division donna naissance au vicariat apostolique de Patna, comprenant la plaine du Gange, confiée à Mgr Anastase Hartmann, capucin, dont le procès de béatification est en cours. Sa juridiction s’étendait sur trente-sept millions d’âmes, et il n’avait pour les conquérir que très peu de moyens et aucune institution déjà établie.

Mgr Anastase Hartmann

L’ampleur de la tâche rend difficile le choix des priorités d’apostolat. Mais en Inde, la situation se complique encore du fait que la communauté chrétienne, si minoritaire soit-elle, existe depuis longtemps, et qu’elle est constituée de fidèles aux parlers et aux origines divers et très séparés  : Goanais, Anglo-indiens, populations européennes, notamment les Irlandais de l’armée anglaise, et Indiens de souche, descendants des convertis de saint François-Xavier.

À cet apostolat «  multi-directionnel  », il aurait donc fallu ajouter la conversion de la société hindoue engoncée dans son horrible système de castes. Tous les successeurs de Mgr Hartmann n’eurent pas sa sainte énergie, et les développements du diocèse d’Allahabad s’en sont ressentis…

Tout de même, en 1917, arriva un jeune évêque, plein d’entrain, un capucin italien formé à l’école traditionnelle  : Mgr Angelo Poli. En trente ans d’épiscopat, il fonda un séminaire, construisit quelques églises et des écoles. Il s’efforça aussi de gagner la campagne, grâce au renfort de quelques franciscains missionnaires. Pour essayer de casser la pression sociale des castes, il mit sur pied des colonies agricoles, qui regroupaient les familles de convertis et leur fournissaient du travail. L’idée s’inspirait évidemment d’un idéal colonisateur traditionnel. Elle avorta cependant, faute de moyens et surtout de colons.

Mgr Poli eut encore un autre projet, qui fait songer à celui de Mgr Jarosseau, préparant un empereur à l’Éthiopie  : la conversion du maire d’Allahabad, Jawaharlal Nehru, dont il prévoyait le rôle politique à venir. Il avait déjà réussi à convertir son bras droit, Beltie Shah, qu’il avait baptisé de sa main en 1934, et tenta d’agir par son entremise. Là aussi il échoua, sans qu’on en sache précisément la raison.

BRUITS DE GUERRE

En 1939, les supérieurs capucins comprirent le danger qu’une déclaration de guerre en Europe faisait courir à l’œuvre de Mgr Poli. L’Angleterre, ennemie de l’Italie, ne manquerait pas d’arrêter tous les ressortissants allemands et italiens, y compris les missionnaires. Il fallait donc de toute urgence un renfort non italien, allié de l’Angleterre, capable de prendre la relève. Ce fut la raison du départ précipité de nos Canadiens – une dizaine – dès juillet 1939, sous la direction du Père Lemelin. En mai 1940, après l’entrée officielle de l’Italie dans le conflit, ils durent suppléer, avec une vingtaine de séculiers, au travail des trente-six capucins italiens. Mgr Poli nomma le Père Euchariste son répondant officiel. Le Père Malenfant devint recteur du séminaire, et les autres pères prirent en charge les cures les plus importantes.

Mais ce travail urbain, conventionnel, largement occupé par le soin spirituel des anglophones, n’était pas tellement de leur goût. Ils voulaient être de vrais missionnaires, aller aux païens  ! Aussi, lorsqu’après la guerre Mgr Poli les laissa dans leurs fonctions, ils s’en plaignirent à Rome et réclamèrent la division du diocèse.

LA PRÉFECTURE APOSTOLIQUE DE GORAKHPUR

L’occasion se présenta en 1947, à la démission de Mgr Poli. Le siège d’Allahabad et la partie ouest, mieux développée, passèrent au clergé indien, tandis que les Canadiens recevaient la partie est, constituée des régions de Varanasi et de Gorakhpur. Ils pouvaient être satisfaits  : tout restait à faire sur ce nouveau territoire de treize millions d’habitants.

Même si ses confrères avaient souhaité la nomination du Père Euchariste, c’est le Père Malenfant que Rome désigna comme préfet apostolique pour présider au développement de ce qui sera un jour le diocèse de Varanasi. Sa candidature fut fortement appuyée par le provincial de Montréal, vantant «  ses connaissances spéciales en matière de missiologie  ».

Constatant qu’il lui était impossible de refuser sa nomination, l’élu alla se prosterner sur la tombe du vénérable Mgr Hartmann «  pour répéter avec lui  : “ je suis né pour la croix… que la volonté de Dieu soit faite ”  ». Plus tard, quand survinrent les difficultés, il ajouta  : «  Je répète une fois de plus qu’il est infiniment regrettable qu’on ait donné à un incapable et un imbécile comme moi la responsabilité de gouverner cette mission.  » Humilité des saints ou exagération dans le feu de la polémique  ?

En tout cas, pour l’heure, il se révéla d’un incroyable dynamisme  : en moins d’un mois, il avait arpenté tout son territoire et décidé de nombreuses constructions. Peu après, il écrivait sa première lettre pastorale où il fixait ses priorités d’apostolat ainsi que les deux grandes lignes de son orientation missionnaire  : Plantation de l’Église et Adaptation.

«  LA VOCATION MISSIONNAIRE  »

Ces “ orientations ” n’étaient rien d’autre que le fruit de ses études de missiologie, qu’il était enfin libre, disons mieux  : qu’il avait reçu mandat d’appliquer à la lettre. Mais il semble bien que tous ses confrères n’entrèrent pas d’emblée dans ses vues, tandis que lui se plaignait de la mauvaise préparation des sujets qui lui étaient envoyés. C’est pour remédier à cette lacune que ses supérieurs le pressèrent d’écrire un petit livre facile, qui condensât tout le nécessaire, théorique et pratique, pour former un bon missionnaire aux Indes. L’ouvrage, de 230 pages, fut édité définitivement en 1953 et répandu largement dans tous les milieux francophones. Au Concile, de nombreux évêques et prélats le lui demandèrent personnellement.

Sa doctrine se veut d’une rectitude impeccable, s’appuyant sur la théologie la plus classique et sur les documents pontificaux. Elle aboutit pourtant à une rupture évidente avec la pratique séculaire de l’Église, préparant ainsi les déviations conciliaires et postconciliaires de l’inculturation et de l’interreligion. Tâchons de comprendre pourquoi, en le citant largement…

Les missionnaires capucins canadiens en Inde en 1940. Au centre, assis, le Père Bernard Lemelin. À sa gauche, le Père Jérôme Malenfant  ; à sa droite, le Père Euchariste Leblanc.

le vrai but de la mission

«  Pour continuer la propre Mission qu’Il avait en s’incarnant et en venant sur terre, (…) le Christ fonda l’Église à qui il confia ses moyens de salut. Il fit de cette Église le Corps Mystique, dont Lui-même est la Tête. Il délégua à cette Église la Mission d’enrôler “ in actu ” tous les hommes dans ce Corps. (…) Si le moyen concret immédiat de salut est la grâce, donnée par les sacrements, le moyen total et normal du salut des âmes est donc l’appartenance à l’Église. En d’autres termes  : de par l’institution du Christ, c’est l’Église qui est le moyen de salut.

«  Il s’ensuit donc nécessairement que le pas initial, la première activité du Mandat que le Christ confia à son Église, c’est de se propager elle-même, de s’installer de manière visible, normale, stable, dans tous les pays. “ Primum esse, deinde operari ”  : d’abord planter l’Église dans chaque pays, ensuite cette Église y sauvera les âmes d’une manière organisée, par l’exercice normal de ses fonctions  : enseignement de l’Évangile, administration des sacrements.  »

“ nécessaire, mais transitoire ”

La mission n’est qu’un moyen, «  en soi anormal, passager, spasmodique, instable, trop exposé aux fluctuations humaines de la politique, du nationalisme, des guerres et autres bouleversements qui couperaient l’envoi d’ouvriers et de ressources. (…) Trop exposé d’autre part à ce que, dans un pays évangélisé par des étrangers, on ne dise comme on le fait de plus en plus  : “ la religion chrétienne est une importation étrangère  ! Les missionnaires étrangers ne sont que les agents de l’impérialisme européen et américain  ! ”  »

«  Il faut donc quelque chose de plus assuré, de plus stable, de moins aléatoire, il faut quelque chose de plus conforme à la notion totale de la catholicité de l’Église. Il faut l’Église présente stablement dans chaque pays, une Église du pays, c’est-à-dire faite avec les éléments humains du pays (…) Une Église qui, établie en permanence sur place et acceptable à chaque peuple parce qu’elle ne sera plus regardée comme étrangère, mettra de façon intelligible, stable et assurée, le salut, par les moyens ordinaires de l’économie chrétienne actuelle, à la portée facile de tous les hommes, de tous les habitants de chaque pays.  »

«  Dans un pays païen, la mission et les missionnaires sont là précisément pour mettre cette Église sur pied, puis disparaître et la laisser vivre de sa vie normale comme elle le fait en tout pays.  » (63-65)

ET LA CHRÉTIENTÉ  ?

«  D’abord planter, ensuite convertir…  » N’était un étrange empressement à l’autonomie des peuples, cette distinction théologique paraîtrait d’une évidence élémentaire. Certainement bien rares en effet sont les missionnaires du passé qui ont prétendu sauver les âmes sans avoir à planter l’Église… Mais il faut croire que cette plantation-là n’était pas faite dans les règles de l’art missiologique, car Mgr Ma-lenfant se pose clairement en redresseur de torts  :

«  Ces termes du mandat missionnaire, assez souvent, on ne s’est pas même donné la peine d’en prendre connaissance dans les documents ecclésiastiques, pas plus que dans la pastorale missionnaire des bons auteurs. (…) L’apostolat missionnaire, on l’a fait consister à “ sauver des âmes ” ou à “ convertir des païens ”, choses aussi excellentes mais insuffisantes. Pas étonnant après ça qu’on ait manqué son coup depuis des siècles, et que dans la plupart des pays de Mission, la proportion du nombre de païens en regagne chaque année sur celle des chrétiens  » (81)

Qu’est-ce qui agace donc si fortement Mgr Malenfant dans le «  planter l’Église  » d’autrefois, celui des François-Xavier, Liberman, Hartmann, Jarosseau et tous leurs émules  ? C’est qu’alors, on ne se contentait pas de planter l’Église, on plantait la Chrétienté, en ses deux aspects, religieux et politique, portés par la mission et la colonisation. Voilà ce qu’on ne pouvait plus supporter, à l’heure de Pie XI et de Pie XII, de la théodémocratie et de la décolonisation.

Au contraire, en bon disciple de ces pontifes, Mgr Malenfant impute tous les torts au “ colonialisme ” et au “ nationalisme exacerbé ”. Sans doute sa rancœur date-t-elle de son expérience éthiopienne, terminée tragiquement en 1937. Il aura imputé au nationalisme italien la ruine de la mission, et donc le coup d’arrêt à l’implantation de l’Église, s’aveuglant sur la responsabilité de nos démocraties occidentales dont la politique étrangère sans cesse fluctuante et dominée par la franc-maçonnerie, négligea la protection des missions catholiques et jeta Mussolini dans les bras d’Hitler.

Pourtant, ne lui en déplaise, l’ordre colonial chrétien avait fait ses preuves, quatre cents ans durant, se révélant parfaitement “ visible, stable, normal ”, assurant au mieux le salut des païens et apportant la sécurité aux œuvres missionnaires. Il le sait très bien, et c’est pourquoi il n’en traite pas nommément dans son exposé doctrinal qui constitue la première partie de son ouvrage. D’ailleurs, sa pensée se dévoile plus loin  :

«  Des groupes importants de missionnaires étrangers en pays païens, regardant leur mission comme une espèce de “ fief spirituel ” ou de “ colonie religieuse ” réservée à un ordre religieux ou une nation, s’organisant pour s’y perpétuer indéfiniment, ne songeant que peu ou point à donner à cette Mission son organisation faite d’éléments indigènes, faisant de cette Mission un champ d’expérience ou de convertissage (sic) de païens, tout cela est un phénomène moderne. Il commence avec l’ère colonisatrice et en suit plus ou moins consciemment les principes  : civilisons les “ peuples arriérés ”, gardons-les en tutelle le plus longtemps possible, gardons-nous bien de leur mettre en tête l’idée qu’ils pourraient se passer de nous…

«  Là est toute la différence entre les méthodes apostoliques des premiers siècles et celles qui ne prévalurent que trop depuis. Au début du christianisme, on fondait des Églises. Depuis, on s’est acharné à fonder des Missions. Et Missions elles sont restées…  » (152)

Selon lui, il faut donc avoir le courage de penser et de dire que l’Église s’est égarée avant nous et qu’il est grand temps de la remettre sur le droit chemin  ! L’abbé de Nantes a plus d’une fois stigmatisé cette prétention de renouer avec les pratiques de l’Église primitive en désavouant son passé immédiat, car c’est nier que l’Église, et en l’occurrence ses saints missionnaires, ait été guidée par le Saint-Esprit en toutes ses époques, dans tous ses développements.

Quant à la colonisation chrétienne, voici ce que le théologien de la Contre-Réforme en dit  : «  elle est la suite normale, dans l’ordre temporel, de l’évangélisation. Sous quelque forme qu’elle se présente, elle est inéluctable, et incontestablement providentielle, nécessitée et appelée par les immenses besoins des païens accédant à la vie chrétienne, plus encore que voulue par les chrétiens venus de loin pour s’établir parmi eux ou pour les dominer.  » (150 points, n° 44)

Mais Mgr Malenfant se rend-il compte des funestes conséquences de la rupture qu’il préconise avec la pratique de l’Église  ? Imagine-t-il la cascade de transformations inéluctables qu’il prépare à la Mission catholique par cet abandon de principe  ? Certainement pas, puisqu’il a l’aval de Pie XI, le «  pape des missions  »  !

PREMIER RENIEMENT

Tout d’abord, le missionnaire, refusant de s’appuyer sur une force temporelle, ne pourra plus prétendre transformer la société dans laquelle il s’insère. Au contraire, il devra s’efforcer de se couler en elle, et de prendre la couleur locale, afin de n’être pas empêché d’agir par les pouvoirs locaux.

En parfait libéral, Mgr Malenfant assume toutes les concessions nécessaires  : «  On ne se rend pas compte que plutôt que de réformer tout un peuple, il serait infiniment plus simple de réformer un seul individu  : soi-même.  » C’est-à-dire que le missionnaire doit renoncer à la prétention d’imposer un type de société, de culture, aux autochtones auxquels il veut révéler la lumière du Christ  !

Mais en fait, en prétendant se réformer lui seul, le missionnaire renonce à faire profiter les peuples dont il a la charge de l’héritage chrétien millénaire d’une société patiemment modelée par le travail de la grâce…

Car c’est bien la pratique séculaire de l’Église dans sa mission civilisatrice, que Mgr Malenfant veut voir abandonner par les missionnaires d’aujourd’hui  : «  Il faut mettre un gros grain de sel dans les théories souvent mal interprétées et plus souvent mal appliquées de la “ mission civilisatrice ” de l’Église et des missionnaires. L’Église a une mission civilisatrice et humanisante, en marge de sa mission propre qui est spirituelle et surnaturelle. Elle ne se désintéresse pas de l’humain parce qu’elle sait fort bien que c’est avec l’humain qu’elle fait le chrétien. (…) Mais l’humain cultivé dont l’Église a besoin n’est en aucune manière l’humain européen ou occidental comme tel. Pour l’Église, civiliser ne veut pas dire européaniser ou américaniser.  »

Plutôt que «  d’européaniser  », l’Église devra donc au contraire s’enrichir de tout ce que les peuples ont de bon  : mœurs, coutumes, arts et culture.

Il en résulte une nouvelle définition de la catholicité de l’Église, empruntée à un expert missiologue patenté, Karl Adam  : «  L’Église, puissance supra-nationale, peut réveiller les forces morales qui sommeillent chez les peuples et les faire servir chacun selon ses aptitudes particulières… Tous sont ses enfants, chacun apporte ses présents à la maison de Dieu… Depuis les milliers de petits ruisseaux que les missionnaires font naître dans les pays étrangers, coulent les eaux abondantes et variées des mœurs diverses des hommes et des civilisations, ce qu’il y a de plus précieux au monde… Voilà la catholicité  : le grand courant supra-national de la foi en Dieu et de l’amour du Christ, alimenté et porté par les forces spirituelles de chaque nation et de chaque individu, purifié et animé par l’Esprit de Dieu, Esprit de vérité et d’amour. ”  » (Karl Adam, Le vrai visage du catholicisme p. 102-103)

Le Concile dira la même chose, en faisant un pas de plus, comme nous aurons à le montrer… Mais dix ans avant Vatican II, Mgr Malenfant ne veut voir que la nécessité pressante d’ADAPTER l’Église à la société indienne. Il va s’y employer corps et âme, s’épuisant au travail…

C’est qu’il y a urgence  : En 1947, l’Inde a consommé son indépendance. En 1950, Nehru – hélas, resté laïque, voire même athée – l’a dotée d’une constitution démocratique, à laquelle ne tarde pas à s’ajouter un lot de mesures xénophobes. Mgr Malenfant saura-t-il “ planter ” une Église stable, vraiment inculturée, avant d’être jeté à la mer  ?