La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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NOUVELLE CATÉCHÈSE AU QUÉBEC :
« Jésus-Christ, chemin d’humanisation »

« Jésus-Christ, chemin d'humanisation »L ES évêques du Québec ont publié en 2004 un document important, intitulé “ Jésus-Christ, chemin d’humanisation ”, dans lequel ils proposent «  des orientations qui guideront au cours des prochaines années les efforts de mise en œuvre de la mission catéchétique au Québec.  ». Ces directives vont-elles permettre d’enrayer l’angoissante perte de la foi des Québécois  ? Pour répondre à cette question, commençons par récapituler, en suivant l’étude de l’abbé de Nantes (Lettre à mes Amis n° 237 de novembre 1966), les principes de la formation chrétienne qui ont permis à l’Église de transmettre la foi de génération en génération.

DE LA CATÉCHÈSE AU CATÉCHISME

Jésus a dit enseignez, et non pas dialoguez ni discutez. La catéchèse apostolique enseigne donc aux païens la Vérité révélée, avec autorité. Très vite, elle donne lieu à une instruction religieuse et à une éducation morale systématiques. La catéchèse de saint Augustin, par exemple, est d’une admirable beauté.

Au fur et à mesure que les peuples deviennent chrétiens, le “ catéchisme ” donné aux enfants se substitue à la catéchèse préparatoire au baptême, mais c’est toujours la même doctrine, la même méthode, d’un même magistère. Tout est fondé sur le Symbole des Apôtres et l’Oraison dominicale.

Au début du 12e siècle, on inaugure une nouvelle forme de catéchisme très vivante, par questions et réponses, qui, généralisée, s’est maintenue jusqu’au 20e siècle. C’est le grand théologien Gerson, à l’époque de sainte Jeanne d’Arc, qui donne une nouvelle vigueur à l’enseignement du catéchisme par son «  ABC des gens simples  », destiné à l’enseignement du peuple. C’est lui qui conçoit un petit livre qui contiendrait les grandes vérités de la foi, d’une manière abordable par tous. L’idée du catéchisme tel que nous l’avons connu est née, mais il faudra attendre le début du 16e siècle, après l’invention de l’imprimerie, pour que ces petits livres se répandent, d’abord en Espagne, puis dans toute l’Église. Le procédé est si efficace que les sectes hérétiques l’adoptent.

C’est pour empêcher l’influence des catéchismes hérétiques, surtout luthériens, que le Concile de Trente décide, dès 1546, de travailler à la composition d’un catéchisme universel. En 1566, paraît le catéchisme de saint Pierre Canisius. Pour contrer l’infiltration de l’hérésie, il prit grand soin de formuler exactement les réponses et les prières annexées, c’est alors que se généralise la pratique de les apprendre par cœur. La même année, saint Charles Borromée publie un autre catéchisme, destiné davantage aux maîtres qu’aux enfants  ; connu sous le nom de catéchisme du Concile de Trente, c’est aussi un chef d’œuvre de précision théologique. Mais c’est le catéchisme de saint Robert Bellarmin, publié en 1597, qui connaîtra un succès prodigieux. Son plan est remarquable, il rapporte tout aux trois vertus théologales  : la foi, c’est l’étude du credo, l’espérance, c’est l’étude des principales prières, et la charité, l’étude des commandements et des sacrements, enfin il conclut par la doctrine sur les fins dernières. Au fil des temps, beaucoup de diocèses vont se doter d’un catéchisme propre, inspiré de celui de saint Robert Bellarmin.

«  Ces petits catéchismes, nous dit notre Père, sont le fondement solide de la foi des humbles et j’ajoute, pour l’avoir beaucoup enseigné avec un intérêt toujours renaissant qu’il m’était facile de faire partager à mes paroissiens et à leurs enfants, c’est l’incomparable moyen d’accès pour les petits et les grands, de quelque classe sociale, de quelque milieu, race, nation qu’ils soient, à la pratique la plus exacte et la plus haute de la religion.  »

Après la Révolution et devant la propagation des erreurs modernes, le pape Pie IX propose au Concile Vatican I la composition d’un petit catéchisme unique, pour l’instruction des enfants catholiques du monde entier, en même temps qu’il rappelle aux curés leur devoir d’étudier le catéchisme du Concile de Trente pour y trouver la règle et le modèle de leurs explications du catéchisme abrégé. Nous sommes à mille lieues de la pensée moderne d’inculturation. La révélation est unique, son contenu est unique, son enseignement doit être unique.

Mais ce projet de Pie IX est battu en brèche par les libéraux  : ils ne veulent point d’un catéchisme romain universel qui, évidemment, inclurait la condamnation des erreurs modernes. Léon XIII ne fait rien. C’est saint Pie X qui reprend la pensée du bienheureux Pie IX, avec le souci pressant de contrer le modernisme  : il publie en 1912 un catéchisme qui portera son nom et qui est, en quelque sorte, une actualisation du catéchisme du Concile de Trente.

Jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale, ce catéchisme est la norme. Toutefois, à partir des années trente, on remarque un mouvement de renouveau catéchétique. Au Canada, les Sœurs de l’Assomption de Nicolet concrétisent cet effort de modernisation pédagogique en publiant Aux Petits du Royaume. En Belgique, le bienheureux Édouard Poppe compose un Catéchisme eucharistique qui se veut aussi une méthode d’éducation. En Italie, un jeune prêtre du nom d’Albino Luciani, le futur Jean-Paul Ier, y met tout son zèle et son intelligence.

DU CATÉCHISME À LA CATÉCHÈSE

Ce remarquable effort de renouveau va cacher un projet d’un tout autre esprit, dont le but est non seulement d’améliorer la pédagogie, mais de réformer le contenu. Ce mouvement réformiste, structuré lors du Congrès International Catéchétique de Londres en 1961, s’est donné les moyens de s’imposer dans toute l’Église à la faveur du Concile qui allait s’ouvrir.

Suivant la méthode des libéraux, des progressistes et des modernistes, bref de tous les réformateurs modernes, ses partisans commencent par affirmer que tous les catéchismes utilisés sont rétrogrades, imperméables au progrès, rébarbatifs à l’homme moderne, et sans fruit. Le réquisitoire est évidemment injuste  : d’une part, la méthode traditionnelle a comme résultat certain d’avoir assuré la transmission de la foi depuis les Apôtres, et, d’autre part, une modernisation de bon aloi est justement en cours. Mais qu’importe aux réformateurs de mauvaise foi

L’important pour eux est d’obtenir que la formation cesse d’être un enseignement autoritaire et doctrinal de la foi catholique par le Magistère ordinaire de l’Église, pour devenir un éveil progressif du sentiment religieux et une initiation aux visions modernes de l’Homme et de l’Histoire. Il faut inventer une nouvelle catéchèse pour l’Homme moderne.

Notre Père a suivi de très près cette subversion de la foi sous couvert de renouveau catéchétique. Il a étudié de près le Fonds obligatoire du Nouveau catéchisme français (Contre Réforme Catholique n° 8 à 14, de mai à décembre 1968). C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il fit ses premières réunions publiques dans toute la France et qu’il s’imposa comme un redoutable conférencier et polémiste. En 1969, il analysa l’intelligent et séduisant catéchisme hollandais (CRC n° 20 et 21, mai et juin 1969). En 1982-1983, ce fut la dénonciation du catéchisme Pierres vivantes, à l’occasion de laquelle notre Père élabora le contenu d’un catéchisme moderne de Contre-réforme, publié en tiré-à-part sous le titre Toute notre religion (réédité en 2002).

Passons rapidement en revue les faux principes qui conditionnent les fruits de cette catéchèse de la nouvelle religion, dénoncée sans contredit par le théologien de la Contre-Réforme.

Si elle prétend toujours se fonder sur la Tradition, elle refuse de délivrer un enseignement de définitions fixes, de vérités données une fois pour toutes. Elle se veut une invitation à la réflexion, à l’expérience. Chaque mystère de foi est éclairé sous plusieurs angles. C’est une invitation au dialogue qui prend en considération le vécu des jeunes. Ses auteurs espèrent ainsi être attrayants, mais surtout ils sont bien persuadés, comme l’avoue l’un d’eux, que l’enseignement de la foi doit être comme «  une réflexion à haute voix  : chacun peut suivre les raisonnements qui amènent à prendre position. Tout est considéré comme en développement, ce qui fait que nulle part on ne prononce le dernier mot. Car ce dernier mot n’existe pas, pas plus aujourd’hui qu’il n’existera demain. La réflexion sur les mystères de la foi peut être toujours poussée plus loin.  » C’est du subjectivisme et de l’immanentisme modernistes, condamnés par saint Pie X.

Le but de cet enseignement, qui n’en est pas un, n’est plus d’apprendre aux élèves ce qu’il est nécessaire de croire et de faire pour aller au Ciel. Il s’agit maintenant de «  présenter aux enfants une vision chrétienne du monde où nous vivons, la plus authentique et la plus réaliste possible  ; de leur donner ensuite un enseignement qui corresponde à leur âge et à leur manière de connaître et d’apprendre, enfin de les aider à vivre en chrétiens d’aujourd’hui dans un monde qui n’est plus chrétien.  » Donc, l’enseignement du dogme, de la morale et des sacrements fait place à l’explication du projet de Dieu et de la nécessaire participation des hommes d’aujourd’hui à la construction d’un monde plus juste. Pour cela, il faut aussi apprendre à porter un regard sympathique sur les autres religions qui sont aussi une recherche de Dieu. En morale, on insiste beaucoup sur la liberté et sur les exigences sociales.

Cette catéchèse nouvelle est donc non seulement moderniste dans ses principes mêmes, mais elle est aussi un instrument d’éducation au MASDU, cette hérésie du Concile et des papes modernes, qui fait de l’Église un simple mouvement d’animation spirituelle de la démocratie universelle.

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour voir les faits corroborer les analyses de l’abbé de Nantes. Les ravages de cet enseignement nouveau s’expriment en un mot  : les jeunes ne savent plus la religion catholique, et donc ne vont plus à l’Église. Pour la première fois depuis ses origines, l’Église ne sait plus transmettre la foi  !

LA FAUSSE RÉACTION DU C.E.C.

Au fil des années, ce désintérêt des jeunes et leur ignorance, ou la confusion doctrinale généralisée, ont fini par inquiéter nombre d’évêques qui se sont adressés à Rome pour trouver une solution. L’idée d’un catéchisme universel qui servirait de modèle, de norme, a été alors reprise et approuvée par Jean-Paul II. Cette décision a paru réactionnaire  ! De nouveau, on allait retrouver l’enseignement de vérités…

Mais lorsqu’en 1993 parut le Catéchisme de l’Église Catholique, l’abbé de Nantes y décela, au milieu de vérités catholiques convenablement exposées, le venin des hérésies modernes. Il en releva onze donnant matière à un troisième Livre d’accusation que notre Père déposa à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le 13 mai 1993. Dénonciation implacable restée sans réponse, et pour cause. Parmi ces onze hérésies qui s’enchaînent logiquement les unes aux autres, rappelons les plus importantes  : l’erreur sur la prédestination universelle et absolue de tous les hommes à la grâce, à la rémission des péchés, à la vie éternelle  ; l’erreur d’un Fils de Dieu uni à chaque homme, pour toujours, à travers ses mystères, les sauvant tous infailliblement  ; l’erreur d’un au-delà perdu hors de l’espace et du temps  ; l’erreur du sacerdoce commun, antithèse du sacerdoce hiérarchique  ; l’apostasie d’un culte de l’Homme antichrist dans la répudiation du Cœur et de la Croix de Jésus  ; et enfin, la laïcité de l’État, la liberté de l’Homme au mépris de la loi divine.

En conclusion du Liber, notre Père les synthétise parfaitement, définissant le principe erroné de la gnose wojtylienne, douzième hérésie qui récapitule les onze autres et les explique  :

«  L’erreur première et dernière de ce catéchisme est d’une grande simplicité. Elle est géniale dans sa synthèse neuve de la Révélation divine. Elle est généreuse dans son intention de réjouir l’humanité et de la ramener ainsi à notre Dieu et Père, partant, à sa fraternité première. Mais elle est une transposition dans l’irréel de notre histoire naturelle telle que le Créateur l’avait dessinée et telle qu’elle se déroule irrévocablement. (…) Ce que votre catéchisme accorde à l’homme, à tout homme, toute femme également, indistinctement, à chacun de nous, pauvres pécheurs, c’est à Jésus et Marie seuls que le Père l’a voulu donner. (…) De page en page, vous ne cessez de célébrer très justement ces merveilles de sollicitude d’un Père pour ses enfants. Cette erreur est proche de la Vérité qu’elle plagie. Il est vrai que cette sollicitude nous comble de biens, mais c’est à la prière de la Vierge Marie et par les mérites de Jésus-Christ. Et l’envol dans le sein de Dieu que vous nous promettez à tous, c’est en les suivant dans leur Ascension et Assomption glorieuses que nous accéderons à cette félicité et cette gloire, si toutefois nous avons cru à ce qui nous a été prêché, si nous avons été baptisés et si nous avons reçu le Corps et le Sang du Christ en vue de cette heureuse résurrection  !  »

Dès lors, ne nous étonnons pas que ces catéchismes post-conciliaires aient été incapables de transmettre la foi catholique et donc de garder les jeunes générations dans l’Église, puisqu’ils ne sont pas catholiques. Ils ont transmis leur esprit, celui de la religion du culte de l’Homme, de la liberté, de la construction d’un monde plus juste… mais rien ou si peu de Jésus, de l’Église et de ses sacrements. Si bien que quarante ans après la grande réforme de la catéchèse, dix ans après le Catéchisme de l’Église catholique, la question de la formation des chrétiens se pose toujours et préoccupe tout de même certains évêques. Ceux de France ont ouvert un chantier sur cette question, mais depuis ils reconnaissent qu’ils sont divisés quant au plan de l’édifice à construire…

«  POUR UNE RÉAPPROPRIATION “ INTELLIGENTE ”
DE LA PROPOSITION CHRÉTIENNE  »

Mgr St-Gelais

Mgr St-Gelais,
alors président de l’Assemblée des évêques du Québec

Nos évêques du Québec, quant à eux, se sont mis d’accord. C’est louable si les orientations adoptées permettent une amélioration de la situation. Autrement dit, notre épiscopat unanime recommande-t-il un enseignement pédagogique de la révélation divine, ou s’inspire-t-il encore des principes de la réforme conciliaire  ? à moins qu’il n’ait inventé une nouvelle méthode. Prenons leur petit livre et lisons…

Dès l’introduction, on se rend compte qu’il ne s’agira pas de revenir à la conception apostolique de la formation chrétienne  : «  La formation à la vie chrétienne vise à découvrir, apprécier et approfondir la proposition évangélique d’une vie en abondance à la suite du Christ. (…) l’avenir du christianisme en sol québécois apparaît donc lié pour une large part à la capacité des Églises de favoriser une réappropriation intelligente de la proposition chrétienne et un engagement vécu à la suite du Christ..  »

S’appuyant sur l’affirmation du Christ «  Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde  », les évêques ne désespèrent pas de la situation, mais décident «  une approche courageuse pour faire des ajustements radicaux de perspective et d’approche dans la façon de proposer la voie évangélique  », car la situation est grave. Sur quoi va porter ce changement radical  ? «  Il n’est plus possible de compter sur une culture acquise ou une appartenance préalable pour favoriser une continuité de la foi de génération en génération  ». Se peut-il que nos évêques oublient que cela fait déjà quarante ans que la réforme post-conciliaire du catéchisme a rompu avec la culture acquise  ?  ! Si la situation est si grave – et elle l’est  ! – l’ajustement radical devrait donc être en toute logique la remise en cause des nouveautés conciliaires  ! Mais comme il ne saurait en être question, nos évêques préfèrent toujours continuer croire que les méthodes traditionnelles sont inadaptées. Errare humanum est, perseverare diabolicum  ! «  On doit plutôt supposer qu’il est aujourd’hui nécessaire de redécouvrir le Christ  ». Ah bon  ? et pourquoi doit-on plutôt supposer  ? On ne le dit pas. On affirme sans démontrer  : «  La proposition chrétienne demande a être réinterprétée en lien avec les interrogations, les inquiétudes, les besoins et les aspirations de ceux et de celles à qui elle s’adresse.  » Pour tenir un tel langage, il faut que nos évêques ne considèrent le Nouveau Testament que comme l’expression du sentiment religieux de la communauté primitive. Mais c’est du modernisme à l’état pur  !

Ils prétendent fonder leur nouvelle approche «  sur un solide fondement théologique. Celui-ci découle du cœur de la révélation  : l’accueil du don de Dieu offert en Jésus-Christ comme source de lumière et de vie pour le cœur humain et pour le monde.  » Curieuse proposition  ! Relisez  : le cœur de la révélation, c’est… l’accueil qu’on lui fait  ! Paradoxal  ? Pour un esprit catholique certes, mais pas pour un moderniste. En effet, le cœur de cette hérésie est de prétendre que la vérité et la volonté divines sont inconnaissables en elles-mêmes, on ne connaît qu’une chose  : l’expérience religieuse de la Communauté. C’est le subjectivisme moderniste. Cette erreur a beau avoir été magistralement réfutée et fermement condamnée par le Pape saint Pie X dans son encyclique Pascendi, il y a un siècle, elle entache aujourd’hui le raisonnement de nos évêques qui ne sont donc catholiques que de nom et de fonction, avec l’excuse d’être soumis au Pape régnant et au dernier Concile.

UN ÉVANGILE FALSIFIÉ COMME ASSISE THÉOLOGIQUE

La première partie de leur document expose «  la réflexion sur les assises théologiques et culturelles du projet catéchétique de l’Église catholique au Québec en ce début du troisième millénaire.  »

Premier paragraphe, première contre-vérité, affirmée avec d’autant plus d’aplomb qu’elle est un mensonge grossier  : «  Comment annoncer la voie de liberté, d’espérance et d’authenticité humaine révélée dans l’Évangile de Jésus Christ  ? Comment discerner à travers l’histoire et les méandres de la vie humaine la trace d’une présence aimante à jamais fidèle  ? Voilà le souci qui inspire depuis des siècles la mission évangélisatrice de l’Église.  » Première nouvelle  ! Ce qui a inspiré la mission évangélisatrice de l’Église, des origines jusqu’à Vatican II, c’est le salut des âmes et non pas l’humanisme faussement chrétien dont nos évêques font aussitôt profession  : «  Voilà ce dont témoignent tous ceux et celles qui ont misé sur la promesse de salut sans cesse renouvelée, d’Abraham à Jésus. Celui-ci a récapitulé cette promesse dans l’annonce du Royaume, présence et amour du Père offerts à tous les humains pour leur apporter réconciliation, libération et communion. Par l’accueil de ce don et son engagement à le faire fructifier, l’être humain accède à sa véritable humanité. C’est le chemin proposé par l’Évangile pour avoir accès à la joie du Royaume.  » On est à mille lieues de saint Paul ne voulant prêcher que Jésus et Jésus crucifié  ! Parce qu’il y va du salut éternel de ceux qui «  accueillent  », et qui iront au ciel, tandis que ceux qui n’accueillent pas iront en enfer  !

Pour nos évêques, Jésus est «  chemin de vie  », parce qu’il «  fait découvrir un Dieu proche des petits, des exclus et des pécheurs. Cette rencontre renouvelle radicalement la vie des personnes et aussi des communautés. Elle se produit essentiellement par l’accueil, sous l’action de l’Esprit, de l’amour du Père révélé en Jésus.(…) Elle est nourrie et prolongée par l’accueil de la Parole de Dieu, la prière, l’Eucharistie. Elle amène à se déplacer, à se détourner de tout chemin de mort pour se tourner vers le Dieu de vie.  » Il manque une seule chose à ce texte, un seul mot pour qualifier la mort et la vie dont il s’agit  : c’est le mot “ éternel ”. Mais nos évêques ne se soucient pas de mort éternelle ni de vie éternelle. Pour eux, Jésus est seulement le révélateur d’un Dieu qui mise sur l’Homme  : «  Depuis les patriarches et les prophètes, Dieu s’était révélé comme celui qui lie sa cause à celle des humains “ dans ce monde marqué par l’effort de l’homme, ses défaites et ses victoires ” (citation de Gaudium et spes).  » Mais c’est le monde à l’envers  ! Selon nos évêques, ce n’est pas Dieu qui nous sauve de la mort éternelle consécutive au péché originel, c’est lui qui sauve son projet en faisant sienne notre condition humaine qui est considérée par eux comme faible et non pas comme pécheresse  ! Dans le Fils incarné, crucifié, ressuscité, le mystère de cette alliance est manifesté dans toute sa richesse et sa profondeur. Non seulement le Père se fait solidaire de nous, mais encore il assume en Jésus notre condition et vient habiter l’expérience humaine pour lui communiquer sa propre vie.  »

Suit une liste de citations scripturaires montrant le Christ libérant l’Homme du péché, lui redonnant la vie, le conduisant à son humanité véritable en participant à la vie divine… mais tout cela à l’indicatif et non pas au conditionnel, comme si c’était acquis.

L’évangélisation consiste donc à «  favoriser la rencontre du Christ et la communion à son mystère. Il incombe à l’Église de manifester comment la vie offerte en Jésus-Christ ouvre un chemin d’humanisation tout à fait particulier.  »

En bons disciples de Jean-Paul II, qu’ils citent abondamment, nos évêques veulent travailler au salut de l’Homme. Remarquons cette particularité propre à ce que notre Père appelle la gnose wojtylienne  : nos évêques entreprennent le salut de l’Homme, c’est-à-dire… d’une abstraction  !  !  ! Jésus, lui, est venu sauver les hommes, durant sa vie terrestre, il s’est adressé à des hommes particuliers, dont on connaît les noms  ; à sa suite, le missionnaire partait enseigner l’Évangile à des hommes jusqu’au bout du monde, tandis que le curé de campagne apprenait le catéchisme aux enfants de sa paroisse. Bref, l’Église s’est toujours adressée à des personnes réelles et concrètes. Aujourd’hui, nos évêques parlent à l’Homme  ! Ne nous étonnons pas que le reste du texte soit… fumeux.

LA NOUVELLE ORIENTATION  : LE MASDU  !

Le grand souci de nos évêques est d’humaniser nos contemporains  : «  Le XXe siècle, avec ses inconcevables violences a fait la démonstration du retour toujours possible de l’inhumanité. Le siècle qui commence en est déjà entaché. C’est seulement à la suite d’une option de vie (vous pouvez penser qu’il s’agit d’une “ option ” pour la vie divine, mais attendez la suite…), à travers un retournement intérieur ou une conversion du cœur, que la vie humaine peut s’humaniser davantage, et cela vaut autant pour les personnes que pour la société.  » Le grand défi, l’enjeu fondamental du monde contemporain est la question du devenir humain comme tel. «  Sans verser dans le catastrophisme, il faut bien se rendre compte que c’est désormais l’avenir de l’humain en tant que tel qui est en cause, l’humain universel qui se trouve au fondement du droit, de la morale et de toute civilisation digne de ce nom. Devant une menace aussi radicale, il devient urgent de retrouver le “ goût de l’avenir ” et la volonté de faire du devenir humain un projet commun.  » Autrement dit, ce qui compte c’est travailler à l’animation spirituelle de la démocratie universelle, et non pas prêcher le salut éternel  : «  C’est en favorisant cette rencontre de Jésus-Christ que l’évangélisation apporte sa contribution à l’humanisation intégrale des personnes et de la société. (…) Par humanisation intégrale, on veut d’abord signifier que le devenir humain suppose l’ouverture à une transcendance. Celle-ci peut d’ailleurs être reconnue aussi dans une conception non-religieuse du devenir humain.  » C’est probablement la raison pour laquelle l’évangélisation n’est qu’une contribution à l’humanisation  ; d’autres voies sont envisageables. Mais pour nos évêques «  la foi chrétienne rattache l’humanisation à l’accueil du don qui vient du Père par la médiation du Fils et l’action de l’Esprit.  » Les avantages de cette voie sont multiples  : «  la communion à la vie trinitaire libère de la tentation totalitaire. Elle ouvre à la reconnaissance et au respect absolu de la dignité humaine, fondée sur l’appel adressé à tous de communier à la vie divine.  » Elle permet aussi d’échapper à la tentation de l’idolâtrie et du désespoir, comme à celle de la démesure puisqu’on reconnaît que «  l’humain n’est pas modifiable et manipulable à volonté, du fait qu’il tient son caractère propre d’un Autre.  »

En conséquence nos évêques définissent l’orientation générale suivante pour la formation à la vie chrétienne   : Ouvrir à la rencontre du Christ, voie d’humanisation intégrale pour les personnes et pour le monde.

Ils ont aussitôt soin de fonder cette orientation sur une référence à l’Évangile de saint Jean  : 10, 10 «  qui désigne précisément l’humanisation telle qu’elle est ici entendue  : il s’agit du salut de l’humain (pas des hommes  !) à la suite du Christ, (…) de sa sanctification dans l’Esprit  ; de la libération de tout esclavage, de tout ce qui aliène l’être humain et l’enferme en lui-même, dans l’ordre personnel ou collectif. (…) Il s’agit ainsi de sauver l’humain dans l’humain, de redresser l’homme, dans les autres comme en soi-même.  » Curieusement, le texte de saint Jean n’est pas cité… corrigeons cet oubli  : «  Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie (la Bible de Jérusalem précise en note l’évidence  : la vie éternelle) et l’aient en abondance.  » Le verset suivant continue d’ailleurs  : «  Je suis le bon Pasteur, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.  » Il ne s’agit donc pas de sauver l’humain dans l’humain, mais de sauver les hommes par le sacrifice du Christ sur la Croix, offert au Père pour que tous les hommes aient la vie éternelle… moyennant la foi.

FORMER PAR L’ÉCOUTE  !

Cette œuvre d’humanisation intégrale va se faire par la parole. «  L’éveil et la maturation de la foi procèdent en effet de l’Incarnation du Verbe  »… on pourrait imaginer cette suite  : “ dans le sein de la Vierge Marie, ainsi le Verbe fait chair a pu révéler la Vérité aux apôtres, leurs successeurs en sont les dépositaires avec la mission de l’enseigner au monde entier ”. Lisons le texte de nos évêques  : procèdent en effet de l’Incarnation du Verbe dans l’être, l’agir et la parole des humains. Un défi majeur de l’évangélisation consiste aujourd’hui à se réapproprier le discours chrétien et à réapprendre à dire sa foi.  » Encore du subjectivisme moderniste, il n’existe plus de révélation au contenu objectivement connaissable, à transmettre par ordre du Christ, tout est sentiment confus à découvrir dans le respect de l’autre  : «  Comment les disciples du Christ peuvent-ils retrouver le chemin de leur parole comme écho de la Parole reçue, comme manifestation de l’incarnation du Verbe en eux et chemin de leur humanisation/divinisation  ? (…) Le mouvement de l’accueil et du don de la Parole amène une transformation majeure du rôle du témoin, du catéchète ou du pasteur  : il n’est plus celui qui “ sait ”, qui “ énonce ” d’un lieu d’autorité  ; il est celui qui a trouvé le chemin de l’accueil et du don en lui-même et qui accompagne les autres dans leur recherche de ce chemin de la Parole en eux.   »

Pouvons-nous imaginer un Père Lelièvre, prédicateur on ne peut plus populaire, lisant un tel charabia  ? Or, les foules se précipitaient pour écouter le Père Lelièvre, puis elles assiégeaient les confessionnaux afin de pouvoir recevoir la vie divine par les sacrements. Il en résultait, c’est vrai, une humanisation des milieux populaires de Québec, mais c’était par l’observance des commandements, rendue possible par la grâce divine. Il en résultait surtout que le Ciel s’ouvrait pour ces pauvres qui mouraient avec les sacrements, dans la foi catholique et la fidélité aux commandements. Ils étaient de vrais disciples de Jésus, «  bonnes besognes pour sa miséricorde  ».

Dans la seconde partie du document, sous le titre la formation à la vie chrétienne dans le projet de l’Église catholique au Québec, nos évêques prennent des résolutions dans l’esprit de ce qui précède. «  C’est dans une certaine manière de vivre notre vie humaine et de l’honorer en autrui que nous apprenons à vivre à la suite de Jésus, en communion avec le Père, sous la conduite de l’Esprit.  » Il faut donc apprendre à voir le Christ ressuscité dans l’être humain renouvelé, à exercer sa fonction prophétique de baptisés, à faire communauté (sic), à collaborer, chacun selon son charisme, à la défense de la dignité de l’Homme, à la justice et à la paix dans le monde. Dernière recommandation  : «  Ils apprendront à trouver, parmi les adeptes de religions ou de visions du monde différentes, des partenaires de réflexion, de dialogue et d’engagement. Ils considéreront ces personnes comme des frères et sœurs dans la communion au désir de Dieu sur le monde.  »

Assurés de l’aide indéfectible de l’Esprit, qu’ils n’imaginent pas pouvoir dépendre de leur propre fidélité, les évêques dressent un tableau idyllique du printemps de l’Église «  servante et pauvre  ». Ils sont plus réalistes pour décrire la société contemporaine sécularisée, mais ne songent pas un instant à leur propre responsabilité. À les lire, cette décadence morale et religieuse est un phénomène contemporain, culturel et sociologique dont la cause ne retient pas un seul moment leur réflexion.

Toujours est-il que, de nos jours, seul le témoignage de vie peut, selon eux, attirer nos contemporains à la foi. C’est la première étape de la formation chrétienne. Ensuite, pour ceux dont l’intérêt aurait été éveillé, nos évêques prévoient une étape d’initiation «  centrée sur le noyau de l’expérience chrétienne, sur les certitudes de la foi et sur les valeurs évangéliques les plus fondamentales. (…) Plus qu’un enseignement, elle est un apprentissage de toute la vie chrétienne.  ». Enfin, ceux qui seront devenus chrétiens, entreront alors dans la troisième étape de la formation chrétienne, celle de l’activité pastorale.

Les caractéristiques de l’activité catéchétique qui accompagne ce processus sont aussi modernistes. Jugez-en vous-même en lisant ces quelques perles. «  La foi demeure de l’ordre du désir  ». «  Il y a un rapport direct entre le “ comment ” du dire actuel de la foi et le “  comment  ” de la Révélation.  » «  Une caractéristique s’impose de façon toute particulière dans le contexte actuel  : le respect, le soutien et le développement de la liberté.  » «  Cela implique le respect des chemins variés qui conduisent à croire, dans l’abandon à l’agir de l’Esprit  ». Et surtout  : «  Il convient en premier lieu d’éviter toute approche autoritaire ou dogmatique, misant sur la présentation de réponses formelles à des questions que les personnes ne se posent pas. La catéchèse se met d’abord à l’écoute du désir, de l’attente, de la soif des personnes, pour les aider à en découvrir toute la profondeur et la portée. Cela invite à passer d’une simple logique de transmission à celle de la proposition. Une catéchèse de la proposition est une catéchèse qui écoute afin de proposer, une catéchèse de la recherche de Dieu sur le chemin du pèlerin. Elle ne cherche pas à transmettre l’enseignement de la foi comme corps de doctrine, mais à mettre des sujets en marche, en mouvement vers le Christ.  » Enfin, pour ce qui concerne l’enseignement moral, notons cette consigne épiscopale pas très catholique  : «  faire le bien moral n’est rien d’autre que faire ce qui permet à la personne et à l’humanité dans son ensemble de se réaliser, de s’accomplir. Il importe donc de présenter la recherche morale avec sa portée de service de l’homme, de croissance de sa liberté et de recherche de son bonheur.  »

“  Jésus-Christ, chemin d’humanisation ” n’offre rien de nouveau à l’Église du Québec par rapport à ce qui se fait déjà depuis quarante ans. Il faut donc être singulièrement aveuglé pour y voir l’espérance d’un renouveau de l’Église  ! Aussi la conclusion du Liber accusationis contre le «  Catéchisme de l’Église catholique  » peut-elle s’adresser à nos évêques   : «  Nous nous sommes égarés dans nos mirages, Très Saint Père, nous nous sommes perdus dans notre gnose. Nous avons rejeté nos contemporains sous le joug du Menteur, du Satan des origines. Aujourd’hui, il croit triompher par notre faux Évangile. Ah, repentons-nous, prêchons les justes voies du salut  ! Il ne sera jamais trop tard pour réparer nos erreurs et nos extravagances. Par le Cœur Immaculé de la Vierge Marie, le Sacré Cœur se laissera toucher et notre monde, humblement assoiffé de Vie, de Vérité, d’Amour, trouvera ou reprendra le chemin de l’Église, le chemin de Rome qui est celui du Royaume des cieux en ce monde et en l’autre.  »

RC n° 124, Janvier 2005, p. 1-6

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