La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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VATICAN II
dans les missions du Grand Nord canadien

«  L E Verbe s’est fait chair, la Parole de Dieu est venue retentir en ce monde aux oreilles de tous les hommes. Saint Paul dira, dans l’Épître aux Romains, que la foi naît de la prédication, et de cette prédication la parole du Christ est l’instrument. C’est la raison des missions. La prédication de l’Évangile par celui qui est choisi pour cette mission, préparé et oint par l’Esprit-Saint de l’Église, est de toute nécessité la première œuvre de l’apostolat chrétien. Elle consiste essentiellement en l’annonce de l’unique salut acquis à tous les hommes par l’unique Sauveur, Fils Unique de Dieu incarné.

«  Dès le premier mot de cette prédication, une différence éclate, absolue, en nature et non en degré de perfection, entre le Christ et tout autre homme, entre sa religion et toutes les religions possibles, entre son Église et toute communauté humaine. Car “ il n’existe de salut en aucun autre ”. Tel est le fondement de la prédication évangélique.

Mission du Nord canadien

«  L’un des meilleurs signes de la vitalité de l’Église, c’est son élan missionnaire. On ne donne que ce qu’on possède avec surabondance, on ne persuade les autres que de ce dont on est soi-même pleinement convaincu et très satisfait. Parce que la vraie religion est plénitude de grâce et de vérité, elle doit faire le bonheur spirituel et même la prospérité temporelle des peuples qui l’ont adoptée dans leur généralité.  »

Ces principes de la mission catholique, tels que résumés par l’abbé de Nantes dans la Contre-Réforme catholique no 56 de mai 1972, ont été magnifiquement illustrés par l’épopée missionnaire des Oblats de Marie Immaculée dans le Grand Nord canadien.

Or, il y a quarante ans, le Concile Vatican II, par son Décret «  Ad Gentes  », sur l’activité missionnaire de l’Église, les a bouleversés non seulement en faisant de la mission l’affaire de tous les baptisés, mais aussi en bâtissant une missiologie nouvelle. Celle-ci s’articule autour de trois axes  : l’indépendance du progrès technique et politique par rapport à la religion  ; la récusation de l’ancien “ prosélytisme ” parce que l’Évangile n’est pas la seule solution possible au problème de la destinée humaine  ; le respect des autres religions et de leurs pratiques les plus diverses considérées a priori comme valables. Dès sa Lettre à mes Amis n° 216, du 11 novembre 1965, intitulée «  Le crépuscule des missions  » – c’est tout dire  ! – l’abbé de Nantes affirmait  : «  Coincé entre les nouveaux dogmes de la Liberté religieuse, de l’œcuménisme, du Dialogue, de la Construction de la Paix, le Schéma sur les Missions ne peut que s’y ajuster et cet ajustement, c’est la mort des missions. Oui ou non, les hommes ont-ils besoin de l’Église pour être sauvés  ? Le Concile répond  : on l’a cru, mais maintenant ce n’est plus si sûr  !  »

LE TÉMOIGNAGE D’UN MISSIONNAIRE

Le Père Robert Lechat, omi.

Le Père Robert Lechat, omi.

La revue Eskimo du diocèse de Churchill-Baie d’Hudson, dans sa livraison de l’été 2004, nous présente un article du Père Robert Lechat omi, intitulé «  La réception de Vatican II en milieu Inuit.  ». Ces quelques pages, écrites par un partisan enthousiaste du Concile, confirment la justesse de l’analyse du théologien de la Contre-Réforme. Citons-en de longs extraits, malheureusement pas pour notre édification, mais pour la consolidation de nos convictions.

«  Ma présentation d’aujourd’hui sera émaillée de souvenirs personnels, puisque j’ai vécu intensément sur le terrain cet impact qu’a eu Vatican II sur notre pastorale en milieu inuit.

«  Les Inuits catholiques ont généralement acceptés assez docilement les changements qui leur étaient proposés, à la suite du Concile, sans faire une réflexion particulière sur ceux-là  ; seuls quelques anciens très attachés à ce qui avait été leur premier contact avec le catholicisme rechignaient un peu sur les nouveautés que nous tentions d’apporter. Somme toute, les Inuits n’avaient pas, comme les chrétiens du Sud, le poids d’une longue tradition de rites et de pratiques religieuses catholiques. Notre première fondation de mission, en l’occurrence Chesterfield Inlet, ne datait que de cinquante ans, à l’ouverture du Concile. En fait, Vatican II remettait en question beaucoup plus les missionnaires eux-mêmes que leurs ouailles et il est évident que le concile n’a eu de chances de produire un impact sur les communautés chrétiennes que dans la mesure où leurs pasteurs ont personnellement accepté de se convertir à sa vision. (…)

«  Notre éloignement dans le grand Nord, ajouté à la pauvreté des moyens de communication, n’aidaient pas les missionnaires et encore moins leurs ouailles, à suivre le déroulement, les débats du Concile ainsi que les réactions qu’il suscitait à la grandeur de l’Église. (…) D’ailleurs, si Mgr Lionel Scheffer pour le Labrador et Mgr Marc Lacroix pour la Baie d’Hudson ont participé avec leurs confrères dans l’épiscopat, à ce grand évènement, ils n’en ont guère parlé officiellement. C’est un peu plus tard, avec l’arrivée des évêques post conciliaires – Mgr Légaré pour le Labrador, Mgr Robidoux et Mgr Rouleau pour la Baie d’Hudson – que le souffle du concile a été fortement ressenti en milieu inuit.  »

 Mgr Lacroix et Mgr Turquetil entourés de quelques missionnaires Oblats.

Mgr Lacroix et Mgr Turquetil entourés de quelques missionnaires Oblats.

Retenons l’aveu implicite  : le Concile marque une rupture dans la pratique missionnaire de l’Église. C’est une tout autre mentalité, tellement étrangère à celle des évêques en place qu’elle reste d’abord lettre morte.

LA RÉVOLUTION DE L’ŒCUMÉNISME

On comprend pourquoi, en lisant les aveux du Père Lechat expliquant la nouveauté radicale de l’œcuménisme  :

«  De 1948 à 1972, j’ai “ missionné ” en territoire inuit, [dans l’actuel Nunavik] dans une population d’obédience anglicane à 98 %. Avant 1946, du point de vue catholique, ce territoire était rattaché au vicariat apostolique de la Baie d’Hudson, nous n’y avions que deux postes en mission, l’un avec deux prêtres pour une population 100 % anglicane, l’autre avec deux prêtres et un frère oblat pour une poignée de catholiques. Suivant l’adage bien connu qui se vérifie le plus souvent – «  on a la pastorale de sa théologie  » – le nouveau vicaire apostolique, Mgr Scheffer, s’empressa d’ouvrir de nouvelles missions en territoire inuit, six postes entre 1946 et 1955. J’arrivais donc, jeune missionnaire, pour épauler mes confrères oblats dans leur effort pour “ convertir ” ces pauvres Inuits, vus dans l’esprit du temps comme égarés dans “ l’hérésie ” anglicane, mais que nous devions tenter de faire entrer au plus vite dans la vérité catholique. Assez rapidement, nous fûmes une bonne dizaine d’Oblats. (…) Face à pareille offensive, l’Église anglicane qui, il faut bien l’avouer, était sinon endormie, à tout le moins somnolente, s’est réveillée. (…)

«  Dans le diocèse de la Baie d’Hudson, la lutte entre les deux Églises avait été très chaude, dure même, dans les années 20 et 30, au moment des fondations, car il s’agissait de devancer l’autre, de lui couper l’herbe sous les pieds. Après les conversions du paganisme au christianisme, chaque Église visait avec un soin farouche à garder dans son bercail les brebis qu’on avait réussi à y faire entrer et, par crainte de les perdre au profit de l’Église rivale, on limitait, parfois, avouons-le, on interdisait plus ou moins ouvertement les contacts entre les deux communautés, chacun considérant l’autre comme un semeur d’ivraie dans le champ du Royaume.

«  Avant le Concile, pareille rivalité, pareille animosité, pouvaient sembler logiques, puisque l’autre était considéré comme “ hérétique ”. Après Vatican II et le décret sur l’œcuménisme, on pouvait – et même, on devait – se poser des questions, même aller jusqu’à oser se remettre en question.  » Ces quelques lignes suffisent pour nous faire comprendre que le Père Lechat a parfaitement assimilé les nouveaux principes du Concile. Pour lui, la foi en Jésus-Christ n’implique plus l’appartenance à l’Église qu’il a fondée. On peut croire à Jésus en vérité, et adhérer à l’Église fondée par Henri VIII  ! Et évidemment, Jésus respecte notre libre choix  ! Continuons son récit.

«  Le diocèse du Labrador songea donc à se désengager de ce milieu anglican et se mit à fermer graduellement les nouvelles fondations des années 50; on assistait donc à une véritable volte-face.  »

En 1976, le Père Lechat l’expliqua à certains confrères du Sud, qui s’interrogeaient sur le bien-fondé d’un pareil retrait  : «  Dans les débuts de ces missions, la situation était pour nous sans ambiguïté. Nous pouvions nous permettre de déclarer sans ambages et sûrs de nous-mêmes  : “ Nous sommes les ministres de la vérité, les ministres anglicans sont ceux de l’erreur, venus semer l’ivraie dans le champ du Père. ” À grand renfort de personnel et de ressources, nous venions, sûrs de notre droit, tenter de ramener ces gens des ténèbres de l’erreur à la lumière de la vérité. Notre démarche était logique, puisqu’elle s’appuyait sur le principe solidement établi “ Hors de l’Église, point de salut ”, et l’Église, c’était nous, les catholiques romains, et nul autre. Vatican II est survenu, les positions théologiques ont évolué, et de ce fait la même logique qui nous avait poussés à nous engager à fond en milieu anglican, nous a conduits, en partant de ces nouvelles positions, à nous désengager. Vatican II ne fait pas de difficulté pour reconnaître que le Christ agit dans le cœur des païens, par son Esprit et ce, bien entendu, en dehors de l’Église institutionnelle. Alors, à combien plus forte raison, devons-nous admettre que ce même Esprit agit dans le cœur des chrétiens non-catholiques qui, eux, sont d’Église. Oui, nos frères séparés, sont d’Église avec nous  ; avec nous, ils forment le peuple de Dieu. Nous voilà donc à cent lieues et plus de nos positions théologiques du passé et ceci aura des implications pratiques. – Est-ce bien nécessaire de mentionner que quelques-uns de mes confrères ne partageaient pas mon opinion et le firent savoir  ?  »

Ce témoignage du Père Lechat illustre le bien-fondé du combat de notre Père qui est, avant tout, d’obtenir du Pape un jugement doctrinal infaillible sur les nouveautés conciliaires. Plutôt que de s’en prendre à la nouvelle pastorale et à la nouvelle liturgie, il faut dénoncer l’erreur doctrinale qui les sous-tend.

Reprenons le témoignage de l’Oblat qui insiste maintenant sur les liturgies communes avec les anglicans. «  Il est bien évident qu’en cette partie du territoire Inuit, le Concile a eu un solide impact  : là où nous avions sept postes de mission, il en reste un aujourd’hui avec un prêtre résident. (…) Sur le terrain, suite à Vatican II, les relations et les pratiques pastorales entre les deux confessions rivales, se sont singulièrement améliorées, qu’il s’agisse de la reconnaissance mutuelle des baptêmes, de l’acceptation beaucoup plus facile des mariages mixtes, ou du début de célébrations liturgiques œcuméniques.  »

Ne nous étonnons pas de cette conclusion qui fait totalement abstraction des volontés du Christ gardées fidèlement par l’Église pendant deux mille ans  : «  Le but d’une Église n’est pas d’attirer à soi des adeptes, mais d’assurer le salut des personnes en les amenant au Christ Sauveur. Alors, ne peut-on affirmer que, de nos jours, en milieu déjà christianisé, les Églises sont appelées à porter leur témoignage autrement qu’en cherchant à opérer des conversions  ?  »

LA PARTICIPATION DES LAÏCS

Le deuxième impact du Concile sur la chrétienté du grand Nord canadien, étudié par le P. Lechat, est l’implication des laïcs. «  Je tiens à le souligner, c’est vraiment avec l’arrivée de Mgr Omer Robidoux en 1970, que l’Église de la Baie d’Hudson est entrée de plain-pied dans l’esprit du concile, c’est lui qui nous a poussés à avancer résolument dans cette voie. (…) Évolution quasi-révolutionnaire pour une Église où un clergé assez nombreux de prêtres occidentaux était, pratiquement de façon exclusive, en charge de la pastorale. (…) Vu la non proximité du missionnaire, certains individus plus en vue, avaient quand même, sans reconnaissance officielle, joué un certain rôle dans le domaine religieux. Par souci d’honnêteté, il faut bien reconnaître que notre avancée en ce terrain, n’était pas uniquement motivée par la mise en valeur, au Concile, de l’Église vue comme peuple de Dieu. La diminution et le vieillissement de nos effectifs entraient aussi en ligne de compte.

«  Évêque de l’après concile, Mgr Robidoux a eu le souci constant d’assurer la formation de ceux dont il avait la charge. Cela par des réunions annuelles de formation, il était édifiant de voir notre évêque s’asseoir sur les mêmes bancs d’école que nous, partageant avec nous le souci d’une pastorale renouvelée, dans la ligne du Concile, donc plus adaptée à notre temps et à notre milieu. Habituellement, nous avions deux sessions par an de deux à trois semaines chacune. La première réunissait les agents de pastorale non indigènes, pour faire le point de nos activités, et aussi pour écouter des conférenciers du Sud, théologiens, liturgistes ou exégètes, souvent professeurs d’université. Ils nous développaient les sujets de notre choix sur lesquels nous sentions le besoin d’une mise à jour, pour nous-mêmes et pour nos communautés. Un ou deux mois après, au cours d’une autre session qui, cette fois, regroupait nos agents de pastorale inuits, quelques-uns d’entre nous leur monnayaient ce que nous avions reçu à la première session. (…)

«  L’originalité de notre démarche a été sans aucun doute le choix fait par Mgr Robidoux d’appeler des couples mariés à se mettre au service de la communauté chrétienne, au lieu de tout bonnement copier l’approche traditionnelle d’un clergé masculin. (…) Il n’envisageait pas pour ces leaders de la communauté une ordination au diaconat permanent, heureusement remis à l’honneur par le Concile, et ce pour plusieurs raisons  ; tout d’abord c’eût été cléricaliser nos responsables laïcs, et c’eût été en même temps abandonner l’option du couple, car le Concile n’avait pas ouvert la porte au diaconat des femmes. De plus, la permanence suscitait de vrais obstacles canoniques dans le cas d’un veuvage. Sans être ordonnés, nos catéchistes – hommes ou femmes – font tout ce qui est permis à un diacre ordonné. (…) Cette prise en charge de la communauté chrétienne par des couples inuits avait aussi l’avantage d’indigéniser notre communauté catholique. (…) Vatican II nous a fait espérer voir surgir une véritable Église locale avec un visage local, donc une Église que ni les jeunes ni les moins jeunes ne pourront plus qualifier de religion de Blancs.

«  Nous commettrions une faute impardonnable si, à la suite de Vatican II, nous nous contentions de remettre en honneur le sacerdoce des fidèles, de présenter l’Église com-me peuple de Dieu sans en tirer les conséquences pratiques qui découlent de cette redécouverte.  »

À moins qu’il y ait erreur doctrinale à définir l’Église purement et simplement comme peuple de Dieu. Dans ce cas, c’est l’implantation de Vatican II qui est une faute impardonnable  ! Nous sommes donc encore une fois devant une question doctrinale. Cependant, les propos du P. Lechat démontrent que la réponse conciliaire conduit indubitablement à la protestantisation de l’Église, son incroyable sympathie pour l’Église anglicane parée de tous les avantages, en est une preuve. L’abbé de Nantes avait vu juste.

L’ÉDUCATION DE LA FOI

Sœur Grise missionnaire avec des femmes inuit.

Sœur Grise missionnaire avec des femmes inuit.

Enfin le troisième impact du Concile dans le Grand Nord canadien, selon le missionnaire oblat, est une plus grande diffusion de la Bible, mais là il doit concéder que le mouvement avait commencé avant 1960, et que, sur ce point, l’Église catholique était en avance sur les anglicans. «  Dans cet effort de renouvellement, un grand effort a été fait aussi dans le domaine de la catéchèse. Nous avons carrément laissé tomber un catéchisme sous la forme traditionnelle de questions et réponses qui, pourtant venait tout juste d’être édité par le P. Fafard, et nous nous sommes lancés avec Sœur Lise Turcotte, notre diplômée en catéchèse, dans l’élaboration, la traduction et l’impression de manuels d’une meilleure approche pédagogique pour notre milieu et en même temps d’une théologie renouvelée.  »

Conclusion  : «  Je terminerai ce long exposé en rappelant que le grand théologien allemand Karl Rahner, à la fin de sa vie, songeant, je suppose, à une certaine atmosphère de restauration plus ou moins voilée, affirmait que nous vivions actuellement “ l’hiver de l’Église ”. Qu’importe  ! Quand c’est l’hiver, il faut bien faire face à l’hiver. Mais ayant été habitué à vivre de longs hivers dans le Nord, je sais qu’après l’hiver, il n’est pas défendu d’espérer, d’appeler et même de préparer le printemps, ce printemps où toute l’Église se mettra en concile, pour faire face aux défis de notre époque, encore plus impératifs, semble-t-il, qu’il y a 40 ans  » pour cause d’apostasie généralisée, devons-nous ajouter aux propos impénitents du P. Lechat.

Car les fruits sont là  : les chiffres parlent d’eux-mêmes. Aujourd’hui, le vaste diocèse de Churchill Baie-d’Hudson ne compte plus que 7 prêtres, évêque compris, pour 7 500 catholiques sur une population de 26 000 habitants  ; alors qu’en 1965, 21 prêtres y travaillaient au service de 2 700 catholiques sur 12 000 habitants. Le diocèse de Labrador City-Schefferville, dont la population est restée sensiblement égale, a vu le nombre de ses prêtres passer de 27 à 13. Celui de Moosonee qui comptait 21 prêtres n’en a plus que 4 alors que la population a doublé. Le Père Lechat peut attendre longtemps le printemps et l’été de l’Église conciliaire…

L’ESPRIT DE VATICAN III

Toutefois, c’est la renaissance de l’Église, une, sainte, catholique et apostolique, qui viendra inéluctablement, animée par l’Esprit-Saint dont le Temple est le Cœur Immaculé et triomphant de Marie.

Notre Père le disait déjà dans l’introduction à sa suite de conférences «  Pour préparer Vatican III  », en novembre 1971, c’est-à-dire au moment où le Père Lechat commençait à répandre l’esprit de Vatican II chez les Inuits. «  Ce prochain Concile sera en premier lieu une affirmation de l’Église, parce que l’Église a été vitupérée, décriée, honnie par les hommes d’église eux-mêmes tout au long de ces dix ans de Réforme. Affirmation de l’Église comme Épouse du Christ, Épouse fidèle, sage, aimante, qui reflète et elle seule à nos yeux éblouis la splendeur du visage divin et humain de Jésus-Christ. Oui, affirmation de l’Église comme porteuse de l’Évangile, puisque les imposteurs modernes ont eu pour cri de ralliement le mot profané d’Évangile, accusant l’Église de l’avoir trahi, falsifié, corrompu. Nous l’avons tous dans l’oreille, répété par mille bouches [dont celle du P. Lechat]  : “ L’Évangile, oui  ! L’Église, non  ! ”  »

Ce Concile restaurateur rompra avec l’illuminisme, base de l’évangélisme conciliaire. «  Le mot d’Évangile, constate notre Père, ne signifie plus rien maintenant, que la prétention de celui qui le brandit à imposer ses oracles comme Parole de Dieu  ». L’esprit conciliaire répudié, Vatican III reviendra sur le «  démocratisme, collégial puis collectiviste ou communautaire, venin de la constitution sur l’Église peuple de dieux  ». Il en viendra enfin à condamner «  l’humanisme universaliste, négateur de toute révélation et de tout culte particulier, venin de la Déclaration sur la Liberté religieuse et de la Constitution sur l’Église dans le monde de ce temps.  »

Avec une acuité remarquable, notre Père avait prévu que ces trois erreurs ravageraient nos missions catholiques. Quarante ans plus tard, l’aveuglement satisfait d’un Père Lechat en fin de carrière et sans relève, le confirme  ! «  La chute vertigineuse des missions catholiques trouve dans le Concile sa cause adéquate et proportionnée. Certes, les difficultés étaient antérieures  ; les solutions mauvaises étaient déjà préconisées et mises en œuvre en bien des endroits. Mais le Concile les adopta toutes et les promulgua avec l’autorité souveraine qui lui est et lui reste encore reconnue.  »

Vatican III opérera donc une réhabilitation solennelle des Missions catholiques, comme aussi leur réorganisation générale. L’abbé de Nantes en dresse le programme dans La Contre-Réforme catholique n° 56, de mai 1972. Citons-en de larges extraits.

«  L’excès même de l’erreur et du désordre où elles sont en voie de disparaître exigera du prochain Concile un grand œuvre de restauration. D’abord œuvre de Contre-Réforme et de Contre-Révolution, il faudra proclamer que, pour l’essentiel, rien n’est changé. La nécessité des missions est toujours la même  : elle donnera lieu à une affirmation doctrinale nouvelle et plus explicite encore que par le passé.  » Vatican III pourra accepter comme un progrès de la théologie le fait de les fonder dans les “ missions ” divines du Verbe et de l’Esprit-Saint. Mais, il ne rejettera pas pour autant la nécessité réelle de porter l’Évangile à partir des pays chrétiens pour la conversion des païens et la libération des peuples du joug de Satan. «  L’adoption d’un peuple par les missionnaires ne passe pas forcément, pas du tout, par leur détestation du monde civilisé dont ils viennent. (…) Gardons la foi, proclamons la foi. Gardons le sens des réalités historiques et respectons-les. L’avenir des missions dans notre monde difficile en dépend.  »

PRINCIPES DOGMATIQUES DE LA MISSION

Cette restauration des Missions catholiques repose nécessairement sur une affirmation dogmatique traditionnelle, «  Hors de l’Église, pas de salut  », que la condamnation des hérésies actuelles aidera à préciser. «  Pendant des siècles, les chrétiens ont spontanément admis qu’il n’y avait de salut éternel et même temporel, personnel et collectif, que dans la foi en Jésus-Christ et dans l’adhésion à l’Église. Cette croyance s’appuyait sur l’Évangile, qui est formel. C’était la raison déterminante des vocations missionnaires.  » L’interprétation rigoriste de cet axiome a cependant «  toujours été condamnée par le Magistère ecclésiastique. Mais il répondait cependant à des convictions si profondes qu’il détermina des multitudes de vocations missionnaires et les conduisit à l’héroïsme quotidien et souvent jusqu’au martyre. C’est ce principe que le Concile de demain devra proclamer et expliciter. Il le fera, à notre avis, en distinguant les grandes zones d’évangélisation de l’humanité.

«  Dans les pays de chrétienté, connaître le Christ Lui-même, c’est être contraint en toute clarté de choisir entre sa lumière et les ténèbres, le salut ou la damnation. Pour celui qui l’a rencontré, il n’y a de salut que dans la foi. L’incrédulité est sa condamnation. De la même manière, connaître l’Église conduit au choix décisif, et nul ne peut être sauvé qui, l’ayant connue, la repousse. Cela, dit négativement, doit être proclamé plus encore sous une forme positive et heureuse  : tous les hommes de bonne volonté, tous les cœurs que déjà l’Esprit-Saint conduit vers la lumière sont intérieurement impatients de rencontrer l’Église et ils sont tout à fait prêts à la reconnaître comme le salut qu’ils cherchent et à y entrer.  »

«  Là-dessus, le Concile devra dénoncer une très grave erreur actuelle, portant sur le témoignage chrétien et le prétendu contre-témoignage. (…)L’accent mis sur ce témoignage chrétien aléatoire, conduit à expliquer la conversion par des motifs humains et à excuser l’incrédulité par des prétextes de scandale tout aussi humain  : des contre-témoignages suffiraient à faire obstacle au mouvement de la foi et justifieraient l’incroyance. Non  ! Dans et par l’Église, le Christ s’adresse directement à l’homme pour lui proposer le salut. Par ce signe, l’accès à Dieu est suffisant pour qu’il soit possible et nécessaire. Et si l’homme refuse, c’est en préférant, par sa faute, les ténèbres à la lumière. De cette affirmation catégorique dépend toute la conviction des prédicateurs de la foi dans nos pays chrétiens.  »

Dans les terres païennes, pour bien entendre et interpréter correctement le principe selon lequel il n’y a de salut que dans le Christ et par Lui, dans l’Église et par elle, il faut le mettre en relation avec l’ensemble des vérités révélées. «  Quand il s’agira de masses humaines qui n’ont jamais entendu parler de Jésus-Christ ni n’ont rien connu de l’Église, le salut que Dieu leur propose effectivement à tous leur sera invisiblement un lien avec le Christ et l’Église visible. Conséquence  : la prédication missionnaire est invisiblement attendue partout dans le monde, parce que partout des païens sont déjà dans cette voie du salut qui est nécessairement et uniquement chrétienne et catholique. Là-dessus, le Concile devra dénoncer une autre erreur grave, celle qui porte sur les fausses religions considérées comme des sacrements de salut, mineurs certes, mais réels et efficaces.  » Ainsi le Concile sera conduit à préciser «  l’utilité majeure de la prédication missionnaire. À ceux qui, déjà justifiés, en doivent recevoir un extraordinaire accroissement de sainteté, elle apporte les merveilles de l’Église  ; tous les missionnaires ont rencontré, avec émotion, de ces âmes prédestinées, d’avance chrétiennes. À ceux qui, bien disposés, n’avaient pas encore pu faire, sans aide extérieure, l’acte surnaturel qui les eût justifiés, elle apporte le secours des sacrements. Ceux-là, le missionnaire a conscience d’être véritablement leur sauveur  ! Aux opposants et aux persécuteurs, elle donne un avertissement pathétique, comme Jésus le donna aux Pharisiens, et c’est même envers eux la plus grande charité, qui suffirait à justifier les missions. C’est leur dernière chance, que l’Église n’a pas le droit de leur refuser. (…) En aucun cas, le missionnaire ne doit donc hésiter à prêcher l’Évangile sur les traces du Christ.

«  De cette partie dogmatique de la nouvelle Charte des Missions ressortira clairement la raison, l’urgence, la beauté de l’effort missionnaire. Sans forcer trop ni trop peu le sens d’un axiome qui se suffit à lui-même, la conviction renouvelée qu’il n’y a de salut qu’en Jésus-Christ et par son Église suffira à faire jaillir de nouvelles vocations et peut-être ce sera le prélude à la conversion de toute la terre.  »

Cela dit, le Concile aura à affirmer une autre vérité sans laquelle tout projet missionnaire serait vain. En effet, il n’est pas suffisant de dire que les hommes auront toujours besoin du Christ pour la Vie éternelle, il faut ajouter que «  les sociétés auront toujours besoin de l’Église pour leur paix et leur prospérité temporelle. Le Concile rejettera donc comme des utopies sans valeur tous les projets de décolonisation spirituelle, de déseuropéisation ou de désoccidentalisation du Message. Le Christ a instauré l’Église, et l’Église a bâti la Chrétienté. Il n’y aura jamais de mission vraiment chrétienne et raisonnable qu’à partir de la Chrétienté. Toute autre vue est utopique. Tant que l’Évangile n’aura pas retrouvé sa fonction et son honneur de fondement de la civilisation occidentale, il ne trouvera aucun accès, il ne sera pas crédible ailleurs.  »

LA VÉRITÉ OCCULTÉE

Remarquons combien ces principes exposés par notre Père en 1972, s’appliquent parfaitement aux missions du Grand Nord canadien, pour en expliquer la réussite d’hier et l’échec d’aujourd’hui, avant de présider à leur résurrection.

En zone païenne, celles-ci ont été prospères, aussi longtemps que «  les missionnaires, tel le Père Pierre Henry omi, ont fait des communautés catholiques en tous points fidèles à ce que, enfants, ils avaient vu, cru, imité, aimé dans leur paroisse natale.  »

En zone anglicane, les progrès étaient notables aussi. Le P. Lionel Labrèche omi, qui travailla dans le même diocèse que le P. Lechat, en témoigne dans ses mémoires publiés en 1982  : «  À bien y penser, nos positions n’étaient point si mauvaises, et même supérieures à celles de l’Église protestante  ; elles consistaient en plusieurs armes toutes puissantes et pleines de prestige. Nous possédions l’arme de la prière liturgique  : notre chapelle chaude et accueillante, avec nos chants latins délicieux aux messes comme aux vêpres. Nous avions l’arme de notre célibat volontaire et perpétuel  ; aux yeux de l’Indien, un tel sacrifice n’est possible qu’à un surhomme. Nous avions en plus l’arme de notre pauvreté  ; alors que les ministres protestants touchaient d’énormes salaires des multi-millionnaires Missions Societies, les missionnaires catholiques, abandonnés à eux-mêmes, devaient pourvoir à leur propre subsistance. Ça, tous les Indiens le savaient, et ils ne se gênaient pas de nous manifester leur admiration. (…) Nous avions l’arme de la langue  ; alors que le ministre, ordinairement parmi eux pour un stage de deux ou trois ans, ne se donnait pas la peine de l’apprendre, le missionnaire catholique, lui, travaillait d’arrache-pied pour la maîtriser. Par ce moyen, il se tenait à leur niveau et devenait un Blanc pas comme les autres, autrement dit un frère. Enfin, la dernière arme, mais sûrement la plus victorieuse, c’était notre dévouement  ; le prêtre, le frère, la religieuse, étaient des gens qu’on pouvait déranger à toute heure, et pour quémander n’importe quel service  : toujours un oui bienveillant et empressé. (…) Et voilà ce qui nous maintenait le moral, ayant le cœur en constant état de sainte émulation au service de notre foi.  »

Plus loin dans son récit sans prétention de missionnaire en pays anglican, le Père Labrèche déclare  : «  Il faudrait écrire ici de longues pages sur nos néophytes si admirables de piété, d’abnégation, de dévouement et de zèle. C’est un fait à remarquer que partout dans le monde des missions, il se présente parmi les premiers convertis de vrais types de saints. La grâce de Dieu, tombant en bonne terre, les inonde de trésors spirituels et en fait, pour l’édification de la jeune communauté, de véritables modèles de toutes les vertus.  »

Le Père Girard

Le Père Girard

La restauration de nos missions canadiennes devra donc attendre la Contre-Réforme à Rome, et la renaissance de la chrétienté canadienne-française qui servira de modèle à l’élaboration d’une véritable chrétienté inuite, sauvant les âmes et libérant ce peuple de la corruption qui le détruit aujourd’hui, nonobstant l’autonomie que nos gouvernements lui accordent actuellement pour mieux s’en laver les mains.

RC n° 132, nov. 2005, p. 1-6

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