La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LA BIENHEUREUSE MÈRE MARIE-ANNE
ou le mystère de la fécondité de la Croix

DU NOVICIAT DE LA PAUVRETÉ À CELUI DES SŒURS DE LA CONGRÉGATION NOTRE-DAME

Mère Marie-Anne

Bienheureuse Esther Blondin,
en religion Mère Marie-Anne, en 1869

C’EST à Terrebonne, le 18 avril 1809, que Marie-Esther vint au monde, la troisième de la famille Blondin qui comptera douze enfants en dix-neuf ans, dont sept mourront en bas âge. Notre future bienheureuse connut d’abord la vie ordinaire des familles paysannes canadiennes. Ses parents étaient pauvres et illettrés mais laborieux, courageux et surtout bons chrétiens, soumis aux directives de leur excellent curé. Leur religion austère mais tendre accordait la plus grande place à la piété eucharistique et mariale. C’est lorsqu’elle eut atteint ses neuf ans que la vie de la petite Esther prit une tournure particulière. Sa joie et son exubérance ordinaires laissèrent place à une gravité et une piété au-dessus de son âge, qui étonnèrent puis inquiétèrent ses parents. Ne lui est-il pas arrivé plusieurs fois de rester plus de six heures en prière à l’église  ? Ne l’a-t-on pas surprise à genoux, pleurant devant le crucifix de sa chambre  ? Lorsque son frère cadet, Jean-Baptiste, son confident habituel, lui demanda si elle avait de la peine, elle lui répondit simplement  : «  Oui, mais tu ne peux pas me comprendre   ».

Plus tard, elle confiera à l’aumônier de sa communauté qu’elle voyait partout autour d’elle des images de deuil, de tristesse et de trouble. Il lui semblait voir la foule insensée des hommes s’amuser ensemble, vivre follement, précipitée sur la pente raide de la vie, vers l’éternité. Et ces images la remplissaient d’amertume et d’ennui. Elle fuyait la compagnie du monde et même de ses parents. Elle eût voulu se voir reléguée sur une autre sphère, loin de cette misérable terre où tout est vanité.

Un jour de sa seizième année, constatant qu’après chaque communion, elle retrouvait une paix qui durait quelques jours, elle demanda à Dieu d’être délivrée de ces sombres pensées. Exaucée, elle retrouva sa gaieté expansive et reprit goût au monde. Mais elle fut vite effrayée de sa légèreté et demanda comme grâce de retrouver son précédent état qui se mua alors en zèle pour le salut des âmes, l’entraînant dans la voie de la pénitence héroïque. Elle fut saisie aussi d’un vif désir de s’instruire. C’est qu’elle comprenait à quel point l’ignorance était, non pas une atteinte à la dignité de l’Homme, mais un obstacle au salut éternel  : «   Il était difficile, confiera-t-elle plus tard, de trouver parmi les cultivateurs quelqu’un qui pût seulement signer son nom. Les enfants de la campagne qui se préparaient à la première communion, devaient faire quelquefois des demi-lieues pour trouver une personne qui sût lire et pût enseigner le catéchisme. Dieu s’est chargé de me faire comprendre à quels travaux Il me réservait. Cette grande leçon, je l’ai étudiée pendant plus de vingt ans.  » Mais elle ne dit rien à ses chers parents trop pauvres pour satisfaire ses désirs.

À dix-huit ans, la voici servante au magasin général de Terrebonne, puis au couvent des Sœurs de la Congrégation Notre-Dame. Les archives gardent la trace d’un arrangement pour l’année suivante  : ses gages sont diminués de moitié, mais elle est admise à l’école  ; elle a vingt ans  ! Elle fit ensuite une année au pensionnat. Ses résultats scolaires n’étaient pas brillants, mais sa piété, ses vertus et sa constante bonne humeur édifiaient. Tout naturellement, elle passa du pensionnat de Terrebonne au noviciat à Montréal, où elle reçut le nom de sœur Christine. Malheureusement, plusieurs maladies successives obligèrent le médecin à recommander son renvoi. Les supérieures qui l’estimaient fort, firent une exception à la coutume et l’envoyèrent finir son noviciat au couvent de Terrebonne où l’air natal était supposé tout arranger. Il n’en fut rien. Au bout de quelques mois, elle dut regagner la maison familiale où elle retrouva la santé en quelques semaines. Mais pour quoi faire  ?

UNE LONGUE PRÉPARATION

Jean-Paul Archambault

Le curé Jean-Paul Archambault

Pendant ce temps, à Vaudreuil, le curé Jean-Paul Archambault se préoccupait lui aussi de l’ignorance des Canadiens français. Dans sa vaste paroisse, seulement un garçon sur quinze et une fille sur cinq fréquentaient l’école suffisamment pour apprendre à lire et à écrire. Il mettait donc toute son énergie à y remédier et, sous son impulsion, l’école paroissiale prospérait. Mlle Suzanne Pineault, sa directrice et unique institutrice, ancienne novice de la Congrégation Notre-Dame elle aussi, s’adressa aux religieuses pour avoir de l’aide. C’est ainsi qu’Esther Blondin, que tout le monde appelait maintenant mademoiselle Christine, reçut une lettre l’invitant à aller à Vaudreuil faire l’école.

Si elle accepta sans enthousiasme, elle ne tarda pas à se plaire à Vaudreuil en cet automne 1834, et surtout à s’y faire aimer. Les talents pédagogiques qu’elle révéla alors, attirèrent davantage d’élèves, et il fallut construire une nouvelle école. Le curé Archambault, jeune quinquagénaire, devint tout naturellement son père spirituel, et il sut la guider avec bon sens. Il s’ensuivit quatre années de vie heureuse et bien régulière, à la satisfaction de tous.

Durant l’été 1838, lorsque Suzanne Pineault décida de quitter Vaudreuil pour Saint-Lin où un oncle-curé fondait une école paroissiale, Mademoiselle Christine lui succéda avec le titre de directrice. Elle enrichit alors le programme et l’école paroissiale devint académie, c’est-à-dire apte à former des maîtresses d’écoles du rang.

Lorsque Mgr de Forbin-Janson vint prêcher une retraite en 1841, allumant le feu de la renaissance catholique dans cette région du diocèse de Montréal, Mademoiselle Christine était bien placée pour seconder son curé. Elle devint la présidente et la véritable animatrice de la Confrérie des Filles de Marie Immaculée. Ce fut pour elle une nouvelle façon de satisfaire son zèle, qui s’ajouta à la piété, à l’enseignement et au dévouement discret auprès de ses anciennes élèves devenues mères de famille. Six années passèrent ainsi.

LA FONDATION DES SŒURS DE SAINTE-ANNE

En 1847, après une grave maladie qui fit craindre pour ses jours, l’idée de la fondation d’une communauté religieuse vouée à l’enseignement des enfants pauvres des campagnes, germa plus précisément dans son esprit. Au début du carême 1848, elle s’en ouvrit à son curé qui, après avoir longuement réfléchi, l’encouragea à aller présenter sa demande à Mgr Bourget, l’évêque de Montréal. Il lui remit une chaleureuse lettre de recommandation et lui fit cet avertissement prophétique  : «   Si la réponse de Monseigneur est favorable, attendez-vous à beaucoup souffrir.  »

Le projet d’Esther Blondin rencontrait les propres préoccupations de Mgr Bourget qui accepta même l’idée des écoles mixtes – nouveauté inouïe à l’époque – afin d’augmenter le nombre d’enfants scolarisés.

Un témoin indirect raconte  : «  Il lui fit donc des questions, lui montra toute la difficulté de la chose, le tort qui en revient toujours pour la religion quand de telles entreprises n’ont pas Dieu pour principe, et qu’il faut s’arrêter en chemin. Elle répliqua à ces remarques, qu’elle s’était rendue certaine par ses délais, que l’inspiration n’avait pu venir que de Dieu et qu’il ne manquerait pas de moyens, dans sa sagesse infinie, pour mener l’œuvre à bonne fin. (…) L’évêque lui dit donc avec bonté  : “ Essayez, voyez, sans faire de bruit, les personnes qui voudront s’adjoindre à vous, et cependant, ne cessez de prier, afin que Dieu bénisse votre œuvre et que, conduite avec intention pure, elle profite à sa gloire et à votre salut. ”  »

Forte de cet encouragement, Mademoiselle Christine, alors âgée de 39 ans, profita des vacances scolaires de 1848 pour recruter. Six jeunes filles âgées de 29, 27, 21, 17, 15 et 14 ans, acceptèrent de la suivre. Le curé Archambault décida qu’elles s’appelleraient les Filles de Notre-Dame de Bonsecours et de Sainte-Anne. Et on essaya. Les débuts furent touchants de simplicité et d’héroïsme caché. Tout était à faire  : outre l’école qui continuait et augmentait même ses capacités, sœur Christine devait former ses compagnes dont certaines en savaient à peine davantage que leurs élèves. Elles avaient aussi tout à apprendre de la vie religieuse que la fondatrice elle-même avait connue seulement durant les quelques mois de son noviciat à la Congrégation Notre-Dame. Enfin, les conditions matérielles de la jeune communauté étaient très dures, et il en sera ainsi pendant un demi-siècle  : il fallait composer sans cesse avec l’exiguïté des locaux et les difficultés financières.

C’est que les vocations ne tardèrent pas à abonder. Outre Suzanne Pineault qui, dès novembre, revenait à Vaudreuil, trente-huit jeunes filles se présentèrent avant la fin de l’année 1848  ! Trente furent acceptées immédiatement ou différées faute de place. Les sœurs se levaient chaque jour à 5 heures, priaient, travaillaient, enseignaient, étudiaient sans arrêt jusqu’au soir. La pauvreté était telle que, plusieurs fois, il est arrivé que les sœurs se retrouvent à table devant des plats vides  ; on récitait les prières d’usage, on saluait la grande croix qui ornait la pièce et on repartait vers ses occupations  ! Prévenu, le curé faisait expédier les restes des pains bénis ou alors faisait sonner la cloche et il se trouva toujours quelques paysans généreux pour venir en aide aux sœurs. «   La Providence vient infailliblement au secours de ceux qui se confient en elle et il n’y a pas de raison de se décourager aux heures difficiles   », répétait-elle à ses jeunes compagnes.

La première cérémonie de vêture eut lieu pour la fête de l’Assomption 1849. C’est ce jour-là que notre future bienheureuse reçut son nom de religieuse  : sœur Marie-Anne.

Passons rapidement sur les trois années suivantes. En 1850, Mgr Bourget vint en personne recevoir les premiers vœux. Voyant les conditions de vie ordinaires que nous qualifierions d’héroïques, de ces jeunes religieuses, Monseigneur rappela à la fondatrice  : «   La perfection religieuse ne tient qu’à une maxime bien entendue et bien comprise  : se faire violence. Prêchez-la sans cesse, et exercez vos sœurs dans cette route du Calvaire. Que de bon cœur elles fassent ce qui leur déplaît et qu’elles ne fassent pas ce qui leur plaît.  » Durant l’hiver, l’évêque entreprit la rédaction de la Règle, il vint même pour cela passer neuf jours à Vaudreuil  ; interrompu par un rappel urgent à Montréal, il demanda à Mère Marie-Anne d’achever ce qu’il avait entrepris, preuve indubitable de son estime pour la fondatrice. Elle fit de l’humilité le fondement de sa communauté, peut-être sans imaginer à quel point il lui faudrait prêcher d’exemple.

«  JE TE RENVERSERAI, TOI ET TA COMMUNAUTÉ.  »

En 1851, la première fondation eut lieu à Sainte-Geneviève, de l’autre côté du Lac des Deux-Montagnes, face à Vaudreuil. La communauté continuant de grandir, son berceau devenait indubitablement trop petit  ; il fallait refuser des sujets. On en vint donc à envisager la construction d’un nouveau couvent. Or un jour d’avril 1853, Mère Marie-Anne présida son conseil avec une vive émotion contraire à ses habitudes. «   Mes sœurs, attendons-nous à être ballottées, dit-elle d’une voix blanche. Ce matin, j’écrivais à mon bureau et j’ai entendu une voix qui me disait  : “  Je te renverserai, toi et ta communauté.  ” Il nous arrivera ce que Dieu permettra. J’ai mis ma confiance en lui et je ne serai pas confondue. Veillons et prions, mes Sœurs, car les démons feront tout leur possible pour nous faire tomber.  »

Dès le lendemain, ce fut un déchaînement. C’était le 17 avril, une assemblée de paroissiens devait avoir lieu pour décider de la nouvelle construction, une formalité de routine. Or, un paroissien sema la zizanie en un seul discours… En deux semaines, le sort des Sœurs fut réglé  : malgré tous les efforts du curé Archambault, elles étaient obligées de quitter Vaudreuil  !

Vous imaginez avec quel déchirement pour elles, pour le bon curé, pour beaucoup de paroissiens, s’effectua le déménagement en juillet 1853. Elles allaient dans la paroisse de Saint-Jacques, près de Joliette, où elles remplaçaient les Dames du Sacré-Cœur que Monseigneur venait de transférer dans sa ville épiscopale. Les bâtiments qui les attendaient étaient relativement vastes, elles disposeraient d’une ferme, mais les paroissiens étaient pauvres. L’abbé Paré, curé de la paroisse depuis 34 ans, était, quant à lui, très heureux de leur arrivée. Seule ombre au tableau, leur aumônier n’avait pas encore été nommé.

Or, au même moment, l’évêque de Montréal reçut une plainte des paroissiens de Saint-Cyprien contre leur jeune curé, l’abbé Louis-Adolphe Maréchal. Pour la troisième fois en peu de temps, l’évêque allait se voir contraint de muter ce jeune prêtre qu’il estimait, mais qui était aussi dépourvu de diplomatie et d’entregent qu’il était intelligent et brillant  ! Devant les remontrances du prélat, l’abbé Maréchal conclut qu’il n’était pas fait pour le ministère paroissial, qu’il lui faudrait plutôt une aumônerie de communauté religieuse. Cette réflexion anodine allait modifier son destin et celui de Mère Marie-Anne  ! Mgr Bourget trouva la suggestion fort juste et le nomma sur l’heure aumônier des Sœurs de Sainte-Anne  ; il en fit avertir aussitôt le curé Paré, les documents officiels devaient suivre incessamment. Sur le champ, l’abbé Maréchal quitta Saint-Cyprien pour retourner à Saint-Jacques, paroisse qu’il connaissait bien pour y avoir été vicaire mais dont il avait été chassé avec perte et fracas par le dévoué curé Paré, pour incompatibilité d’humeur  ! Lorsque ce dernier apprit la nomination de son ancien vicaire, il crut à une méprise de Mgr Bourget à qui il écrivit aussitôt pour lui demander de revenir sur sa décision. Ne doutant pas que sa requête serait prise en considération par son bon évêque, il avertit Mère Marie-Anne de l’incident tout en lui affirmant que la nomination de l’abbé Maréchal serait annulée. C’est pourquoi lorsque, le lendemain, l’abbé Maréchal se présenta au couvent, il fut éconduit par la supérieure qui croyait bien faire. Il n’en fallut pas davantage pour convaincre l’ombrageux aumônier que Mère Marie-Anne était une incapable, les excuses qu’elle lui présenta après sa nomination officielle ne changèrent rien à son appréciation…

«   Je te renverserai toi, et ta communauté.  » avait-elle entendu cinq mois auparavant. Encore un an, et elle serait renversée. Mais ses vertus héroïques empêcheront le renversement de la communauté, mieux  : elles la fortifieront. C’est ce qu’il nous reste à voir.

En septembre 1853, le déménagement fini, on procéda aux élections canoniques. Lorsque l’abbé Maréchal rédigea l’acte officiel, il oublia d’inscrire la réélection de Mère Marie-Anne comme supérieure, et par deux fois, il omit de la nommer à côté du titre de supérieure. Après quoi, les classes s’ouvrirent avec plus de soixante élèves. Monsieur l’aumônier commença à s’occuper de tout, modifiant bien des pratiques de la vie de communauté héritées de Vaudreuil et améliorant sensiblement la pédagogie. Sa manière d’agir commença à créer un malaise dans la communauté  : fallait-il obéir à M. l’aumônier ou à la supérieure  ? Les sœurs anciennes étaient choquées de ces bouleversements, tandis que les dernières arrivées s’y mettaient sans difficulté. Mère Marie-Anne, quant à elle, approuvait le plus souvent les réformes de l’aumônier, mais plusieurs fois elle lui demanda de lui en faire part afin qu’elle les impose à la communauté en tant que supérieure, après avis de son conseil. Comme rien ne changeait, elle crut de son devoir d’en informer Mgr Bourget. L’aumônier répliqua en dénonçant le “  mauvais esprit ” qui sévissait contre lui dans la communauté  !

Dans un premier temps, Mgr Bourget temporisa. Après chacune de ses visites, l’abbé Maréchal oubliait ses admonestations  ; il ne se souvenait que de son contentement sur le fond de ses réformes et de ses exhortations aux sœurs sur l’humilité et l’obéissance. Chaque fois, Mgr Bourget repartait convaincu que le conflit était apaisé, mais une semaine ne s’était pas écoulée que de nouvelles lettres l’informaient d’un nouvel incident. En août 1854, il jugea opportun de demander la démission de Mère Marie-Anne. Sa décision se comprend si on veut bien ne pas oublier les indéniables compétences de l’abbé Maréchal qui étaient bien nécessaires pour asseoir cette nouvelle fondation. Mgr Bourget espérait, en éloignant l’objet de son ressentiment, permettre à l’abbé Maréchal de travailler avec les sœurs en bonne entente. Il nomma donc Mère Marie-Anne supérieure de la fondation de Sainte-Geneviève, et désigna pour la remplacer une jeune religieuse qui n’avait été mêlée à aucun des conflits. Il l’entoura d’un conseil formé des religieuses les plus anciennes. Il annonça ces mesures aux sœurs réunies à la chapelle. Mais une rumeur réprobatrice les accueillit. Cette réaction impressionna fort mal Mgr Bourget  : n’était-ce pas là la preuve du mauvais esprit, qui, selon les dires de l’abbé Maréchal, régnait dans la communauté contre l’autorité ecclésiastique  ?

L’évêque reparti pour Montréal, la nouvelle supérieure ne sut pas résister aux diktats de l’aumônier, ce qui exaspéra davantage les sœurs. Mère Marie-Anne, que tous ces tragiques événements avaient rendue malade, vit défiler ses filles éplorées auprès de son lit. Elle leur conseilla la soumission mais aussi l’ouverture d’âme à leur évêque. Mgr Bourget reçut donc plusieurs lettres se plaignant de l’aumônier. Ce dernier, quant à lui, persuada les jeunes sœurs de dénoncer le mauvais exemple que Mère Marie-Anne leur donnait par son orgueil. Le climat était plus tendu que jamais. Le Diable régnait dans la maison  ! Le curé Paré prit parti pour la fondatrice et pour les religieuses qui réclamaient la liberté de confession.

C’est dans cette atmosphère pesante que se déroula à l’infirmerie l’incident du dimanche 10 septembre 1854. Lorsque Mère Marie-Anne vit arriver l’abbé Maréchal qui portait la communion aux malades, elle s’écria  : «   Ministre de Jésus-Christ, arrêtez  ! Au nom du Dieu de toute charité que vous portez, arrêtez  ! Je sais que vous avez quelque chose dans le cœur contre moi. Si je vous ai contristé, pardonnez-moi. Je vous ai pardonné tout le mal que vous avez fait dans la communauté, toutes les persécutions que vous m’avez faites.  » Décontenancé, l’abbé Maréchal s’arrêta net, puis il reprit  : «   Vous me pardonnez le mal que j’ai fait à la communauté et les persécutions que je vous ai causées à vous-même  ? J’ai donc bien fait du mal  ? Eh bien, si vous le croyez dans votre conscience, voici votre Dieu, recevez-le.  » Mère Marie-Anne communia «   avec la plus entière confiance  ». Mais les jours suivants, l’abbé Maréchal lui refusa la communion.

Mgr Bourget vint une nouvelle fois sur place. Il demanda des explications à l’aumônier, le convainquit de mensonge dans ses tentatives de justification et lui ordonna de donner la communion à la fondatrice. Mais l’évêque estima aussi que les fautes de l’aumônier ne justifiaient pas pour autant le mauvais esprit de certaines religieuses  ; il refusa donc de leur céder et maintint l’abbé Maréchal dans ses fonctions. Puis il partit pour Rome défendre les intérêts du catholicisme intégral au Canada.

Quelques semaines plus tard, Mère Marie-Anne, à peine rétablie, partit pour Sainte-Geneviève dans le plus grand secret  ; l’abbé Maréchal craignait en effet des manifestations de sympathie intempestives de la part de ses filles. Elle fit toutefois étape à l’évêché de Montréal où elle eut un long entretien avec le nouveau coadjuteur, Mgr Larocque, qui écrivit ensuite à Mgr Bourget  : «   J’ai été extrêmement surpris de rencontrer dans la Révérende Mère Marie-Anne une personne de mérite et surtout une religieuse très soumise  ; j’espère que son épreuve ne sera pas longue.  » Il écrivit aussi quelques mots à la supérieure des Sœurs de Sainte-Anne  : «   J’ai longuement conversé avec votre Mère Marie-Anne, j’ai rarement rencontré des personnes aussi distinguées, aussi inspirées de Dieu.  » Ce n’était évidemment pas le jugement de l’abbé Maréchal. Après l’éloignement de la fondatrice, il prépara son expulsion et, pour cela, commença l’épuration du conseil afin qu’il lui fût enfin totalement soumis. Prévenue, Mère Marie-Anne eut l’inspiration de se confier à l’Immaculée Conception  : le 20 juin 1855, avec la permission du curé de Sainte-Geneviève qui n’hésitait pas à la défendre publiquement, elle promit “ de porter la médaille miraculeuse et de dire chaque jour le petit office de l’Immaculée Conception pour obtenir par l’intercession de cette Bonne Mère, le bon esprit pour tous les membres de la petite famille des Filles de Sainte-Anne. ” Peu de temps après, elle fit sa confession générale à Mgr Larocque qui la chargera d’expier tous les péchés de sa communauté.

Durant l’été 1856, Mgr Bourget, de retour de Rome, la visita et lui manifesta son affection. Mais l’abbé Maréchal n’en continuait pas moins ses manœuvres, appuyé par un conseil et une supérieure générale maintenant totalement à ses ordres. On commença par accuser la supérieure de Sainte-Geneviève de mauvaise gestion et de manquement à la pauvreté. Heureusement, le curé de la paroisse avait pris toutes les précautions, il put convaincre de mensonge la supérieure générale  ! Ce fut un court répit pour Mère Marie-Anne. En juillet 1858, elle était destituée de sa charge et envoyée à Saint-Ambroise. Monseigneur Bourget laissa faire et lui prédit qu’elle vivrait une dure année. Peut-être l’avait-elle convaincu qu’elle vivait un mystère, comme elle l’avait dit à une sœur compatissante.

La mort du curé Paré en 1859, permit à Mgr Bourget de nommer l’abbé Maréchal curé de la paroisse et supérieur ecclésiastique des Sœurs de Sainte-Anne. Un autre prêtre reçut donc la charge de l’aumônerie, mais l’ancien aumônier lui interdit pratiquement de confesser les sœurs sans son autorisation  ! C’est alors que, triomphant, l’abbé Maréchal fit rappeler sœur Marie-Anne à Saint-Jacques, pour qu’elle devienne sa sacristine. Elle accepta avec bonheur cette obédience qui lui permettait de manifester sa parfaite soumission à son persécuteur. Mgr Bourget admira.

LA FÉCONDITÉ DE LA CROIX

Elle a encore trente ans à vivre, dans l’humiliation la plus totale. Vaincue, elle tient cependant en échec le Démon  : non seulement sa communauté n’est pas renversée, mais elle va se développer à un rythme extraordinaire pour le plus grand bien des âmes.

Les frères Maréchal

Les abbés et frères Louis-Adolphe
et Napoléon Maréchal, en 1865.

Jusqu’en 1870, cette prospérité était due apparemment à la sage administration des frères Maréchal. Oui, des frères, car l’abbé Louis-Adolphe Maréchal, curé de Saint-Jacques, obtint en 1864 la nomination de son frère Napoléon comme aumônier des Sœurs après le transfert de la maison mère de Saint-Jacques à Lachine. À cette date, la congrégation comptait déjà 113 professes dont 37 natives de la paroisse de Saint-Jacques  ! Les fondations se succédèrent dans le nord-ouest du diocèse de Montréal et dans Saint-Henri, le quartier pauvre de la ville épiscopale où en 1869, les sœurs tenaient quatre écoles qui scolarisaient 1 300 enfants. Dès 1858, puis en 1861 et 1863, des sœurs étaient parties en Colombie britannique, puis au Yukon et en Oregon. Enfin, elles fondèrent en Nouvelle-Angleterre des établissements florissants pour les émigrés canadiens-français. En 1879, trente ans après la fondation, on comptait 300 professes, et cinq ans plus tard, 415.

Ces fondations se faisaient au prix d’un héroïsme d’autant plus constant que la Communauté était sans cesse affrontée à des difficultés financières. Ses seuls revenus réguliers étaient les frais de scolarité… mais n’oublions pas qu’elles prenaient en charge la scolarité des enfants pauvres. La Règle prévoyait qu’on ne réclamerait pas de dot aux postulantes. Chaque établissement devait donc développer de petites industries locales pour augmenter ses revenus, ce qui aggravait aussi la charge de travail des sœurs.

Cependant, l’esprit même de la communauté avait bien évolué depuis Vaudreuil. Les abbés Maréchal avaient réglementé la vie quotidienne dans le moindre détail. Jusqu’en 1867, date à laquelle l’expansion missionnaire fit ressortir davantage le carcan de leur absolutisme, jamais la supérieure générale n’avait contesté leur emprise. Mais il fallut une affaire de fausse mystique pour ruiner tout à fait leur autorité. Durant l’été 1869, la supérieure de la maison mère tomba gravement malade. L’abbé Napoléon Maréchal convainquit une jeune religieuse qui recevait soit disant des faveurs mystiques, d’offrir sa vie pour le rétablissement de sa supérieure. Il fixa une date pour le miracle  : le 15 août. Ce jour-là, toute la communauté fut rassemblée à la chapelle où la supérieure mourante avait été transportée. On pria toute la journée, mais en vain. On eut beau recommencer les implorations plusieurs jours de suite, la supérieure si soumise aux frères Maréchal finit par mourir. Mais plusieurs sœurs avaient été scandalisées et s’étaient plaintes à l’évêché. Dès que Mgr Bourget qui était alors à Rome, apprit les évènements, il renvoya l’aumônier, supprima le conseil de la communauté et ordonna de nouvelles élections. Mais lorsqu’il eut la preuve que le curé de Saint-Jacques les influençait, il les suspendit jusqu’à son retour et nomma une vice-supérieure générale.

«  LA VIE EST UN TISSU DE CROIX.  »

Mère Marie-Anne assista à tous ces événements dans la plus grande discrétion. Depuis 1866, elle avait la charge de la buanderie, un des emplois les plus durs puisqu’elle était confinée au sous-sol de la maison mère, dans un local toujours saturé d’humidité où la chaleur était étouffante l’été, les fers électriques n’existant pas encore. Cependant, cette obédience fut providentielle  : toutes les novices étant envoyées à tour de rôle à ce travail très pénible, Mère Marie-Anne put connaître ainsi toutes ses filles. Elles ne savaient pas à qui elles avaient à faire, mais la bonté de son cœur, ses excellents conseils et ses encouragements à bon escient, lui gagnèrent le cœur de toutes. C’est ce qui explique la surprise des élections de 1872, les premières élections “ libres ” dans la communauté après le retour de Rome de Mgr Bourget. Elle fut en effet élue première assistante  ! Mgr Bourget ratifia l’élection. Mais, les jours suivants, la nouvelle supérieure générale se permit de la rétrograder au dernier rang des conseillères et de ne lui confier aucune tâche. Elle laissa faire. Qu’importe, aux élections de 1878, elle fut élue première conseillère. Mgr Fabre avait alors remplacé Mgr Bourget sur le siège épiscopal de Montréal, et il avait choisi comme vicaire général… l’abbé Louis-Adolphe Maréchal. Mère Marie-Anne fut donc une nouvelle fois rétrogradée et oubliée dans sa buanderie.

Curé Piché

Le Curé Piché.

C’est le curé de Lachine, l’excellent abbé Piché, qui la sauvera de l’oubli total. En 1875, pour les vingt-cinq ans de fondation, il improvisa une petite fête dont le but réel était d’honorer les quatre premières sœurs encore vivantes. Les jeunes sœurs découvrirent alors que la sœur de la buanderie en était  ! Dix ans plus tard, lorsque les supérieurs majeurs des Frères des écoles chrétiennes visitèrent avec admiration l’établissement de Lachine, le curé Piché n’hésita pas à leur présenter la fondatrice, au grand étonnement de toutes les religieuses réunies pour la circonstance. Un autre prêtre joua aussi son rôle, l’abbé Brien qui fut un temps aumônier de la maison mère  ; il entreprit d’écrire l’histoire de la communauté et, pour ce faire, il recueillit de précieux témoignages, à commencer par celui de Mère Marie-Anne. Mais la supérieure générale voulut lire les chapitres depuis l’installation à Saint Jacques. Naïf, le jeune aumônier lui confia ses précieux cahiers dont il n’existait aucune copie, et la supérieure les égara.

Une seule fois, Mère Marie-Anne sortit de son silence. Ce fut à l’occasion de l’approbation de la congrégation par Rome  ; elle eut la douloureuse surprise de constater que non seulement son rôle, mais aussi celui du curé Archambault étaient passés sous silence  : la communauté aurait été fondée à Saint-Jacques  ! Elle ne put s’empêcher de protester immédiatement  : «   Permettez-moi, ma Mère, de vous faire remarquer qu’il y a une erreur sur le décret. La communauté a commencé à Vaudreuil, non à Saint-Jacques.  » La supérieure la fit rasseoir et marmonna à l’intention des conseillères  : «   Ce ne sont pas des pierres qui fondent une communauté, mais des têtes.  » C’est bien ce que l’abbé Maréchal avait réussi à insinuer dans l’esprit de toutes les religieuses aptes à des postes de gouvernement  : Mère Marie-Anne était une incapable  ; pour le bon renom de la communauté, il valait mieux la cacher. L’affaire fit cependant scandale aux États-Unis où, lors d’une fête organisée par la supérieure générale, on lut le fameux décret. Cette fois, ce fut l’abbé Dugas, curé d’une importante paroisse franco-américaine, mais originaire de Saint-Jacques, qui ne put s’empêcher d’intervenir  ! Puis un de ses confrères, neveu de l’abbé Archambault, cassa son testament qui était en faveur des Sœurs. Celles-ci finirent par entreprendre des démarches pour faire corriger le décret, mais elles n’aboutirent que vingt ans plus tard.

Mère Marie-Anne

La dernière photographie de
Mère Marie-Anne à 79 ans (1888).

Mère Marie-Anne, quant à elle, était rentrée dans son silence. Lorsque ses forces commencèrent à décliner, elle abandonna progressivement la buanderie pour fabriquer de petites choses pour les ventes de charité au profit de la Communauté. Elle aimait aussi visiter les sœurs malades, mais elle emportait toujours un tricot ou un autre travail de ce genre  ; c’est qu’elle était de cette génération où il y avait tant à faire que les mains ne pouvaient s’arrêter de travailler. Elle savait qu’elle vivait le mystère de la Croix et, comme Mgr Bourget le lui avait appris, elle offrait aussi tous ses sacrifices pour l’Église. La prière pour l’Église était en effet un des aspects essentiels de la vie spirituelle des religieuses fondées par le saint évêque de Montréal. Mais cette pratique tomba vite en désuétude lorsque les aumôniers n’eurent plus d’autre souci que de former les sœurs à la perfection des vertus religieuses. L’abbé Napoléon Maréchal, par exemple, s’était mis dans l’idée de leur faire apprendre par cœur l’Imitation de Jésus-Christ, y compris à Mère Marie-Anne. Mais il ne sut pas voir que cette vieille religieuse qui avait tant de peine à mémoriser le texte, le mettait en pratique mieux que personne  ! Ne disait-elle pas à une jeune religieuse éprouvée  : «   Cette petite épreuve, vous pouvez en profiter pour vous préparer à en porter de plus grandes. La vie est un tissu de croix. Le bon Dieu en permet de plus grandes pour certaines âmes, mais il les couvre de son amour…   » Elle aimait se rappeler la parabole de la vigne qui doit être émondée pour porter beaucoup de fruits. Elle faisait aussi souvent remarquer que l’arbre planté dans le fumier pousse bien. Sa grande dévotion était l’Eucharistie, c’est-à-dire la présence réelle de Jésus glorieux mais immolé par amour. «   Que l’Eucharistie et l’abandon à la volonté de Dieu soient notre ciel sur la terre.  » Sa piété était pleine d’alacrité, et elle souffrait beaucoup de l’enseignement spirituel moralisateur et austère que les aumôniers distillaient dans l’âme de ses filles. Mais sa dernière retraite de communauté, en 1889, lui fut une grande consolation  : le prédicateur en était le Père Pichon, le confesseur de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, et il leur parla d’amour et de confiance.

Elle mourut le 2 janvier 1890. Lors de ses derniers jours, elle fit preuve d’une très grande paix qui impressionna beaucoup les sœurs. «   Je m’en vais heureuse et contente vers le bon Dieu. Si vous saviez comme le bon Dieu est bon  », répéta-t-elle. Après avoir reçu l’indulgence in articulo mortis, elle demanda à sa supérieure générale  : «   Ma Mère, si vous n’avez pas d’objection, voudriez-vous prier monsieur Louis-Adolphe Maréchal de venir  ?  » Et quelques instants plus tard, elle dit à son infirmière  : «   Pour l’édification des sœurs, il serait mieux qu’il vienne.  » Le soir, tandis que les sœurs étaient réunies autour du lit pour la prière des agonisants, la porte de la chambre s’ouvrit brusquement, l’abbé Maréchal était là. Mère Marie-Anne sursauta à cause de la vivacité du geste, mais elle ne pouvait plus parler et elle respirait déjà péniblement, il lui donna une dernière absolution. Quelques instants plus tard, paisible, elle rendit son âme à Dieu.

Il fallut encore près de cinquante ans d’efforts de la part des religieuses qui, à la buanderie, avaient été marquées par ses vertus et son bon cœur, pour que Mère Marie-Anne soit pleinement réhabilitée et considérée officiellement comme la fondatrice des Sœurs de Sainte-Anne. Sa béatification, le 29 avril 2001 par le pape Jean-Paul II, est l’aboutissement de leurs entreprises. Mais Mère Marie-Anne est-elle bien sortie de l’ombre  ? Réhabilitée certes, mais son esprit et son idéal de vie religieuse n’en sont pas moins oubliés  : c’est le zèle du salut des âmes, le combat contre les forces de l’enfer déchaînées qui expliquent toute sa vie, et non la dignité de l’Homme ou la non-violence à l’égal de Gandhi, comme le précisait la vice-postulatrice, lors de sa béatification  ! Aussi longtemps que sa congrégation fut fidèle à son esprit et à ses vertus, elle se développa. En 1960, on comptait 3 500 religieuses œuvrant en 151 maisons réparties dans 23 diocèses  ; elles s’occupaient de 37 000 élèves et de 43 000 malades  ! Qu’en reste-t-il aujourd’hui  ? Le Démon aurait-il réussi à renverser l’œuvre de Mère Marie-Anne  ? Dans l’ultime combat qui, aujourd’hui, oppose le Démon à l’Immaculée Conception, elle intercède pour ceux qui meurent au pied de la grande Croix. Mais elle nous est aussi un modèle puisque notre Règle nous rappelle avec le Père de Foucauld, que «   Pauvreté, abjection, humiliation, délaissement, persécution, souffrance et croix, voilà nos armes, que Dieu nous a données pour continuer l’œuvre du salut du monde.  »

RC n° 90, août-septembre 2001, p. 1-6

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