La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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MÈRE BERNARD MORIN
Fondatrice canadienne
des Sœurs de la Providence au Chili

LE pape François souhaite que le rôle des femmes soit valorisé dans l’Église et non pas cléricalisé. «  L’Église reconnaît l’apport indispensable de la femme à la société, par sa sensibilité, son intuition et certaines capacités propres qui appartiennent habituellement plus aux femmes qu’aux hommes  », écrit-il dans sa première exhortation apostolique. En voici un bel exemple.

UNE FLEUR DE CHRÉTIENTÉ

Mère Bernard Morin

Mère Bernard Morin

L’histoire commence le 29 décembre 1832, en Beauce, à Saint-Henri-de-Lauzon. Ce jour-là naît Vénérance, la sixième du foyer de Jacques et Marie-Françoise Morin. Deux garçons et six autres filles viendront encore après elle égayer cette famille d’agriculteurs assez aisés mais peu instruits, comme il arrivait souvent alors au Bas-Canada. Le petit village se distingue par la ferveur religieuse de ses habitants.

Sa mère lui donne une éducation exemplaire. Elle a su la corriger de son mauvais caractère et de son orgueil tout en développant les qualités de son cœur. Ses souvenirs d’enfance que Vénérance, devenue Mère Bernard, écrira bien plus tard sur l’ordre de son confesseur, forment un traité d’éducation chrétienne qui témoigne des vertus qui régnaient dans nos campagnes à cette époque.

Un exemple, parmi tant d’autres  : «  Dès qu’un enfant était assez grand pour se chausser et nouer seul ses lacets, nos parents n’acceptaient pas qu’un serviteur lui rende ce service. Se faire servir, disaient-ils, avilit la personne et la rend dépendante de ceux qui la servent. N’avoir besoin de personne, servir le prochain et rendre service aux autres, voilà la vraie grandeur.  » La leçon sera retenue.

Un jour que des enfants avaient insulté de pauvres voisins qui leur refusaient de cueillir des fruits sur leur haie, Vénérance en avait rajouté en leur rapportant que ces gens étaient des ingrats puisque sa mère habillait leurs enfants pour la première communion. L’algarade maternelle fut sévère  : «  Mieux vaut ne jamais rendre service à son prochain que de lui remettre sa pauvreté sous le nez comme tu l’as fait…  » Et la punition tomba implacable  : «  Dimanche prochain, quand cette femme passera devant la maison pour se rendre à la messe, tu iras lui offrir une de tes robes et un de tes mouchoirs de tête, qu’elle m’indiqua en sachant que j’y étais attachée, et ne fais plus jamais de peine à quelqu’un comme cela.  »

Pieuse, Vénérance aurait voulu faire sa Première Communion à huit ans, mais sa mère exigea d’abord la preuve d’une réelle volonté de corriger son caractère… elle ne la fit donc qu’à 10 ans, au milieu de deux cents enfants très bien préparés par leur bon curé.

Ses parents l’envoient ensuite en pension chez les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame à Sainte-Marie-de-Beauce, où elle restera deux ans. Le couvent est pauvre, austère, mais elle y est très heureuse, et son cœur n’oubliera jamais sœur Saint-François-de-Sales qui va distinguer sa vocation. Lorsque, malade, Vénérance doit retrouver la maison familiale, la sœur lui dit  : «  Rappelle-toi bien ce que je vais te dire  : je suis sûre que Dieu t’appelle à la vie religieuse et, je ne sais pourquoi, j’ai tellement peur que tu ne te perdes dans le monde. Tu ne sais pas, Vénérance, ce qu’est le monde.   »

JÉSUS LA VEUT

La jeune fille qui, pour le moment, n’avait aucun attrait pour la vie religieuse, n’allait pas tarder à savoir ce qu’est le monde. Rentrée à la maison, elle accompagne dans leurs sorties ses sœurs qui veulent se marier, ce qui provoque dans son âme un grand vide. À quinze ans, elle se confie à son ancienne maîtresse, qui lui répond en lui faisant un tableau sans complaisance de la vie religieuse, bien fait pour lui ôter toute illusion et fortifier sa vocation… Mais, pour lors, l’adolescente s’adonne à tous les amusements  ; pourtant au même moment, par de vraies grâces mystiques, Notre-Seigneur lui fait sentir toute sa tendresse.

Nous n’avons pas la place ici de relater son assiduité auprès de cette âme qu’Il veut à lui. Lorsqu’elle s’occupe de pauvres, elle goûte une grande joie sans comparaison avec les joies mondaines. Lorsqu’elle s’éprend d’un jeune officier qui lui fait la cour, «  je voyais soudain avec les yeux de l’âme ce divin Jésus sous les traits d’un jeune homme si beau, si modeste, si aimable, et ses regards très chastes ravivaient mon cœur et me faisaient oublier tout amour profane.  »

Pendant deux ans, elle résiste à la grâce, jusqu’à un certain jour pluvieux d’octobre 1849 où, rentrant dans sa chambre et regardant le grand crucifix, elle l’entend lui dire  : «  Tu ne me résisteras plus jamais, désormais tu seras mon épouse et tu n’aimeras rien d’autre que moi  ». Tombant à genoux, en larmes, elle promet à Jésus d’épouser les souffrances de sa passion en embrassant à jamais les humiliations et les douleurs de la sainte Croix. Elle va tenir sa promesse, comme nous allons le voir.

LA LUTTE DES PREMIÈRES ANNÉES

Asile de la Providence

Asile de la Providence

Au grand étonnement de sa famille qui s’attendait à ce qu’elle entre chez les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame, elle préfère les Sœurs de la Providence, fondées à Montréal sept ans auparavant par Mgr Bourget et la bienheureuse Émilie Gamelin.

«  Je me souvins de l’institut des Sœurs de la Providence, dont j’avais conservé le souvenir depuis sa fondation pour avoir lu dans les journaux le compte-rendu des vœux des premières fondatrices.

«  En vérité, ce que j’avais appris par la suite de cette pieuse institution ne flattait guère la nature. Le monde disait de cette communauté qu’elle était formée d’ignorantes, aux manières plutôt rudes, qui vivaient dans une extrême pauvreté et qui manquaient souvent même du nécessaire  ; on racontait qu’elles se nourrissaient des restes de la table des autres communautés et même des hôtels, qu’elles allaient dans les rues vêtues de vieux habits, passés ou délavés, qu’elles demandaient sans cesse l’aumône pour les pauvres mais qu’elles ne pouvaient rien solliciter pour elles-mêmes, que leur grande occupation était d’assister les agonisants et de les exhorter à faire une bonne mort, de soigner les maladies les plus repoussantes et de recueillir les orphelins. (…) Vivre pauvre, humble, méprisé, c’est la vie qu’a choisie notre divin Sauveur.  »

Lorsque son père la conduit à Montréal, le 10 mai 1850, il fut catastrophé par le peu de considération qu’on accorde à sa fille, par la pauvreté des lieux, l’extrême fatigue visible sur tous les visages. Il veut la ramener aussitôt, mais elle refuse.

Soeurs fondatrices

Les sept fondatrices des Sœurs de la Providence

Les Sœurs de la Providence traversent à cette époque un moment particulièrement pénible. L’institut compte quarante-trois religieuses, quinze novices, dix postulantes, qui venaient d’affronter l’épidémie de typhus en 1847, ce qui leur avait acquis les sympathies de la population, puis celle du choléra de 1849. Elles étaient épuisées, et l’autorité de mère Gamelin était contestée par la maîtresse des novices.

Les premiers mois de vie religieuse de celle qu’on appelle désormais sœur Bernard vont être très éprouvants. Elle ne se sent pas au diapason de la communauté. Très intelligente, cultivée, ayant déjà une vie spirituelle avancée, elle souffre de se trouver au milieu de sœurs rudes, sans instruction et sans aucun raffinement. Les sermons de l’aumônier lui paraissent insipides. Ces jugements seraient rédhibitoires pour sa vocation dans cette communauté si, en même temps, elle n’était pas convaincue que les sœurs étaient plus vertueuses qu’elle. Elle admire tout particulièrement leur dévouement et leur esprit de sacrifice.

Pendant deux mois et demi, chaque jour, entre 15 heures 30 et 16 heures 30, heure à laquelle elle pourrait partir et prendre la diligence qui la ramènerait au plus vite chez ses parents, elle doit vaincre la tentation  : «  Je ne suis pas faite pour cette communauté, je dois partir  ! Mais non, je dois rester et devenir aussi humble et aussi généreuse que les autres.  »

Heureusement, le 19 juillet 1850, en la fête de saint Vincent de Paul, elle obtient la délivrance de cette tentation  : elle ne remettra plus jamais en cause sa vocation chez les Sœurs de la Providence.

Au cours d’une prise d’habit à laquelle elle assiste en mars 1851, Notre-Seigneur lui dit  : «  Tu ne jouiras pas longtemps de la vue et de la compagnie de ces chères sœurs. Tu iras dans une terre très éloignée où tu devras me servir en te faisant toute à tous, jusqu’à renoncer entièrement à tout ce qui n’est pas de Dieu. Plus encore, tu ne feras pas profession dans cette maison et cet habit que tu aimes tant sera modifié.   » Sa maîtresse des novices lui dit que tout cela n’est qu’imagination… mais tout va se réaliser.

Au bout de quelques mois de noviciat, elle est envoyée à Sorel où, par son dévouement et sa discrétion, elle conquiert le cœur de tous.

FILLE SPIRITUELLE DE MGR BOURGET

Mgr Bourget

Mgr Bourget

C’est là-bas qu’elle apprend la mort de la fondatrice, mère Gamelin, le 23 septembre, victime de son dévouement auprès des malades du choléra à Montréal. Mère Caron qui lui succède oublie la novice de Sorel au moment des professions. Les Sorelois en sont peinés pour elle, au point que le curé se rend en personne auprès de Mgr Bourget pour lui exposer le cruel oubli, lui faire connaître les vertus exceptionnelles de cette jeune religieuse et proposer qu’elle fasse ses vœux à Sorel  !

La réponse du saint évêque est sans réplique  : «  Dorénavant, monsieur le curé, vous pouvez considérer que vous n’êtes plus chargé de la diriger. Je me la réserve. Je lui écrirai moi-même de se confier à moi.  » Une sainte amitié va désormais unir le prélat et la religieuse.

Lorsqu’en 1852, pour la première fois, l’institut envoie des missionnaires en Oregon, elle est parmi les cinq élues… mais elle n’a toujours pas fait profession.

Finalement, la cérémonie aura lieu le 22 août à Sorel, après une retraite à l’évêché, au cours de laquelle Mgr Bourget lui permet de faire le vœu du plus parfait.

Le 17 octobre, les cinq missionnaires quittent Montréal, accompagnées d’un jeune prêtre estimé de tous, l’abbé Huberdault, qui a été l’aumônier de la communauté pendant plus d’un an. Sœur Bernard n’est pas la supérieure du groupe.

«  J’avoue, confiera-t-elle, que la séparation de Monseigneur l’évêque de Montréal est celle qui m’a le plus coûté  : j’avais une telle confiance en lui que je ne lui cachais rien de ce que je pensais et qu’il m’était très facile de faire tout ce que son Excellence me recommandait.  »

UN VOYAGE MOUVEMENTÉ

Abbé Huberdault

Abbé Huberdault

Commence alors un voyage rocambolesque. Comme le canal de Panama n’existe pas encore, le trajet le plus économique consiste à prendre le bateau à New York jusqu’à l’actuel Nicaragua, puis traverser à travers la jungle l’isthme de Panama avant de reprendre la voie maritime jusqu’en Californie. Outre les dangers de la mer, rien n’a été épargné aux vaillantes missionnaires  : bêtes fauves, bandits, crocodiles  ; finalement elles devront être portées à dos d’homme pour gagner les chaloupes d’un navire qui mouille au large  !

Arrivées en Oregon, elles ne sont pas au bout de leurs peines… Elles y trouvent une ville morte, vidée de ses habitants par la fièvre de l’or qui s’est emparée de la Californie voisine. L’évêque, Mgr Blanchet, se retrouve sans clergé, dénué de toutes ressources.

Pour attendre les consignes de Montréal, l’abbé Huberdault décide de retourner à San Francisco, sans penser à demander une lettre de recommandation. Si bien que l’évêque du lieu, les prenant pour des aventuriers, refuse de les accueillir.

Carte du voyage de Mère Morin

Carte du voyage

Heureusement un prêtre américain, l’abbé Rock, en a pitié. Sur le départ pour le Chili, il les invite à l’accompagner jusqu’à Valparaiso où ils trouveront facilement de la place sur un navire en partance pour New York via le Cap Horn. À l’idée d’éviter le calvaire de la traversée du Nicaragua, la proposition fut vite acceptée.

Mais une fois en pleine mer, le capitaine montre un comportement inquiétant. Une des sœurs surprend une conversation entre lui et son second  : les deux hommes ont le projet d’abandonner les deux prêtres sur une île déserte pour pouvoir ensuite abuser des religieuses.

Les missionnaires se sont à peine mis sous la protection de la Sainte Vierge, qu’une série de tempêtes se déclenche  ; elles dureront quatre-vingts jours. L’équipage est épuisé, les officiers sont à bout de nerfs  ; de complices qu’ils étaient, ils deviennent ennemis. Les sœurs et les prêtres sont sauvés, et c’est dans l’action de grâces qu’ils débarquent à Valparaiso le 17 juin 1853.

LA PROVIDENCE AU CHILI

Mgr Rafaël Valentin Valdivieso

Mgr Rafaël Valentin Valdivieso

Le Chili de l’époque ne compte guère plus d’un million quatre cent mille habitants. Il s’est émancipé de la tutelle coloniale espagnole en 1817. Après une période de troubles, les libéraux – autrement dit la franc-maçonnerie – ont pris le pouvoir en 1831. La passivité du clergé leur permet de mettre en place une législation anticatholique. Dès cette époque, en effet, l’Église chilienne est gangrenée par le libéralisme.

Mais au milieu du siècle, un courant ultramontain, soutenu par Rome, reprend l’initiative et lutte contre le gouvernement pour reconquérir la liberté de l’Église. À sa tête, l’archevêque de Santiago, Mgr Rafaël Valentin Valdivieso est le Mgr Bourget chilien.

À la même époque, le pays connaît un impressionnant développement économique grâce à ses richesses minières, mais fondé sur les principes du capitalisme libéral, ce qui entraîne une importante misère populaire. Un fléau social pèse en particulier sur toute la société, celui des orphelins et des enfants naturels abandonnés par leurs mères contraintes de changer continuellement de lieu de travail. Personne ne s’occupe de ces enfants des rues qui vivent de mendicité et de rapines en attendant de tomber dans des crimes plus graves.

C’est ce qui explique que le représentant local du gouvernement veut garder les sœurs à peine débarquées, et leur confier le soin de ces pauvres enfants à Valparaiso. Ses supérieurs approuvent son plan mais réclament les religieuses d’abord pour… Santiago. Le Chili vient d’embaucher ses premières travailleuses sociales… évidemment sans que l’archevêque soit consulté.

Lorsque celui-ci est contacté par l’abbé Huberdault pour obtenir la permission de célébrer les sacrements, sans être au courant de la décision de l’administration, il conçoit le même projet, prenant les sœurs sous son autorité.

Ministre et archevêque écrivent à Montréal, chacun de son côté, pour raconter l’arrivée des sœurs au Chili et leur volonté de leur confier une œuvre importante.

Le gouvernement n’attend pas la réponse  : le 20 août, une loi accorde la personnalité juridique à la communauté  ; le 8 septembre, l’archevêque, qui ne veut pas être en reste, la reconnaît officiellement. Le même jour, le gouvernement les établit dans un vaste bâtiment de Santiago et l’archevêque leur donne toutes les autorisations canoniques. Leur installation est une apothéose. On vient les chercher avec fanfare, escorte militaire… du jamais vu  !

Quelques jours plus tard, arrive une lettre de Mgr Bourget qui blâme l’abbé Huberdault d’avoir abandonné Mgr Blanchet. Mais il en faudrait davantage pour que le gouvernement renonce à ses projets. Le jour de la fête nationale, il se rend au complet visiter la communauté qui a déjà en charge quatre-vingts orphelins.

DANS LES TRAVAUX ET LES ANGOISSES

Mère Bernard Morin, statue à SantiagoCommence alors un terrible «  psychodrame  », comme aurait dit l’abbé de Nantes, qui va durer des années sur fond d’opposition entre l’archevêque et le gouvernement, entre l’Église et la franc-maçonnerie. Son seul avantage sera de révéler les cœurs, de faire pratiquer à sœur Bernard toutes les vertus à un degré héroïque, et de rendre manifeste la main de Dieu, car rien n’entravera le développement de l’œuvre, bien au contraire.

Tout d’abord, l’archevêque de Santiago persuade si bien Mgr Bourget de lui laisser les religieuses que celui-ci lui en envoie douze autres en 1855.

C’est que les sœurs font un travail extraordinaire. Quelle différence avec les braves personnes du monde qui, avant elles, faisaient leur possible pour se pencher sur ces misères  ! Elles éduquent aussi les enfants, elles organisent l’œuvre et la collaboration des bénévoles, qui forment un réseau d’entraide matérielle tout en bénéficiant de l’influence des sœurs pour leur propre vie spirituelle et pour la direction de leur famille.

Aimées de tous, les sœurs sont devenues intouchables par le gouvernement, tandis que leur popularité rejaillit sur toute l’Église. Tout commence donc bien.

Sœur Bernard n’est pas la supérieure, mais elle est certainement la plus intelligente des sœurs. Or, elle a vite remarqué le comportement étrange de l’abbé Huberdault. De plus en plus autoritaire et tyrannique, celui-ci cherche à prendre le contrôle de la communauté et à la régir d’une manière toute différente de celle de Mgr Bourget et de mère Gamelin.

Perspicace, sœur Bernard se rend compte de la gravité de la situation  : il est impossible que ses sœurs tiennent dans une telle tension et à ce rythme. Il va en résulter des accidents, des abandons, peut-être des scandales  ; de quoi compromettre l’œuvre et attiser la lutte des libéraux contre l’archevêque.

En 1856, à l’occasion de la visite canonique de l’archevêque, sœur Bernard lui fait part de ce qu’elle voit et que le prélat peut, par lui-même, vérifier. Il blâme donc l’aumônier, mais celui-ci a vite fait de deviner de qui vient la dénonciation. L’archevêque parti, la situation empire. La supérieure, qui maintenant se rend compte de l’emprise du jeune prêtre, avoue à sœur Bernard son impuissance et offre sa vie  ; elle meurt quelques jours plus tard, le 21 février 1857, âgée de trente-huit ans.

Mère Amable

Mère Amable

Son assistante, sœur Amable, lui succède. L’abbé se lance dans de nouvelles œuvres malgré l’opposition de certaines sœurs soutenues par le confesseur nommé par l’archevêque. Sur les entrefaites, arrive une lettre de Mgr Bourget qui permet à la communauté d’accepter des vocations chiliennes et qui nomme sœur Bernard maîtresse des novices. En outre, l’évêque de Montréal, fondateur de la communauté, précise que les sœurs au Chili doivent obéir à l’archevêque de Santiago comme à lui-même.

L’abbé Huberdault décide d’aller à Montréal pour se justifier  ; il part accompagné d’un prêtre chilien envoyé par l’archevêque. Sœur Bernard lui a remis en secret une lettre pour son père spirituel, en lui recommandant bien de n’en rien dire à l’aumônier. Or, au cours du voyage, celui-ci qui s’en doute – c’est diabolique  ! – arrive à se la faire remettre. Privé de ces informations, Mgr Bourget le renvoie à Santiago avec le titre de supérieur, mais en laissant l’autorité à l’archevêque. Toutefois, de retour au Chili, l’abbé Huberdault revendique pour lui seul toute l’autorité.

La communauté se divise. Sœur Amable, subjuguée par le nouveau supérieur, décide de partir à son tour à Montréal pour le justifier. L’archevêque en profite pour nommer sœur Bernard à sa place, comme le droit canon lui en donne les pouvoirs, et il révoque l’abbé Huberdault de sa charge de supérieur.

Presque toutes les sœurs canadiennes décident alors de retourner à Montréal, elles emportent les livres de comptes et tous les fonds. Mère Bernard, sans ressources, reste avec trois religieuses canadiennes et six chiliennes pour s’occuper d’une centaine d’orphelins à Valparaiso, de deux cents à Santiago ainsi que de soixante nourrissons et d’une soixantaine de jeunes filles. Nous sommes en septembre 1863, dix ans se sont écoulés depuis leur arrivée.

Ne sachant pas quelles pressions s’exerceront sur Mgr Bourget, l’archevêque de Santiago obtient de Rome la séparation de la branche chilienne des Sœurs de la Providence. Les ponts sont donc coupés avec la maison mère, mais ils ne le seront jamais avec le saint évêque de Montréal à qui mère Bernard ne manque pas d’écrire régulièrement.

LA CHARITÉ EN ACTION

Mère Bernard MorinAvec une énergie inépuisable, un sens de l’organisation exceptionnel, mère Bernard continue à développer les œuvres des Sœurs de la Providence. Dix ans après la rupture avec Montréal, en 1873 donc, elles recueillent 1500 orphelins par an, qu’elles nourrissent et qu’elles placent. Si la moitié meurt en bas âge, tous sont baptisés.

Elle organise l’œuvre des nourrices, dont on s’assure de la bonne moralité et qui reçoivent une formation spirituelle.

C’est aussi mère Bernard qui préside à l’arrivée des frères enseignants  : les frères des Écoles chrétiennes en 1877, les Salésiens en 1887.

À la mort de l’archevêque de Santiago, mère Bernard et son institut vont être plongés dans un nouveau psychodrame. Elle connaît bien, en effet, l’autoritarisme du vicaire capitulaire, Mgr Larrins, qui a été un temps leur aumônier. Or celui-ci veut profiter de la procédure alors en cours afin d’obtenir de Rome la confirmation de la Règle de l’institut, pour la modifier à son profit. Évidemment, mère Bernard s’y oppose.

Coup de théâtre  : à la surprise générale, Mgr Larrins n’est pas nommé archevêque de Santiago. L’élu, Mgr Casanova, est très favorable aux sœurs, mais il tremble devant Mgr Larrins qu’il sait soutenu par un influent réseau de sympathisants dans la haute bourgeoisie et le clergé.

Tout cela n’empêche pas l’œuvre de se développer  : 1884, nouvel orphelinat pour une centaine de petites filles  ; 1885, construction de la maison centrale et de sa chapelle, grande comme une église  ; 1887, prise en charge de l’hôpital Saint-Thomas.

Quand, en 1889, mère Bernard apprend que Mgr Larrins intrigue pour se faire nommer supérieur de son institut, elle se décide à faire appel à Rome, après avoir fait la promesse de propager la dévotion au Sacré-Cœur et d’ouvrir une maison dans la région la plus pauvre du Chili.

Contre toute attente, très rapidement, le 7 juin 1889, Léon XIII approuve définitivement par motu proprio les règles de Montréal et déclare que les sœurs du Chili doivent s’y soumettre.

Cela n’empêche pas Mgr Larrins d’entraîner dans sa rébellion dix-neuf religieuses. Elles prennent possession du premier orphelinat et gardent le même habit. Pour éviter tout scandale, mère Bernard ne dit rien, et les deux communautés vivent côte à côte, sans que personne à l’extérieur ne se rende compte du drame qu’elles vivent.

En 1891, la guerre civile ensanglante le pays. Les évêques refusent de prendre parti, tandis que Mgr Larrins se range du côté des rebelles qui l’emportent. La division de l’institut est alors rendue publique et fait scandale. Toutefois, la situation se retourne en faveur de mère Bernard  : la population la soutient, ce qui donne enfin à l’archevêque le courage de faire preuve d’autorité  : il impose aux sœurs rebelles de rendre l’orphelinat et leur confie l’œuvre des retraites fermées dont Mgr Larrins est nommé supérieur.

Au milieu de ces difficultés angoissantes, mère Bernard multiplie les œuvres  : dans ces années-là, elle fonde des externats pour les enfants pauvres et des ateliers de formation professionnelle.

Les libéraux ont bien tenté de s’en prendre encore aux sœurs, mais elles sont si populaires que chacune de leurs manœuvres se solde par une perte de voix aux élections suivantes. Ce qui achève d’accorder enfin la tranquillité à mère Bernard pour couvrir le Chili d’œuvres de charité.

En 1905, la communauté est définitivement approuvée, elle compte 140 religieuses, réparties en 14 maisons.

Sœurs chiliennes entourant Mère Bernard Morin

Sœurs chiliennes entourant Mère Bernard

La même année, l’institut inaugure une imprimerie ultramoderne qui permet le développement d’une presse catholique.

Le dévouement des sœurs lors du tremblement de terre de 1908 provoque un afflux de vocations. La même année, le nouvel archevêque, nommé par saint Pie X, est un ami de la communauté. Il obtient du Pape la nomination de mère Bernard comme supérieure générale à vie, ce qui ne l’empêche pas de former des religieuses plus jeunes pour prendre efficacement la relève.

Lors de l’épidémie de typhus de 1919, les Sœurs de la Providence prennent en charge 1500 malades et 1700 orphelins.

L’année suivante, à 87 ans, elle réalise un de ses vieux rêves  : la fondation d’un village de vacances au bord de la mer pour les orphelins.

LA RECONNAISSANCE

Mère Morin en 1925

Mère Bernard en 1925

Un seul point noir dans cette vie si belle, mais c’est plutôt une ultime épreuve  : en 1925, le gouvernement franc-maçon, après un accord avec le pape Pie XI, proclame la séparation de l’Église et de l’État, anéantissant le résultat d’un demi-siècle de luttes des catholiques intégraux chiliens. La décision provoque tout de même une levée de boucliers. C’est alors que le gouvernement, pour s’exonérer des accusations d’anticléricalisme, décide d’honorer mère Bernard, dont la santé décline, en lui décernant la décoration la plus prestigieuse du pays, occasion d’une grande fête en son honneur.

Peu de temps après, maintenant âgée de 93 ans, elle remet sa démission. Elle écrit à la supérieure du couvent de Sainte-Marie-de-Beauce pour lui dire sa gratitude envers les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame  :

«  Ma Révérende Mère, une de vos anciennes élèves vient de très loin vous saluer et vous offrir l’hommage de sa plus affectueuse gratitude. (…) J’ai actuellement 93 ans et, avant de partir pour l’Éternité, je veux vous remercier pour la semence de foi et de piété que votre sainte communauté a déposée dans mon âme. Ma vie a été des plus agitées. Dieu ne m’a pas épargné les sacrifices  ; mais en échange la grâce a soutenu ma foi et ma confiance en la Divine Providence ainsi qu’un amour constant pour ma vocation religieuse  ; si bien que je peux affirmer que ma vie a été heureuse.

«  Mes bonnes Mères, acceptez l’expression de ma reconnaissance. Les souvenirs pleins d’affection que j’ai gardés de vous, je les emporterai avec moi au Ciel où j’espère bien arriver bientôt. Priez pour moi.  »

Elle renoue contact aussi avec les Sœurs de la Providence de Montréal, en leur faisant un compte-rendu de toutes les activités au Chili et en soulignant que la Règle et l’esprit de Mgr Bourget ont été fidèlement gardés.

Elle mourut subitement le 4 octobre 1929, à 20 heures, tandis que la communauté était réunie pour la fête de la Supérieure générale. L’aumônier tomba à genoux à son chevet et se mit à pleurer, à tel point que les sanglots l’étouffaient  : la Mère l’avait pris dans ses bras, petit bébé, et avait annoncé qu’il serait l’aumônier des sœurs, il l’aimait beaucoup.

Elle avait 96 ans, et s’était dévouée pendant 76 ans au Chili. Son décès provoqua une forte émotion dans tout le pays. Ses funérailles, célébrées par le Nonce apostolique, furent grandioses. Mille enfants, représentant les enfants des divers orphelinats de la Providence, formèrent une double file et ils répandirent des pétales de roses au passage du cercueil.

Trois ans plus tard, le centenaire de sa naissance donna lieu dans tout le pays à des célébrations plus grandioses encore.

Si ce que le pape François appelle le cléricalisme a bien fait souffrir mère Bernard, il est vrai aussi qu’elle n’aurait pas pu développer une telle œuvre sans le soutien des évêques et de bien des prêtres qui ont reconnu la valeur exceptionnelle de cette religieuse prête à toutes les souffrances pour être un instrument de la Providence divine auprès des «  périphéries existentielles  », en véritable épouse du Christ.

«  Tu ne me résisteras plus jamais, désormais tu seras mon épouse et tu n’aimeras rien d’autre que moi.  », lui avait dit Notre-Seigneur quatre-vingts ans plus tôt. N’est-ce pas là l’incomparable valeur de la femme dans l’Église  ?

Renaissance Catholique n° 214, janvier 2014

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