La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LA BIENHEUREUSE MARIE DE L’INCARNATION,
au fondement de notre histoire sainte

Arrivée de Marie de l'Incarnation

Arrivée de la Bienheureuse Marie de l’Incarnation à Québec, en 1639.

LE 16 mai 1690, quelques mois avant sa mort, sainte Marguerite-Marie écrivait au Père Croiset  : «  Je suis bien aise que vous ayez envoyé La dévotion au Sacré-Cœur, à Malte. Étendez-la autant que votre Maître vous en donnera les moyens. Pour moi, il m’a fourni l’occasion de l’envoyer à Québec, et ainsi, j’espère que ce divin Cœur sera connu et aimé dans tous les coins du monde.  » C’est par ce petit livre d’une trentaine de pages, composé sur les instances de la sainte, que les Ursulines de Québec apprirent les demandes du Sacré-Cœur. Elles y répondirent avec d’autant plus de ferveur que celles-ci s’accordaient avec les pratiques inculquées par leur fondatrice, sainte Marie de l’Incarnation…

Le 1er août 1639, en effet, le gouverneur de Montmagny, successeur de Champlain décédé quatre ans auparavant, attend de bon matin, sur la grève, l’arrivée des nouveaux venus de France. Il n’est pas seul  ! La population de Québec au complet, ou peu s’en faut, est là … mais cela ne représente pas deux cents personnes. Réparties en quarante-cinq familles, elles logent encore, sept ans après la restitution de la colonie par les Anglais, dans des cabanes plus ou moins provisoires  ; la “ ville ” ne compte que deux maisons en pierre et quatre en bois.

On imagine sans peine la joie de ce petit monde qui s’apprête à accueillir quatre jésuites, trois religieuses hospitalières venues de Dieppe fonder le premier hôpital en Amérique du Nord, et trois ursulines  : deux du couvent de Tours, Marie Guyart, en religion mère Marie de l’Incarnation, âgée de 39 ans, et Marie de la Savonnière, en religion mère Marie de St Joseph, 22 ans  ; la troisième, Cécile Richier, en religion mère Cécile de Ste Croix, 30 ans, est issue du monastère de Dieppe. Elles sont accompagnées de leur bienfaitrice, Mme Madeleine de La Peltrie, qui a 36 ans, et de sa servante Charlotte Barré, âgée de 19 ans.

En débarquant, leur premier geste est de baiser le sol de cette Nouvelle-France qu’elles ont bien failli ne jamais connaître, tant le voyage a été pénible. Sans un miracle, attesté par tout l’équipage, elles auraient péri en mer  : alors que le bateau allait se fracasser contre un immense iceberg qu’il ne pouvait éviter, et tandis que le Père Vimont donnait l’absolution générale, le navire s’était retrouvé sans savoir comment de l’autre côté du bloc de glace…

Pour la petite colonie, l’arrivée de ce renfort est une bénédiction et en même temps un grand soutien moral. Songeons que les hospitalières ont été envoyées par la duchesse d’Aiguillon, nièce du grand Richelieu, et que la Reine de France a voulu recevoir les Ursulines avant leur départ  ! Ces honneurs abolissent les distances…

FAIRE UNE MAISON À JÉSUS ET À MARIE

Portrait de la bienheureuse Marie de l’Incarnation, 1672

Portrait de sainte
Marie de l’Incarnation, 1672

Mère Marie de l’Incarnation est prise, elle, par une tout autre émotion lorsqu’elle gravit le raidillon menant de l’actuelle place Royale à la cathédrale, qui n’était alors qu’une petite église. Elle reconnaît le chemin vu dans le songe qui décida de sa vocation missionnaire, à Noël 1633. Il faut en relire l’essentiel puisqu’on y voit la Sainte Vierge et Notre-Seigneur déterminés à fonder la Nouvelle-France. «  Il me fut représenté en songe que j’étais avec une jeune dame séculière que j’avais rencontrée par je ne sais quelle voie. Elle et moi quittâmes le lieu de notre demeure ordinaire. Je la pris par la main, et, à grands pas, je la menai après moi, avec bien de la fatigue, parce que nous trouvions des obstacles très difficiles qui s’opposaient à notre passage, et nous empêchaient d’aller au lieu où nous aspirions. (…) Au bout de notre chemin, nous trouvâmes une belle place, à l’entrée de laquelle il y avait un homme solitaire, vêtu de blanc, et la forme de cet habit, comme on peint les Apôtres. Il était le gardien de ce lieu. Nous regardant bénignement ma compagne et moi, il me fit signe de la main, me donnant à entendre que c’était là notre chemin pour aller à notre demeure, et son signe me servait d’adresse pour aller à une petite église, située sur la côte, à main gauche, qui regardait l’orient. Et lors, quoiqu’il ne parlât point, car il n’était pas moins silencieux que solitaire, je comprenais intérieurement que c’était là où il fallait aller. J’entrai donc en cette place avec ma compagne… Cependant, mon cœur était attiré vers cette petite église qui m’avait été montrée par le gardien de ce pays… Sur cette petite église, la sainte Vierge était assise, le faîte étant disposé en sorte que son siège y était placé, et elle tenait son petit Jésus entre ses bras sur son giron. Ce lieu était très éminent, d’où en un moment, je pus voir un grand et vaste pays, plein de montagnes, de vallées, et de brouillards épais qui remplissaient tout, excepté une petite maisonnette, qui était l’église de ce pays-là, que j’entrevis quasi toute enfoncée dans ces ténèbres inaccessibles et affreuses… La Sainte Vierge, Mère de Dieu, regardait ce pays autant pitoyable qu’effroyable… Elle regardait son béni Enfant, auquel, sans parler, elle faisait entendre quelque chose d’important à mon cœur. Il me semblait qu’elle lui parlait de ce pays et de moi, et qu’elle avait quelque dessein à mon sujet…   »

Le même songe se renouvellera quelques mois plus tard, mais alors elle entendra «  cette adorable Majesté qui me dit ces paroles  : “ C’est le Canada que je t’ai fait voir  ; il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie. ”   »

En ce premier août 1639, la voici donc à pied d’œuvre.

Le soir, les nouveaux venus assistent à un feu de joie et à un feu d’artifice en leur honneur. Le lendemain, on profite de ce que les religieuses ne sont pas encore cloîtrées pour leur faire visiter le pays. Elles vont jusqu’à la maison des jésuites à Sillery, où des sauvages ont installé leur campement.

Le surlendemain, elles prennent possession du terrain que le gouverneur leur concède et assistent aux premiers coups de hache du défrichement. En attendant la construction du monastère, elles seront logées dans une petite maison de la basse ville. La première messe y est dite le dimanche 7 août, et la clôture est instaurée à cette occasion. Commence alors l’héroïque vie des Ursulines de Québec.

UNE LONGUE PRÉPARATION

Avant de la raconter brièvement, revenons en arrière pour connaître les voies extraordinaires qui conduisirent en Nouvelle-France mère Marie de l’Incarnation et ses sœurs – religieuses cloîtrées  ! – afin de conforter la nouvelle colonie.

Elle est née à Tours, le 29 octobre 1599, quatrième enfant d’une famille de petite bourgeoisie qui en comptera huit. Son père est boulanger et plusieurs de ses parents sont notaires. C’est une famille catholique pratiquante, même si un grand-oncle est passé au protestantisme.

Apparition de Notre-Seigneur à Marie GuyartElle-même est très pieuse. Un jour, sans qu’il soit possible de dater précisément l’évènement, elle eut un songe  : alors qu’elle se trouvait en cour de récréation avec des compagnes, elle vit Notre-Seigneur venir à elle. «  Mon cœur se sentit tout embrasé de son amour. Je commençai à étendre mes bras pour l’embrasser. Lors, lui, le plus beau de tous les enfants des hommes, avec un visage plein d’une douceur et d’un attrait indicibles, m’embrassant et me baisant amoureusement me dit  : “ Voulez-vous être à moi  ? ” Je lui répondis “ Oui ”. Lors ayant ouï mon consentement, nous le vîmes remonter au ciel.   »

Cette grâce et bien d’autres embrasent son cœur d’un grand zèle pour le salut des âmes, l’attirant tout à la fois vers le soin des pauvres et le service de Jésus, «  comme un soldat  !  ».

Quand elle a quatorze ans, son père s’oppose à sa vocation religieuse et lui prépare un mariage avec un jeune artisan soyeux de Tours, Claude Martin, qui vient d’hériter de son père une belle entreprise. C’est un mariage heureux, son mari la laisse bien volontiers vaquer à ses exercices de piété. Elle n’en est pas moins active, s’initiant aux affaires et apprenant l’art de la broderie dans lequel elle excellera bientôt.

Un an plus tard, elle met au monde un petit garçon qu’on appelle Claude, comme son père. Mais la joie est de courte durée. Une jeune femme éconduite par Claude Martin au profit de Marie, a organisé par vengeance l’asphyxie progressive de l’atelier de celui qu’elle aurait aimé épouser… En deux ans, l’entreprise se trouve au bord de la ruine. C’est alors qu’une mauvaise grippe enlève à l’affection des siens le jeune père.

Marie Guyart fait face à la situation avec un courage extraordinaire, en se confiant totalement à Dieu. Elle affronte les créanciers et obtient des arrangements inespérés. Soucieuse du salut de l’âme de sa rivale qu’elle sait désespérée par les conséquences de ses actes, elle la fait surveiller, et apprenant un jour qu’elle a disparu, elle part à sa recherche et la retrouve au bord de la Loire où elle la sauve du suicide  !

Quelle femme  ! Aussi les propositions de remariage ne tardent pas. Elle n’a que 20 ans  !…

Mais le 24 mars 1620, «  Les yeux de mon esprit furent ouverts et toutes les fautes, péchés et imperfections que j’avais commis depuis que j’étais au monde, me furent représentées en gros et en détail, avec une distinction et une clarté plus certaine que toute certitude que l’industrie humaine pourrait exprimer. Au même moment, je me vis toute plongée en du sang, et mon esprit fut convaincu que ce sang était le Sang du Fils de Dieu, de l’effusion duquel j’étais coupable, et que ce Sang précieux avait été répandu pour mon salut.   » Lorsqu’elle retrouve ses sens, elle est devant la chapelle des Feuillants, elle y entre et demande à se confesser.

Maintenant, la jeune veuve n’aspire plus qu’à la vie religieuse, même si elle sait qu’il lui faudra patienter à cause de son jeune enfant. Elle retourne vivre chez son père pour s’adonner à la broderie afin de payer les dettes de son mari défunt. Mais elle y mène aussi, presque en recluse, une intense vie spirituelle illuminée par la découverte enthousiaste de la doctrine spirituelle de saint François de Sales, dont elle va s’imprégner, puis des œuvres de sainte Thérèse d’Avila.

Au bout de quelques mois, sa sœur aînée, dont le mari possède la plus grosse entreprise de transports de la région, demande son aide. En peu de temps, ses talents d’administratrice font d’elle une directrice générale hors pair. C’est extraordinaire de la voir sur le port diriger avec fermeté ses charretiers et ses débardeurs, ou soignant les accidentés, vérifiant les comptes, etc. Au milieu de ses mille occupations, elle ne néglige aucun de ses exercices de dévotion et garde son union à celui qu’elle appelle «  mon amour  » et qui l’aide évidemment dans toutes ses occupations et dans l’éducation remarquable qu’elle dispense à son fils.

RELIGIEUSE URSULINE

Le monastère des Ursulines à Tours

Le monastère des Ursulines à Tours

En 1625, un monastère d’Ursulines s’établit à Tours, à côté de celui des Feuillants. La vocation d’enseignantes cloîtrées de ces religieuses, dont la congrégation n’a été fondée que cinq ans auparavant, attire irrésistiblement notre future bienheureuse.

Elle jouit alors de très hautes grâces mystiques, en particulier la vision de la Sainte Trinité et le mariage mystique, grâce décisive qui la convainc de ne plus tarder à entrer chez les Ursulines, ce qu’elle fait le 23 janvier 1631.

Mais voilà que Claude, son jeune fils de douze ans, se laisse influencer par son oncle, qui regrette amèrement la directrice générale de son entreprise  ; l’enfant réclame sa mère à cor et à cri, et cela fait scandale. Heureusement, tout s’apaisera bien vite. Quelques années plus tard, Claude se fera bénédictin et entretiendra avec sa sainte mère une correspondance régulière, qui est une source incomparable de renseignements sur les débuts de la Nouvelle-France. C’est pour lui aussi que Marie de l’Incarnation écrira son autobiographie, qui révèle en partie sa vie d’oraison. Il mourra en odeur de sainteté, après avoir fait le nécessaire pour convaincre les autorités de l’Église d’ouvrir le procès de béatification de sa mère.

Mais nous n’en sommes pas encore là  ! En 1631, Marie Guyart est entrée au monastère de Tours comme on entre au paradis. La description de l’état de son âme, ponctuée de surabondantes exclamations de joie, fait comprendre à quel point la vie religieuse est un bonheur, malgré d’inévitables difficultés… elle a 32 ans, alors que les autres novices ont entre 14 et 16 ans  !

Le 25 mars 1631, elle reçoit le saint habit et prend le nom de Marie de l’Incarnation. Le lendemain, les joies se changent en épreuves  : terribles tentations, dégoût du travail de broderie, décès, à quelques jours de distance, de son père et de son beau-frère, départ de son directeur spirituel pour Toulouse. Heureusement, sa mère supérieure sait la soutenir et la diriger.

En 1633, elle prononce ses vœux, et aussitôt son âme retrouve la paix. Au même moment, elle a la grâce de trouver un excellent directeur spirituel en la personne d’un jésuite. Tout se met en place, à son insu, pour son départ au Canada, qui lui est révélé à la Noël de cette année-là, mais de manière encore bien mystérieuse, par le songe dont nous avons déjà cité le récit.

Quelques jours plus tard, elle est nommée sous-maîtresse de la trentaine de novices que compte le monastère. En leur enseignant la vie spirituelle et la Sainte Écriture, elle a sur ces jeunes religieuses une profonde et durable influence. Elle sait leur communiquer aussi l’ardeur missionnaire dont elle est embrasée depuis le songe de Noël. Le couvent de Tours est donc très fervent et, comme les monastères entretiennent des liens entre eux, Marie de l’Incarnation est ainsi fort connue dans plusieurs couvents de France  ; ce réseau, comme on dirait aujourd’hui, lui sera bien utile pour sa fondation canadienne.

Un an plus tard, le renouvellement du songe confirme sa vocation. Il est suivi aussitôt de la révélation de la dévotion au Sacré-Cœur par le Père éternel. Alors que dans son oraison, elle se lamente de voir ses prières pour l’extension du Règne de Jésus-Christ rester sans effet, elle entend ces paroles  : «  Demande-moi par le Cœur de Jésus, mon très aimable Fils. C’est par lui que je t’exaucerai et t’accorderai tes demandes.   » En outre, dès cet instant, «  L’Esprit qui m’agissait m’unit à ce divin et très adorable Cœur de Jésus, en sorte que, tout mon intérieur se trouvant dans une communication très intime avec lui, je ne parlais plus ni ne respirais que par lui, expérimentant sans cesse de nouvelles infusions de grâces dans ce divin Cœur et dans l’Esprit de mon Jésus… Depuis cette heure là, c’est par une prière au Père éternel par le Cœur de son divin Fils que j’achève mes dévotions du jour, et il ne me souvient pas d’y avoir manqué.  »

LA VOCATION IMPOSSIBLE SE RÉALISE

Madame de la Peltrie

Madame de la Peltrie

Dès lors, les évènements s’enchaînent rapidement. Ce qui paraissait absolument impossible se réalise  : des religieuses cloîtrées d’un couvent pauvre peuvent partir pour le Canada  !

Lorsque des jésuites ont appris la volonté de Mme de la Peltrie, jeune veuve fortunée, de fonder un monastère au Canada, il leur a été facile d’organiser une rencontre avec leur dirigée de Tours. Dès qu’elle l’a vue au parloir, mère Marie de l’Incarnation a reconnu en cette jeune femme celle qui l’accompagnait dans le songe.

Un mariage blanc fut arrangé entre Mme de la Peltrie et un pieux laïc, membre de la Compagnie du Saint-Sacrement, M. de Bernières, pour amadouer la famille de la bienfaitrice et lui permettre de partir. Quant au faux mari, il sera jusqu’à sa mort le procureur des Ursulines de Québec en France et leur insigne bienfaiteur.

DES COMMENCEMENTS HÉROÏQUES

Retrouvons maintenant notre sainte à Québec. Dès le surlendemain de son arrivée, un chef indien lui a confié sa fille de dix ans, baptisée la veille, et trois compagnes un peu plus âgées. Elles arrivent nues, couvertes de graisse et de vermine. Première opération  : la toilette, puis Mme de la Peltrie et les sœurs confectionnent rapidement les premiers vêtements… Les religieuses commencent alors leur œuvre éducatrice, ne sachant que quelques mots de la langue de leurs élèves  !… Au bout de trois jours, les filles déchirent leurs vêtements et s’enfuient. Mais les parents les reconduisent de force, avec sept autres pensionnaires supplémentaires…

Il faut se rendre compte des conditions de vie dans ce couvent missionnaire  : trois religieuses, Mme de la Peltrie et sa servante, dix indiennes pensionnaires et dix élèves françaises, externes, vivent dans une promiscuité inimaginable, sans aucun confort, dans une toute petite maison entourée d’une palissade.

Les aventures sont nombreuses, et les religieuses rient de tout, heureusement  ! Finalement amadouées, les petites indiennes se montrent fort dociles et apprennent bien le catéchisme traduit par les pères jésuites. Leur récompense est la classe de chant et de musique que donne mère Marie de Saint Joseph.

De son côté, mère Marie de l’Incarnation passe des heures à écrire à ses correspondants de France, qui sont aussi ses bienfaiteurs. Elle reçoit beaucoup. On a installé au parloir une grille derrière laquelle les hommes, français ou sauvages, ne peuvent la voir “ qu’à travers les trous ”, comme ils disent. Les femmes, elles, peuvent entrer dans la clôture, et ne s’en privent pas. En quelques mois, Marie de l’Incarnation a appris les langues algonquine, huronne et montagnaise.

Lettre manuscrite

Lettre manuscrite de sainte Marie de l’Incarnation

Les conditions de vie difficiles rendent tout compliqué. Par exemple, les provisions doivent être inspectées quasiment chaque jour pour consommer ce qui commence à se gâter.

Le premier hiver est rude, mais à Pâques, chacune est bien récompensée de ses efforts par la première communion des petites indiennes  !

Cela fait, mère Marie de l’Incarnation commence à organiser les mariages. Certains Français seraient intéressés, mais, avec sagesse, elle préfère marier les indiennes avec des chrétiens de leur nation. Comprenant aussi qu’il est impossible d’imposer à ces filles des bois le cursus scolaire à la française, elle met au point une formation de base sur à peine un an de scolarité. Quelques-unes, mais rares, resteront au couvent plus longtemps pour accéder à un plus grand savoir.

En juin 1640, deux nouvelles Ursulines arrivent de France et découvrent avec étonnement ce singulier couvent de trois pièces, dont la chapelle sert aussi de réfectoire et de salle de classe  ! Chaque recoin est utilisé, chaque meuble a plusieurs usages. C’est très ingénieux… mais aussi très pénitent.

Monastère des Ursulines à Québec au XVIIe siècle

Monastère des Ursulines à Québec au XVIIe siècle

Elles apportent une lettre de M. de Bernières qui s’excuse de n’avoir pu envoyer le nécessaire à la construction d’un monastère, les coûts étant plus importants que prévu. Il va donc falloir passer encore plus d’une année dans cette petite maison qui compte maintenant dix-huit élèves.

Quelques semaines plus tard, la résidence des jésuites est détruite par le feu, les bons pères ont absolument tout perdu, hormis les vêtements qu’ils portaient. Comble de malheur  : la famine frappe à la porte durant ce second hiver, les Ursulines se privent pour aider à nourrir les Indiens affamés.

En 1641, les premiers colons de Ville-Marie débarquent à Québec. Or, Mme de la Peltrie s’enthousiasme pour cette nouvelle fondation. Elle décide de les suivre, oubliant ses engagements vis-à-vis des Ursulines, au moment même où la construction du monastère devait commencer  ! À ce coup, Marie de l’Incarnation connaît un instant de découragement, et l’atmosphère dans la petite communauté s’en ressent.

Ces épreuves ne sont pourtant rien à côté de ses peines intimes. Toutes ses grâces mystiques ayant cessé depuis qu’elle a posé le pied sur le sol canadien, Marie de l’Incarnation est dans la nuit de la foi  ; cette épreuve durera huit années, les plus dures de l’héroïque fondation, de 1639 à 1647.

Le départ de Mme de la Peltrie prive le petit monastère d’une bonne partie de ses meubles et de ses revenus. Certaines sœurs suggèrent de renvoyer des élèves, d’arrêter la distribution des repas aux pauvres. Marie de l’Incarnation refuse et, dans un bel acte de confiance à Jésus, elle fait commencer la construction du monastère. Ce devait être la plus grande construction de la ville  : 92 pieds sur 28, quatre niveaux habitables. Les sœurs emménageront dans cette bâtisse en pierre, difficile à chauffer, en novembre 1642.

L’année suivante sera terrible puisqu’aucun navire n’est arrivé de France, avec le courrier et le ravitaillement tant attendus.

À l’été 1644, mère Marie de l’Incarnation est déchargée du supériorat, mais elle garde l’administration temporelle et supervise l’achèvement du chantier. C’est cette année-là que la terrible maladie de la pierre commence à l’assaillir  ; ses premières crises sont si douloureuses que l’on craint pour sa vie.

Elle eut cependant la consolation de voir revenir Mme de la Peltrie repentante et demandant à se faire religieuse avec sa servante. La maîtresse abandonnera sa pieuse résolution au bout de quelques semaines, mais la servante persévérera, en même temps que les premières vocations canadiennes.

LE TEMPS DES ÉPREUVES

En 1647, elle a la grande joie d’apprendre l’entrée de son fils chez les Bénédictins de St-Maur, et son ordination sacerdotale. Mais, surtout, le jour de la fête de l’Assomption, elle est délivrée de toutes ses peines intérieures. Elle retrouve donc sa douce familiarité avec Jésus, gardant en son âme un vif sentiment d’humilité. Désormais, elle ressentira constamment l’action divine dans son âme  ; c’est dans une grande paix et une application à son devoir qu’elle la goûtera au sein des plus grandes épreuves.

En 1650, Québec apprend la destruction de Sainte-Marie-des-Hurons et le martyre des saints jésuites. Mère Marie de l’Incarnation note que ce fut «  la plus affligeante des croix que j’aie souffertes… Ah  ! que ce coup me fut extrême  ! C’était une chose plus pitoyable qu’aucune qui fût encore arrivée en cette nouvelle Église.  » Sans illusion, elle écrit «  Si la France nous manque, il faudra ou quitter ou mourir  », mais elle reste extraordinairement paisible  : «  Tout ce que j’entends dire ne m’abat pas le cœur… Nous agissons comme si rien ne devait arriver.  » Nous avons déjà dit combien cette attitude avait contribué à sauver la colonie en maintenant le courage des habitants de Québec qui refusèrent de rembarquer pour la France.

Intérieur du monastère des Ursulines

Intérieur du monastère des Ursulines

Mais dans l’octave de Noël, un autre drame va la frapper plus directement encore. L’étourderie d’une novice met le feu au monastère en pleine nuit. On a juste le temps de sauver les enfants, les papiers importants, quelques habits. Elle demeure la dernière dans la maison dont la charpente s’écroule juste au moment où elle parvient dehors. Toute la communauté se retrouve au grand complet, avec les enfants, en chemise de nuit, pieds nus dans la neige, regardant le désastre. «  Je ne ressentis pas un mouvement de peine, de tristesse ni d’ingratitude, mais je me sentais intimement unie à l’Esprit et à la main qui permettait et qui faisait en nous cette circoncision.  » Elle note que «  la nuit était fort sereine, le ciel bien étoilé, le froid très grand, mais sans vent.  »

Les Ursulines n’ont plus rien, elles ont besoin de tout. Parmi les colons, c’est à qui se privera pour les aider et les garder  ! «  Vous savez la pauvreté du pays, écrira-t-elle à une correspondante, mais la charité y est encore plus grande.  »

Les colons décideront la reconstruction que Marie de l’Incarnation, réélue supérieure en juin 1651, dirigera. Le chantier sera mené tambour battant puisque les sœurs pourront se réinstaller en mai 1652. C’est que la bienheureuse supérieure a une aide extraordinaire  : la Sainte Vierge en personne l’accompagne dans ses visites du chantier, lui indiquant ce qui ne va pas ou ce qu’il est temps de faire  ! La reconstruction aura coûté 30 000 livres… Or la trésorière de la communauté n’a jamais été capable de savoir d’où lui étaient venus les quatre cinquièmes de cette somme  !

MYSTIQUE ET POLITIQUE

Mère Marie de l’Incarnation a alors 53 ans. Au cours de sa retraite annuelle, elle se résigne à écrire pour son fils qui le lui demandait instamment, le récit des grâces dont elle a bénéficié. Plus encore qu’une autobiographie, ce «  Témoignage de Mère Marie de l’Incarnation  », pour reprendre le titre sous lequel Claude Martin l’édita après la mort de sa mère, est un remarquable ouvrage de théologie mystique qui valut à son auteur d’être appelée par Bossuet la «  Thérèse de la Nouvelle-France  », par référence à sainte Thérèse d’Avila.

Sa correspondance aussi est passionnante, on se rend compte que mère Marie de l’Incarnation était au fait de tous les évènements de la colonie. Dès 1650, elle a compris que l’Angleterre était le plus grand péril de la Nouvelle-France. Elle préconise donc une politique de renforcement de la présence française et une stratégie offensive contre New-York avec l’aide des tribus indiennes. C’est ce que fera Vaudreuil, un siècle plus tard, avec le succès que l’on sait.

En attendant, elle souhaite l’envoi d’un régiment pour mettre fin à la menace iroquoise, et l’organisation d’un commerce stable. Favorable au développement d’une économie diversifiée, elle encourage la pêche et la production d’huile de marsouin et de phoque, comme le fera plus tard Louis Jolliet.

En 1659, Mgr de Laval, vicaire apostolique de Nouvelle-France, débarque à Québec. Elle a 59 ans, il en a 36. Il s’installe chez les Ursulines et aime dire la messe dans leur chapelle. Mais comme il veut profiter aussi du jardin, Marie de l’Incarnation y fait ériger une clôture pour séparer la partie qui lui est réservée de celle des religieuses  !

La présence de l’évêque est providentielle en ces années les plus tragiques de l’histoire de la Nouvelle-France plus que jamais sous la menace iroquoise. Sa décision d’obliger les religieuses cloîtrées à se réfugier chez les jésuites provoqua un mouvement de panique, vite apaisé lorsqu’on apprit qu’une hospitalière resterait chaque soir à l’hôpital et que trois Ursulines, dont Marie de l’Incarnation, garderaient le monastère.

Ce climat de terreur, encore accentué par le tremblement de terre du 5 février 1663 et ses répliques qui durèrent jusqu’en septembre, se prolongea jusqu’à l’arrivée du régiment de Carignan, en 1665. Cela faisait dix ans que Marie de l’Incarnation l’appelait de ses vœux et par sa correspondance  !

M. de Tracy qui le commande, est un excellent chrétien. Il aime rendre visite à la supérieure des Ursulines qui confectionnent des scapulaires pour ses soldats. Après leur campagne victorieuse, le couvent accueille les jeunes Iroquoises laissées en otages aux Français  ; l’une d’elles ne voudra plus repartir dans sa tribu.

Un autre de ses désirs politiques se réalise lorsque de nombreux soldats du régiment de Carignan acceptent l’offre du Roi de s’installer en Nouvelle-France. Comme Marguerite Bourgeoys à Ville-Marie, Marie de l’Incarnation reçoit des “ filles du Roi ” à Québec, les prépare au mariage et à la vie quotidienne de la colonie.

Elle ne reste pas non plus insensible à la querelle qui oppose l’évêque au gouverneur, au sujet de la traite de l’alcool. Elle prend le parti du premier, ce qui lui vaut le ressentiment tenace du second qui ira jusqu’à écrire à son ministre, Colbert, que les Ursulines sont inutiles et un poids pour la colonie.

Évidente contre-vérité partisane  ! Car Marie de l’Incarnation est de toutes les initiatives pour le bien de la colonie par ses conseils et ses prières. C’est ainsi qu’elle encourage et presse les courageux explorateurs, artisans de l’expansion de la Nouvelle-France vers le Sud et l’Ouest du continent, comprenant qu’il faut occuper le terrain avant les Anglais. L’une de ses grandes joies, dont témoigne sa correspondance, est de recevoir au parloir les jésuites avant leur départ en mission. Elle se fait montrer les cartes, prie beaucoup pour eux et entretient avec eux une correspondance suivie.

De la même manière, les affaires du Royaume l’intéressent d’autant plus qu’elle en sait les répercussions sur la jeune colonie. La mauvaise conduite du Roi, dont la maîtresse, Mme de la Vallière, est une nièce d’une Ursuline de Tours que Marie de l’Incarnation connait bien, la peine et l’incite à redoubler de prières.

L’HEURE DU BILAN

Marie de l'Incarnation enseignantMais les années passant, la fondatrice des Ursulines de Québec sent son heure approcher. À ses maux de reins, s’ajoute une maladie de foie qui lui rend toute nourriture insupportable  ; elle ne prend plus que le quart d’une portion normale. De douloureuses otites l’accablent aussi fréquemment.

La communauté compte maintenant vingt-deux religieuses, ce qui est beaucoup pour un monastère aussi pauvre.

Le bilan de ses trente années en terre canadienne est impressionnant. Aux jeunes Indiennes, elle s’est résolue à ne donner qu’une éducation rudimentaire. On estime à huit cents le nombre de jeunes autochtones qui sont passées chez les Ursulines du vivant de Marie de l’Incarnation. Chose remarquable  : elles sont toutes restées très attachées aux sœurs. Huit d’entre elles resteront plus longtemps avec les sœurs et deviendront de “ vraies françaises ”; l’une d’elles épousera Pierre Boucher et tous deux fonderont une des plus belles familles canadiennes françaises.

Marie de l’Incarnation réussira aussi fort bien avec les petites françaises qui, à son arrivée, avaient bien besoin d’être prises en main. Après leur mariage, elles viennent couramment au parloir demander conseil. L’habitude s’est prise, chaque dimanche, de leur donner une petite instruction. Mgr de Laval officialisera la chose en en faisant la confrérie de la Sainte-Famille.

Mme de la Peltrie meurt d’une pleurésie, le 18 novembre 1671. Elle était âgée de 69 ans. En janvier suivant, Marie de l’Incarnation, après avoir consommé de la viande avariée, est victime d’une violente crise hépatique. Pendant trois mois, elle supporte de terribles souffrances, avant de s’éteindre doucement le 30 avril 1672.

Son fils décida aussitôt de faire connaître la vie et les mérites de sa mère, qu’il n’avait pas revue depuis son départ pour le Canada, trente-trois ans plus tôt.

Le grand succès de sa première biographie, publiée en 1677, provoqua l’ouverture du procès de béatification, qui sera pratiquement achevé en 1763. Mais la Conquête empêcha sa conclusion. Marie de l’Incarnation sera alors oubliée, sauf des Ursulines de Québec.

C’est “ L’histoire littéraire du sentiment religieux  ”, de Brémond, qui la tirera de l’oubli. Dom Jamet préparera une édition scientifique de ses écrits, dont la publication après-guerre sera le prélude de la reprise du procès de béatification. En 1980, l’Église la proclama bienheureuse, mettant ainsi le sceau de son jugement sur une vie évidemment héroïque, et qui manifeste surtout les intentions du Sacré-Cœur de Jésus sur la Nouvelle-France.

Car ce serait manquer à la vérité historique de considérer les grandes grâces mystiques de la fondatrice des Ursulines de Québec sans en remarquer la cause. Le Sacré-Cœur voulait la préparer à sa mission  : la fondation d’une maison à Jésus et à Marie en Nouvelle-France pour faire de cette colonie un pays voué à son Divin Cœur.

Aujourd’hui, que la Bienheureuse Marie de l’Incarnation intercède pour que Jésus y règne malgré tous ses ennemis.

La Renaissance catholique n° 169, juin-juillet 2009

Le 3 avril 2014, la pape François signa le décret de canonisation de Marie de l’Incarnation en même temps de que celui de Mgr François de Laval.

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