La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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Le missionnaire de Notre-Dame au Canada
LE PÈRE CHAUMONOT (1611-1693)

chaumonot

Pierre Chaumonot, en religion
Père Pierre-Joseph Marie Chaumonot

«  DE Nazareth, que peut-il sortir de bon  ?… Le Sauveur du monde. Voilà de toutes les leçons de l’Évangile la plus utile à notre temps. Si vous voulez le salut du monde, recréez de Saintes Familles et d’autres Nazareth  !  » Cette pensée de notre Père qui conclut la Lettre à mes amis n° 221 sur la Sainte Famille, conviendrait parfaitement en exergue à une biographie du Père Chaumonot, puisque c’est bien de la maison de Nazareth qu’est sorti cet instrument du salut des Hurons. Son histoire est aussi une illustration de l’enseignement de notre Père sur la circumincessante charité et sur les merveilles opérées dans les âmes par la consécration à la Vierge Marie, notre Mère à tous, à jamais…

LE PITOYABLE ÉTAT D’UN ORGUEILLEUX

Pierre Chaumonot est né le 9 mars 1611, à Sainte-Colombe, près de Châtillon-sur-Seine, non loin donc de St-Parres-lès-Vaudes. Ses parents sont de pauvres vignerons, mais un de ses oncles est prêtre, et c’est grâce à sa charité qu’il peut faire des études. Or un jour, on ne sait pas exactement à quelle date, un camarade le persuade de se rendre à Beaune, une ville plus importante vers le sud, pour mieux apprendre le chant. Les deux jeunes gens se mettent en route, mais sans permission et avec la bourse de… l’oncle curé, volée sans vergogne. L’aventure commence. Évidemment, l’argent ne tarde pas à manquer  ; l’adolescent écrit alors à sa mère pour demander un secours pécuniaire, mais c’est son père qui répond par une sommation de rentrer immédiatement afin de demander pardon. Dans l’autobiographie rédigée à la fin de sa longue vie à la demande de ses supérieurs, le Père Chaumonot écrit  : «  Cette réponse m’affligea extrêmement  : car de retourner chez mon oncle, c’était m’exposer à être montré du doigt comme un larron  ; et de demeurer plus longtemps à Beaune, sans argent, il n’y avait guère d’espérance. Je me déterminais donc à courir en vagabond de par le monde, plutôt que de m’exposer à la confusion que méritait ma friponnerie.  » Et le voilà parti pour Rome… “ pour gagner les pardons  ! ”; il ne sait pas encore ce que lui réserve la miséricorde divine dont la Sainte Vierge est trésorière..

Mais pour le moment, c’est la descente aux enfers afin que la triste histoire de cet adolescent buté et orgueilleux soit un figuratif à la gloire de la Très Sainte Vierge dont seul le Cœur maternel peut vaincre l’orgueil de l’Homme. Quittant Beaune, il se met en route pour l’Italie, via Lyon et Chambéry. Pour subsister, avec un compagnon d’infortune rencontré en chemin et qui ne vaut guère mieux que lui, il se fait mendiant et devient un gueux. Son autobiographie, même dans l’édition de 1985 malheureusement abrégée, fait une large place au récit de ses aventures au long du chemin  ; elles sont racontées avec une rare simplicité dénuée du moindre retour sur soi, c’est quelquefois cocasse, souvent dramatique, toujours poignant. La Providence lui ménage bien des occasions de revenir en arrière, mais il les fuit  : «  mon orgueil me détournant toujours de retourner chez mes parents.  »

LA PITIÉ DE LA VIERGE, REFUGE DES PÉCHEURS

Basilique Notre-Dame de Lorette«  Après bien des peines et des fatigues, nous nous rendîmes à Ancône. Hélas  ! qui pourrait exprimer le pitoyable état où mon libertinage m’avait réduit  ! Depuis la tête jusqu’aux pieds tout faisait horreur en moi. J’étais pieds nus, ayant été obligé de jeter mes souliers. Ma chemise pourrie et mes habits déchirés étaient pleins de vermine  ; ma tête même que je ne peignais point, se remplissait d’une si horrible gale qu’il s’y forma du pus et des vers avec une extrême puanteur. (…) Ce ne fut qu’à Ancône que je connus l’excès du mal que j’avais à la tête. Y sentant une piqûre plus douloureuse qu’à l’ordinaire, j’y portai la main pour me gratter, et un de mes doigts ayant fait un trou dans ma gale, il s’y attacha un gros ver. À la vue de cet insecte, ma consternation fut indicible.  » On le comprend  ! C’est sans plus aucun espoir humain que Pierre Chaumonot arrive dans cet état à Lorette pour prier Notre-Dame dans la maison de Nazareth transportée et rebâtie là par les croisés.

Notre-Dame de Lorette

Statue de Notre-Dame de Lorette

«  Quoique je ne la priasse que fort froidement, elle me fit voir qu’indépendamment de nos mérites et de nos dispositions, elle se plaît à exercer envers nous les devoirs d’une charitable mère  ; et comme un des ses devoirs est de nettoyer ses enfants, vous me regardâtes en cette qualité, ô Sainte Vierge, tout indigne que je fusse et que je sois encore d’être adopté de vous pour votre fils. (…) Au sortir de la sainte maison de Marie, une personne inconnue, qui paraissait un jeune homme et qui était peut-être un ange, me dit, d’un air et d’un ton de compassion  : “ Mon cher enfant, que vous avez mal à la tête  ! Venez, suivez-moi  ; je tâcherai d’y apporter quelque remède. ” Je le suis  ; il me mène hors de l’église, derrière un gros pilier, par où il ne passait personne. Rendus dans ce lieu écarté, il me fait asseoir et me coupe tous les cheveux avec des ciseaux  ; il me frotte d’un linge blanc ma pauvre tête, et sans que je sente aucune douleur, il en ôte entièrement la gale, le pus et la vermine  ; après quoi, il me remet mon chapeau. Je le remercie de sa charité, il me quitte, et je n’ai plus revu un si bon médecin ni ressenti un si vilain mal.  »

Ce miracle n’entraîne pas une conversion immédiate. C’est d’abord simplement une ferme résolution d’en finir avec l’état de mendiant. À Terni, un bon vieillard en fait son laquais  : «  J’en remplis tous les devoirs les plus bas, et il n’y avait rien qui me parût doux et honorable en comparaison des travaux et des humiliations qui m’avaient dégoûté de la gueuserie.  » Son maître lui donne l’occasion de se confesser chez les Jésuites. Finalement, après quelques mésaventures et encore un gros mensonge – il affirme par vantardise que son père est procureur du Roi  ! – les Pères l’embauchent comme instituteur de la petite classe de leur collège.

LE PARADIS RETROUVÉ

C’est donc au contact des Jésuites de Terni et à la suite de son retour à la pratique religieuse, que la conversion de Pierre Chaumonot se fait plus totale. Il distribue son maigre salaire en aumônes  : «  Notre-Seigneur me récompensa bien de ces petites libéralités par la grande grâce qu’il me fit de m’appeler fortement à la religion.  » En effet, le désir de se faire religieux se faisant de plus en plus pressant, il est admis chez les Jésuites le 15 mai 1632; il a donc 21 ans. Au noviciat de Florence, il exulte de joie  : c’est “ le paradis retrouvé ”. Tout de suite, il manifeste un attachement remarquable à la Compagnie  : pour lui, elle est l’arche du salut  ; d’où, son dévouement sans limite et sa charité fraternelle. Il se considère véritablement comme le dernier de tous  ; c’est ainsi, par exemple que tombant malade d’une grave fièvre, il est assuré de sa guérison dès qu’il sait que ses jeunes confrères, en pèlerinage à Saint-Pierre de Rome, prient pour lui  ; «  Mon espérance ne fut pas vaine  : le médecin, revenu après l’heure marquée, me trouva sans fièvre, et je n’eus plus besoin de lui.  »

Avec cet enthousiasme spirituel, on ne s’étonne pas de la ferveur de son noviciat. Il faut absolument citer cette page qui témoigne et de sa foi ardente et de son style  ; tout le Père Chaumonot qu’aimeront tant les Hurons et les habitants de Québec est déjà là  : «  Une des premières choses que je demandai à mon maître de novices, fut qu’en punition de mon orgueil, il m’interrogeât en public de la qualité de mes parents, de ma venue en Italie et des emplois que j’avais exercés. Je prétendais par là expier en quelque manière mes fautes, et nommément les mensonges que j’avais débités pour cacher la bassesse de mon extraction. Il m’accorda ma demande, et un jour que tout le noviciat était assemblé, il m’interrogea sur tous ces articles. Dieu me fit la grâce de pratiquer l’humiliation qu’il m’avait inspirée, et je déclarai publiquement qui j’étais (…). Ce saint homme ajouta à cet aveu que je m’étais proposé de faire, un autre acte de mortification auquel je ne m’attendais pas. Il me dit de chanter une chanson de mon village, et pour cela me fit monter sur un coffre, comme sur un théâtre. Je me mis aussitôt en devoir d’obéir  ; mais la musique ne fut pas longue. (…) Dès le premier couplet, le Père m’arrêta, en s’écriant  : “ Fi  ! la ridicule chanson  ! si vous n’en savez pas de meilleure, n’en chantez jamais plus. ” Ce bon père ne voulant pas me permettre de me confesser à lui généralement de toute ma vie, parce qu’à mon entrée au noviciat j’avais fait une confession générale, je le priais de me permettre que je lui donnasse mes péchés par écrit. (…) Je ne sais si ces petites humiliations que Dieu m’inspira, ne furent point la cause qu’il commença à me faire mieux goûter que jamais la douceur de ses consolations, non seulement dans l’oraison, mais même partout ailleurs, jusque-là qu’après m’être couché, je me sentais souvent caressé de Notre-Seigneur, comme l’enfant l’est de sa mère, qui pour l’endormir plus doucement lui fait sucer le lait de son sein maternel. Depuis ce temps-là jusqu’en 1688 que j’écris ceci, c’est-à-dire, depuis cinquante-cinq ans au moins, je n’ai expérimenté ni sécheresse, ni ennui, ni dégoût dans mes oraisons.  »

ORDONNÉ PRÊTRE SANS COURS DE THÉOLOGIE

Relations des JésuitesPassons sur son noviciat compromis par sa mauvaise santé, son admission définitive due à l’intercession de saint Joseph, ses premières années de vie religieuse comme professeur, et retrouvons-le trois ans plus tard à Rome. Là, le Père Poncet qui s’apprête à partir pour les missions du Canada, lui fait lire la Relation du Père de Brébeuf. C’est aussitôt l’enthousiasme, au point que notre jeune religieux se précipite chez le Père Général pour lui demander d’accompagner le Père Poncet. Certes, il sait bien qu’il n’est pas encore prêtre et qu’il est même en train de redoubler sa dernière année de philosophie, mais il a la foi  : «  je conclus en moi-même que si Dieu me destinait au Canada, je n’avais pas besoin d’achever mes études.  » Une semaine plus tard, le Père Général lui accorde la faveur demandée  !

Les causes de son enthousiasme pour le Canada nous permettent d’apprécier sa totale conversion  : désormais, il recherche par amour de son Sauveur, ce que jadis il fuyait. «  Dans la lecture de cette Relation, je remarquais deux choses  : l’une qu’en ce pays-là, il n’y a ni pain, ni vin, ni aucune des nourritures ordinaires qui adoucissent la vie en Europe  ; qu’au contraire il y a là beaucoup à souffrir  ; l’autre, que pour instruire et pour convertir ces nations barbares, l’humilité, la patience, la charité et le zèle des âmes étaient plus nécessaires que beaucoup d’esprit et de science.  »

Avant son départ en mission, il obtient aussi la permission de revenir à Lorette en pèlerinage, avec le Père Poncet. «  Nous y fîmes nos dévotions avec le plus de ferveur que nous pûmes. Nous y recommandâmes à la Vierge le succès de notre voyage du Canada, et nous formâmes le dessein de bâtir dans la Nouvelle-France, une chapelle sous le nom de Notre-Dame-de-Lorette, et sur le plan de la Sainte Maison de la Mère de Dieu dans laquelle nous étions. Je fis aussi le vœu que la Sainte Vierge m’avait inspiré.  » En effet, quelque temps plus tôt  : «  Un jour que je me préparais à la communion, je priais la divine Marie de m’inspirer ce que je pourrais faire d’agréable à son très cher Fils que j’allais recevoir. Au même instant, il me semble ouïr au fond de mon cœur cette aimable Reine qui me disait à l’âme  : “ Faites vœu de chercher toujours et en toutes choses la plus grande gloire de Dieu. ” Je lui répondis de même intérieurement  : “ Je le veux bien, ô Sainte Vierge  ! pourvu que vous soyez ma caution, et que vous m’aidiez à garder une telle promesse. ”  » Au retour, apprenant que saint Joseph est le patron du Canada, il obtint de se prénommer désormais Joseph-Marie. Il est ordonné le 20 mars 1638, prend le chemin de la France et gagne le port de Dieppe après avoir probablement visité sa famille.

INSTRUMENT DE MISÉRICORDE

Après une terrible traversée dont nous savons le détail par le récit de la bienheureuse Marie de l’Incarnation qui était du même voyage, il débarque à Québec le 1er août 1639. À peine deux jours de repos, et il repart, cette fois en canot, pour le pays des Hurons qu’il atteint le 10 septembre.

Quoique les Relations nous aient déjà tout appris sur les mœurs des Hurons et la vie quotidienne de leurs missionnaires jésuites, l’autobiographie du Père Chaumonot n’en reste pas moins intéressante. On y lit l’enthousiasme du missionnaire, instrument de la miséricorde divine après en avoir été lui-même le bénéficiaire. Il n’y cache pas ses premières difficultés, en particulier son apprentissage de la langue et sa mission chez les Neutres durant le dur hiver 1640, où il n’obtient pas le moindre résultat. «  Mais qu’est-ce que cela en comparaison de ce que Notre Seigneur a souffert pour moi  ?  »

Père de Brébeuf

Père Jean de Brébeuf

Son récit témoigne également de la charité fraternelle qui règne entre les pères et les quelques donnés à leur service. Mais le plus touchant est peut-être l’admiration du Père Chaumonot pour le Père de Brébeuf, le vétéran de la mission, dont il fait son modèle au point qu’après la mort glorieuse du saint martyr, les Hurons lui attribuent son nom indien.

Après la destruction de la Huronie par les Iroquois en 1649, le Père Chaumonot passe un hiver effroyable sur l’île Saint-Joseph avec les quelques centaines de rescapés du massacre, puis les conduit jusqu’à Québec. Avec l’accord du gouverneur, le Père Chaumonot les installe sur l’île d’Orléans selon le mode des réductions jésuites.

Dans ses souvenirs, il aime évoquer la figure de ses chrétiens hurons, très édifiants, barbares radicalement transformés par la grâce comme lui l’a été jadis. On surprend là son âme mystique hantée par le mystère de la miséricorde, chantant sans fin le Magnificat. Tenez, prenons ce qu’il dit de Joseph Taondechoren, mort noyé dans une tempête au large de Tadoussac. «  Je vous dirai, en premier lieu, qu’il n’est jamais tombé en aucune faute notable depuis son baptême, ce qui est d’autant plus remarquable qu’il avait été fort adonné à la luxure, au jeu et aux superstitions du pays. (…) En second lieu, les sentiments qu’il avait de la foi étaient si ravissants que nos Pères en étaient étonnés. Il ne pouvait s’empêcher de parler de nos mystères avec des termes et des comparaisons si proportionnés à ses auditeurs que lui même s’étonnait qu’ayant été si ignorant et si idiot avant son baptême, il conçût les maximes de l’Évangile et en parlât si bien. (…) En troisième lieu, il était fort reconnaissant du bénéfice de la foi. Ce que je prise davantage, disait-il, c’est l’amour de nos Pères qui nous instruisent à Québec, aussi bien qu’aux Hurons. (…) En quatrième lieu, l’amour qu’il avait pour l’oraison le rendait fort considérable. L’hiver que nous passâmes en sa cabane, il se levait devant le jour, à même temps que nous  ; il entendait ensuite deux messes, et il donnait, sur le soir, un bon espace de temps à la prière en notre chapelle. Sa dévotion à la Sainte Vierge était aimable. Il me disait souvent  : “ Oh  ! que j’aime la couronne ou le chapelet de la Sainte Vierge  ! Jamais je ne me lasse de le dire. Elle m’a accordé tout ce que je lui ai demandé en lui offrant cette prière. C’est le bon Père Isaac Jogues, ajoutait-il, qui m’a donné cette dévotion, lorsque nous étions tous deux captifs au pays des Iroquois. ” (…) Il attribuait sa délivrance et la bénédiction de sa famille à cette dévotion. Il priait souvent pour ses bienfaiteurs, pour ceux qui se recommandaient à ses prières et pour les chrétiens de France qui donnaient quelque secours à ces pauvres contrées. (…) Jamais, il ne manquait de dire quelques dizaines de son chapelet depuis son champ jusqu’à la maison. (…) En cinquième lieu, son zèle pour le salut de ses compatriotes a toujours paru grand dans son pays. Lui demandant un jour s’il avait exhorté quelques personnes qui ne faisaient pas leur devoir, il repartit  : “ J’aime mieux parler à Dieu pour ceux-là, et le prier pour leur conversion, que de parler à eux-mêmes, car je sais ce qu’il faut dire à Dieu quand je m’adresse à lui, mais je ne sais pas comment il faut parler à ces gens-là, pour toucher leur cœur. ”  »

ÉPOUX DE LA VIERGE MARIE

Après cinq ans au milieu des Hurons de l’île d’Orléans, le Père Chaumonot est envoyé chez les Iroquois. La mission est périlleuse, il ne doit la vie sauve qu’à l’intervention des femmes dont il a pris régulièrement la défense en prêchant les exigences de la morale catholique. Lorsqu’il revient à Québec en 1658, c’est pour apprendre qu’une troupe d’Iroquois a massacré ses chers Hurons de l’île d’Orléans  ; le chef Jacques Oachank, président de la Congrégation de la Sainte Vierge, a été torturé trois jours durant sans jamais laisser échapper le moindre cri. Les survivants sont installés près des fortifications de Québec, il s’en occupe pendant quatre ans. C’est de cette époque que date une lettre à saint Jean-Eudes  : «  Mon Révérend Père, j’ai été consolé d’entendre de M. Forcapel la sainte ambition que vous avez de surpasser qui que ce soit à aimer Notre-Dame. Plût à Dieu que vous puissiez communiquer cet esprit à tous les ambitieux de la terre  ! Oserais-je vous demander, pour l’amour de Marie, Mère Vierge, que vous aimez tant, de me procurer l’avantage d’être admis comme le dernier de vos coserviteurs, au service de cette souveraine maîtresse, ou, si vous aimez mieux, comme le plus petit de tous vos cadets, à l’adoption de cette mère de miséricorde  ? Si vous mourez avant moi, auriez-vous la bonté de me résigner ou laisser en héritage, autant qu’il sera en votre pouvoir, une partie de la dévotion que vous avez pour elle, afin que vous continuiez, même après votre mort, de l’honorer sur la terre en ma personne  ? (…)  » La réponse de saint Jean-Eudes fut certainement favorable puisque le Père Chaumonot lui écrit l’année suivante, le 27 septembre 1661  : «  Quand le plus grand monarque m’aurait adopté pour son fils, dans le but de lui succéder dans tous ses États, je n’aurais pas eu la millième partie de la joie que j’ai reçue de la promesse que Votre Révérence me fait, de me résigner tout ce que le bon Jésus vous a donné de dévotion, de vénération et de zèle pour la gloire de sa très aimable et admirable Mère. (…)  »

Quelques semaines plus tard, il gagne Ville-Marie  ; la Confrérie de la Sainte-Famille “ où l’on est instruit de la manière dont on pourrait, dans le monde même, imiter Jésus, Marie, Joseph ”, y est en cours d’organisation. Il va sans dire qu’il appuie le projet de toute son autorité morale déjà grande. «  Pour moi, il y avait déjà quatorze ans et plus que j’avais de très ardents désirs et presque continuels, que la divine Marie eût grande quantité d’enfants spirituels et adoptifs, pour la consoler des douleurs que lui avait causées la perte de son Jésus. Aussi la première pensée que j’eus sur ce sujet me vint en méditant les infinies peines de la compassion de la Vierge à la mort de son Fils, et depuis ce temps-là je n’ai guère eu d’autres entretiens dans mes oraisons, que de conjurer le Saint-Esprit de donner à sa très digne épouse le plus de dévots enfants qu’il se pourrait. (…) Je ressentis de très grandes consolations à conjurer par toute sorte de motifs le divin amour de m’accorder ma demande, tellement que je ne me lassais pas de méditer sur ce sujet, et je n’avais alors nul goût de faire à Dieu d’autres demandes. Une fois donc que j’étais épris d’ardents désirs d’obtenir à la Vierge-Mère cette sainte et nombreuse postérité, voilà que tout à coup j’entendis distinctement au fond de mon âme ces paroles intellectuelles, qui me disent au cœur  : “ Vous serez mon époux, puisque vous voulez me faire mère de tant d’enfants ”. Tout honteux et confus que la Mère de Dieu pensât à me faire tant d’honneur, je m’abîmai dans la considération de mon néant, de mes péchés et de mes misères. Cependant elle me dit qu’elle était mon épouse.  »

Inutile de dire “ qu’après une telle faveur qu’il aurait bien voulu mériter ”, son zèle fut à la mesure de la grâce  ! Les soldats en garnison le long du Richelieu, dont il devient l’aumônier en 1663, en sont les premiers bénéficiaires. Mais il n’aspire qu’à une chose  : retrouver ses chers Hurons. Cela lui est accordé en 1667. Il les retrouve à l’emplacement actuel de Sainte-Foy, c’est-à-dire non loin de Québec où son renom de sainteté se répand rapidement. En 1673, le défrichement des terres oblige un nouveau déménagement de la colonie huronne  : il l’organise et choisit le nouvel emplacement, aujourd’hui Ancienne-Lorette. Il peut réaliser alors le vœu prononcé trente-six ans auparavant  : construire au Canada une chapelle sur le modèle exact de la Sainte Maison dont il s’est fait communiquer le plan afin de le respecter scrupuleusement. Plusieurs personnages de marque de la colonie aident financièrement à l’édification de la chapelle. Elle est bénite le 4 novembre 1674 avec une grande solennité pour la plus grande joie des Hurons, et aussitôt des faveurs et des guérisons miraculeuses y sont accordées. La petite chapelle devient un lieu de pèlerinage pour les Hurons comme pour les habitants de Québec.

LE CHAPELAIN DE NOTRE-DAME DE LORETTE

C’est à son ombre que le Père Chaumonot, auréolé d’une réputation de sainteté, passe les vingt dernières années de sa vie, en se dévouant auprès de ses chers Hurons qu’il instruit avec ardeur des vérités de la foi et de la vie de la Sainte Famille. Père Antoine DanielIl leur apprend à prier sans cesse. Il veille sur eux avec une paternelle autorité  : il est leur providence. Il multiplie les miracles, mais lui les attribue uniquement à Notre-Dame de Lorette auprès de laquelle il passe des heures en oraison. Il aime se confesser très souvent de ses fautes passées, un jour son confesseur lui demandant si ce n’est pas par scrupule qu’il agit ainsi, «  il lui répondit que non, mais que c’était pour deux autres motifs  ; à savoir qu’il ne se confessait point de ses vieux péchés qu’il ne sentît au moment même une grâce spéciale qui lui était refusée quand il ne le faisait pas  ; de plus, que le Père Antoine Daniel [l’un des saints martyrs canadiens qui lui avait appris le Huron] lui ayant apparu après son martyre, il avait demandé à ce cher défunt  : “ Que puis-je faire pour être agréable à Dieu  ? ”, et que le bienheureux lui avait répondu  : “ N’oubliez jamais vos péchés. ”  »

Sa notice nécrologique nous apprend qu’il était de ces saints hommes du XVIIe siècle intégralement catholiques, nous dirions aujourd’hui de Contre-Réforme. «  Qu’on sache de plus qu’il n’était sensible qu’à ce qui était pour ou contre Dieu. Les dernières années de sa vie, ayant appris la ligue de plusieurs princes catholiques avec des hérétiques, il n’est pas croyable combien il a fait de prières, de vœux, et même d’association avec des personnes dévotes, pour obtenir du Ciel que la vérité, la justice, la piété et l’Église triomphe du mensonge, de l’hérésie, du schisme et de l’impiété.  »

À Noël 1692, il tombe très gravement malade au point qu’il faut le transporter à Québec. Il souffre beaucoup, ce qui n’est pas pour lui déplaire  : «  Il souffrit avec une patience héroïque en imitant ses douleurs à celles de Jésus, en s’offrant à Dieu pour accomplir ses volontés et en se préparant même avec joie à la mort. Il connut qu’elle était proche par trois coups qu’on frappait toutes les nuits contre le dossier de son lit. Nous avons même sujet de croire qu’il sût qu’elle arriverait un samedi puisqu’il acquiesça toujours à ceux des nôtres qui lui marquaient ce jour. Cependant, il souhaita recevoir le Saint Viatique le mercredi soir. Et bien lui en prit, puisque les vomissements commencèrent dès le jour suivant. La violence du mal ne l’empêchait pas d’être très uni à Dieu, de produire des actes de toutes les vertus, et de s’appliquer avec goût à la lecture qu’il se faisait faire de la Passion de Notre-Seigneur, du sermon après la Cène et des prières pour les agonisants.

«  La veille de sa mort, il témoigna à son confesseur qu’ayant tâché d’imiter saint Joseph durant sa vie, il voudrait lui ressembler à la mort, y étant assisté de Jésus et de Marie. Nous avons même sujet de croire qu’il a été exaucé  ; puisque quelques heures avant qu’il expirât, il prit tout à coup un visage riant, et plus serein qu’à l’ordinaire. Il se leva sur son séant, il fit comme s’il eût embrassé quelques personnes bien chères, et arrêtant la vue vers les pieds de son lit, il s’écria “ Jésus, Marie, Joseph  ! ” Ensuite, il continua avec plus de ferveur que jamais à faire des actes de vertu. Vers une heure de l’après-midi, il se confessa encore avec des grands signes de contrition. Une demi-heure après, pendant qu’on faisait la recommandation de l’âme, il expira dans l’exercice actuel du Saint-Amour.  » C’était le samedi 21 février 1693. Il fut exposé à la vénération des fidèles qui lui arrachèrent ses reliques, jusqu’à ses dents  ! Une Iroquoise fut guérie instantanément d’une affreuse plaie à la jambe en touchant son cercueil.

Par la suite, les chroniques ont gardé le souvenir de plusieurs faveurs obtenues par son intercession  ; mais comme sa tombe située dans la crypte du collège des Jésuites, n’était pas accessible, le Canada oublia peu à peu ce saint missionnaire  ; aujourd’hui on ne sait même plus où sont ses restes. Il n’empêche qu’il nous donne aujourd’hui encore un bel exemple des merveilles de la Circumincessante Charité par les mains de l’Immaculée.

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