La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’ACTION CATHOLIQUE AU QUÉBEC

V. La JEC, cheval de Troie du progressisme

LA Jeunesse Étudiante Chrétienne (JEC) est née en France, à l’École Normale de Paris  ; deux étudiants, Louis Chaudron et Paul Vignaux, en posèrent les bases en juillet 1929 dans  : “ La JEC, esquisse d’un programme général  ”. Le mouvement est fondé sur trois idées  : l’importance de l’intelligence de la foi, le refus de la doctrine de Maurras, et une nouvelle conception de la place des aumôniers dans le mouvement, celui-ci étant organisé par des laïcs.

Au Canada, la JEC ne prend naissance qu’en 1934, et dans un tout autre contexte, celui de la réussite prodigieuse de la JOC, fondée à Montréal quatre ans auparavant. «  La JEC fut d’abord un rêve imprécis, mais qui allait devant ces deux apôtres [les Pères Thomas Villeneuve et Victor Charbonneau, omi], et qui prenait forme chaque jour davantage  : si la JOC avait pu bâtir des merveilles inouïes dans les âmes d’ouvriers, pourquoi pas chez les étudiants.  » Pourtant, ses débuts furent laborieux, et l’enthousiasme des deux Oblats ne fut pas suffisant pour lancer le mouvement. Néanmoins, ils surent y intéresser d’autres prêtres, en particulier des Pères de Sainte-Croix qui organisèrent une rencontre décisive à leur collège de Saint-Laurent, le 17 mars 1935. On s’y mit d’accord pour définir la JEC comme un mouvement d’action catholique spécialisée – ce qui excluait l’action nationale et politique – et pour lui assigner comme champ d’action les étudiants des collèges classiques, des juniorats, des séminaires, des écoles apostoliques, des académies supérieures, des écoles primaires supérieures et des écoles normales. Autrement dit, il s’agissait de créer une action catholique spécialisée dans des écoles… cent pour cent catholiques mais où, le plus souvent, se réunissaient déjà des cercles de l’ACJC, l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française, mouvement catholique et nationaliste.

Après leur rencontre de Saint-Laurent, les participants lancèrent des sections de la JEC dans vingt-huit collèges de douze diocèses différents. Leurs représentants se réunirent à Montréal, durant l’été 1935, ce qui leur permit d’assister en observateurs au congrès triomphal de la JOC. Ce fut l’enthousiasme, cette fois communicatif.

De septembre à décembre1935, des équipes de JEC naissent dans presque tous les collèges classiques de la province. À l’été 1936, on compte plus de deux mille jécistes. Un journal est lancé sous la responsabilité des Pères de Sainte-Croix, il tire à 6 500 exemplaires.

En 1936, une section féminine est créée à l’initiative des Sœurs grises d’Ottawa, et durant l’été les Pères de Sainte-Croix organisent des séances de formation pour intéresser les religieuses à cette nouvelle forme d’apostolat, deux mille d’entre elles y participent  !

LE MOUVEMENT SAUVEUR DES ÉTUDIANTS

Les Pères de Sainte-Croix reprennent les méthodes de la JOC conçues pour le monde ouvrier déjà en partie déchristianisé, et les appliquent point par point aux élèves de nos établissements catholiques. La JEC est présentée comme «  le mouvement sauveur  » des étudiants  ! Sa devise  : «  fiers, purs, joyeux, conquérants  ». Son objectif  : une croisade moderne «  pour remettre Dieu à la mode.  » La JEC est aussi anticommuniste que la JOC, l’une de ses premières actions est de s’opposer à la diffusion des quarante journaux communistes qui se répandent alors dans la Province. La JEC veut aussi s’attaquer à l’américanisme, ce relâchement moral qui nous vient de nos voisins états-uniens. Elle prétend donc lutter pour conserver les mœurs traditionnelles du Canada français. «  Qu’est-ce qui a constitué les traditions de nos ancêtres, sinon la religion catholique, mais une religion vécue et qui imprégnait toute la vie des anciens  ? Aujourd’hui notre vie se paganise de plus en plus. Ce qu’il faut donc avant tout et ce que la JEC veut d’abord, c’est raviver au cœur de la Jeunesse étudiante la mentalité chrétienne, qui a fait et qui fera toujours la vitalité de notre peuple. Voilà le tonique que la JEC va faire prendre à ce peuple.  » Au communisme et à l’américanisme, la JEC oppose un «  nouveau Moyen-Age  ». Saint Thomas d’Aquin est exalté  ; Ghéon et Obey sont des modèles en théâtre  ; Péguy, Claudel et Psichari en littérature  ; Dom Bellot en architecture  ; Maritain, Sertillanges, Chevalier, Garrigou-Lagrange en philosophie, et en économie, la JEC est résolument en faveur du corporatisme.

Nous voyons donc que, comme la JOC, la JEC a un aspect très séduisant pour tout bon catholique soucieux de se battre dans un monde de plus en plus hostile. Elle semble défendre les principes les plus traditionnels. Cependant, dès les origines, le fait de se vouloir un mouvement d’action catholique spécialisée, donc tout à fait nouveau dans la vie de l’Église, va impliquer une mentalité nouvelle qui se révèlera vite dévastatrice de la doctrine et de la pratique traditionnelles.

DES IDÉES NOUVELLES

Première faille, anodine à première vue, pour ne pas dire sympathique, mais aux conséquences funestes  : la JEC est le premier mouvement à exalter la jeunesse en tant que jeunesse. À l’heure des JMJ, cela ne nous étonne plus, mais c’était alors une nouveauté absolue. Jusqu’à la JEC, la jeunesse n’était pas intéressante en elle-même, elle n’était qu’une période transitoire, une période de préparation. Les jeunes étaient orientés vers la préparation de leur avenir, vers les responsabilités qui seraient les leurs, mais il n’était pas question qu’ils en exercent déjà. Les uns se soumettaient de bon gré à cet ordre naturel des choses  ; d’autres, en revanche, s’ennuyaient et s’impatientaient  ; ils seront les premiers à s’inscrire à la JEC.

La JEC apprit à ses membres à «  vivre le moment présent  ». Elle prétendait que les études collégiales faisaient vivre les étudiants dans l’abstrait puisqu’elles les projetaient dans des réalités qu’ils ne connaîtraient que dans plusieurs années, alors qu’il fallait leur donner le sens du réel, du concret. «  La JEC ne prétend pas étudier ce que devra être un citoyen catholique dans dix ou quinze ans. Pour elle, plus réaliste, elle veut établir un ordre social chrétien dans la vie étudiante.  »

Cette disposition d’esprit eut une conséquence considérable  : sous prétexte de retour au réel, toute réalité vécue par les jeunes était respectée, fût-elle condamnable au regard de la doctrine catholique. Imperceptiblement, la JEC ne s’intéressait plus à la recherche de la vérité selon Dieu, mais à la vérité de ce que les jeunes attendaient ou vivaient… Le subjectivisme pénétra ainsi dans les jeunes esprits de ces baptisés. Un exemple  : le cinéma. La JEC doit s’ouvrir à la réalité de la passion des jeunes pour le cinéma  : dès qu’un film suscite de l’intérêt et quelle que soit sa valeur morale, le jéciste doit le voir et en discuter par souci de comprendre son milieu  ; l’important n’est plus de savoir si le film est bon ou mauvais, mais pourquoi les jeunes s’intéressent à ce film, c’est le succès du film qui fait sa valeur  !  !  ! Le film plaît, donc il est bon car il exprime quelque chose de réel, «  quelque chose qui rejoint les spectateurs  », comme on dit aujourd’hui… puisque les idées de la JEC se sont partout répandues.

Le souci du réel sans plus aucune référence à la réalité de la volonté divine, provoqua aussi, dès 1937, cette recommandation aux aumôniers  : «  Il faut que les chefs du mouvement soient vraiment des chefs issus et reconnus par leur milieu, même si, dans bien des cas, ils ne présentent pas toutes les garanties morales qu’on leur voudrait  ». La réalité de leur ascendant sur leurs condisciples, qui en fait des chefs, doit s’imposer à l’aumônier.

Cet engouement pour le vécu des jeunes rendra la JEC responsable d’une évolution formidable dans la mentalité canadienne-française, puisqu’on y contesta pour la première fois le lien entre féminité et maternité  : la jeune fille, avant d’être une future mère, est une jeune fille. Dès 1937, la JEC présente un programme sur la beauté et l’expression corporelle selon lequel le corps doit s’épanouir en lui-même, indépendamment de sa vocation future  !

À la JEC, le profane, qu’on appelle le temporel, acquiert des titres de noblesse inusités jusqu’alors, puisqu’il est la réalité du quotidien de la masse. La JEC veut «  christifier le temporel  ».

Pierre Juneau, futur patron de Radio-Canada, le Père Lalande et Gérard Pelletier, futur ministre fédéral.

Pierre Juneau, futur patron de Radio-Canada, le Père Lalande et Gérard Pelletier, futur ministre fédéral.

Finalement, seule la réalité du nationalisme est oubliée  !

La seconde faille de la JEC, commune à tous les mouvements d’action catholique spécialisée, est l’exaltation de la responsabilité des laïcs. Le rôle propre et indispensable des étudiants dans la solution chrétienne des problèmes de leur milieu yest souvent affirmé. Cependant, vu le jeune âge des jécistes et leur vie dans des écoles entièrement tenues par des prêtres ou des religieux, cette responsabilité se trouve forcément très limitée. En revanche, pour ne pas dire par revanche, la JEC exalte le monde, c’est-à-dire ce que les religieux ne connaissent pas  ; elle prétend épanouir une nouvelle mystique «  qui ne sortira pas les âmes du monde, ni les arrachera aux choses du monde.  »

Ainsi donc, alors que dans ses débuts la JEC se fixait des objectifs encore traditionnels, elle devient le cheval de Troie d’idées nouvelles dans la jeunesse de notre pays, jusqu’alors si catholique. Ce sont les principes de l’Action catholique spécialisée qui sont responsables de cette funeste évolution.

UNE OPPOSITION DE BON SENS

Toutefois, le mouvement a rencontré dans ses débuts une opposition plus vive que la JOC, au point même qu’entre 1937 et 1941, son avenir apparut compromis. L’opposition provenait aussi bien des éducateurs que de certains jeunes. Ils comprenaient mal, en effet, la nécessité d’un mouvement sauveur dans un milieu scolaire on ne peut plus encadré par des spécialistes de l’apostolat  ! Pourquoi dès lors, un nouveau mouvement  ? Comment pouvait-on prétendre rechristianiser une jeunesse déjà catholique  ? Une telle prétention allait entraîner nécessairement la contestation du système d’éducation catholique, sans pour autant pouvoir aboutir à un progrès puisque les élèves ne pouvaient se métamorphoser en maîtres  ! Ces arguments étaient imparables, et la méfiance était d’autant plus forte que les éducateurs étaient exclus des réunions de la JEC lorsqu’il s’agissait de voir et juger leur milieu, autrement dit de le critiquer.

La JEC fut aussi accusée d’impérialisme apostolique. En particulier, on jugeait prétentieux le ton des articles du journal, trop souvent critique. Et lorsqu’elle prétendit que tous les autres mouvements d’action catholique, donc l’ACJC, devaient lui être subordonnés, elle choqua.

Il en résulta un mouvement de banalisation de la JEC dans les différents établissements. On n’interdit pas les sections existantes, mais on les traita comme n’importe quel autre mouvement, comme une œuvre de plus au sein des établissements, espérant qu’à ce régime, la JEC perdrait sa raison d’être et s’éteindrait.

Et c’est bien ce qui serait arrivé si ses dirigeants nationaux, comprenant l’impasse dans laquelle le mouvement se trouvait, n’avaient résolu de l’en sortir en accentuant son caractère propre. Le journal fit peau neuve en 1938  : la piété, les thèmes de la croisade contre l’américanisme, etc… furent relégués aux oubliettes afin que le bulletin devienne un reflet des préoccupations et des soucis des étudiants. «  La JEC doit pénétrer tout le milieu étudiant. Il faut donc qu’il se présente comme un journal simplement étudiant.  » Or, cette nouvelle optique plut et le tirage remonta. Il était de 12 000 exemplaires en 1939, 18 000 en 1940, 19 500 en 1941. On décida aussi que les réunions seraient ouvertes à tous afin que chacun puisse parler des problèmes de l’école en toute liberté, sans même se fonder sur les articles du journal jéciste  : «  Nous ne concevons pas que les Apôtres se soient servis d’un bulletin lorsqu’ils se rencontraient.  »

Cette refonte des méthodes redonna une certaine vitalité au mouvement, malgré l’opposition qui ne désarmait pas. Mais c’est l’archevêque de Montréal, Mgr Charbonneau, qui sauva le mouvement en 1942 par sa reconnaissance officielle comme un mouvement autonome. Quelques mois plus tard, la JEC obtenait son incorporation civile et ouvrait sa propre maison au 430 rue Sherbrooke  ; le secrétariat central, qui dirigeait le mouvement indépendamment des chefs d’établissement, avait donc pignon sur rue. Les évêques, impressionnés par l’intérêt que la JEC suscitait, suivirent l’exemple de Mgr Charbonneau, à l’exception notable de Mgr Courchesne. Pourtant, six ans après sa fondation, les failles de la JEC étaient devenues béantes et elle avait déjà perdu toute référence à la religion traditionnelle du Canada français  !

«  La JEC a réveillé la conscience étudiante, par l’appel à la responsabilité et à l’initiative créatrice. La routine figée est devenue l’ennemi à abattre et on la pourfend constamment, particulièrement dans le journal. La JEC a détruit l’esprit particulariste qui régnait dans les maisons d’enseignement et qui faisait que, d’une institution à l’autre, on s’ignorait. Les rencontres nationales ont donné cette conscience commune, mais c’est le journal qui apprit aux étudiants à communiquer les uns avec les autres et jeta les germes d’une véritable classe étudiante qui s’affermira dans les années suivantes.  »

Groupe de jécistes

Groupe de jécistes des années 1940.

L’HUMANISME CHRÉTIEN

Durant la guerre, la JEC subit l’influence des novateurs, démocrates-chrétiens et humanistes français. Le Père Doncœur s.j, Claudel, Bloy, Péguy, Maritain et bientôt Emmanuel Mounier, deviennent ses maîtres à penser. À leur école, elle découvre l’humanisme chrétien, le développement intégral de tout l’homme en vue du service de Dieu et des hommes. La JEC, qui se dote de services d’entraides étudiantes, vise «  à l’exploitation en commun par les étudiants des valeurs humaines  ». Elle développe une spiritualité de l’équipe qu’on assimile sans vergogne aux premières communautés chrétiennes. On insiste beaucoup, de préférence à la vie spirituelle individuelle, sur la liturgie, mais évidemment une liturgie qu’on veut rénover pour la rendre plus participative et signifiante. Nous sommes vingt ans avant Vatican II  !

Les thèmes d’études suggérés par le journal témoignent de cet humanisme chrétien  : le rôle de l’intelligence dans la foi, l’importance du corps, la vie en commun, la culture en général, le sens du métier.

Camp national de la JEC.

Camp national de la JEC

Dans ces conditions, la JEC achève de se départir du modèle jociste. À la réunion hebdomadaire de l’équipe dans les locaux scolaires, sur un thème de discussion, on préfère de beaucoup, à partir de 1943, la formule des camps de jeunes qui, pendant dix ans, réunirent plus de 7 000 jécistes. Ces villages étudiants s’inscrivaient nettement en réaction contre la rigueur des cadres scolaires  : «  Nous avons projeté un camp d’été où les montagnes, les lacs nous serviront de salles d’étude  ; où les excursions, à pied ou en canot, les baignades, les pique-niques, les chants, les danses et les jeux compteront parmi les principales leçons  ; où la discipline dépendra de la bonne camaraderie de chacun  ; où les maîtres n’auront ni férule, ni tribune, ni morgue professorale. Un camp organisé et dirigé par les étudiants, en vue de les aider à améliorer le sort des leurs.  »

En 1945, le congrès du dixième anniversaire du mouvement, fut placé sous le thème de la fierté étudiante. De mai à juin, neuf congrès diocésains réunirent chacun entre dix et quinze mille étudiants  ! C’est dire le succès de la JEC, dont l’esprit nouveau a une influence plus considérable que celui de la JOC  !

Les jécistes se définissent alors comme les prêtres de la vérité. On souligne particulièrement leur rôle spécifique et l’avenir de l’Église qu’ils représentent. Si on insiste aussi sur leur sens des responsabilités mis en valeur dans les services de la JEC, on vante les bienfaits du travail en équipe, «  petite chrétienté, Église miniature comme celles à qui saint Paul écrivait ses épîtres.  » Saint-Exupéry était alors à la mode, et les jécistes aimaient à en citer cet aphorisme  : «  L’homme est un nœud de relations  ». Attention, il ne s’agit là que des relations que chacun se choisit au gré de ses caprices pour son épanouissement  ! Aucun rapport donc, malgré les apparences, avec la métaphysique relationnelle de notre Père, qui souligne la dépendance de chaque personne envers son Dieu, ses parents, sa patrie, etc… comme autant de relations constituantes de son être tout entier.

Le défilé du 10e anniversaire de la Jeunesse étudiante catholique à Montréal.

Le défilé du 10e anniversaire de la Jeunesse étudiante catholique à Montréal.

UNE JEC DE MOINS EN MOINS CHRÉTIENNE

L’euphorie jéciste ne dura pas. Le congrès à peine terminé, l’état d’esprit de l’après-guerre envahissait le Canada, menaçant gravement la foi des jeunes. Même des jécistes perdirent le chemin de l’église. D’où la question qui s’imposa très vite  : la JEC avait-elle failli à sa mission première  ?

Gérard Pelletier

Gérard Pelletier

Gérard Pelletier, l’un des principaux dirigeants du mouvement, répondit à la question en faisant porter toute la responsabilité de la crise sur… l’enseignement religieux donné au Québec et qui, selon lui, ne reposait que sur une apologétique sentimentale et la peur du communisme. D’autres firent remarquer qu’il était dans la nature des jeunes d’être influençables, leur attitude n’était donc que le reflet de leur entourage adulte. Toujours est-il que, constatant la sécularisation de la société contemporaine, la JEC ne prétendit pas combattre cette évolution – on ne combat pas le réel  ! – mais voulut la baptiser. «  Il ne faut pas se retrancher derrière les barrières d’un code moral ou ignorer les nouvelles réalités.  » Plus que jamais, l’heure était à l’humanisme chrétien.

Or, parallèlement à cette évolution idéologique de plus en plus éloignée de l’idéal des débuts, le mouvement changeait de nature. Alors que l’échelon national était dirigé par des laïcs, les sections locales étaient sous la responsabilité des prêtres ou des religieux éducateurs. Paradoxalement, la JEC devenait donc un mouvement d’intellectuels laïcs dont la base n’existait que par la volonté d’un clergé encore massivement fidèle à la foi et à la morale catholiques. Cela ne pouvait aboutir qu’à une nouvelle crise  : les éducateurs, prêtres ou religieux, engagés à la base du mouvement, s’inquiétèrent de sa sécularisation. La JEC était tellement attentive à respecter le milieu qu’elle ne présentait plus les exigences de la doctrine catholique, mais «  un humanisme social à base de fraternité. Elle vidait l’engagement militant de tout engagement sacramentel, liturgique et christocentrique.  » Autrement dit, la JEC était réduite à une amitié avec des exigences presque exclusivement d’ordre culturel. Il ne fallait donc plus parler de participation à l’apostolat hiérarchique  ; la JEC ne méritait plus d’être un mouvement d’action catholique spécialisée.

Face à ces critiques, la direction nationale maintint sa position. Elle était soutenue d’ailleurs par quelques aumôniers, comme l’abbé Aganier, du diocèse de Valleyfield, pour qui la JEC était «  une lumineuse adaptation du donné révélé au contexte canadien. Nous ne connaissons pas ailleurs, pour notre part, un corps de pensée chrétienne aussi lié à l’essentiel, cohérent et adapté à la réalité canadienne. Dans un autre article, il déclare  : «  Nous voyons en la JEC un instrument providentiel capable de guider l’étudiant de demain dans cet équilibrisme de l’esprit, car aucune force extérieure, aucune autorité verticale, aucune synthèse doctrinale ne suffiront à sauver l’étudiant. Tout cela reste essentiellement une chose dite, un ordre donné, en spectateur de l’extérieur, alors que c’est dans les assises intimes de la personne que les déchirures sont faites et les désaxements s’opèrent. Seuls les étudiants libres, conscients, intelligents pourront se sauver eux-mêmes par les rejets sauveurs, les options créatrices, l’ascèse intellectuelle et l’amour des autres. Seule la JEC doit en vertu de sa vocation de grâce dans le temps, et au-delà du nationalisme outrancier comme du fanatisme religieux, risquer le tout de son histoire pour soutenir l’étudiant dans la normalisation de la culture, de la personne  ; nous pourrions dire que seule elle le peut.  » Remarquez que ce discours est déjà apostat puisqu’il prétend que la révélation divine transmise par l’Église est incapable de sauver les étudiants qui doivent se réaliser eux-mêmes  ! C’est une pensée sous-tendue par l’immanentisme moderniste que condamnait fermement saint Pie X quarante ans auparavant. Or la JEC réunissait alors près de 17 000 jeunes, dont deux-tiers de jeunes filles qui, tout en continuant pour la plupart à aller sagement à la messe, buvaient à grands traits ces faux principes qui creusaient un abîme entre eux et leurs parents, et les prédisposaient au culte de l’Homme.

ARTISAN DE LA RÉVOLUTION

En mai 1954, le nouvel aumônier national, l’abbé Robert Campagna, décida de réagir. Il estimait que la JEC devait certes s’incarner dans son milieu, mais pour l’ouvrir à la grâce, et que le plus important était le salut de l’âme de ces jeunes, et non pas les débats intellectuels. Il proposa donc les tâches militantes suivantes  : «  Il y a à ramener ceux et celles qui ont perdu la foi  ; ceux et celles qui ne s’en font pas avec l’assistance à la messe dominicale  ; ceux et celles qui lisent régulièrement des livres pervers et les propagent  ; ceux et celles qui tiennent des conversations scandaleuses, blasphèment, prennent des boissons alcooliques, dénigrent leurs parents…  » C’était retourner vingt ans en arrière  !

Le débat fut âpre au sein de la JEC et entre aumôniers. Il s’acheva trois ans plus tard par la démission plus ou moins forcée de l’abbé Campagna et des dirigeants de la JEC. Le détail de ce conflit n’a guère d’intérêt, sauf qu’il met en lumière le vice de l’Action catholique spécialisée. Conçue, en effet, comme une nouvelle forme d’apostolat pour rejoindre le milieu, elle se trouve forcément en rupture avec l’action traditionnelle de l’Église. Pour ses dirigeants nationaux, la vocation de la JEC était d’être un mouvement d’avant-garde afin d’accompagner l’évolution du milieu. Et comme on ne faisait pas de politique nationaliste, on posait comme axiome que l’évolution du milieu était un fait neutre et irréversible. Seuls des laïcs pouvaient accompagner cette évolution, et Gérard Pelletier proclamait  : «  La JEC sera laïque ou elle ne sera pas.  » Mais dans ce cas, comment aurait-elle pu être aussi ce que voulaient la plupart de ses aumôniers, à savoir un mouvement d’évangélisation, formant chrétiennement les intelligences et les volontés, et incitant ses membres à trouver des applications quotidiennes de leur foi catholique dans leurs activités profanes  ? Impossible. Comme la JOC, mais plus encore qu’elle, la JEC était ingouvernable. Mandatée par la hiérarchie, elle s’en émancipait nécessairement non seulement pour ce qui est de son gouvernement et de ses activités, mais plus encore pour ce qui est de sa doctrine.

Or, devant cette dérive, les évêques furent incapables de trancher, se rendant compte que sanctionner la JEC c’était porter le blâme sur l’Action catholique spécialisée qui avait toutes les faveurs pontificales depuis Pie XI.

Cependant, la crise dénouée comme nous l’avons dit, la JEC entra dans un irréversible déclin. Son vingt-cinquième anniversaire en 1960 passa inaperçu. L’année suivante, on essaya bien de modifier son organisation pour lui redonner une nouvelle vigueur, mais cela fit long feu. Surtout qu’en 1964, une nouvelle crise la secoua lorsque le P. Roy, le fondateur de la JOC canadienne, dénonça la collaboration d’un marxiste avoué au bulletin de la JEC. Solidaires, les responsables jécistes du journal démissionnèrent en bloc et on ne trouva personne pour les remplacer. Ce n’était qu’un aspect du conflit, le plus grave concernait l’avenir du mouvement dans le contexte de la Révolution tranquille  : fallait-il le lancer en politique, fallait-il soutenir activement le mouvement syndical, ou garder un mode d’action plus général  ? L’équipe nationale complètement coupée de la base qui se délitait, choisit l’option militante. En mai 1968, elle publia un programme d’action  : L’école au cœur des transformations sociales, qui était une contestation généralisée du contenu de l’enseignement et du système scolaire québécois. C’est ce programme qui nourrit, en octobre 1968, le mouvement d’occupation des CEGEP.

Fondée comme mouvement apolitique, la JEC a drainé la jeunesse catholique canadienne-française au nom de l’Évangile loin du combat politique et nationaliste de l’ACJC, vingt ans plus tard, elle la lançait dans l’action politique… révolutionnaire  !

Après cela, la JEC pouvait bien disparaître. Elle avait semé son germe de mort de la chrétienté dans l’esprit de quantité de jeunes qui seront les bâtisseurs du Canada et du Québec modernes, multiculturels, laïques, fondés sur la Charte des Droits de l’Homme. En effet, beaucoup de nos hommes politiques des années soixante-dix et quatre-vingt, étaient d’anciens jécistes, tout comme le clergé ordonné entre 1950 et 1970, celui-là même qui imposa la révolution conciliaire. Nos évêques actuels sont, eux aussi, imbus de l’esprit de la JEC, ce qui explique leur incapacité à analyser la crise actuelle et à y porter remède. Leurs rapports sur la catéchèse, la pastorale sacramentale ou encore l’avenir des paroisses, ressemblent étrangement à un compte-rendu d’études de la JEC  : on y retrouve la même forme, et surtout le même souci de la réalité sociologique présente au détriment de la réalité surnaturelle du dessein divin et de la grâce, avec un mépris souverain pour ce qui a été fait avant eux.

C’est donc bien au sein de l’Action catholique spécialisée qu’a eu lieu d’abord la Révolution tranquille. L’autonomie de la personne, l’épanouissement de soi, l’exaltation de la liberté se sont imposés alors comme des valeurs incontournables de la société moderne, comme des vérités prétendument évangéliques, conformes aux aspirations réelles du monde moderne. Dans l’esprit des jeunes étudiants des années quarante et cinquante, dociles à une action catholique bénie par les papes, s’est opérée une rupture définitive avec le modèle canadien français catholique, avec la chrétienté. Nous en aurons un exemple dans la vie de Camille Laurin, le père de la loi 101, que nous étudierons dans notre prochain chapitre.

RC n° 114, janvier 2004, p. 1-6

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