La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’ACTION CATHOLIQUE AU QUÉBEC

IV. La JOC, un espoir déçu

NOUS avons vu, dans notre précédent chapitre, comment Mgr Paul-Eugène Roy avait parfaitement compris les principes de l’Action catholique voulue par les saints papes Pie IX et Pie X, et avait réussi à l’implanter dans le diocèse de Québec. Il s’agissait de regrouper les laïcs afin que, sous la direction de leurs pasteurs et selon leur compétence, ils puissent lutter pour la défense ou la restauration de la Chrétienté, c’est-à-dire du règne social du Christ. En bref, il s’agissait d’agir pour soumettre la société à la souveraineté divine, alors que devenue libérale, elle reposait sur le principe de la souveraineté populaire et la séparation de l’Église et de l’État.

On ne s’étonnera pas que cette action catholique, quoiqu’enthousiasmante, féconde et bienfaisante, se soit heurtée aux catholiques libéraux et aux démocrates-chrétiens. Si elle eut des ennemis acharnés à l’extérieur de l’Église, les plus dangereux étaient à l’intérieur.

UNE ACTION CATHOLIQUE ACCORDÉE À LA DÉMOCRATIE

Pie XI Le successeur de saint Pie X, Benoît XV, mais surtout Pie XI, dans la mesure où tous deux étaient acquis à la démocratie, ont nécessairement conçu une autre forme d’action catholique. Pie XI en posa les principes dès sa première encyclique Ubi arcano, du 23 décembre 1922. À côté de l’apostolat propre au sacerdoce auquel les laïcs pouvaient participer, ils inventèrent un apostolat spécifique au laïcat, appelé action catholique, où les laïcs prendraient en charge l’apostolat de leur milieu par une organisation dont ils auraient la direction. Cependant, ils recevraient pour ce faire un mandat de la Hiérarchie. Il est important de remarquer dès maintenant la caractéristique de cette action catholique qu’on dira spécialisée, voulue par Pie XI  : cet apostolat des laïcs n’est plus supplétif ou complémentaire de celui du clergé, mais il appartient en propre aux laïcs en tant que participants au sacerdoce du Christ par leur baptême et leur confirmation.

Donc, il ne faut pas penser que la caractéristique de l’action catholique spécialisée est l’apostolat du milieu par le milieu, puisqu’il a toujours existé, d’une certaine manière  : les prêtres ont toujours été aidés par des laïcs qui agissaient dans leur milieu de vie, selon leur compétence et parfois même avec beaucoup d’autonomie par rapport à la hiérarchie. De même, la fameuse méthode du voir, juger, agir, qu’on présente comme l’apanage de l’action catholique spécialisée, ne signifie pas pour autant qu’avant elle, le clergé et les laïcs qui l’aidaient, ne réfléchissaient pas avant d’agir… nous avons vu, par exemple, Mgr Roy faire appel aux méthodes sociologiques pour préparer ses campagnes d’action.

Non, la véritable caractéristique de l’Action catholique spécialisée est d’être un mouvement d’apostolat qui se développe à coté, en marge des structures traditionnelles de l’Église qui, pour l’essentiel, remontent aux temps apostoliques. Pour la première fois, l’apostolat est séparé du sacerdoce. C’est la première devise de la JOC, «  Entre eux, par eux, pour eux.  », qui dit le sens véritable de l’expression apostolat du milieu par le milieu. Quant au voir, juger, agir, il signifie en réalité que les jeunes doivent voir les problèmes par eux-mêmes, les juger eux-mêmes puis agir selon la décision des instances du mouvement.

Cependant, le fait que cette Action catholique spécialisée se constitue sur un mandat de la hiérarchie dissimule le caractère profondément novateur de ces mouvements. Par exemple, du temps de Mgr Roy à Québec, certains mouvements aux ordres de l’évêque faisaient déjà de l’apostolat dans leur milieu de travail  ; à la fin des années 30, la JOC leur sera substituée par un mandat de la hiérarchie… Apparemment, c’est la même chose. En fait, la différence est fondamentale  : Mgr Roy était le chef réel de tous les mouvements d’action catholique du diocèse de Québec, tandis que les mouvements de l’action catholique spécialisée agissent d’eux-mêmes, du fait de leur mandat.

Comment expliquer cette nouveauté dans l’Église, cette révolution  ? C’est l’esprit démocrate-chrétien, pour ne pas dire démagogue. On pensait qu’une plus grande confiance accordée aux fidèles accroîtrait le rayonnement de l’Église, et on imaginait que de la masse une élite pourrait être suscitée au sein du milieu pour entraîner celui-ci à sa suite. On rêve d’un pur christianisme, comme disait l’abbé Ratti, futur Pie XI, où chacun, enthousiaste du Christ, serait conquérant. À monde nouveau, méthodes nouvelles…

LA FONDATION DE LA JOC

C’est en 1925, en Belgique, que l’abbé Cardijn fonde le premier mouvement d’Action catholique spécialisée  : la Jeunesse ouvrière catholique. Cette année-là, il publie «  le manuel de la JOC  » qui devient l’ouvrage de référence des mouvements de ce genre. C’est lui qui met au point la méthode jociste censée provoquer la rechristianisation du milieu ouvrier. La JOC connaît un succès remarquable en Belgique puisqu’en deux ans, elle réunit 37 000 membres répartis en 374 sections.

Le Pape Pie XI bénit évidemment ce mouvement qui obéit à ses orientations, et c’est ce qui explique sa rapide diffusion, particulièrement en France où le Pape veut détourner la jeunesse de l’Action française qu’il condamne en 1926. Mais c’est de tous les pays du monde occidental, que viennent des prêtres auprès de l’abbé Cardijn, pour étudier ses méthodes. Parmi eux, un prêtre canadien, l’abbé Boileau, envoyé par l’archevêque-coadjuteur de Montréal, Mgr Gauthier.

C’est que, dans ces années 30, la situation de la jeunesse ouvrière dans la métropole canadienne est très inquiétante. L’archevêque Mgr Bruchési, de tendance libérale, n’a pas su prévoir les conséquences de l’industrialisation forcenée de son diocèse. Les Canadiens français, déracinés de leurs campagnes, subissant de plein fouet la crise de 1929, travaillant dans des conditions souvent très pénibles, pour des salaires de misère, mal logés, abandonnent la pratique religieuse régulière. Heureusement, les miracles du Frère André à l’Oratoire Saint-Joseph entretiennent la piété populaire et la foi. Mais la jeunesse grandit, fort délaissée. On a bien essayé d’instaurer une action sociale catholique du même type que celle de Québec, mais elle en est restée au niveau du vœu Pie ux, faute d’un chef partisan de la lutte. Son coadjuteur, Mgr Gauthier, s’inquiétait d’autant plus que l’influence du communisme se faisait sentir chaque jour davantage dans les quartiers ouvriers.

Le Père Villeneuve

Le Père Villeneuve

À son retour de Belgique, l’abbé Boileau essaya bien de fonder deux groupes de JOC parmi les syndicats catholiques dont il était l’aumônier, mais sans succès. Mgr Gauthier se tourna alors vers les Oblats qui avaient la responsabilité de la paroisse Saint-Pierre-Apôtre à Montréal, là même où les communistes avaient ouvert une Université ouvrière qui était de fait le centre de leurs activités. Il fit venir le curé et lui dit à brûle-pourpoint  : «  Je vous ordonne de fonder une section jociste à la façon de celle de l’abbé Cardijn. Trouvez-moi un père et faites-le immédiatement  : ça presse plus que tout le reste. Allez, je vous bénis.  »

Plus tard, Mgr Gauthier explicitera ses intentions  : «  Il s’agissait d’abord de gagner à la pratique religieuse et aux mœurs chrétiennes la classe ouvrière qui s’en était éloignée. Or, pour cela, il fallait des chrétiens vigoureux qui assainiraient l’usine, l’atelier ou le milieu de famille, capables d’imposer leurs convictions. Ces chrétiens vigoureux, la JOC les formerait  : elle était le mouvement nécessaire pour instaurer l’ordre social chrétien et former des catholiques sociaux. Par le fait même, la JOC serait le rempart idéal contre le communisme qui grandissait et auquel ces mêmes milieux de travail offraient un terrain trop favorable. Il s’agissait en somme de restaurer l’ordre social selon les principes de la doctrine chrétienne en formant des catholiques sociaux, et ainsi de détruire la raison d’être du communisme.  »

Pour obéir au plus vite à l’ordre du coadjuteur, le curé de Saint-Pierre-Apôtre s’adressa au supérieur du juniorat oblat de Chambly, le Père Victor-Marie Villeneuve. Ce jeune père, intelligent, zélé et très pieux, ordonné en 1926, jouissait déjà d’une grande réputation dans la Communauté oblate canadienne-française  : il était en train de faire de l’établissement dont il avait depuis peu la charge, une institution de premier ordre avec des méthodes très différentes de celles de ses prédécesseurs  : avec lui, la plus grande confiance remplaçait la discipline.

Le Père Henri Roy

Le Père Henri Roy

Toujours est-il que le Père Villeneuve n’hésita pas à recommander le Père Henri Roy, un de ses collaborateurs nouvellement ordonné, qui venait de fonder la revue oblate Apostolat. Né aux États-Unis, jeté en pleine usine dès son adolescence mais demeuré vertueux, il rencontra le chanoine Bernier, l’apôtre des vocations tardives, grâce auquel il put entreprendre ses études et entrer chez les Oblats où il fut ordonné prêtre à 31 ans, le 25 mai 1929. Sa brillante intelligence, sa volonté de fer, ses talents d’orateur soutenus par un zèle insatiable, en faisaient un sujet d’élite.

Aussi est-ce avec une ardeur sans pareille qu’il se jette dans son nouveau champ d’apostolat. En quelques semaines, il recrute une vingtaine de volontaires qu’il persuade et enrégimente sans délai. Le 23 décembre 1930, la première section jociste est fondée en Amérique. Et sous son impulsion, le mouvement fait rapidement tache d’huile à Montréal et dans les diocèses voisins.

En 1931, le P. Roy va à son tour visiter l’abbé Cardijn en Belgique, et participe à la première rencontre internationale des aumôniers jocistes où il se fait accorder l’exclusivité d’importation au Canada des journaux et des productions de la JOC.

UNE RÉVOLUTION DANS L’ÉGLISE POUR LE SALUT DES ÂMES

À son retour, les évêques de la province entrent avec enthousiasme dans le mouvement  ; Mgr Cloutier, le vieil évêque de Trois-Rivières, disciple de Mgr Laflèche, n’est pas le dernier  ! l’abbé Roy travaille alors à structurer le mouvement et il édite à son tour un petit manuel, «  Un problème, une solution  », qui expose la méthode jociste  : il importe, explique-t-il longuement, de bien connaître son milieu pour le transformer. Les deux étapes essentielles de la méthode sont l’enquête, permettant de connaître les situations précises, et l’action de transformation, dont le principal moyen est le service. Vous remarquerez que, chez le P. Roy, il est peu question de juger; c’est que, selon lui  : «  juger, c’est voir les faits et les situations avec des yeux jocistes.  » Voilà qui est expéditif et confine à l’infaillibilité, mais remarquons surtout qu’il n’y a aucun appel à la doctrine de l’Église, au jugement de la hiérarchie. Le Père Roy, jeune prêtre sans racines, expose là une méthode révolutionnaire mais dans un but tout à fait traditionnel  : il s’agit de sauver les âmes, de rechristianiser la classe ouvrière.

Dès ses débuts, il affirme que la JOC est un mouvement national et non paroissial. «  Elle refuse d’être assimilée aux mouvements d’élite qui protègent de haut la classe ouvrière.  »

«  La JOC n’a pas à former de bons petits jeunes gens, éloignés de toutes les occasions dangereuses, elle a à former des courageux, des braves, des batailleurs qui seront outillés pour vivre en ouvriers chrétiens, dans un milieu qui ne l’est pas toujours.  »

Pourtant la critique acerbe que se permet ce tout jeune prêtre, de ce qui existe par ailleurs dans l’Église, ne provoque pas, sur le moment, de réaction. C’est que son zèle indéniable rencontre les espérances épiscopales  : en 1935, la JOC compte 19 fédérations diocésaines masculines et féminines, 172 sections paroissiales et 6 000 membres. Pour le Congrès de 1934, 5 000 jeunes gens et jeunes filles défilent dans les rues de Montréal, en costume d’équipe, drapeaux déployés, le sourire aux lèvres, chantant à pleine voix. Mgr Gauthier est ravi  : il voit se constituer à Montréal l’armée jociste qui vaincra le communisme. Ces jeunes enthousiastes ne vont-ils pas transformer leur milieu, le rendre plus chrétien donc plus humain, privant de son objet la propagande communiste  ?

Cela nous paraît quelque peu naïf, il n’empêche que les apparences étaient en faveur de la JOC.

L’idéal du P. Roy et de ses premiers collaborateurs est le salut des âmes. Ils savent le faire partager aux premiers jocistes qui se considèrent comme les collaborateurs du prêtre, des sortes de prêtres-laïcs. «  Nous, militants jocistes, sommes du prêtre et de la masse en même temps.  » Ils ont donc le même rôle que le prêtre, mais ils l’exercent dans un domaine différent, le milieu social.

Toutefois, dans son milieu, le laïc est indépendant du prêtre. «  Si l’origine de l’Action catholique se trouve dans un acte de l’autorité hiérarchique, les moyens mis en œuvre par l’Action catholique doivent rester proprement laïcs. (…) Les jocistes ont un apostolat à mener, en présence ou en l’absence du prêtre, qui ne peut être mené que par eux  ». Le bulletin des aumôniers insiste beaucoup sur le caractère particulier de leur travail  : l’aumônier est, certes, le représentant de la hiérarchie auprès du mouvement et le garant de son orthodoxie, mais il doit être surtout un animateur  : à lui de lancer les jeunes dans l’action, à leur manière, en leur faisant confiance. Jusque-là, les laïcs aidaient l’apostolat des prêtres par leurs œuvres  ; maintenant, les prêtres devaient aider l’apostolat des laïcs.

En dernière analyse, le prêtre ne garde en propre que la direction spirituelle. Et là, le P. Roy vise haut, il veut faire de ses jocistes des saints. La JOC, explique-t-il, exige un don absolu et une totale abnégation de soi. Il expose une véritable ascèse fondée sur la prière et la méditation de l’Écriture Sainte. C’est ainsi que la JOC diffusera pour la première fois au Canada une édition populaire du Nouveau Testament, «  Faites cela et vous vivrez  »  : 535 000 exemplaires en 5 ans. C’est aussi le Père Roy qui, le premier, eut l’idée de ce qu’on appelle aujourd’hui un partage d’Évangile,quel’aumônier ne doit surtout pas diriger car, pour que tout soit authentique et fervent, il faut que rien ne soit dicté aux jeunes. C’est évidemment la porte ouverte au subjectivisme protestant  ; mais peu le remarquent tandis que beaucoup admirent cette jeunesse passionnée par l’Évangile.

LES COMBATS DE L’ARMÉE JOCISTE

Le Congrès de 1935 clôt la période de fondation. Sous le slogan «  Emparons-nous des désemparés  », la JOC inaugure ses services qui prétendent répondre aux besoins précis du milieu et devenir un lieu privilégié de recrutement.

Un groupe de jocistes dans les années 1940.

Un groupe de jocistes dans les années 1940.

Outre le service médical et le service d’épargne, les services d’aide aux sans-travail et aux désemparés répondent à une nécessité première alors que l’industrie canadienne n’est toujours pas remise de la crise de 29  : en 1936, la JOC nourrit à Montréal 90 personnes par jour et fournit un abri à près de 1 300 jeunes. Le service d’orientation professionnelle et de placement est utile aux jeunes ouvriers en chômage. Les camps d’été ont beaucoup de succès, et le service des loisirs de la JOC, bien organisé, attire l’attention du premier gouvernement Duplessis, qui le subventionne  ; par ce biais, il s’étatisera peu à peu pour devenir vingt ans plus tard le ministère de la jeunesse.

Si la JOC n’hésite pas à s’adresser à la puissance publique pour obtenir de l’aide financière, elle pratique une abstention systématique face aux questions proprement politiques. Avec les syndicats même confessionnels, ses relations sont difficiles dans la mesure où ils sont en concurrence  : l’action de la JOC implique une critique implicite du syndicat, incapable de changer le milieu, tandis que les syndicats accusent la JOC de détourner les militants.

Mais c’est avec les communistes que la lutte est ouverte, et il faut reconnaître l’attitude courageuse des jocistes qui ne craignent pas d’aller perturber les meetings communistes, qui refusent la politique de la main tendue et s’opposent ouvertement à la reconnaissance officielle du parti communiste par le gouvernement fédéral. Nous avons complètement oublié, aujourd’hui, l’emprise du communisme sur la masse ouvrière canadienne à cette époque… et l’action de la JOC, pendant les dix premières années de son existence a bien contribué à le repousser.

Enfin, la JOC s’en prend aussi au libéralisme, qu’elle juge être la cause de la sécularisation de la société et du relâchement des mœurs, ce qu’elle appelle l’américanisme.

Tout cela fait que, à la fin des années 30, l’Action catholique spécialisée paraît à tous les évêques et à beaucoup de prêtres, comme «  l’unique moyen d’enrayer les influences néfastes du laïcisme.  »

Une autre initiative ne contribuera pas peu à la sympathie de l’épiscopat, c’est la mise sur Pie d des cours de préparation au mariage. Vite populaires, ils ont une influence heureuse et indéniable qui n’échappe pas aux curés des paroisses ouvrières. En juillet 1939, 105 couples de jocistes s’unissent devant Dieu, en même temps, au stade Delorimier à Montréal, devant 30 000 personnes, avec tous les fastes liturgiques. Cette cérémonie eut un très grand impact et fut à l’origine de la fondation de la LOC, la Ligue ouvrière catholique, mouvement familial destiné principalement aux anciens jocistes qui voulaient rester fidèles à l’idéal de leur jeunesse. Son but était de reconstruire la cité chrétienne  :

«  La cité chrétienne  ! Voilà le rêve de tout militant d’Action catholique, des foyers ouvriers où l’on vit en chrétiens… et un milieu social chrétien où la famille se développe librement et normalement sous la bienveillante protection d’un État chrétien.  » La LOC eut ses propres services, en particulier celui de l’habitation et celui du budget. On lui doit aussi les jardins ouvriers, si populaires, et qui existent toujours dans certaines villes.

105 couples jocistes s'unissent devant Dieu au congrès de 1939.

105 couples jocistes s’unissent devant Dieu au congrès de 1939.

UNE CONTRADICTION INTERNE

Tout cela paraît très enthousiasmant, pourtant les difficultés n’ont pas tardé à survenir. Toutefois, au lieu d’être analysées comme la manifestation des principes erronés de cette nouvelle forme d’action catholique, elles ont été imputées au caractère du P. Roy.

Deux choses lui ont été concurremment et contradictoirement reprochées. D’abord, plusieurs évêques étaient excédés par ses manières autoritaires et sa suffisance. À entendre le P. Roy, en effet, seule la JOC était digne d’intérêt, et malheur à qui ne partageait pas ses convictions et ses méthodes d’action  ; d’ailleurs les enquêtes jocistes n’hésitaient pas à mettre en cause le clergé paroissial. Certains lui reprochèrent même des erreurs doctrinales. L’opposition devint si grave que l’oblat fut finalement privé de juridiction dans plusieurs diocèses, dont celui de Montréal  !

Mais d’autres lui reprochaient de trop axer la JOC sur le salut des âmes, de n’aborder les problèmes du milieu que comme un moyen de changer les individus et de les rendre plus chrétiens. Il mettait trop l’accent sur l’aspect moral des problèmes et sur l’apologétique. Bref, avec lui, la JOC prenait l’allure d’une armée de droite.

Ces deux séries de critiques aboutirent à la démission forcée du P. Roy, au lendemain du congrès de 1939, pourtant triomphal. Il fut remplacé par le Père Villeneuve, qui avait entre-temps fondé la JEC. Lui, au contraire, jouissait d’une excellente réputation auprès de l’épiscopat.

Toutefois la crise ne fut pas réglée pour autant… et comment en serait-il autrement puisqu’elle était due à la nature même du mouvement. Si la JOC est un mouvement d’apostolat, elle est nécessairement contrainte de travailler avec les cadres traditionnels de l’Église, donc sous la gouverne des évêques et de ses au-môniers. Et dans cette perspective, elle ne peut pas être un mouvement national indépendant.

Mais si la JOC se veut surtout un mouvement d’amélioration du milieu par le milieu, elle a évidemment intérêt à être un mouvement national, afin d’être plus puissante et efficace. Elle s’émancipera donc forcément de la tutelle des évêques et des prêtres, et reléguera au second plan les questions morales et la conversion de ses membres. Faute de résoudre l’alternative, la JOC et, comme nous le verrons, les autres mouvements d’Action catholique spécialisée vont se développer comme une tumeur cancéreuse dans le corps de l’Église.

Le Père Villeneuve prit donc les rênes du mouvement juste avant que la guerre mondiale ne vienne l’ébranler. Tandis que, du jour au lendemain, les relations avec l’Europe sont coupées, et la plupart des militants enrôlés, il se dévoue corps et âme pour sauver la JOC du naufrage. Malgré une baisse dramatique des effectifs et, surtout, de l’encadrement, il crée de nouveaux services pour venir en aide à la main-d’œuvre féminine des usines d’armement et aux jeunes ouvriers sous les drapeaux en s’appuyant sur les sections féminines de la JOC. Pendant toute la guerre, il assure aussi la direction de l’ensemble des sections de la JOC du continent américain, se substituant à l’abbé Cardijn.

En 1945, la situation de la JOC reste inquiétante. Le manque de cadres convenablement formés – ce qui a toujours été le grand souci des aumôniers nationaux de ce mouvement dont la direction revient en principe à des jeunes gens  ! – la met maintenant en péril. Le mouvement est-il viable, c’est la question que l’on peut légitimement se poser.

Aussi, dès la fin des hostilités, le Père Villeneuve se rend-il en Europe retrouver l’abbé Cardijn qui l’encourage à se rendre à Rome. Là, il est reçu avec tous les honneurs par Mgr Montini qui l’encourage non seulement à continuer, mais à internationaliser la JOC. Le Pape Pie XII, à son tour, le félicite de son travail pendant la guerre, insiste sur la formation des aumôniers et des chefs, et il encourage aussi l’internationalisation du mouvement  !

Le Père Villeneuve, l'abbé Cardijn, et trois jocistes canadiens.

Le Père Villeneuve, l’abbé Cardijn et trois jocistes canadiens.

Pourtant nous avons vu que le caractère national de la JOC créait déjà des tensions dans les diocèses et la détournait des préoccupations surnaturelles, qu’en sera-t-il lorsqu’elle sera internationalisée  ! Nous pourrions nous étonner de ce manque de clairvoyance de la plus haute hiérarchie de l’Église si, par ailleurs, nous ne la savions pas déjà contaminée par les erreurs modernes.

Toujours est-il que, forts de cet encouragement, l’abbé Cardijn et le P. Villeneuve, entreprirent un long périple à travers le continent américain pour répandre partout les principes de la JOC qui «  sauvera la classe ouvrière du communisme, du protestantisme et de la révolution.  » Partout, ils furent accueillis comme les sauveurs du catholicisme, y compris par les évêques. Une seule voix discordante et de bon sens, celle du cardinal Stricht de Chigaco «  qui doute fort que l’Église puisse confier ses destinées mondiales aux mains de quelques petits jeunes gens plus ou moins formés.  »

La tournée se termine en 1947 par le Congrès de Montréal où des délégations étrangères sont invitées.

UN MOUVEMENT FUNESTE À INTERDIRE

Comme il fallait s’y attendre, une fois la fête finie, la JOC canadienne se retrouva avec ses difficultés. Un seul de nos évêques, celui de Rimouski, Mgr Courchesne, dès 1942, a su analyser le mouvement, en discerner les faux principes, avertir ses collègues de leurs funestes conséquences, et prendre la décision de l’interdire dans son diocèse. En lieu et place, il établit une action catholique diocésaine, remarquablement efficace. Mais l’épiscopat canadien est resté sourd à ses avertissements, sauf peut-être Mgr Langlois, le disciple de Mgr Paul-Eugène Roy, qui freina beaucoup l’Action catholique spécialisée dans son diocèse de Valleyfield, mais sans pour autant oser l’interdire. En fait, tous les évêques savaient que cette Action catholique spécialisée était une volonté de Pie XI et ensuite de Pie XII.

Une remarque de Mgr Desranleau, l’évêque responsable des mouvements d’action catholique au sein de l’épiscopat canadien, pourtant assez clairvoyant sur la dérive doctrinale du mouvement, est révélatrice d’une soumission aveugle aux désirs du pape, et de la contamination des principes démocrates-chrétiens.

«  Le pape affirme que l’Action catholique est la forme nouvelle et efficace de l’apostolat de l’Église catholique, c’est également la pensée de Mgr J-B. Montini. Pie XI et Pie XII ont la même opinion fondamentale là-dessus. (…) On a perdu beaucoup de temps en voulant faire de l’Action catholique généralisée. Il n’y a que l’Action catholique spécialisée qui donne de vrais résultats. C’est cela qu’il faut à l’Église.  » Cinquante ans plus tard, l’erreur de jugement est flagrante  : où sont les résultats  ? Pourtant, il est vrai que l’action catholique généralisée est pratiquement restée sans fruit à Montréal et dans la plupart des diocèses, où elle s’est montrée incapable de lutter contre le développement de l’immoralité et contre les conséquences sociales de la crise de 29… mais encore faut-il savoir pourquoi. Puisqu’elle a si bien réussie à Québec et à Rimouski, ses principes ne sont pas à mettre en cause, d’autant plus qu’ils se fondent sur une juste conception de la grâce divine, du sacerdoce et de la royauté du Christ. Son échec dans les autres diocèses est donc uniquement imputable à la pusillanimité des évêques, ses chefs, qui ne voulaient pas aller jusqu’au combat pour la restauration d’une société pleinement catholique. Dans ces conditions, l’action catholique généralisée devenait forcément décevante pour ses militants car elle ne pouvait pas aboutir. L’exemple de l’ACJC dont le nationalisme fut si fermement combattu par Mgr Bruchési2, archevêque de Montréal, est démonstratif  : la responsabilité de son échec revient au libéralisme des évêques, et non aux principes de cette action catholique voulue par saint Pie X.

Tandis que l’échec de l’Action catholique spécialisée est bien la conséquence même de ses principes constitutifs. L’apostolat exclusif du milieu par le milieu, la direction confiée à des jeunes sans expérience ni connaissances, le caractère national des mouvements, tout cela ne pouvait que provoquer des heurts entre les instances nationales et les instances diocésaines, une dérive doctrinale et une impossibilité pratique de coordonner leurs actions.

Si bien que la JOC perdit de son influence dès les années 50, à l’époque même où elle fut privée du charisme du Père Villeneuve, épuisé et malade. Il n’avait pu, ou su, donner un encadrement compétent au mouvement. En outre, l’influence de la pensée progressiste française se faisait sentir. Mgr Desranleau les mit en garde  :

«  Il y a en plus, en France, un désordre intellectuel, doctrinal. Il y a du tâtonnement. On essaie toutes sortes de chose, on est désaxé. Pour un temps assez long, il ne faudrait pas prendre vos idées inspiratrices en France. Toutes ces revues qui arrivent avec des informations, des citations, ne sont pas toujours sûres. (…) Ce qui est plus dangereux, ce n’est pas une erreur de conduite, c’est une erreur d’idées. Pourquoi avons-nous le protestantisme   ? Parce que Luther a fait des erreurs d’idées.  »

Dès lors, les évêques essayèrent de trouver des solutions aux difficultés sans cesse renaissantes du mouvement, y compris financières. Ils prirent le parti de renforcer leur contrôle sur les comités diocésains de la JOC, affaiblissant du même coup le comité national seul capable d’organiser les campagnes nationales et les services. À partir des années 1950, la JOC tend à se définir «  comme un mouvement d’éducation collective dont le but est de combler non plus les besoins matériels des jeunes travailleurs, comme aux époques antérieures, mais le vide spirituel de leur vie.  » Elle fait pâle figure à côté des syndicats.

Il s’ensuivit une perte d’effectifs considérable… en 1960, elle ne compte plus que 2 927 membres. Après le Concile, le mouvement s’ouvre à la pensée moderne et se met au service de la solidarité de classe, de la défense des droits de l’Homme, de l’intégration des immigrés, etc… et la référence catholique s’estompe d’autant. On est loin de l’idéal du P. Roy, de Mgr Gauthier, du P. Villeneuve, et pourtant il était évident que les principes de l’Action catholique spécialisée contenaient en germe cette évolution. Comme le reconnaît l’abbé Gabriel Clément  : «  Bien avant le Concile, l’Action catholique spécialisée a véhiculé dans l’Église du Québec des visions nouvelles que le concile a reprises. Le laïc n’est pas l’auxiliaire du clergé  ; il est, avec lui, co-responsable de la mission de l’Église dans le monde. Agir dans l’Église ne signifie pas répéter mais inventer. (…) Enfin, l’expérience d’équipe a amené à voir l’Église comme la grande équipe, la communauté des croyants, plutôt que comme une pyramide.  »

Notons enfin que cette décevante évolution d’un mouvement né dans l’enthousiasme, eut une autre conséquence  : ses jeunes militants devenus adultes, gardèrent l’idée de l’incapacité de l’Église à travailler à l’amélioration des conditions de vie des travailleurs. Beaucoup alors s’engagèrent dans le combat syndical dont ils acceptèrent facilement la déconfessionnalisation.

Ainsi, l’Action catholique spécialisée aura non seulement échoué dans sa mission d’apostolat, mais détruisant les acquis de l’Action catholique intégrale, elle aura préparé la laïcisation de la société. À ce titre, la JEC, la jeunesse étudiante catholique, eut une influence funeste plus importante encore que celle de la JOC  ; ce sera l’objet de notre prochain chapitre.

RC n° 113, décembre 2003, p. 1-6

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