La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’ACADIE
face à la Nouvelle-Angleterre

UNE FONDATION DIFFICILE

EN 1604, un marchand protestant natif de la Saintonge, Pierre du Gua de Monts, obtint du roi Henri IV le monopole de la traite des fourrures en Acadie contre l’obligation d’y établir un certain nombre de colons et, quoique protestant, de «  convertir [au catholicisme] les peuples qui habitent en cette contrée  ». À la tête d’une expédition de cent vingt hommes, secondé par deux catholiques, son compatriote Samuel de Champlain et Jean de Poutrincourt, il s’établit sur l’île de Sainte-Croix, dans la baie Française, aujourd’hui baie de Fundy. La douceur relative du climat avait déterminé son choix  ; de Monts gardait en effet un mauvais souvenir du rude hiver de la vallée du Saint-Laurent, qu’il avait connu en 1600 au poste de traite de Tadoussac. Malheureusement, l’hiver 1604-1605 en Acadie fut aussi terrible  : quarante hommes y laissèrent la vie. En 1605, les survivants et quelques renforts venus de France s’établissent à Port-Royal sous le commandement de Poutrincourt.

Carte de l’Acadie

Passons rapidement sur les difficultés des commencements  : l’éviction de de Monts à la suite de calomnies  ; le départ de Champlain pour fonder Québec en 1608; le différend avec les jésuites arrivés en 1611, à propos du baptême hâtif des Abénaquis. Finalement, en juillet 1613, Port-Royal et l’établissement des jésuites, plus au sud sur la rive continentale, sont détruits par une expédition anglaise venue de la Virginie, où les premiers Anglais s’étaient installés en 1607. Ce n’est que la première d’une longue série d’attaques-surprises, de destructions et de pillages.

Un Micmac.

Un Micmac.

Poutrincourt et la plupart des colons, découragés, reviennent en France, ne laissant derrière eux qu’un petit groupe qui continue le commerce de la fourrure.

En 1632, le Traité de Saint-Germain-en-Laye restitue l’Acadie à la France, en même temps que la Nouvelle-France. Isaac de Razilly, le nouveau gouverneur nommé par Louis XIII, appartient à cette phalange de catholiques monarchistes de Contre-Réforme, proches de la Compagnie du Saint-Sacrement et du Père Joseph. Il officialise les bonnes relations avec les tribus Micmacs au nord, et Abénaquis au sud, que des capucins viennent évangéliser à la place des jésuites partis pour la Nouvelle-France.

Malheureusement, après la mort prématurée, en 1635, de ce remarquable colonisateur et défenseur de l’Acadie, la colonie se divise et les deux partis en viennent à se battre jusqu’à ce qu’il y ait mort d’hommes, en 1645. Charles d’Aunay impose alors son autorité  ; c’est lui que les historiens considèrent comme le père de l’Acadie. Il fait venir de France une trentaine de familles qui, avec la vingtaine déjà établie, forment la souche du peuple acadien  : tous les Acadiens descendent d’une de ces cinquante premières familles.

Dès cette première époque, les Amérindiens ont été évangélisés facilement. Les conversions sont solides, surtout chez les Abénaquis pour lesquels les Jésuites ont ouvert une mission près de Québec, qui les reçoit successivement pour une période de formation.

Malheureusement, la paix est troublée à partir de 1654. Les Anglais de Boston ou les Hollandais de la Nouvelle-Amsterdam, pillent les établissements acadiens et ne tiennent aucun compte des droits de pêche. Comme la France n’a pas les moyens de faire respecter sa souveraineté sur la colonie, celle-ci devient pratiquement anglaise jusqu’en 1670, date à laquelle la reine Stuart la rétrocède officiellement au Roi de France.

D’Andigné de Grandfontaine, le nouveau gouverneur, ne dispose que de deux officiers et de trente soldats pour protéger la colonie et ses cinq cents habitants, répartis en deux établissements, celui de Port-Royal sur la péninsule acadienne, et celui de l’embouchure de la rivière Pentagoët, plus au sud sur la rive continentale. C’est bien peu de chose à côté des 73 000 habitants de la Nouvelle-Angleterre où les Puritains immigrent depuis 1620.

Port-Royal, la capitale de la colonie.

Port-Royal, la capitale de la colonie.

Les Acadiens se mettent cependant courageusement au travail. Plutôt que de défricher les terres hautes, ils préfèrent cultiver les terres d’alluvions près de la mer, dans la région de Beaubassin et de Grand-Pré, au fond de la baie Française où l’amplitude des marées est parmi les plus hautes du monde. Venant de la Saintonge, régiosn marécageuse, les colons savent y construire de puissantes digues qui permettent l’assèchement des terres basses sans que l’eau salée puisse y pénétrer. Ils mettent ainsi rapidement en culture des sols fertiles qui vont assurer la subsistance de la colonie, malgré les guerres incessantes.

Les principales zones d’établissement des colons acadiens.

Les principales zones d’établissement des colons acadiens.

Cependant, ce type de mise en valeur des terres favorise un habitat rassemblé en unités familiales, relativement petites, liées par des liens de consanguinité ou d’affection. On ne trouve pas, en Acadie, de villages semblables aux vieilles paroisses de Nouvelle-France. Port-Royal, la capitale de la colonie, et le fort de Pentagoët sont l’exception qui confirme la règle.

C’est justement à Pentagoët que le sort de la colonie change en 1674. Le fort est commandé par un enseigne du régiment de Carignan, âgé de 24 ans, le baron Jean-Vincent de Saint-Castin. Depuis son arrivée en 1670, le jeune officier, issu d’une des plus nobles familles du Béarn, a tissé les meilleures relations avec les Abénaquis par sa générosité et son courage. Il a épousé, à la manière indienne, une des filles de Madockawando, le Grand Sachem abénaquis, baptisée sous le nom de Marie-Mathilde. Ces bonnes relations lui ont permis de dresser en toute tranquillité une cartographie précise de la région dans le but d’établir la voie la plus directe reliant Québec à la côte Atlantique, libre de glaces toute l’année.

Or, donc, le 1er août 1674, le fort est attaqué en pleine paix par un vaisseau pirate hollandais en accord avec les Bostonnais. Tout est pillé et détruit, Saint-Castin est torturé toute une journée pour lui faire payer sa résistance acharnée. La garnison est emmenée prisonnière à Boston, mais Saint-Castin arrive à s’échapper et, avec quelques Abénaquis, gagne Québec où il informe le gouverneur Frontenac de la situation. Il est évident que les possessions françaises d’Acadie sont encore moins défendables que celles de la Nouvelle-France, aussi pensent-ils utiliser les guerriers abénaquis pour suppléer à l’insuffisance de leurs moyens militaires. Saint-Castin regagne aussitôt l’Acadie avec ordre de devenir le sachem des Abénaquis. Et c’est bien ce qu’il sera pendant plus d’un quart de siècle, sauvant l’Acadie et la Nouvelle-France.

LE BARON SACHEM DES ABÉNAQUIS

Déjà très apprécié par eux, il s’attire leur confiance absolue par deux services éminents. Il les convainc de centraliser chez lui, à Pentagoët, toutes leurs fourrures destinées à la vente, et il se fait leur agent commercial avec… la Nouvelle-Angleterre. C’est bien dommage pour les Anglais qui ne peuvent plus se procurer un lot de fourrures contre une bouteille d’eau de vie, mais c’est tant mieux pour les Abénaquis et pour les colons d’Acadie. Car l’importante commission que Saint-Castin prélève au passage est entièrement destinée à acheter les biens manufacturés, les armes et les munitions dont la colonie et ses défenseurs indiens ont besoin.

Mais surtout, Saint-Castin va sauver la nation des Abénaquis du plus grand péril. En effet, en 1676, après avoir exterminé les Algonquins qui peuplaient jusqu’alors la côte est des futurs États-Unis, les Anglais décident de s’en prendre aux tribus abénaquis qui occupent le nord de leurs possessions  ; ils imaginent pouvoir les exterminer avec la même facilité. Or, bien équipés et entraînés par Saint-Castin, les Abénaquis l’emportent sur les habits rouges  : douze villages anglais sont détruits, six cents personnes sont massacrées dans Plymouth qui, l’année précédente, avait vu le dernier chef algonquin mis à la torture. En 1678, terrorisés, les Bostonnais signent un traité de paix avec les Abénaquis et, comble d’humiliation pour ces Puritains, s’engagent à leur payer une redevance annuelle en dédommagement. À ce coup, le baron de Saint-Castin devient le Sachem incontesté des Abénaquis.

En 1677, il épouse une autre fille de Madockawando, Mechtilde qui, après son mariage religieux en 1684, devint baronne de Saint-Castin et lui donna dix enfants.

Durant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, à partir de 1689, les raids de Saint-Castin et de ses Abénaquis frappent la Nouvelle-Angleterre, y semant la panique et faisant croire à une puissance militaire de la Nouvelle-France bien supérieure à la réalité. La place nous manque ici pour raconter ces faits d’armes, plus surprenants les uns que les autres, qui font rêver à un cinéma catholique pour la Renaissance…

En 1697, la signature de la paix en Europe entraîne l’arrêt des hostilités en Amérique du Nord. Lorsqu’elles reprennent en 1701, Saint-Castin est malheureusement en Béarn. Pour maintenir les Abénaquis dans leur fidélité à la France et les conduire au combat, il suffit de leur envoyer son fils, Bernard-Anselme, âgé de 15 ans, qui était au séminaire de Québec. Son nom suffit à galvaniser les guerriers abénaquis qui sauvent l’Acadie en 1707, l’année même où le baron de Saint-Castin meurt dans des circonstances inconnues, à Pau.

SOUS LE RÉGIME ANGLAIS

Mais l’Acadie est bien trop faible pour résister plus longtemps. Le ferme gouvernement de Daniel Auger de Subercase, qui avait cependant réussi à refaire l’unité de tous les Acadiens et à proscrire le commerce avec Boston, n’a pas les moyens de s’opposer à une invasion anglaise. Le 12 octobre 1710, Port-Royal, défendu par 285 hommes, tombe aux mains de 3 500 soldats anglais harangués par des pasteurs protestants, et appuyés par cinq navires de guerre. Le Traité d’Utrecht, en 1713, abandonne à la Couronne anglaise la Baie d’Hudson, Terre-Neuve et l’Acadie, mais il laisse à la France l’île Royale (aujourd’hui île du Cap Breton), voisine de l’Acadie et de Terre-Neuve. Sa situation à l’entrée du golfe du Saint-Laurent en fait une possession stratégique de première importance pour la France, puisqu’elle protège le ravitaillement de la Nouvelle-France et peut servir de base de départ pour la reconquête des colonies perdues. Aussi Louis XIV décide-t-il de peupler cette île jusqu’alors pratiquement déserte, et d’y construire un formidable port fortifié capable d’accueillir trois cents vaisseaux  : Louisbourg.

Plan de Louisbourg par Bellin. La forteresse, commencée en 1713, constitue maintenant un site historique important.

Plan de Louisbourg par Bellin. La forteresse, commencée en 1713, constitue maintenant un site historique important.

Les autorités de Nouvelle-Angleterre et de l’Acadie comprennent immédiatement le danger. Mais, sans ressources immédiates pour coloniser l’Acadie, qui est peuplée alors d’environ 1 700 habitants, elles prennent le parti de se concilier la population pour éviter son exode sur l’île Royale. C’est la première fois, depuis le schisme, que la Couronne anglaise administre un territoire catholique. Le gouverneur anglais laisse aux Acadiens la liberté de culte et la jouissance de leurs biens, et il renonce à leur faire payer l’impôt. Par contre, il ne leur donne pas un régime d’assemblée que les catholiques majoritaires contrôleraient, d’ailleurs les Acadiens ne songent pas à le réclamer. On transige aussi sur la question du serment d’allégeance au Roi d’Angleterre, serment qui, en principe, fait le citoyen britannique. Calmement mais résolument, les Acadiens s’y refusent chaque fois qu’on le leur demande  : il n’est pas question pour eux de prêter serment au chef d’une Église schismatique. En 1730, cependant, ils le prêtent sous une forme édulcorée qui officialise leur liberté de culte et leur engagement à ne pas prendre les armes contre l’Angleterre, comme l’engagement des Anglais à ne pas les enrôler contre les Français et les Amérindiens.

Le serment de 1730.

Le serment de 1730.

La paix durable qui résulte de l’occupation anglaise va ouvrir une période de prospérité jusqu’alors inconnue en Acadie. En une quarantaine d’années, la population va se multiplier par sept, uniquement par accroissement naturel  ! Deux fois plus rapidement que la population de la Nouvelle-France, pourtant réputée pour ses familles nombreuses.

À cette époque, la dévotion mariale des Acadiens s’enracine profondément grâce à l’action de bons prêtres envoyés directement par Versailles, qui travaillent également à entretenir un vif attachement au Roi de France.

Les Acadiens peuvent aussi rester fidèles à leurs lois et à leurs coutumes pour la simple raison qu’ils n’ont pratiquement jamais recours aux tribunaux anglais. Les litiges se règlent en famille et, si nécessaire, avec l’intervention du prêtre.

La forteresse de Louisbourg (1713-1758).

La forteresse de Louisbourg (1713-1758).

L’activité économique n’est plus dirigée vers Boston, le client-ennemi, mais vers Louisbourg où deux mille ouvriers travaillent à la construction de la forteresse qui peut abriter jusqu’à trois mille soldats  ; quel débouché facile pour l’agriculture et les pêcheries acadiennes  !

Tout cela exacerbe les sentiments antipapistes des Anglais qui se sentent nargués par ces Acadiens têtus qui se prétendent… neutres. Et les missionnaires qui, sans cesse, parcourent le pays avant de s’en retourner à Québec ou à Louisbourg, ne sont-ils pas en fait des agents de renseignements  ? Quant aux Abénaquis et aux Micmacs, qui ne font pas mystère de leur attachement au Roi de France, ils n’ont jamais cessé leurs coups de main contre les troupes anglaises. Aussi beaucoup d’Anglais à Boston comme à Londres, en viennent-ils à la conclusion qu’il faut détruire l’Acadie et Louisbourg pour que les possessions britanniques américaines ne soient pas conquises, un jour ou l’autre, par la France.

VERS LA PERTE DÉFINITIVE DE L’ACADIE

Les événements de 1744 vont renforcer cette conviction. En effet, cette année-là, dès que la garnison de Louisbourg apprend, la première en Amérique du Nord, le déclenchement de la guerre de succession d’Autriche, elle monte une expédition contre l’Acadie, mais avec une stratégie en dépit du bon sens. Les Acadiens s’en rendent compte, méprisent ces officiers français sans valeur et refusent de s’y joindre. Et c’est heureux, car l’expédition est un cuisant échec.

Flotte britanniqueCependant, les Anglais ne tardent pas à réagir avec détermination. En 1745, une flotte de dix vaisseaux de guerre et quatre mille hommes, assiège Louisbourg. Mal commandée par des officiers francs-maçons, la garnison ne résiste que quarante-cinq jours avant de capituler. Pour reprendre cette citadelle stratégique, Louis XV envoie une flotte de soixante-douze navires avec sept mille hommes. Mais une tempête formidable la décime et oblige les vaisseaux rescapés à rebrousser chemin. Pour vaincre ses ennemis, le Roi de France aurait dû d’abord consacrer son Royaume et sa personne au Sacré-Cœur…

En 1747, les Anglais n’ont à se défendre que des attaques des Abénaquis et des Micmacs, la population acadienne restant calme. Cependant l’année suivante, le Traité d’Aix-la-Chapelle restitue Louisbourg au roi Louis XV qui fait aussitôt restaurer la citadelle et améliorer sa défense.

En réponse, les Anglais décident la colonisation massive de l’Acadie. Deux mille colons anglais sont débarqués au Havre de Chebouctou, rebaptisé Halifax. Malgré le harcèlement des Micmacs, ils défrichent, tracent des routes et construisent des forts pour de nouvelles garnisons. La situation devient tellement inquiétante pour les Acadiens de souche qu’un dixième d’entre eux va se réfugier sur la rive continentale, dans la partie restée française, mais où rien n’est prévu pour les recevoir. Dans la plus grande misère, ils connaissent la rude existence des défricheurs.

En 1749, le gouverneur anglais exige de nouveau un serment d’allégeance sous peine de déportation. Les Acadiens refusent, arguant de leurs droits acquis et de leur neutralité conservée durant le dernier conflit. Les Anglais, qui s’estiment encore en état d’infériorité, temporisent.

Mais quatre ans plus tard, le gouverneur Charles Lawrence est persuadé que le rapport des forces s’est inversé et que ses compatriotes doivent s’emparer des terres fertiles. Londres l’autorise à refuser tout compromis et à chasser les Français des rivages de l’Atlantique. Cette fermeté rencontre tout à fait la politique des autorités de la Nouvelle-Angleterre, soutenue par le fanatisme protestant le plus violemment anticatholique.

En 1754, à l’occasion de la reprise des hostilités entre la France et l’Angleterre, Lawrence, par des moyens déloyaux, s’empare des forts français situés à la frontière de l’Acadie, puis il multiplie les brimades envers la population acadienne.

En juillet 1755, il reçoit une lettre des autorités du Massachusetts qui craignent une offensive française soutenue par les Acadiens et les Abénaquis. En effet, les soldats de la Nouvelle-France viennent de remporter à La Monongahéla, dans le bassin de l’Ohio, une splendide victoire contre l’armée du général Braddock, avec l’aide miraculeuse de la Sainte Vierge. Pour faire face au profond découragement qui envahit la Nouvelle-Angleterre, on demande à Lawrence d’en finir au plus vite avec les Acadiens.

LE GRAND DÉRANGEMENT

Grande DéportationLe 28 juillet, il fait arrêter les représentants – ils sont une centaine – de toutes les localités acadiennes, venus lui faire part de la décision des chefs de famille, de refuser le serment d’allégeance. C’est en disant le chapelet qu’ils se laissent enfermer dans les geôles d’Halifax.

Lawrence envoie alors ses troupes dans tous les villages  : «  Le moyen le plus sûr est de recourir à quelque stratagème qui ferait tomber les hommes, jeunes et vieux, (surtout les chefs de famille) en votre pouvoir  ; vous les détiendrez ensuite jusqu’à l’arrivée des transports, afin qu’ils soient prêts pour l’embarquement. Une fois les hommes détenus, il n’y a pas à craindre que les femmes et les enfants ne s’enfuient avec les bestiaux. Il serait toutefois prudent, pour prévenir leur fuite, de saisir leurs bateaux et chaloupes et toutes les embarcations qui seraient à votre portée, et aussi de faire surveiller les villages et les routes par des détachements.  » Pour les villages situés près de la frontière avec la Nouvelle-France, les ordres sont encore plus stricts  : «  Comme il sera peut-être très difficile de s’emparer des habitants, vous devrez, autant que possible, détruire tous les villages des côtes nord et nord-est de l’isthme, et prendre toutes les autres mesures pour réduire à une extrême détresse ceux qui tenteraient de se cacher dans les bois.  » Quant à l’officier chargé du secteur des Mines, ses ordres sont plus explicites encore  : «  Si les moyens paisibles ne suffisent pas, vous procéderez avec le plus de vigueur possible, non seulement en les contraignant à s’embarquer, mais en privant ceux qui s’échappent de tout asile et de tout appui, en brûlant leurs maisons et en détruisant tout ce qui pourrait leur offrir des moyens de subsistance.  »

Les gouverneurs des treize colonies de la Nouvelle-Angleterre sont avertis de l’opération et de l’arrivée prochaine des Acadiens déportés sur leur sol. Lawrence leur demande de veiller à ce qu’ils ne puissent gagner la Nouvelle-France, mais rien n’est prévu pour les recevoir. Lawrence réclame des vaisseaux à payer au plus bas prix possible pour le transport de toute la population. Est-ce erreur de sa part ou manœuvre pour ne pas affoler les Anglais du continent, toujours est-il qu’il parle de 7 000 personnes à transporter, au lieu de 14 000.

Les trois prêtres en activité dans la colonie sont arrêtés les premiers et conduits sous bonne escorte à Halifax pour être envoyés prisonniers en Angleterre. Les Acadiens n’ont donc plus ni leurs prêtres pour les conseiller, ni leurs armes pour se défendre, ni leurs canots pour s’enfuir. Seuls les habitants de la région de Beaubassin se méfient et s’enfuient, comme une grande partie des habitants d’Annapolis emmenés dans les bois par un jeune prêtre arrivé sur les entrefaites. Leurs fermes sont incendiées en représailles, cependant Boishébert avec cent vingt-cinq hommes, attaque les soldats anglais qui s’enfuient, et réussit à sauver du désastre une partie de la récolte et du bétail.

Le lieutenant-colonel Winslow lisant l’Ordonnance de Déportation le 5 septembre 1755.

Le lieutenant-colonel Winslow lisant l’Ordonnance
de Déportation le 5 septembre 1755.

Mais dans les autres districts, les habitants ssans méfiance se réunissent dans les villages, selon leur habitude, sous l’égide des anciens. Partout vont se dérouler les mêmes scènes qu’à Grand-Pré, qui demeure aujourd’hui le lieu emblématique de ces événements tragiques. L’historien Robert Rumilly avec sa précision habituelle les a parfaitement reconstitués. Citons-le  :

«  498 hommes se rassemblent à l’heure dite dans l’église déjà transformée en place d’armes. Le lieutenant-colonel Winslow fait son entrée en grand appareil. Il prend place avec ses officiers à une table placée devant le chœur. Et il lit son message  : “ Vos terres, vos maisons et vos troupeaux sont confisqués. Vous allez être transportés hors de cette province. ” La décision n’est pas motivée. Elle ne comprend aucune distinction entre Acadiens loyaux et Acadiens suspects. Le vieux René LeBlanc, chef du clan loyaliste, est arrêté comme les autres, avec ses vingt fils et ses cent cinquante petits-enfants. Winslow annonce seulement l’intention d’éviter, autant que possible, la séparation des familles. Les Acadiens surpris et désarmés ne peuvent même pas esquisser une résistance. Des sentinelles gardent la porte de l’église.  »

Très vite se pose la question du ravitaillement de ces prisonniers, d’autant plus que les navires affrétés pour leur transport se font attendre plus d’un mois. Les Anglais autorisent les mères de famille à venir à tour de rôle apporter des provisions à leurs maris et à leurs fils.

Toutefois, les jours passant, les prisonniers apprennent les événements dans les autres districts, la population enfuie dans les bois, les fermes incendiées. Des jeunes gens échafaudent des plans d’évasion. Pour y faire obstacle, les Anglais décident à Grand-Pré l’embarquement immédiat de 141 Acadiens. À l’ordre de marche, les jeunes refusent d’obéir  : ils n’embarqueront pas sans leurs pères. Alors, au commandement de Winslow, les troupes mettent baïonnette au canon et s’avancent, l’arme baissée, contre les prisonniers. Winslow trie lui-même un premier groupe de 24 garçons, qu’il sépare du reste, en saisissant l’un d’eux par le bras. Le garçon avance alors, et les autres le suivent, mais lentement, en colonne, encadrés par une double haie de soldats. Winslow lui-même décrit la scène  : «  Ils avançaient en priant, en chantant, en se lamentant, et sur tout le parcours d’un mille et demi, les femmes et les enfants venus au-devant d’eux priaient et se lamentaient à genoux.  »

L’église de Grand-Pré.

L’église de Grand-Pré.

Les femmes continuent à nourrir les hommes que chaque jour, maintenant, on entasse à bord de cinq navires dans la baie de Fundy.

La grande frayeur des Acadiens est de tomber en pays hérétique, comme en témoigne cette pétition adressée à Winslow  : «  Nous supplions que, s’il nous faut abandonner nos propriétés, il nous soit au moins permis d’aller dans des endroits où nous trouverons des compatriotes, nous engageant à nous déplacer à nos propres frais. Cette faveur nous permettrait de conserver notre religion, à laquelle nous sommes profondément attachés et pour laquelle nous sommes contents de sacrifier nos biens.  »

Déportation des AcadiensDes événements similaires à ceux de Grand-Pré se déroulent dans les autres paroisses où les hommes se sont réunis à l’église. Ailleurs, les troupes anglaises ratissent les bois pour capturer les fugitifs et brûlent les villages. Le 14 octobre, des vaisseaux en nombre insuffisant et pour la plupart en très mauvais état, sont prêts à emporter le peuple acadien sur d’autres rivages. Alors, l’embarquement de force des femmes et des enfants restés à terre est décidé. Dans la presse et dans la confusion, des familles sont divisées, en dépit des promesses, ce n’est pas systématique, mais c’est assez fréquent.

Le 27 octobre, le triste convoi prend le large escorté par trois vaisseaux de guerre. «  C’est un triste spectacle, écrit Rumilly, qu’un bateau d’émigrants chargé d’hommes silencieux, debout contre les rambardes, et de femmes résignées, avec leurs enfants pelotonnés contre elles. Tous les regards fouillent avidement les rives de la patrie renoncée. C’est un triste spectacle, mais que dire d’un bateau de déportés  ? Les Acadiens voient diminuer lentement et s’effacer leurs maisons dont plusieurs fument, incendiées, et le tas d’objets hétéroclites qu’ils ont dû abandonner sur la plage. Au signal d’un vieillard, tous s’agenouillent sur le pont pour la récitation du chapelet. Les bateaux crasseux tanguent, comme des sabots qu’ils sont. Il y a déjà beaucoup de malades à bord. Sur certains bateaux, les déportés sont si serrés qu’ils ne peuvent s’étendre tous à la fois pour dormir. Jamais convoi plus misérable n’a sillonné la baie Française.  »

Carte - Déportation des AcadiensOn estime à 6 500, le nombre d’Acadiens débarqués sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre. New York, le Massachusetts, le Connecticut et le New Jersey les recevront très mal. Dans les États du sud, les premiers sentiments d’humanité céderont vite à la haine persécutrice lorsqu’on s’apercevra que les déportés ne veulent pas renoncer à leur religion… On refusera même de leur donner du travail avec les esclaves noirs, de peur qu’ils en fassent des catholiques  ! Commence donc pour eux une longue errance dans le plus grand dénuement, à la recherche des leurs. Inutile de dire que beaucoup y laissent leur vie. En 1756, les Bostonnais emprisonnent ceux qui essayaient encore de regagner l’Acadie et vendent leurs enfants comme esclaves  !

Cependant, deux mille arriveront à rejoindre la Nouvelle-France, trois cents atteindront la Louisiane où ils formeront la souche du peuple cajun. Ceux qui ont réussi à échapper à la déportation en fuyant dans les bois, ont gagné Louisbourg ou l’île du Prince-Edouard. Mais après la conquête de ces régions en 1758, 3 500 seront déportés en France, et 850 en Angleterre.

La France n’a pas réagi au drame qui achève son ancienne colonie. Voltaire écrit à son ami Tronchin, après le tremblement de terre qui dévasta Lisbonne et Meknès  : «  Je voudrais que le tremblement de terre eût englouti cette misérable Acadie, au lieu de Lisbonne et de Meknès.  »

Ce n’est qu’après la conquête de la Nouvelle-France et le Traité de Paris en 1763, que les Acadiens seront autorisés à regagner ce qui est devenu la Nouvelle-Écosse, sans pouvoir retrouver cependant leurs anciennes terres. Beaucoup préféreront s’installer sur la rive continentale, plus au nord, au Nouveau-Brunswick. Il leur faudra plus d’un siècle d’héroïque persévérance dans leur foi et leur culture catholiques pour retrouver des droits politiques et être respectés.

Mais leur sacrifice n’aura pas été vain. L’évêque de Québec, bien renseigné par ses prêtres sur les événements de l’Acadie, en a tiré la leçon. Lorsqu’en 1760, les Anglais achèvent la conquête de la Nouvelle-France, il sait qu’il doit recommander à son clergé de sauvegarder l’unité de la population et d’assurer sa soumission au pouvoir établi, selon les lois de l’époque. On sait que c’est cette sage attitude conforme, elle aussi, à la morale catholique, qui a permis la survivance de la foi et la civilisation catholique et française sous le drapeau anglais, en Amérique du Nord. Mais c’est une autre histoire.

RC n° 119, juin-juillet 2004, p. 1-6

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