La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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HISTOIRE DES FRANCO-AMÉRICAINS

I. LE DÉVELOPPEMENT D’UNE CHRÉTIENTÉ
FRANCO-CATHOLIQUE AUX ÉTATS-UNIS

DE 1840 à 1940, un million de Canadiens français vont émigrer aux États-Unis formantune communauté circonscrite, homogène, organisée, résistant au monde anglo-saxon protestant et matérialiste, aux côtés d’une communauté catholique irlandaise dont elle diffère cependant radicalement. Leur histoire vient d’être racontée dans deux ouvrages d’esprit fort différent  : celui d’Yves Roby 1Yves ROBY, Les Franco-américains de la Nouvelle-Angleterre 1776-1930, éd. du Septentrion 1990, professeur à l’Université Laval, et celui d’Armand Charrier 2Armand CHARTIER, Histoire des Franco-américains de la Nouvelle-Angleterre 1775-1990, éd. du Septentrion 1991.
Ce dernier, plus complet et plus sympathique à la cause de la survivance, nous servira de guide tout au long de notre étude.
, lui-même Franco, professeur à l’Université du Rhode Island. Leur étude va nous fournir les observations utiles à la définition des conditions de vie ou de survie d’une communauté intégralement catholique dans un monde qui lui est hostile de mille manières.

UN MAUVAIS DÉPART

Le premier établissement francophone en Nouvelle-Angleterre remonte aux lendemains de la guerre d’Indépendance lorsque des terres le long du lac Champlain sont attribuées aux Canadiens français qui ont rallié les Insurgés en dépit de la défense de leur clergé, et qui ne tiennent pas à la pratique religieuse. Si on excepte l’émigration saisonnière des bûcherons dans le Maine durant toute la première moitié du XIXe siècle, il faut attendre 1837 pour y constater un second établissement définitif de Canadiens français. Ce sont les partisans de Papineau qui fuient la répression anglaise après l’échec de leur rébellion  ; mais eux non plus ne se distinguent pas par leur zèle religieux  !

Tant et si bien qu’en 1840, lorsque commence ce vaste mouvement d’émigration qui durera un siècle sans interruption, la Nouvelle-Angleterre ne possède pas une école, pas un hôpital, pas une paroisse francophone. Le protestantisme y domine, le catholicisme est cantonné dans les milieux irlandais. Il n’est donc pas étonnant que la plupart des immigrés canadiens, pour ne pas dire la totalité, perdent la pratique religieuse sinon la foi catholique. C’est pourquoi l’épiscopat canadien estime de son devoir de contrer cette émigration qu’il considère comme une calamité et d’encourager la colonisation catholique des vastes régions canadiennes encore inexploitées. Ses efforts ne seront pas inutiles mais n’arriveront pas à tarir le flux migratoire vers les États. C’est ainsi, par exemple, que 30 000 Canadiens s’engageront aux côtés des Nordistes durant la Guerre de Sécession  !

MGR LOUIS-JOSEPH DE GOËSBRIAND

En 1853, Rome nomme comme premier évêque dans le Vermont, à Burlington, un prêtre breton de 37 ans qui était missionnaire dans l’Ohio depuis son ordination  : Mgr Louis-Joseph de Goësbriand. Il hérite d’un diocèse tout neuf où ses ressources humaines se limitent à… deux prêtres  ; c’est dérisoire pour contrer l’indifférence religieuse des francophones qui se sont regroupés spontanément en petites communautés dans les nouveaux centres industriels. En 1854, il séjourne au Québec pour y chercher de l’aide, mais en vain  : les évêques de la Province se refusent à encourager le moins du monde l’émigration aux États. Seuls quelques curés voisins des lignes sont autorisés à visiter de façon irrégulière les familles canadiennes les plus proches. Déçu mais non découragé, Mgr de Goësbriand s’embarque aussitôt pour la Bretagne  ; il en ramènera sept prêtres qui formeront l’embryon du clergé francophone de Nouvelle-Angleterre.

Mgr de Goësbriand

Mgr de Goësbriand

Mais le mérite de Mgr de Goësbriand va plus loin. Il a compris avec sagacité qu’il ne suffisait pas d’assurer les secours spirituels à la population canadienne pour enrayer la perte de sa foi et son assimilation. Il fallait lui donner aussi un cadre institutionnel semblable à ce qu’elle connaissait au Canada  : des paroisses francophones qui soient des copies fidèles de la paroisse canadienne. Il va s’y employer aussitôt avec un succès limité faute d’ouvriers à sa vigne mais suffisant pour prouver qu’il est possible d’enrayer l’assimilation des émigrés.

Fort de ses résultats, lorsqu’il revient au Québec en 1868 solliciter l’aide des évêques pour répondre aux besoins des 52 000 immigrants arrivés depuis dix ans, il les convaincra cette fois de soutenir un clergé franco-américain. Des prêtres séculiers seront envoyés dans les diocèses de Nouvelle-Angleterre pour y fonder des paroisses francophones (certains en resteront les curés jusqu’à leur mort) et de jeunes franco-américains viendront au Québec recevoir la formation sacerdotale du clergé canadien. Les communautés religieuses, quant à elles, sont encouragées à essaimer dans les paroisses franco-américaines.

LA VITALITÉ DES ŒUVRES CATHOLIQUES

À partir de 1870, on assiste donc à un phénomène remarquable de transfert d’une population catholique avec toutes ses institutions dans un pays protestant. Il faut lire, aussi bien dans Charrier que dans Roby, la longue énumération des œuvres qui animent la vie des 100 paroisses francophones fondées entre 1870 et 1900 et des 50 autres fondées entre 1900 et 1930. Écoles paroissiales, hôpitaux, troupes de théâtre, orchestres, bibliothèques, académies de tous genres, associations d’entraide, mutuelles, institutions financières, groupes paramilitaires, journaux, se multiplient grâce au dévouement du clergé et des communautés religieuses, et à la générosité constante des paroissiens. De magnifiques églises grandes comme des cathédrales se bâtissent, chaque paroisse rivalise de triomphalisme avec les autres.

École de la paroisse Sainte-Marie à Manchester

École de la paroisse Sainte-Marie à Manchester, accueillant 200 enfants, dirigée par les sœurs de la Charité de l’Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe.

Si ces œuvres ont pour but principal d’encadrer la population catholique pour qu’elle échappe à l’influence protestante et anglo-saxonne, nos historiens montrent très bien qu’elles ont aussi comme raison d’être l’animation d’une chrétienté dont on veut faire un instrument de conversion des protestants. Ce serait une grave erreur d’imaginer les Francos comme des conservateurs effrayés à l’abri de leurs remparts. À la suite de Mgr de Goësbriand, le clergé et l’élite de la population qu’il anime considèrent que l’immigration vers la Nouvelle-Angleterre est un fait providentiel pour installer une minorité catholique dans ce bastion protestant pour le convertir. Chartier le montre très bien par l’analyse du contenu des journaux  : les Francos estiment qu’ils écrivent une nouvelle page de l’histoire du Canada français en continuité avec celles des héros de la Nouvelle-France. Nos auteurs parlent d’un “ messianisme ” catholique qui explique l’architecture triomphaliste des églises ou justifie la multiplication des cérémonies religieuses publiques au premier rang desquelles la Saint-Jean Baptiste. Ces manifestations variées, préparées avec soin, rassemblant pendant une semaine toute la population catholique de la ville, attirent nécessairement des protestants  ; elles ont toujours un petit aspect apologétique et se veulent une démonstration du bonheur de vivre en catholique.

C’est sous le pontificat de saint Pie X que cette mentalité, comme dit Roby, est la plus répandue. Les Francos se savent soutenus par le saint Pape qui leur donnera des évêques francophones, ce qu’ils n’avaient jamais pu obtenir de Léon XIII. C’est lui aussi qui fera de saint Jean-Baptiste le patron non pas du Canada français mais des Canadiens français, pour les encourager dans leur mission providentielle en terre étatsunienne.

Avec un clergé si ardent et une élite bourgeoise au diapason, on ne s’étonnera pas que l’assimilation ressentie comme une trahison, soit devenue une exception dans les petits canadas des centres industriels de la Nouvelle-Angleterre.

LE SURCROÎT PROMIS À CEUX QUI CHERCHENT
D’ABORD LE ROYAUME DE DIEU

Nos auteurs nous rappellent aussi que la paupérisation des Canadiens français aux États fut un phénomène d’une durée relativement courte. D’une part, parce que l’organisation des œuvres paroissiales permettait aux nouveaux arrivants d’éviter bien des erreurs et, d’autre part, parce que leur docilité au travail et leur rendement leur valaient l’estime des industriels. Peu d’entre eux font fortune, mais la grande majorité vit dans l’aisance. Une classe moyenne entreprenante se développe, et c’est chez elle que nous trouvons les Francos les plus actifs pour animer la communauté et ses luttes.

Les réticences des Canadiens à demander leur naturalisation tombent elles aussi au fur et à mesure. Devenir citoyen américain n’implique pas l’abandon de sa langue et de sa religion, mais permet de jouer un rôle politique en faveur de sa communauté d’origine et de l’Église. C’est ainsi que, par exemple, trois Francos seront élus gouverneur du Rhode Island. Enfin, leur cohésion sociale leur donne une influence politique indubitable, ils savent se faire courtiser à chaque élection  !

UN CONFLIT LATENT AVEC LES IRLANDAIS CATHOLIQUES

On s’attendrait à ce que la vitalité de la communauté francophone ait réjoui les autres catholiques américains. Pourtant la communauté irlandaise, de loin la plus importante et la plus puissante, en prit ombrage. Les causes d’inimitié entre Irlandais et Canadiens se multiplièrent, surtout lorsque ces derniers supplantèrent les Irlandais dans les ateliers et s’assurèrent plusieurs mandats municipaux électifs. Mais c’est dans l’Église que l’opposition sera la plus vive.

Paroisse Notre-Dame de Lourdes

Paroisse Notre-Dame de Lourdes

Le clergé irlandais ne supporte pas la religion triomphaliste du clergé francophone, qu’il qualifie volontiers de provocante. L’épiscopat qui, à certaines époques, est intégralement irlandais, ne cache pas non plus sa volonté d’assimilation. Il ne s’oppose que rarement à la fondation d’une paroisse francophone, pourvu qu’elle soit viable financièrement parlant et que les Francos représentent 80 % de la population. Mais la présence de 20 % d’Irlandais est suffisante pour la rendre bilingue tandis qu’il faut 75 % de Canadiens dans une paroisse irlandaise pour qu’elle devienne “ mixte ”. Il arrive aussi que, profitant du décès d’un curé francophone, l’évêque nomme un curé irlandais bilingue pour gouverner la paroisse dans un tout autre esprit. D’où des affrontements parfois homériques dont le plus célèbre reste celui de la paroisse Notre-Dame de Lourdes de Fall River, en 1885. L’Évêque, Mgr Hendricken, dut capituler devant l’obstination des paroissiens et le désaveu implicite de Rome.

Cette atmosphère donne certes un spectacle lamentable de l’Église aux protestants, mais les incidents sporadiques qu’elle suscite ne sont pas suffisants pour ébranler le dynamisme des communautés franco-américaines.

LE NATIONALISME YANKEE ET LA GUERRE DES ÉCOLES

Tout va changer après l’engagement des États-Unis dans la première guerre mondiale.Wilson, qui préside aux destinées de son pays, lance une propagande anti-allemande qui aura des conséquences contre les immigrés des pays alliés à l’Allemagne, et contre la communauté irlandaise puisque les Irlandais sont accusés d’un manque de zèle à s’engager dans l’armée britannique. On presse ces minorités de donner des preuves de leur nationalisme américain. Théodore Roosevelt, par exemple, déclare  : «  Les événements de ces trois dernières années m’amènent à me demander si au XXe siècle, nous allons demeurer une nation indépendante ou si nous allons devenir une énorme pension polyglotte dans laquelle des chasseurs de dollars de différentes nationalités se battront pour un salaire tout en jurant fidélité à un pays étranger.  » Une campagne en faveur de l’assimilation de toutes les nationalités se déchaîne donc en Nouvelle-Angleterre, notamment pour le contrôle des écoles afin d’y imposer l’anglais. Les évêques s’inquiètent de ce mouvement dont il est trop clair qu’il compromet l’avenir de l’enseignement catholique. Pour défendre son autonomie, ils se décident, lors du Concile de Baltimore, à donner un gage de leur nationalisme américain en imposant l’usage exclusif de l’anglais dans toutes les écoles catholiques.

De leur côté, les Francos s’emploient aussi à bloquer les projets de loi assimilatrice. Ils fondent dans ce but avec le soutien actif de l’épiscopat canadien et en particulier du Cardinal Bégin, les Croisés. C’est une “ organisation secrète ” copiée sur celle des Chevaliers de Colomb, jugée trop irlandaise. Bien organisés, disposant d’un réseau de journaux de qualité dont certains sont bilingues, pouvant facilement convaincre de leur loyauté à la cause américaine puisque beaucoup d’entre eux se sont battus avec courage sur le front français, ils obtiennent le rejet ou l’amendement de ces projets, sauvant ainsi de la tutelle gouvernementale leurs écoles paroissiales d’une tout autre manière que celle arrêtée par l’épiscopat. Le conflit ouvert devenait inévitable comme nous l’étudierons dans la seconde partie.

Mais d’ores et déjà retenons que la défense de la foi a nécessité la préservation active du milieu institutionnel originel des Francos, dont la langue. Toutefois, dans cette première période de leur histoire, nous aurions tort de sous-estimer l’importance du messianisme canadien-français qui donne une âme à cette communauté  : il est le ressort de sa vitalité.

Nos historiens modernes, surtout M. Roby, le présente au contraire comme un réflexe primaire de rejet d’une société étrangère. Ils considèrent donc qu’il devait nécessairement disparaître lorsque les générations nées aux États-Unis s’imposeraient par leur nombre. Pourtant, en 1922, date à laquelle nous sommes parvenus, l’attachement aux traditions chez les jeunes Francos nés en Nouvelle-Angleterre est aussi vif que chez la génération précédente, et parmi les élites qui prônent la naturalisation se trouvent aussi de fervents défenseurs du providentialisme et du messianisme. Qu’importe  ! puisque la fidélité desFrancos à leur Foi et à leur Tradition dépend d’une institution contraignante, il faut, selon nos auteurs modernes, douter de sa sincérité et hypothéquer nécessairement son avenir  ! Ce serait vrai si c’était dans la nature du bien de subsister sans protection  ; mais alors la vertu des saints est une illusion puisqu’elle dépend d’institutions comme l’éducation, la prédication, les sacrements, la direction spirituelle, etc.  ! Non, l’échec de ce messianisme n’est pas inscrit dans son principe  ; nous en étudierons maintenant les causes réelles. Admirons ce clergé et cette élite qui, pendant plus d’un demi-siècle, ont su protéger la foi et l’âme de tout un peuple pour en faire un instrument de conquête de la Nouvelle-Angleterre protestante au Christ-Roi.

II. LE CONFLIT DE “ LA SENTINELLE ” ET SES SUITES

UNE QUERELLE DE CLOCHERS QUI S’ENVENIME

Tout commence dans le diocèse de Providence où le prestigieux curé de la paroisse Précieux-Sang de Woonsocket, Mgr Dauray, fait connaître son projet de construire une école secondaire catholique francophone destinée à rivaliser avec les meilleurs établissements protestants. Certains s’étonnent et s’indignent  ; en effet, le curé voisin de la paroisse Notre-Dame de Central Fall, l’abbé Béland, vient de fonder un établissement de ce genre qui vivote  ; la population locale, pense-t-on, n’aura pas les moyens de soutenir deux établissements du même genre.

Mgr Hickey

Mgr Hickey

Sur ce, le gouvernement du Rhode Island prétend faire adopter une loi lui donnant le pouvoir de légiférer en matière scolaire, y compris en ce qui concerne l’enseignement privé. La menace est certaine pour les écoles catholiques, aussi le nouvel évêque de Providence, un Irlandais, Mgr William Hickey, entend-il appliquer la politique épiscopale arrêtée au Concile de Baltimore  : il annonce la création d’un enseignement catholique diocésain où l’usage de l’anglais sera obligatoire.

Mgr Dauray se rallie au projet de son évêque, mais le curé Béland fait partie des contestataires et il reçoit l’appui des Croisés fondés, on s’en souvient, pour défendre l’école catholique. Ces derniers font campagne pour que les Francos refusent leur aide financière au curé du Précieux-Sang qu’ils accusent de se rallier à une politique assimilatrice et de compromettre l’existence d’une école secondaire franco-catholique qui a déjà coûté bien des sacrifices. L’évêque prend évidemment le parti de Mgr Dauray et condamne ceux qui incitent à la contestation de l’autorité. Le ton monte, les Francos se divisent, mais les partisans du curé de Woonsocket qui jouit d’un immense prestige auprès de la population, restent les plus nombreux.

PREMIER RECOURS À ROME

La situation s’aggrave encore lorsque Mgr Hickey publie son plan de développement de l’enseignement secondaire catholique qui nécessite un million de dollars. Pour les obtenir, il décrète une souscription dont il fixe un montant obligatoire pour chaque paroisse. Or, les paroisses francophones ont déjà à financer quantité d’œuvres, en premier lieu l’école paroissiale  ; si la souscription spéciale auprès des paroissiens n’atteint pas la somme demandée, elles n’auront pas d’autre échappatoire que de fermer une œuvre paroissiale pour financer le projet épiscopal. Autrement dit, la taxe spéciale de Mgr Hickey fait planer une menace directe sur l’existence de plusieurs écoles paroissiales francophones.

Les Croisés décident donc de s’y opposer par une requête à Rome contre l’évêque qu’ils accusent d’abus de pouvoir et de détournement de fonds. Pour eux, l’éducation relevant du devoir des parents comme le rappelait Léon XIII, l’évêque n’a pas à en exiger l’administration directe, d’autant plus que cette revendication exorbitante compromet l’existence d’autres institutions catholiques financées par les contributions des paroissiens privés ainsi des fruits de leurs dons.

Des canonistes canadiens rédigent la requête et obtiennent le soutien officiel de l’épiscopat canadien  ; personne parmi les Francos réactionnaires ne doute donc du succès de la démarche.

Elphège Daignault

Elphège Daignault

Pour aider à la défense de l’école catholique et française, Elphège Daignault et les Croisés fondent un journal sur le modèle des deux grands journaux catholiques du Canada français  : L’Action catholique de Québec et Le Droit d’Ottawa. Ils le nomment La Sentinelle, c’est dire qu’il sera un organe de combat. L’épiscopat américain, pressé par Mgr Hickey, lui refuse cependant les privilèges des journaux catholiques, ce qui n’empêche pas le premier numéro de publier nombre d’approbations épiscopales… mais canadiennes.

Les mois passent, le collège de Mgr Dauray, où l’anglais sera obligatoire y compris pour les confessions, a été achevé grâce à un prêt épiscopal. Il est inauguré en grande pompe  ; La Sentinelle ironise  : «  Ce collège a été bâti avec notre argent. Il est vrai que cet argent ne nous appartient plus, puisque après avoir été versé à l’évêque du diocèse, celui-ci nous le prête, avec obligation de le lui remettre  ». Et on continue à attendre en toute tranquillité la réponse de Rome, sûr de son bon droit

LA DIVISION DES FRANCO-AMÉRICAINS

Eugène Jalbert

Eugène Jalbert

Mais en décembre 1924, le débat va soudain s’enflammer à l’occasion du congrès annuel de la Fédération catholique franco-américaine qui regroupe 25 sociétés d’entraide. Il est de notoriété publique que l’une d’elles, l’Association Canado-américaine qui recrute de chaque côté de la frontière, soutient le combat de La Sentinelle tandis qu’une autre d’égale importance, l’Union Saint-Jean-Baptiste d’Amérique, se range volontiers au point de vue des évêques. Tout le monde le sait, mais personne ne s’attend à ce que le président de cette dernière, Eugène Jalbert, profite de son discours pour attaquer ouvertement Elphège Daignault. Citons-en le principal puisque tous les arguments des antisentinellistes s’y trouvent  ; nous serons à même plus tard d’en apprécier l’hypocrisie. «  Aussi bien ne suis-je pas insensible aux attaques qu’un certain journal et certaines personnes “ plus zélées qu’intelligentes ”, pour me servir d’une expression tombée un jour des lèvres d’un évêque de nos amis, mènent depuis quelque temps contre Sa Grandeur l’Évêque de Providence et contre l’auguste vieillard qui dirige la paroisse du Précieux-Sang de Woonsocket. […] Si nous avons des griefs, Rome est là pour nous entendre. Nous n’avons pas le droit d’étaler nos misères, réelles ou imaginaires, devant le tribunal de l’opinion publique. […] Rechercher l’approbation publique, sous prétexte de vouloir éveiller l’attention de ses lecteurs, c’est, en définitive, méconnaître les droits de Rome, c’est traîner le respect de l’autorité dans la boue, et jeter dans les âmes le mépris et la haine qui précèdent le schisme.  » Charrier commente justement  : «  Ce discours, suivi d’un débat acerbe entre les représentants des deux partis, marque le véritable commencement de la guerre des idées entre l’Association Canado-Américaine et l’Union Saint-Jean-Baptiste d’Amérique.  » Contrairement à ce que Jalbert suggère, ce sont donc les antisentinellistes qui ont donné de l’ampleur au débat alors que ce sont les sentinellistes qui ont fait appel à Rome  ! Ils renouvellent d’ailleurs leur appel en janvier 1925.

Autre coup dur pour La Sentinelle  : le vénéré Mgr Guertin, évêque franco de Manchester nommé par saint Pie X en 1907 pour briser le “ monopole ” irlandais, considère que, devant les dangers qui menacent l’école catholique, il faut opposer un front uni face aux gouvernements des États. Il se rallie à la position de ses collègues irlandais et retire ses aumôniers à l’Association canado-américaine “ à cause de son complet mépris de l’autorité religieuse ”. Le coup est rude, et nuit énormément à la cause sentinelliste. Daignault et les Croisés n’en continuent pas moins, mais ils se permettent des écarts de langage, malvenus au moment même où Rome étudiait leur dossier, contre les assimilateurs mitrés.

CONDAMNÉS POUR CRIME D’ACTION FRANÇAISE

Un an passera tout occupé de polémiques de plus en plus acerbes avant qu’on apprenne en décembre 1925 que Rome rejette la supplique des sentinellistes. Curieusement, la décision romaine n’est pas motivée, on cherche donc à en connaître les véritables motifs  ; selon les évêques canadiens favorables à la cause des Francos, les représentants de l’épiscopat américain à Rome auraient souligné la sympathie des chefs sentinellistes pour l’Action française de Charles Maurras à laquelle ils sont abonnés. Daignault et ses amis demandent un nouvel examen du dossier par Rome, mais protestent qu’ils ne sont pas mus “ par ce nationalisme outrancier si justement condamné par Votre Sainteté ”. Et l’attente reprend sur fond de polémiques d’autant plus exacerbées que les antisentinellistes ne se privent pas d’agiter la condamnation romaine  !

Le 25 Août 1926, survient la condamnation de l’Action française, suivie, le 18 novembre, de l’audience de Pie XI à Henri Bourassa au cours de laquelle ce dernier est contraint par le Pape de répudier le nationalisme canadien-français. Les sentinellistes savent désormais qu’ils n’ont plus rien à attendre de Rome. C’est alors que pour des raisons encore mal éclairées mais dans leur volonté désespérée de sauver leurs écoles catholiques françaises, ils prennent la mauvaise décision de déférer aux tribunaux civils américains les douze corporations paroissiales francophones qui ont cédé aux ordres de l’évêque  ! … La suite n’était que trop prévisible  : les tribunaux civils, trop heureux de pouvoir s’immiscer dans les affaires ecclésiastiques et créer un précédent, se reconnaissent compétents mais approuvent le “ nationalisme américain ” des évêques irlandais  ! C’en est fini de l’opposition des sentinellistes. L’évêque de Providence destitue et interdit les prêtres qui les soutiennent. Des paroisses se soumettent, d’autres se rebellent.

LE MONITUM SECRET

Se sentant trahi, Daignault estime de son devoir de tenter une ultime démarche à Rome. Ils’y rend le 16 novembre 1927, on refuse de le recevoir. Chartier établit cependant, et c’est un fait nouveau, qu’un bon samaritain lui communique les preuves qu’un monitum secret avait été expédié en janvier 1925 à l’évêque de Providence lui donnant tort et l’invitant à renoncer à son projet de souscription obligatoire  ! Cette découverte de Chartier est fondamentale pour la compréhension des événements… Sachant par leurs correspondants romains, dès la fin de l’année 1924, que Rome finirait par les désavouer publiquement, les évêques américains n’avaient d’autre solution que de provoquer les sentinellistes, d’exacerber le conflit. Leur tout dévoué Eugène Jalbert se chargea de la besogne au Congrès de la Fédération catholique franco-américaine. Après quoi, il était facile de remontrer aux autorités romaines que désavouer l’épiscopat revenait à encourager un groupuscule de mauvais catholiques irrespectueux de l’autorité ecclésiastique et adeptes des thèses de l’Action française. Ainsi s’expliquait la condamnation sans motif de décembre 1925, c’était leur indiscipline que Rome voulait condamner mais non l’argumentation de leur action  !

LE TRIOMPHE DES CATHOLIQUES LIBÉRAUX
ET DES FRANCS-MAÇONS ASSOCIÉS

Daignault reprend courage et pense que dans ces circonstances tout n’est pas perdu. Il regagne la Nouvelle-Angleterre, fait signer une pétition pour convaincre Rome de l’importance du mouvement. Il recueille 15 000 signatures en quelques semaines et il est de retour dans la Ville éternelle le Jeudi saint 1928… Or, le jour de Pâques, l’Osservatore Romano publie son excommunication et celle des soixante-et-une personnes qui signèrent les plaintes devant les tribunaux civils  ; le journal, quant à lui, est interdit.

C’est la consternation chez les Francos et dans le clergé canadien. Certains sentinellistes excédés appellent au schisme, Daignault les désavoue aussitôt, mais le mal est fait. L’épiscopat canadien intervient cependant pour trouver une solution honorable, mais Henri Bourassa, dont on a peine à s’imaginer aujourd’hui le prestige, publie cinq articles terribles contre le nationalisme et pour le respect aveugle de l’autorité. Cette “ seconde excommunication ”, pour reprendre le commentaire lapidaire de Daignault, paraît d’autant plus injuste que Bourassa savait que les sentinellistes étaient sur le point de se soumettre.

Mgr Hickey est implacable pour les ex-révoltés. Eugène Jalbert, lui, recevra la Légion d’honneur des mains du consul de France…

LA LENTE AGONIE DES FRANCO-AMÉRICAINS

Certains ont pourtant affirmé que les sentinellistes avaient tout gagné sauf l’apparence d’avoir gagné, puisque les évêques renoncèrent tout de même à leur projet d’un enseignement catholique diocésain et anglophone. Mais on peut affirmer aujourd’hui que la lente disparition des Francos est la conséquence inéluctable de la défaite des sentinellistes. Leurs œuvres paroissiales vont toutes demeurer en place pratiquement jusqu’à la fin des années 50; mais elles ne sont plus capables d’endiguer l’assimilation des jeunes générations. Pourquoi  ? Nos auteurs sont peu diserts sur le sujet. La réponse est pourtant évidente  : la condamnation romaine des sentinellistes eut comme effet radical d’interdire au clergé la moindre critique de la société américaine en tant que telle. Elle le contraignait à l’ouverture au monde américain, protestant, matérialiste. Certes, il gardait la possibilité de louer les vertus des ancêtres, d’enseigner toute la religion individuelle, de célébrer le culte avec faste, mais sans jamais attaquer les principes libéraux de la société américaine née de la Franc-maçonnerie. La jeunesse franco n’a donc pu recevoir les convictions qui lui auraient été nécessaires pour continuer à vivre à contre-courant, à mener le combat de leurs pères pour la conversion de la Nouvelle-Angleterre au Christ-Roi. Il s’est passé en 1928 à l’échelle des petits canadas ce qui arrivera à l’échelle mondiale dans les années soixante à la suite du dernier Concile.

LE COUP DE GRÂCE DU CONCILE

Ne nous étonnons pas alors que celui-ci ait encore accéléré l’assimilation des Francos. La raréfaction des vocations qui s’ensuivit, priva les œuvres paroissiales du personnel religieux dévoué et peu coûteux, et en contraignit un grand nombre à la fermeture. La réforme liturgique en imposant la langue vernaculaire, ô ironie, fit disparaître dans toutes les paroisses américaines le français au profit de l’anglais  !

Si vous voulez connaître la triste fin des Francos, lisez les derniers chapitres du livre de Chartier… C’est triste et affligeant. Cette admirable histoire n’intéresse plus que les universitaires, les généalogistes et les archi-libéraux qui réclament l’usage du français au nom des droits de l’Homme mais sans vouloir de la religion catholique qui opprime l’Homme  !

En conclusion, nous retiendrons que si la langue française est bien gardienne de la foi catholique, encore faut-il que la foi soit exempte de tout libéralisme pour garder la langue française et éviter toute assimilation. L’histoire des Francos est une illustration inattendue du bien-fondé de la grande leçon que saint Pie X donna à notre siècle d’apostasie, et que l’Abbé de Nantes est seul aujourd’hui à retenir  : Tout instaurer dans le Christ, l’anti-libéralisme est la pierre de touche de la vraie religion et doit être la maxime de tout catholique quelles que soient sa langue et sa culture. À ce titre, la richesse du catholicisme français nous apparaît puisque son histoire et sa civilisation sont pétries par la Chrétienté. Tout catholique a deux patries, la sienne et la France, … même les Irlandais.

RC nos 11-12, novembre-décembre 1993

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