La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE AU QUÉBEC
ET LA RÉVOLUTION TRANQUILLE

II. Les congrégations enseignantes

LES Frères des Écoles chrétiennes furent les premiers à s’implanter sur les rives du Saint-Laurent, mais ils ont été bientôt suivis par d’autres.

LES CLERCS DE SAINT-VIATEUR

Le Bx Père Louis Querbes (1793-1859)

Le Bx Père Louis Querbes
(1793-1859)

En 1847, en effet, des Clercs de Saint-Viateur arrivèrent au Canada. C’est Mgr Bourget en personne qui était allé les chercher à Vourles, près de Lyon où le Bx Père Querbes, dix ans auparavant, avait fondé cette congrégation. Son but était de donner à l’Église une communauté d’auxiliaires du clergé paroissial, voués à la formation des chrétiens  ; cependant, certains Viateurs pouvaient recevoir le sacerdoce et faire du ministère paroissial. Cette polyvalence convenait parfaitement à l’évêque de Montréal toujours en manque de prêtres. Mais il ne put obtenir que trois sujetssur les quarante que comptait alors la petite communauté lyonnaise. Il les installa dans un village naissant au nord de Montréal, l’Industrie, qui depuis a pris le nom de son fondateur et bienfaiteur  : Barthélemy Joliette. Leur réussite immédiate auprès des enfants qui leur furent confiés fut à la fois cause de leur développement rapide, mais aussi de bien des déboires, les frères n’étant pas suffisamment nombreux pour faire face à toutes les tâches qu’on s’empressa de leur confier.

Le Père Étienne Champagneur

Le Père Étienne Champagneur

Dès le début, Joliette fut doté d’une école primaire et d’un collège où l’enseignement commercial fut combiné au cours classique, ce qui était une innovation. C’est là aussi qu’ils ouvrirent leur noviciat qui voyait arriver chaque année de nouvelles recrues, vite envoyées, parfois trop rapidement, dans les écoles fondées à droite et à gauche, dans la plus grande pauvreté. Ces jeunes maîtres dépourvus d’expérience personnelle et qui ne pouvaient même pas s’appuyer sur une tradition de communauté comme les Frères des Écoles chrétiennes, ne donnèrent pas toujours les résultats escomptés. Ils se laissèrent aussi souvent prendre aux pièges des querelles paroissiales dont ils finissaient par faire les frais. À ce compte, l’œuvre aurait péri au bout de quelques années sans l’énergie du supérieur provincial, le Père Champagneur, qui était aussi le maître des novices. Sa rigueur paternelle parvint à assurer la cohésion de la communauté privée de contacts réguliers avec la maison mère de Vourles. Il avait compris que s’il voulait pouvoir déplacer son personnel d’un établissement à l’autre selon les besoins, et demander à chacun un maximum d’efforts, il fallait que la charité fraternelle règne dans tous les établissements que devait animer un même enthousiasme pour leur vocation commune. Cette condition sine qua non de la réussite de l’œuvre exigeait le strict respect de la Règle, sans aucune autre mitigation que celles approuvées formellement par le supérieur général. Il s’employa donc à ce que dans le moindre établissement canadien tout se fasse comme à Vourles. Il y réussit si bien que deux de ses novices canadiens sont devenus supérieurs généraux de leur congrégation  !

Mais il fallut aussi les paternelles et fermes interventions de Mgr Bourget, que les Clercs de Saint-Viateur considérèrent comme leur second fondateur, pour sortir de bien des tracas et adopter une ligne de conduite semblable à celle des Frères des Écoles chrétiennes. Ils refusèrent eux aussi toute ingérence des autorités locales, ecclésiastiques ou civiles, dans la direction des écoles et des communautés  ; et réglèrent les conflits simplement par… le départ des frères. Mgr Bourget les engagea aussi à refuser la fondation de collèges classiques, le rêve de toutes les paroisses de quelque importance  ; par contre, il encouragea la fondation de classes spécialisées ou de cours secondaires commerciaux. Il ne permit d’y adjoindre le latin qu’à Joliette et à Rigaud parce que ce dernier établissement, plus proche d’Ottawa, attirait des élèves anglophones. Enfin, il leur confia l’Institut des Sourds-muets, établissement qui, grâce aussi au dévouement des Sœurs de la Providence, acquit une renommée internationale.

Le Père Baudry

Le Père Baudry, directeur du collège de Joliette de 1871 à 1904 et Provincial des Clercs de St-Viateur de 1880 à 1893.

Les Clercs de Saint-Viateur dont le Provincial disait à ses religieux  : «  Faites de vos enfants des savants si vous le pouvez, mais tenez surtout à en faire des chrétiens dignes de ce nom  », prirent position en faveur des catholiques intégraux dans les questions qui agitaient la vie politique de l’époque. Ils secondèrent certains projets importants de Mgr Bourget. Un de leurs prêtres fut aumônier des zouaves pontificaux  ; il en profita pour étudier les plans de la basilique Saint-Pierre de Rome et pour dresser ceux de la future cathédrale de Montréal qui devait en être, selon le désir de Mgr Bourget, une réduction. D’autres Viateurs furent envoyés au Nouveau-Brunswick aider à la renaissance de l’Acadie franco-catholique, ou aux États-Unis pour reconquérir à l’Église les régions subjuguées un temps par la prédication du prêtre apostat Chiniquy. C’est aussi à cette congrégation et à ses établissements scolaires que le saint évêque de Montréal demanda de prier spécialement pour la conversion de l’Angleterre; à cette fin, chaque jeudi, un salut du Saint-Sacrement était célébré dans les chapelles de la communauté.

En France, la congrégation connut des persécutions anticléricales dès 1870, aussi les Viateurs canadiens ne se firent-ils aucune illusion sur les combats du temps  ; cette circulaire de 1871 nous le prouve  : «  Les religieux sont le point de mire de la malveillance du monde. Ici comme ailleurs. Le temps est arrivé où il faut vous préparer à la lutte. Notre religieuse population est traversée par des courants d’idées qui sont loin d’être favorables aux communautés religieuses. Ce n’est que le commencement. Nous devons nous attendre à une sévérité plus grande à mesure que les doctrines mauvaises de l’ancien monde gangrèneront notre jeune pays. À la vue de ces difficultés existant déjà en partie, nous devons travailler de toutes nos forces à acquérir la science nécessaire à la réalisation de notre idéal, savoir  : enseigner si bien les sciences profanes, que les parents ne soient point tentés de nous enlever les enfants pour les confier à des instituteurs laïcs, quelquefois à des instituteurs protestants. Par ce moyen, nous gardons la jeunesse à nous et la formons à la vie chrétienne, ce qui est notre but principal.  »

Arrivés à trois en 1847, les Viateurs canadiens étaient vingt en 1850, quatre-vingt-deux en 1870, cent quarante-deux en 1880, et mille cinquante en 1947. C’est dire qu’ils ont été une communauté importante dans la province, et d’un excellent esprit. Ils ont été les premiers à instaurer la communion des enfants, en 1890, avant même le motu proprio de saint Pie X. Ils ont aussi beaucoup travaillé à répandre la dévotion au Sacré-Cœur. À partir de 1882, ils se sont dotés d’un service de formation permanente interne à la communauté  : «  le dévouement ne dispense pas de la compétence.  » Les supérieurs n’ont pas craint de faire entreprendre des études universitaires à certains de leurs sujets particulièrement doués, et ce malgré les sacrifices que cela représentait pour une communauté dont les tâches étaient toujours trop importantes par rapport au personnel. Mais cette décision a permis à plusieurs Viateurs d’enseigner à l’Université de Montréal dès sa fondation en 1919, le P. Morin en sera même le premier doyen de la faculté des sciences. Comme nous le verrons dans notre prochain chapitre, cet institut a été à la pointe de la modernisation de l’enseignement jusqu’en 1960.

Les fils du Père Querbes se sont aussi beaucoup engagés dans l’élan nationaliste canadien-français qui caractérise la première moitié du 20e siècle. En particulier, on leur doit le développement rapide et ordonné de l’Association Catholique de la Jeunesse Canadienne (ACJC), mouvement d’action catholique selon les principes de saint Pie X, et nationaliste, dont le but était de former une élite catholique canadienne-française. Et c’est aussi par intérêt pour la cause nationaliste canadienne-française que les Clercs de Saint-Viateur suivront de près l’effort de colonisation du Québec, soutenant plusieurs établissements dans les territoires nouvellement ouverts comme en Abitibi, et créant des écoles d’agriculture ou des fermes modèles pour la formation des colons.

UNE EFFLORESCENCE DE CHARITÉ ACTIVE

Frères de Saint-Gabriel à leur arrivée au Canada.

Frères de Saint-Gabriel
à leur arrivée au Canada.

Ce que les Frères des Écoles chrétiennes et les Clercs de Saint-Viateur ont fait, les autres congrégations enseignantes l’ont fait également, au point que les étudier successivement nous amènerait à nous répéter inutilement. Les Frères du Sacré-Cœur, arrivés au Canada en 1872, ont une importance comparable à celle des Viateurs. Ils ont beaucoup recruté au Québec, alors que leur première implantation sur le continent, aux États-Unis, a longtemps stagné. Les Frères de l’Instruction chrétienne, fondés par le Bienheureux Jean-Marie de Lamennais en 1817, ne se sont installés au Canada qu’en 1886, après une vaine tentative en 1873. Ils étaient cinquante en 1900, trois cents en 1920, cinq cent cinquante en 1930 et sept cents, en 1937  ! Les Maristes, fondés la même année qu’eux et arrivés au Canada quelques mois avant, connurent un développement parallèle, tout comme les frères de Saint-Gabriel arrivés en 1888.

Toutes ces congrégations ont connu les mêmes difficultés sagement surmontées par les mêmes moyens. Ce sont les évêques qui leur ont indiqué les besoins scolaires de chaque région, et les ont protégées des diktats des autorités locales souvent divisées ou trop sensibles aux institutions de prestige. Mais leur vitalité fut étroitement dépendante de leur fidélité à l’idéal de leur vocation, défini par leur fondateur et codifié par leur Règle.

Il y eut cependant une exception qui, apparemment, n’a eu aucune conséquence au 19e siècle et dans le premier tiers du 20e siècle. Mais il n’en sera pas de même pour la période qui nous intéresse principalement, les années qui ont précédé la révolution tranquille, aussi vaut-il la peine de rappeler en quelques mots l’étonnante histoire du développement de la Congrégation de Sainte-Croix.

LES CLERCS DE SAINTE-CROIX
OU LA FASCINATION DES ÉTATS-UNIS

Le Père Basile Moreau

Le Bx Père Basile Moreau

Son fondateur, le Père Basile Moreau, était un Français, du diocèse du Mans. Comme beaucoup d’autres ecclésiastiques de son temps, son zèle sacerdotal l’a conduit à répondre aux besoins pressants de l’instruction des fidèles en fondant une communauté qui fut officiellement reconnue en 1837. Dès 1841, Mgr Bruté de Rémur, condisciple du P. Moreau et devenu évêque de Vincennes aux États-Unis, demanda à son ami quelques religieux pour s’occuper de l’éducation des Amérindiens de son vaste diocèse. Sept frères lui furent envoyés sous la gouverne du Père Sorin, un jeune père, très brillant et très doué, qui avait toute la confiance et l’estime du fondateur. De fait, il ne va pas tarder à faire des merveilles. Arrivée en Indiana pour se vouer à l’éducation des Indiens, l’équipe de missionnaires se retrouva sans emploi… les Indiens venaient d’être chassés vers l’Ouest. Le P. Sorin écouta alors la suggestion du sénateur de l’État de l’Indiana, un méthodiste, qui lui conseilla de fonder une université et lui en procura toutes les autorisations légales et les titres administratifs. En 1844, l’Université catholique de l’Indiana, Notre-Dame du Lac, fut fondée. Un noviciat était immédiatement ouvert sur les demandes pressantes de l’évêque, et le P. Sorin y accueillit des postulants de toutes nations  : c’était en ce domaine aussi le melting-pot américain. Tout cela se fit certes dans les règles, mais le P. Moreau qui restait au Mans, mis devant le fait accompli, n’avait guère d’autre choix que d’entériner les décisions de son fils chéri. Par exemple, le P. Sorin prit une initiative qui rendit plus difficile les contacts entre les religieux américains et la maison mère en France  : il imposa l’anglais comme langue commune de la Communauté en Amérique, à une époque où le français y était pourtant encore très pratiqué, surtout dans les milieux catholiques car l’épiscopat était francophone. Il se lança aussi dans de grandes constructions sans en soumettre les plans à son supérieur général, la France était si loin et le courrier si lent… Enfin, s’il s’entoura bien d’un conseil, il eut soin de le composer uniquement des premiers religieux américains qu’il avait formés et qui lui étaient parfaitement dévoués dans toutes ses initiatives.

Le Père Sorin

Le Père Sorin

Ce qui est remarquable dans le développement de cette université catholique d’Indiana, qui est encore aujourd’hui l’une des grandes universités américaines, c’est la collaboration des protestants. Le P. Lemarié, le seul biographe du P. Sorin, souligne à quel point, dès le début, son héros vibra à l’idéal états-unien  : la fondation d’un monde nouveau fondé sur la Liberté. «  Il voulait travailler de toutes ses forces, et dans un esprit de plus en plus américain, à l’éducation du peuple américain et spécialement de la partie la plus besogneuse de ce peuple, celle qui partageait sa foi catholique.  » Remarquons la différence avec les congrégations dont nous avons parlé précédemment. Les religieux de ces dernières travaillaient à la formation de chrétiens qui étaient aussi canadiens français  ; le P. Sorin, lui, veut faire des catholiques de bons Américains  ! À ce compte, les Protestants pouvaient bien l’aider  !

C’est pourquoi, il décida d’ouvrir les portes de l’Université aux protestants. «  On est étonné, écrit le biographe, de voir comment l’esprit de liberté inhérent à tout ce qui se faisait dans cette jeune nation simplifia les problèmes qui se posèrent.  » Alors que les autres établissements catholiques des États-Unis, en particulier ceux des Jésuites, eurent à subir des vagues de persécutions, parfois même sanglantes, à la même époque, rien de tel pour l’Université Notre-Dame du Lac. «  Les difficultés que la jeune université rencontra sur son chemin seront d’un ordre tout différent, surtout financier. Les gens les plus prévenus durent se rendre à l’évidence  : les succès croissants de cette institution dont la pauvreté était notoire ne furent absolument pas dus à l’or de la cour papale, et, d’autre part, son fondateur saura prouver pendant un demi-siècle qu’il ne fomentait aucun plan pervers contre les principes de la démocratie en Amérique.  »

Ayant fait peu d’études avant son accession au sacerdoce, le P. Sorin se mit à la tâche et il acquit une culture générale poussée qui lui permettait de briller devant n’importe quel auditoire. Il se fera ainsi une image de self-made-man là aussi bien américaine. Il bénéficia cependant du précieux concours de deux religieux français  : le Frère Gratien, dont la puissance intellectuelle remarquable assura la qualité de l’enseignement, et le P. Alexis Granger qui, malgré une prononciation anglaise détestable, eut une profonde influence sur les étudiants qui le vénéraient comme un saint.

L’Université fondée avec vingt-cinq élèves en 1844, en comptait deux cent treize en 1860. Les effectifs allaient doubler durant les six années suivantes, c’est-à-dire pendant la guerre de Sécession. Le P. Sorin avait su prendre hautement le parti des Nordistes abolitionnistes, et il avait mis à la disposition des armées nordistes près de la moitié des religieuses de Sainte-Croix, soit quatre-vingt-dix sœurs, comme infirmières aux armées.

Au lendemain de la guerre, il inaugura une faculté des sciences promise à un bel avenir et il put essaimer à New-York, à la Nouvelle-Orléans, à Philadelphie et à Chicago.

Il n’empêche que les difficultés financières incessantes du P. Sorin, auxquelles le P. Moreau ne pouvait apporter aucun remède, finirent par détériorer complètement les relations entre les deux prêtres. La rupture devint inévitable lorsque le P. Moreau apprit que le P. Sorin avait envoyé trois religieux participer à la ruée vers l’Or dans l’espoir de trouver une fortune qui réglerait tous les problèmes  ! L’un des frères y trouva la mort, les deux autres revinrent désenchantés. Le P. Moreau rappela alors le P. Sorin au Mans avec l’intention de l’envoyer ensuite dans la nouvelle mission du Bengladesh. Mais celui-ci refusa d’obéir, et il obtint facilement l’appui de l’épiscopat américain. Le P. Moreau temporisa donc  : il envoya aux États-Unis un visiteur qui fut agréablement surpris du bon ordre des maisons et du bon esprit des religieux. En ses mains, le P. Sorin renouvela son entière soumission au P. Moreau, mais ne put s’empêcher de proposer une réforme de l’organisation de la Congrégation sur le modèle… de la constitution des États-Unis  : le supérieur général aurait des pouvoirs semblables à ceux du Président, mais chaque province jouirait de la même autonomie que celle des États.

Le visiteur était à peine reparti que le P. Sorin commença à manœuvrer pour obtenir l’indépendance de la Province américaine. À Rome, où il avait de nombreuses relations qu’il entretenait lors de séjours annuels, il distilla des critiques contre son supérieur général. Finalement, en 1866, c’est le P. Moreau qui fut invité à démissionner  ; Rome lui désigna un successeur qui démissionna à son tour, ce qui permit au P. Sorin d’être élu supérieur général au chapitre de 1868. Il avait maintenant les coudées franches. Il laissa sa congrégation péricliter en France, l’ancien monde ne l’intéressait nullement, on l’aura compris. Mais il organisa fort bien sa communauté en Amérique  ; elle s’y développa remarquablement, coupée de ses racines françaises mais ouverte à la culture américaine.

Il transforma aussi la branche féminine vouée jusqu’alors à l’entretien des collèges, en une congrégation enseignante florissante. Quel homme  ! Un Français d’Amérique  !

Or, parallèlement à la fondation du P. Sorin aux États-Unis, une autre fondation des Clercs de Sainte-Croix avait eu lieu en sol américain, mais cette fois-ci à Montréal, plus exactement à Saint-Laurent, en 1847. Sous la tutelle de Mgr Bourget, cette branche canadienne avait développé ses œuvres, en particulier des collèges classiques de renom, dans une parfaite soumission au P. Moreau. En 1868, elle passa donc sous l’autorité du P. Sorin, non sans un certain pincement de cœur. Ce dernier s’en désintéressa. Il envoya dans l’établissement de Memramcook au Nouveau-Brunswick, les Pères français trop ouvertement attachés au P. Moreau. L’un d’eux, le P. Hupier, eut en passant à Montréal, une influence déterminante sur un jeune frère qui deviendra bientôt célèbre  : le Saint Frère André.

Le Père Sorin

Le Père Sorin (1er rang, 2e à gauche) entouré de l’épiscopat américain pour son jubilé d’or, 1888.

La province canadienne continua son développement, mais à un rythme plus lent que celui des autres congrégations, faute du soutien de la maison mère. Un fait en dit plus long que tout  : le P. Sorin supprima l’enseignement classique dans les établissements des États-Unis, or il demeurait la principale application de ses religieux canadiens.

Il ne faut cependant pas exagérer la différence entre cette congrégation et les autres congrégations enseignantes françaises. Du vivant même du P. Sorin, mais surtout après son décès en 1893, la situation va se normaliser. Chaque établissement sera soumis aux autorités de la congrégation et s’efforcera de répondre aux demandes des évêques canadiens. Toutefois, ce passé laissa un état d’esprit imprégné par l’ouverture au monde américain et va prédisposer la Congrégation de Sainte-Croix à jouer un rôle capital au Québec  : la diffusion de l’Action catholique spécialisée voulue et imposée par le Pape Pie XI.

DE LA FASCINATION DU NOUVEAU MONDE
À L’ACTION CATHOLIQUE SPÉCIALISÉE

Ce sont les Oblats de Marie Immaculée qui, en 1932, ont implanté la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) à Montréal, avec un succès immédiat et confondant. Par contre, ils échouèrent dans leur tentative d’implanter la Jeunesse Étudiante Chrétienne (JEC). Toutefois l’expérience avait été suivie avec intérêt par quelques Pères de Sainte-Croix, en particulier par le P. Legault, qui décidèrent à leur tour de tenter l’expérience dans leurs établissements. Ce fut alors un succès car les Pères surent très bien mettre en valeur la nouveauté de l’Action Catholique spécialisée, qui était encore animée des meilleurs sentiments apostoliques. Il s’agissait de bâtir – enfin  ! – un monde chrétien. Un esprit de critique systématique des institutions existantes (la fameuse méthode voir-juger-agir) et la recherche de l’épanouissement de la personne humaine devaient permettre de conquérir le monde au Christ et à l’Église. En fait, cette JEC, cette JOC, cette JAC et autres JIC allaient être le cheval de Troie de l’individualisme et de la révolution dans l’Église, et en fait, de son envahissement par l’esprit américain, protestant. La Réforme allait prendre sa revanche sur la Contre-Réforme.

Si le succès des Pères de Sainte-Croix se propagea sans difficulté dans les établissements classiques tenus par le clergé séculier, il se heurta à un mur dans les établissements tenus par les autres congrégations enseignantes. Plusieurs raisons expliquent cette farouche opposition, mais la première, et la plus importante, vous la retrouverez dans Mémoires et Récits… l’abbé de Nantes, notre Père raconte comment, alors qu’il était élève au pensionnat des Frères des Écoles chrétiennes du Puy, son enthousiasme pour la JEC se heurta au bon sens de sa mère qui lui fit remarquer ce qu’avait d’incongru un mouvement d’apostolat du milieu par le milieu, dans un établissement catholique où tout et tous étaient déjà imprégnés par la foi catholique. Un tel mouvement d’apostolat ne pouvait pas se faire avec les frères, il se ferait donc contre eux. Il ne pouvait que développer un orgueil chez les élèves qui prétendraient pouvoir faire mieux que les frères  ! Ce fut exactement le raisonnement que se firent les frères enseignants canadiens, et quel dommage qu’aucun des évêques de l’époque, à l’exception remarquable de Mgr Courchesne archevêque de Rimouski, n’ait eu la même sagesse que Mamine  !

L’opposition devint publique à l’occasion de l’affrontement entre la JEC et l’ACJC qui, elle, avait une section dans chaque établissement des frères. La JEC se voulait un mouvement apolitique et antinationaliste, tandis que l’ACJC était un mouvement catholique, ouvertement nationaliste et par conséquent patriote. L’épiscopat prétendit régler la difficulté en fusionnant d’autorité les deux organismes sous commandement de la JEC… mais ce fut un fiasco. En 1941, la JEC fut donc imposée d’autorité dans tous les établissements scolaires catholiques  ; dans un prochain chapitre, nous en verrons les conséquences funestes à long terme. Mais déjà il était visible que bon nombre de militants d’ACJC, déçus pour ne pas dire découragés, se détournèrent alors de l’idéal auquel ils étaient résolus à tout sacrifier, où foi catholique et nationalisme allaient de pair  ; pour abandonner tout militantisme ou rejoindre celui des partis politiques. C’est ce qui explique, en partie, la faiblesse de la Droite canadienne catholique au Canada français, dans les années cinquante et soixante. Pie XI avait réussi à la décapiter en imposant son action catholique spécialisée.

INESTIMABLES BIENFAITS

Saint Jean-Baptiste de La Salle

Saint Jean-Baptiste
de La Salle

Mais revenons à nos religieux enseignants et concluons  : c’est saint Jean-Baptiste de La Salle qui a parfaitement compris l’essence même de l’éducation catholique. Œuvre sacrée, elle ne peut donc être bien assumée que par des personnes consacrées. Le Canada français a eu la grâce de voir s’épanouir sur son sol plusieurs congrégations vouées à cette vocation. Elles ont regroupé des milliers de religieux dont l’efficacité fut étroitement dépendante de leur perfection religieuse. C’est elle qui assura non seulement la valeur morale des enseignants, leur dévouement inlassable et l’efficacité de leur pédagogie, mais aussi leur application à une constante adaptation aux exigences d’un monde qui se modernisait et se transformait rapidement. Ces institutions ont su donner pendant plus d’un siècle, une formation scolaire de plus en plus variée, spécialisée et compétente, en même temps qu’elles ont su garder les âmes à la foi catholique.

On leur doit aussi un afflux de vocations admirables. Un seul chiffre, tiré de l’album du cinquantenaire de la branche canadienne des Frères de l’Instruction chrétienne, illustre un dévouement magnifique que les calomnies odieusement propagées ne pourront jamais effacer au regard de Dieu. En cinquante ans, 751 vocations de Frères de l’Instruction chrétienne, 466 vocations sacerdotales et 56 autres vocations religieuses sont sorties de leurs écoles  ! Nos évêques, toujours préoccupés de la chute du nombre de vocations, pourraient peut-être méditer ces chiffres et ressentir une juste admiration pour cet ordre catholique qui a su générer d’aussi fécondes et bienfaisantes institutions. Ce serait déjà préparer leur renaissance.

RC n° 96, mars 2002, p. 1-6

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