La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE AU QUÉBEC
ET LA RÉVOLUTION TRANQUILLE

I. L’œuvre des Frères des Écoles chrétiennes

C‘EST le 7 novembre 1837, en plein conflit des Patriotes,que les quatre premiers Frères des Écoles chrétiennes arrivèrent à Montréal, à la demande de Mgr Lartigue, pour prendre en main la jeunesse de la ville dont les petites écoles soutenues par les Sulpiciens ne scolarisaient épisodiquement qu’un millier d’enfants sur les neuf mille que comptait la cité.

Frère John the Baptist, premier directeur canadien et frère Patrick, premier assistant canadien.

Frère John the Baptist, premier directeur canadien et frère Patrick, premier assistant canadien.

Les fils de saint Jean-Baptiste de La Salle se mirent aussitôt à l’ouvrage et ouvrirent deux classes, la première de soixante-seize élèves, la seconde de cent quarante-six, et la liste d’attente était longue de cent vingt noms  ! Or la méthode des chers frères produisit ses bons effets sans tarder. Pratiquement du jour au lendemain, les enfants s’assagirent, se mirent à travailler, devinrent polis et pieux. Une bienfaisante émulation régnait entre eux, et le quartier était débarrassé de ces bandes d’enfants avides de mauvais coups. Ce prompt changement radical assura la réputation de la Communauté qui sut la maintenir pendant plus d’un siècle, et ouvrit le flot des vocations. L’extension fut constante. La quatrième année scolaire après leur arrivée, les frères scolarisaient 861 enfants en huit classes, l’année suivante, ils ajoutaient des cours du soir pour adultes. En 1844, répartis alors un peu partout dans Montréal, ils assumaient quinze classes pour 1 550 enfants.

LA VOCATION DE FRÈRE ENSEIGNANT

Saint Jean-Baptiste de La Salle a conçu la règle de sa communauté pour former des âmes consacrées dont la fonction particulière est le soin des enfants pauvres afin d’ouvrir leurs âmes à la grâce divine. Il considérait que l’éducation étant une participation à l’œuvre divine, elle ne serait que plus efficace si elle était confiée à des âmes consacrées, à de saints religieux. Le Frère des Écoles chrétiennes est donc d’abord un homme d’oraison, de dévotion eucharistique et mariale. «  Les Frères de cet Institut doivent beaucoup aimer le saint exercice de l’Oraison, et ils doivent le regarder comme le premier et le principal de leurs exercices journaliers, et celui qui est le plus capable d’attirer la bénédiction de Dieu sur tous les autres.  »

On sait la vénération que notre Père, l’abbé de Nantes, leur porte depuis qu’il fut leur élève au collège Notre-Dame de France, au Puy, et il faut lire les pages qu’il leur consacra dans Mémoires et Récits car elles s’appliquent aussi bien aux frères du Canada. Cette unité s’explique par l’organisation très centralisée de la congrégation. À sa tête, le très honoré Frère supérieur général est élu à vie, il dirige et anime l’Institut, aidé de ses assistants avec lesquels il forme le régime. La congrégation est divisée en districts, ce qu’on appelle dans d’autres communautés les provinces, ayant à leur tête un visiteur. Les visiteurs provinciaux sont responsables des maisons de formation de grandes régions géographiques regroupant plusieurs districts. Autrement dit, la formation des frères – en 1900, ils étaient plus de quinze mille  ! – est quasi uniforme. Enfin, dans chaque établissement, le cher frère Directeur est aussi le supérieur de la communauté.

Ainsi organisée, la congrégation est restée très attachée à l’esprit de son Fondateur, comme à la lettre, celle-ci protégeant celui-là. Saint Jean-Baptiste de La Salle ne leur avait-il pas enseigné  : «  Il y a peu de changements qui ne soient préjudiciables à une communauté, particulièrement en choses qui sont tant soit peu de conséquence. Les changements sont toujours une marque d’inconstance et de peu de stabilité. Cependant la stabilité dans les pratiques, usages et points de règles paraît un des principaux soutiens d’une communauté. Un changement en communauté donne occasion et ouverture à d’autres et laisse ordinairement de mauvaises impressions dans l’esprit de tous ou au moins d’une partie des sujets. La plupart des désordres et dérèglements qui sont arrivés dans les communautés ne sont venus que d’une trop grande facilité à admettre des changements.   » C’est pourquoi les supérieurs majeurs ont toujours veillé à se protéger de toute ingérence extérieure dans la direction de la communauté, y compris celle des évêques. Ils n’acceptaient de fondation qu’à la condition de pouvoir diriger l’école comme bon leur semblait, et les cas ne furent pas rares au Canada, surtout à partir de 1880, de voir des écoles fermées par ordre des supérieurs parce que les autorités locales prétendaient régenter l’organisation de la communauté ou le déroulement des classes.

La vie des frères était très austère. Nive Voisine qui a consacré trois volumes à l’histoire de leur œuvre au Canada, insiste non sans quelques sarcasmes sur ce point. Il cite souvent les rapports des visiteurs qui traquaient le moindre relâchement, comme la qualité de la nourriture jugée trop bonne. Les écarts de mœurs étaient impitoyablement sanctionnés par le renvoi immédiat. L’austérité de cette vie toute d’abnégation explique pour une grande part le faible taux de persévérance. Entre 1837 et 1881, on enregistre 1 463 postulants, mais 419 seulement ont persévéré  : 930 ont quitté avant la fin du noviciat, 87 durant la période des vœux temporaires, 27 après leurs vœux perpétuels. Les proportions seront constantes jusqu’au Concile Vatican II.

Frère Adelbertus

Frère Adelbertus

Moyennant quoi, ces religieux jouissaient de l’estime de la population. Nive Voisine se plaît à collectionner les portraits de quelques frères qui eurent une réputation de sainteté de leur vivant. C’est d’ailleurs un plaisir de feuilleter son ouvrage abondamment illustré de photographies, car ces visages reflètent les vertus de ces hommes dévoués, d’une abnégation et d’une pureté parfaites  ; à commencer par le cher frère Adelbertus, le fondateur au Canada, qui enseigna ici 52 ans et qui, à la fin de sa vie, à la retraite, trouvait encore le moyen d’enseigner le catéchisme à des enfants arriérés. Même dans les rares cas de scandale, répertoriés par Nive Voisine (objectivité de l’historien moderne oblige  !), la population a toujours compris qu’il s’agissait de fautes individuelles et l’estime pour les frères qui continuaient l’œuvre n’a jamais été atteinte.

Dès maintenant, mais nous aurons à y revenir plus en détails, remarquons que cette congrégation conservatrice, comme disent les auteurs modernes, a su faire preuve d’un remarquable souci d’adaptation aux besoins éducatifs, mais dans l’esprit du catholicisme vrai. Dépositaires d’une mission sacrée et d’un savoir-faire pédagogique qui avait fait ses preuves, les supérieurs voulurent bien moderniser l’enseignement mais avec prudence, pour améliorer et non pour détruire, et toujours dans le but ultime de former de bons chrétiens.

UNE MÉTHODE PÉDAGOGIQUE ÉPROUVÉE

Saint Jean-Baptiste de La Salle avait été en effet à l’origine de progrès considérables dans l’art de la pédagogie. Si on lui doit d’abord l’enseignement dans la langue maternelle – avant lui, on apprenait à lire dans le psautier latin – on lui est redevable surtout d’avoir inventé la méthode d’enseignement simultané. Elle consiste à enseigner à plusieurs élèves à la fois, regroupés suivant leurs capacités. «  Toute école tenue par les Frères des Écoles chrétiennes est divisée au moins en deux classes  : la première pour les élèves avancés et la seconde pour les commençants  ; la plupart le sont en trois et même en quatre, quelques-unes en cinq, d’où il résulte que les enfants de force et de capacité trop inégales ne se trouvent jamais ensemble dans la même classe, ni sous la direction du même maître, ce qui est un précieux avantage sous tous les rapports.  » Pour être efficace, cette méthode exige un découpage strict du temps et des matières, et une discipline rigoureuse. Cette dernière ne doit pas être fondée sur les punitions corporelles  ; saint Jean-Baptiste de La Salle donnait vingt-trois conseils pour conserver l’ordre sans recourir aux punitions, principes que saint Jean Bosco reprendra plus tard. Le plus étonnant d’entre eux est la recommandation du silence, silence des enfants ce qui se comprend, mais aussi silence du maître qui doit peu parler et uniquement lorsque le devoir l’y oblige. Moyennant quoi, l’ordre régnait dans des classes de cent élèves et le maître avait encore suffisamment de force pour vaquer le soir à ses devoirs religieux et à la préparation de sa classe du lendemain, lorsqu’il ne donnait pas des cours aux adultes  !

L’émulation était «  le premier des moyens particuliers pour obtenir des élèves l’ordre et le travail. Les principaux avantages qu’elle procure sont de faire produire beaucoup en peu de temps et sans trop de fatigue, de rendre les punitions rares et de faire aimer la classe et le maître.  » Pour éviter que les enfants s’y habituent et finissent par n’en être que très peu stimulés, il faut en avoir un arsenal  ! Le fondateur en indiquait douze, mais sans interdire en ce domaine l’innovation «  pourvu qu’ils soient d’une facile application et n’entraînent dans aucun inconvénient.  »

Cependant, il est bien établi que «  la fin de cet Institut est de donner une éducation chrétienne aux enfants  : et c’est pour ce sujet qu’on y tient les écoles, afin que les enfants y étant sous la conduite des maîtres depuis le matin jusqu’au soir, ces maîtres leur puissent apprendre à bien vivre, en les instruisant des mystères de notre sainte Religion, en leur inspirant les maximes chrétiennes, et ainsi leur donner l’éducation qui leur convient.  » Nive Voisine constate  : «  Toute la pédagogie et la conduite des écoles sont donc orientées vers cet objectif. C’est le catéchisme qui est le pivot de l’éducation chrétienne.  » Il faut souligner l’importance de ces principes qui en font une congrégation “ réactionnaire ”, Nive Voisine a raison. Ils lui font obligation de s’opposer à l’établissement d’un monde moderne fondé sur la laïcité. Voilà pourquoi, logiquement, les chers frères se retrouvent aux côtés des catholiques intégraux du Canada français au 19e siècle. Et tout aussi logiquement, le ralliement au monde moderne, après la seconde guerre mondiale, provoquera la mort lente mais inexorable de l’Institut, comme nous le verrons.

Frère Facile

Frère Facile

Mais n’anticipons pas et revenons à leur œuvre au Canada  : 1837, fondation à Montréal  ; 1843  : Québec  ; 1844  : Trois-Rivières  ; 1845  : Baltimore  ; 1848  : New-York. 1851, on se lança à l’assaut du Canada anglais avec la fondation mouvementée de Toronto qui déchaîna l’opposition orangiste, mais les frères tinrent bon. 1852, fondation à Saint-Boniface au Manitoba, mais ce fut un échec. 1853, Kingston. 1864, Ottawa où les frères deviennent un élément essentiel de la stratégie de Mgr Guigues pour implanter le catholicisme intégral en terre loyaliste; en 1880, vingt frères y enseignaient à plus de mille élèves. 1865, Halifax bientôt suivie de six autres fondations dans les diocèses des Maritimes.

En 1862, les Frères ont innové à Québec en ouvrant une Académie commerciale anglophone, the National School, qui aura un très grand succès. À partir de 1865, elle compta six classes, et en 1874, on y commença l’enseignement de la physique, de la chimie et de la mécanique. La communauté de Québec fut d’ailleurs florissante, trente-trois frères y tenaient vingt-cinq classes qui regroupaient 1 384 élèves.

À Montréal, c’est à la demande de Mgr Bourget que les Frères inaugurèrent en 1873, une académie commerciale qui préparait ceux qui se destinaient au commerce et à l’industrie, sept frères y enseignaient à 188 élèves répartis en quatre classes.

Frère Armin-Victor

Frère Armin-Victor

Cette énumération nous donne une idée de l’expansion de la communauté et de ses œuvres. Le mérite en revient au frère Facile, le visiteur de l’époque, surnommé le conquistador par son supérieur général  ! À son arrivée en 1848, l’Institut ne comptait en Amérique que cinq communautés et cinquante-six frères. Mais on le verra braver les froids les plus rigoureux, les chaleurs accablantes, franchir tous les obstacles, ne jamais reculer devant la distance pour établir les Lasalliens un peu partout en Amérique, les réconforter régulièrement et dirimer avec fermeté les nombreuses difficultés qui se présentaient. Il était toujours sur la route et on peut se demander où il prenait le temps de se reposer ou simplement de préparer ses directives et ses conférences spirituelles. Quand il fut nommé assistant en 1861, il laissait treize maisons et 116 frères au Canada, dix-neuf maisons et 234 frères aux États-Unis.

Son successeur, le frère Armin-Victor, s’attacha à consolider l’œuvre avec un grand mérite. D’ailleurs, tous les supérieurs majeurs sont attachants et nous n’avons malheureusement pas la place d’en dire un mot. Toutefois, il est nécessaire de s’arrêter sur le frère Réticius qui va diriger la congrégation sur le sol américain, pratiquement pendant plus de trente ans.

AU PLUS FORT DU COMBAT DES CATHOLIQUES INTÉGRAUX,
LE CHER FRÈRE RÉTICIUS

Nommé en 1880, au moment du début des persécutions anticléricales en France, il a alors juridiction sur 308 frères au Canada et 637 aux États-Unis, qui ont la charge de 33 000 élèves. Son prédécesseur l’a prévenu  : «  Pas d’illusion. Au Canada, le laïcisme est fondé  : il y a, pour ce mouvement-là des forces et des influences dont nous ne serons pas les maîtres.  » Le frère Réticius confirme à son supérieur général cette analyse après sa première visite du district  : «  Ce sont chez les laïques, les mêmes idées, les mêmes plans, les mêmes moyens et la même fin qu’en France au temps du dernier empire  ; et hélas  ! chose triste à dire, toutes ces machinations se font à l’ombre du Département catholique que tiennent les prêtres libéraux.  »

Frère Réticius

Frère Réticius

Le cher frère Réticius, qui a fait sa marque comme directeur du noviciat du district de Bourgogne, est un homme de gouvernement ferme et un excellent administrateur. Il comprend aussitôt que la situation financière du district et la qualité pédagogique des écoles sont à améliorer sans tarder. Face aux Libéraux, il faut que les frères ne prêtent le flanc à aucune critique. En religieux austère qu’il est aussi, il sait que le redressement financier et pédagogique passe d’abord par une plus grande ferveur religieuse. Ses premières décisions consistent donc à fermer des établissements pour réduire la charge de travail des frères afin qu’ils n’aient pas à sacrifier le strict respect de la Règle. «  L’essentiel est de nous mettre à la hauteur de notre vocation, d’abord par la proscription du péché, puis par la pratique généreuse des vertus et des devoirs de notre état. Tel est mon programme, là est tout l’avenir du district.  » Il s’emploiera aussi à faire connaître la vie du fondateur de l’institut et à répandre sa dévotion  : «  On n’est Frère des Écoles chrétiennes que dans la proportion de ressemblance morale que l’on a avec le Fondateur de l’Institut.  » Il prêche donc le retour aux sources, c’est-à-dire au respect exact des volontés et de l’esprit du fondateur. En cinq ans de temps, toute l’atmosphère du district a changé, il y a de nouveau des vocations solides et il peut reprendre l’expansion des œuvres de la congrégation.

Les Lasalliens sont très liés avec les catholiques intégraux; Mgr Laflèche, qui admire le frère Réticius, tient à présider chaque année la clôture de la retraite annuelle du district, qui se déroulait dans un établissement de son diocèse. Par contre, les frères étaient dans le collimateur du Département de l’Instruction publique, très lié aux libéraux de Québec, en particulier aux prêtres de l’Université Laval et au cardinal Taschereau. Une polémique opposant le frère Réticius à l’abbé Verreau, supérieur de l’école normale Jacques Cartier, dont les conceptions “ sentent l’école neutre ”, éclata publiquement au grand mécontentement de l’archevêque de Québec. Lorsqu’en 1882, le frère Réticius retourna en France pour assister au chapitre général, il y fut précédé par une lettre du cardinal Taschereau qui demandait qu’il fût remplacé au Canada. Non seulement le régime ne fit pas droit à la demande de son éminence, mais il décerna au cher frère un satisfecit public.

À son retour, le frère Réticius fort de cette approbation, reprit la lutte. Cette fois, il s’attaqua aux projets de règlements gouvernementaux qui, sous prétexte d’efficacité pédagogique, entendaient imposer dans toutes les écoles de la Province les mêmes manuels, choisis par ses fonctionnaires. La tension devint telle qu’en 1886, son supérieur général, tout en le maintenant dans sa charge de visiteur, lui demanda de résider officiellement à Baltimore  ! Mais les frères et les catholiques intégraux finirent par avoir gain de cause.

Lorsqu’en 1891, il fut nommé assistant, il garda sous sa juridiction les districts d’Amérique. D’Europe, il continua à diriger de près les affaires canadiennes jusqu’à sa démission en 1912, quelques mois avant sa mort. Il soutint en particulier avec fermeté la lutte de l’épiscopat contre l’institution d’un ministère de l’Instruction publique.

Mais il eut aussi à affronter des difficultés internes. L’antagonisme exacerbé entre les Canadiens français et les Canadiens anglophones eut des répercussions au sein même de la communauté. Cette division révulsa profondément le frère Réticius pour qui la vocation lasallienne seule assurait l’unité absolue de la communauté. Il employa tout son pouvoir pour empêcher une division des districts selon la langue  ; cette séparation se fera finalement mais imposée par Rome, sous le pontificat de Pie XI, hélas  !

Frère Allais-Charles

Frère Allais-Charles

De même, durant la crise de 1905 qui suivit la fermeture par la République des établissements de la Congrégation en France, son attachement à la vocation lasallienne le détermina à s’opposer avec véhémence à la réduction des frères à l’état laïque pour maintenir les écoles. En tant qu’assistant, il organisa purement et simplement l’exil de tous les frères du district de Bourgogne qui n’étaient plus autorisés à enseigner. En quelques semaines, 221 religieux français débarquèrent donc au Canada, venant s’ajouter aux 63 qui y étaient déjà. Cet afflux créa des remous dans la province canadienne-française, surtout lorsque le frère Réticius confia des postes de responsabilité à ces religieux à peine arrivés, souvent très jeunes (moyenne d’âge de 28 ans), mais généralement plus instruits que leurs confrères canadiens. Le cher frère considéra ces manifestations de mauvaise humeur drapée dans le sentiment nationaliste, comme indignes de religieux. Déjà peu diplomate de nature, il se raidit devant ces contestations, ce qui provoqua quelques drames.

Son successeur fut le frère Allais-Charles, disciple du doux saint François de Sales autant que de son fondateur. Il n’aura pas de peine à arranger les choses, avant d’être élu supérieur général de l’Institut, en 1923. Car, malgré les heurts, l’administration du frère Réticius avait été remarquable, tout le monde pouvait en convenir. Par exemple, le district de Montréal qui comptait 306 religieux à son arrivée en 1880, en comptait à sa mort 735, auxquels il fallait ajouter 48 novices et 140 petits novices.

Frère Théophanius-Léo

Frère Théophanius-Léo

La première guerre mondiale allait à son tour bouleverser la vie des communautés, car beaucoup des religieux français retournèrent en France pour combattre. Après guerre, le recrutement se ralentit tandis qu’un certain mauvais esprit renaissait dans la communauté où on réclamait un adoucissement des austérités. La crise ne dura pas grâce à l’action du visiteur de l’époque, le frère Théophanius-Léo dont la cause de béatification a été introduite à Rome. Ce cher frère appliqua les mêmes méthodes que le frère Réticius en son temps  : le retour aux sources vives de l’exemple et des volontés du fondateur. Le bon esprit refleurit vite.

Les établissements dont les frères avaient alors la charge n’étaient plus seulement les écoles primaires. L’apport des religieux français exilés avait permis l’ouverture de plusieurs collèges qui ne dispensaient pas un enseignement classique, mais des cours commerciaux ou techniques. À Montréal, le Mont Saint-Louis devint rapidement un établissement renommé  ; quant à l’Académie commerciale de Québec, elle ouvrit en 1924 un cours supérieur de commerce  ; affiliée à l’Université Laval en 1928, elle devint l’École de formation des comptables agréés. En même temps que de tels établissements voyaient le jour ou se développaient, le frère Réticius et ses successeurs n’avaient pas craint d’envoyer certains frères à l’université afin d’acquérir les connaissances nécessaires à un enseignement scientifique ou technique de qualité. Ce faisant, les supérieurs ne faisaient que suivre une disposition de leur Règle  ; saint Jean-Baptiste de La Salle avait en effet envisagé un éventuel progrès du programme d’études «  afin que les Écoles chrétiennes ne soient en rien inférieures aux autres, et que les parents qui leur donneraient la préférence pour la morale et la religion, n’aient pas à regretter de n’y point trouver tous les avantages qu’ils pourraient désirer pour l’instruction de leurs enfants.  »

Nous en avons déjà assez dit pour démontrer que si l’enseignement des frères avait un but précis  : faire des élèves de bons chrétiens et vrais catholiques, il avait aussi une remarquable faculté d’adaptation aux besoins éducatifs de la société. Aussi longtemps donc que ces religieux eurent à cœur de rester fidèles à l’esprit de leur fondateur, leur abnégation, leur disponibilité totale et leur zèle ne pouvaient que faciliter la modernisation de leur enseignement, étant saufs les principes de la vie chrétienne.

RC n° 95, février 2002, p. 2-6

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