La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE AU QUÉBEC
ET LA RÉVOLUTION TRANQUILLE

IV. La révolution dans les communautés

N OS précédentes études ont mis en valeur les raisons de la réussite des congrégations enseignantes au Canada français. Fondées ou implantées dans des conditions de grande pauvreté aussi bien matérielle qu’humaine, elles n’ont prospéré qu’à trois conditions  : le respect de la Règle et de l’esprit de leur fondateur, l’indépendance vis-à-vis des autorités locales, tant ecclésiastiques que civiles, mais, par contre, la soumission à l’autorité épiscopale, à qui revenait de déterminer les besoins scolaires auxquels les frères s’efforçaient de répondre. Lorsque ces trois conditions étaient observées, les congrégations ont fait un travail remarquable pendant plus de soixante-dix ans, en véritables auxiliaires du clergé pour la formation des âmes, et en bons serviteurs de la société civile pour la formation des esprits.

À partir de 1925, elles prirent à cœur l’enseignement public secondaire pour les Canadiens français, qui étaient défavorisés par rapport aux anglophones. L’évolution de la société et les progrès technologiques imposaient à leurs yeux cet effort. Mais ils se heurtèrent à l’opposition du Conseil supérieur de l’Instruction publique, autrement dit à la majorité des évêques de la province, soucieux de protéger leurs institutions secondaires privées, pépinières de vocations sacerdotales. Il en est résulté chez les frères un esprit critique vis-à-vis de l’autorité épiscopale. Ce fut la première faille de notre système éducatif catholique  : à partir des années 40, les congrégations enseignantes ne sont plus soutenues et dirigées convenablement par les évêques de la province.

Cependant, ce n’est rien encore à côté du bouleversement qui va s’opérer au cours des vingt années suivantes. Il nous est facile d’en retracer la triste histoire étudiée avec la rigueur de la science historique moderne par Nive Voisine pour les Frères des Écoles chrétiennes, et par Paul-André Turcotte pour les Clercs de Saint-Viateur. Ajoutons toutefois que les autres congrégations dont nous ne reparlerons pas, faute de place, ont malheureusement connu la même évolution.

LES DIFFICULTÉS DE L’APRÈS-GUERRE

Supérieurs généraux des Frères des Écoles chrétiennes avec Pie XII (1946).

Supérieurs généraux des Frères des Écoles chrétiennes avec Pie XII (1946).

Les communautés enseignantes ont été très éprouvées par la Seconde guerre mondiale, même au Canada. Pendant près de cinq ans, il leur a fallu vivre pratiquement sans l’aide et le contrôle de leur administration générale. À la fin du conflit, elles n’ont pas reçu l’aide attendue puisqu’il fallait s’occuper en priorité des pays en ruines. Enfin, elles doivent faire face à une crise de recrutement et de ferveur religieuse, causée par la conscription et l’évolution des mœurs. Mais ce n’est pas la première fois que nos frères enseignants rencontraient ce genre de difficultés au Canada. Au début du siècle, rappelons-nous, l’arrivée massive des religieux expulsés de France n’avait pas toujours été facile à gérer. Le premier conflit mondial avait été suivi d’une crise semblable à celle des années 45. Nous avons vu comment, par exemple, le saint frère des Écoles chrétiennes Théophanius-Léo avait redonné un excellent esprit aux communautés dont il avait la charge, qui, de ce fait, retrouvèrent une vitalité remarquable.

En 1945, les supérieurs reprirent les mêmes méthodes éprouvées  : visite canonique détaillée de toutes les maisons pour être en mesure de prendre les décisions qui s’imposaient, et retour à l’idéal du fondateur, à la régularité la plus stricte et à la piété.

Cette fois cependant, cette reprise en mains des communautés allait se faire sous la haute autorité du pape Pie XII qui avait compris la gravité de la situation. Il désira que les congrégations enseignantes retrouvent leur vitalité au plus vite afin de répondre aux nouveaux besoins. Le Pape voulait donc qu’on règle les questions irritantes comme la modernisation du costume religieux, ou encore l’usage du tabac, de la radio, de la télévision et des automobiles, pour se consacrer à l’essentiel  : la prise en charge d’une population scolaire de plus en plus nombreuse, qui réclamait un niveau d’étude toujours plus élevé. Il fallait donc réformer la formation des religieux enseignants pour suivre les progrès pédagogiques et scientifiques.

L’AUTORITARISME D’UNE RÉFORME
LIBÉRALE DANS SON ESSENCE

Pie XII demanda donc à la Congrégation des religieux de surveiller la reprise en main des congrégations enseignantes. Le mot d’ordre était  : retour à la tradition héritée du fondateur, et modernisation. D’où une politique de révision des Règles qui commença, dès cette époque, par voie contraignante. Par exemple, les Frères des Écoles chrétiennes se virent imposer par Rome une réforme de leur administration générale  : dorénavant elle devait être plus cosmopolite et quitter la France pour s’installer à Rome. Il fallait aussi que le supérieur général ne soit plus élu à vie et que son successeur ne soit forcément pas choisi parmi ses assistants comme il était de tradition. La Congrégation des religieux rédigea aussi une nouvelle version de leur Règle que le chapitre général lut au réfectoire, mais sans avoir la permission de la discuter, encore moins de l’amender  !

C’est tout de même curieux  : Rome prône le respect de l’œuvre des fondateurs, mais elle modifie une caractéristique essentielle de la Règle, en l’occurrence la centralisation du gouvernement général qui assurait une remarquable cohérence à cette Congrégation pourtant si nombreuse. En 1956, la première élection d’un supérieur général qui n’avait pas fait ses armes comme assistant, fut perçue par la communauté comme une révolution.

Remarquons enfin, que si la congrégation des religieux insiste sur la fidélité au fondateur et l’adaptation de l’éducation catholique au monde moderne, elle ne semble pas donner des directives précises sur la formation chrétienne. Il s’agit de scolariser des enfants catholiques et d’en faire des scientifiques, des juristes, des ingénieurs compétents, mais non pas d’en faire des catholiques convaincus qui exerceraient leur profession avec compétence mais sans mettre leur drapeau dans la poche, et auraient l’ambition de contribuer au règne du Christ sur la société. La différence est de taille, et l’infidélité aux fondateurs considérable. Pour un saint Jean-Baptiste de la Salle, pour un Père Querbes et les autres, le primordial était la formation de chrétiens capables d’assumer leur devoir d’état dans une société chrétienne toujours à défendre  ; la formation profane était secondaire dans leur oeuvre. Il semble que, en 1945, cette perspective soit devenue étrangère à la Congrégation des religieux. Nous aurons à revenir sur cette question, mais disons dès maintenant que cette déplorable évolution s’explique par l’esprit libéral répandu dans l’Église à la faveur de l’Action catholique spécialisée. Alors que saint Pie X voulait tout instaurer dans le Christ, Pie XI préféra respecter le monde,même si celui-ci prétendait vivre et prospérer sans le Christ. Toutefois, il fallait lui demander la liberté d’y vivre selon sa foi  ! Moyennant quoi, on avait l’impression d’être très courageux, d’être évangélique et de conquérir le monde   !

UNE VITALITÉ TROMPEUSE

Il n’empêche qu’à partir de 1945, les congrégations enseignantes ont entrepris un vaste effort. Les Frères des Écoles chrétiennes, par exemple, ont vu leurs effectifs augmenter de 18 % en vingt ans, le nombre de leurs communautés de 16 %, et celui des élèves de 89 %. C’est une moyenne mondiale, car au Canada français, l’augmentation des élèves est de… 200 %.

Journée d'animation missionnaire chez les Frères du Sacré-Cœur.

Journée d’animation missionnaire chez les Frères du Sacré-Cœur.

Les congrégations enseignantes réorganisèrent les études des jeunes frères, qui s’étendent désormais sur au moins cinq ans. Les jeunes religieux voyagent plus qu’auparavant. À Rome, l’Institut supérieur de la culture religieuse et apostolique des frères enseignants, nouvellement fondé, assure une formation théologique plus poussée.

On constate aussi un élan missionnaire dans les congrégations enseignantes. Les Frères des Écoles chrétiennes décidèrent d’accorder «  la dîme des vocations  » aux missions  ; en fait, en 1965, 12 % des frères se dévouaient en pays de mission, surtout dans les écoles normales ou secondaires, et souvent dans les conditions extrêmement difficiles de la décolonisation.

On a peine à imaginer la prospérité de ces ordres religieux dans les années cinquante. Pour le Canada, il suffit de lire les récits des fêtes du tricentenaire de la naissance de saint Jean-Baptiste de la Salle, pour se rendre compte de la vitalité des écoles et de leur rayonnement sur la population.

Alors, tout va bien  ? Non. Il y a quelque chose d’impalpable, un supérieur de Québec écrit «  une vapeur d’indépendance  », qui se répand surtout dans les grandes maisons. Nive Voisine le reconnaît  : «  Le courant d’adaptation et de réorganisation créé par le Congrès des Religieux (1950-1952) et les instances de Pie XII finirent par convaincre que, pour les mentalités et les situations d’après-guerre, il fallait plus que de simples modifications ou suppressions de quelques articles désuets ou devenus impraticables.  »

UN CLIMAT D’INSATISFACTION

Collège des Frères du Sacré-Coeur à Victoriaville.

Collège des Frères du Sacré-Coeur à Victoriaville. L’un des nombreux établissements construits dans la Province à partir de 1944.

Il faut reconnaître que l’afflux d’élèves va être la cause immédiate du climat d’insatisfaction qui s’installe dans les communautés pourtant florissantes. Un chiffre dit tout  : l’augmentation des élèves est dix fois supérieure à l’augmentation du nombre de religieux  ! Il en résulte évidemment une surcharge de travail, mais aussi un coût financier considérable  : plus de 700 % d’augmentation des dépenses  ! Les communautés n’ont pas d’autre solution que de réclamer des subventions au gouvernement. La part de l’État dans le financement de l’éducation, qui était de 12 % au début du siècle, passa à 33 % en 1952, 35 % en 1958 et 50 % en 1962.

Pour combler le manque de personnel, les congrégations furent obligées d’avoir recours aux laïcs. Pratiquement, on commença par leur abandonner l’enseignement primaire  ; mais les établissements secondaires durent, à leur tour, en embaucher. Or, d’inévitables frictions ne tardèrent pas à se multiplier  : plus grave que les revendications salariales, ce fut l’esprit anticlérical qui pénètra par ce biais dans les écoles et les communautés.

En effet, dès 1955, les journaux opposés à Duplessis commencèrent une contestation généralisée de la société traditionnelle, donc de l’Église. Paul-André Turcotte le constate  : «  L’incroyance s’affirmait davantage, et la critique sévère de la religion incluait aussi bien ses pratiques rituelles. Les intellectuels chrétiens, moins dans les écrits que dans les conversations privées ou les congrès, reprochaient aux gens d’Église de tenir peu compte de leurs idées, critiques ou projets. L’anticléricalisme verbal était courant chez ceux qui avaient abandonné la pratique religieuse. Des revendications émergeaient également des milieux populaires, particulièrement ceux influencés par l’Action catholique spécialisée et le syndicalisme chrétien.  » C’est ce mauvais esprit systématique qui explosa à la mort de Duplessis en 1960  ! Enquêtes, émissions et débats télévisés, littérature, théâtre, culture  : tout fut l’occasion d’une remise en cause générale. Les jeunes professeurs acquis à ces idées fausses, mais travaillant pour le compte des communautés et sous leur autorité, ne se privèrent pas de contester les méthodes d’éducation et d’organisation des établissements religieux.

Ce fut un ébranlement pour ces communautés habituées aux éloges depuis un siècle  ! Les Clercs de Saint-Viateur, par exemple, engageront un effort financier considérable pour améliorer la formation universitaire des frères, dans le but de faire cesser les critiques. Il se trouva même des frères pour proposer, mais ce ne fut pas accepté, de renvoyer de la congrégation leurs confrères les moins doués qui prêtaient le flanc aux reproches  !

LES INSOLENCES DU FRÈRE UNTEL

Les insolences du frère UntelL’affaire du frère Untel est un exemple typique d’une contamination d’un religieux par les critiques extérieures, et de son amplification savamment opérée par la presse aux ordres de la franc-maçonnerie et des Libéraux. Ce frère Untel, frère Pierre-Jérôme de son vrai nom religieux et, dans le monde, Jean-Paul Desbiens, commença à faire parler de lui en 1959, il avait 33 ans. De famille pauvre, il était entré chez les maristes qui avaient assuré toute son éducation. Tombé malade, il fit plusieurs années de sanatorium pendant lesquelles il s’adonna à la lecture et acquit cette conviction dont il fera sa ligne de conduite  : l’homme de gauche aime les pauvres, l’homme de droite aime le pouvoir  ! Il commença donc à écrire au Devoir, le journal de gauche de la province, pour exposer ses critiques du système éducatif. Certaines de ses remarques étaient pertinentes – n’oublions pas les difficultés de l’enseignement secondaire public, et tout ce qui pouvait arriver dans des classes surchargées – et le style original faisait choc et séduisait. Or, le Devoir avait comme directeur et comme rédacteur en chef, deux virulents anti-Duplessistes  : Gérard Filion, ancien élève du P. Lévesque o.p, et André Laurendeau, ancien disciple du chanoine Groulx. Ils firent de la publication des lettres du frère Untel le point de départ d’une vaste enquête critique sur l’action de l’Église dans la société civile gouvernée par Duplessis.

Nous aurons l’occasion de revenir sur la réaction de l’épiscopat à cette campagne, mais pour aujourd’hui bornons-nous à remarquer que le jeune frère Untel, sûr de sa critique, ne se rendit absolument pas compte qu’il devenait un instrument de destruction d’un ordre à parfaire certes, mais bienfaisant, et que d’ailleurs certains de ses confrères travaillaient d’arrache-pied à améliorer.

Or, comme nous l’avons démontré lors de notre précédent chapitre, ce n’est pas parce que l’école était catholique qu’elle présentait des carences… C’est si vrai que les piètres résultats de notre système éducatif actuel – à la mise en place duquel le frère Untel, devenu haut fonctionnaire, travailla activement  ! – le démontrent par l’absurde. C’était l’attitude de certains prélats et de certains religieux qui était à blâmer, et non pas l’institution. Parti d’une pertinente critique du joual, le frère Untel, d’article en article, enivré par son succès,en vint à remettre en cause la compétence du Département de l’Instruction publique, puis à contester la compétence des évêques et enfin à s’en prendre au climat clérical sous lequel suffoquait, disait-il, la province de Québec. Ces critiques émanant d’un religieux non dépourvu de talents, fournirent aux ennemis de l’Église de quoi dynamiter l’enseignement catholique.

Comprenons bien que ce mauvais esprit ne se répandit pas uniquement dans la société civile, les jeunes religieux en furent d’autant plus facilement atteints qu’ils avaient été formés par l’Action catholique spécialisée. Ces nombreux jeunes gens qui entraient en communauté dans les années cinquante, étaient pratiquement tous des anciens élèves des frères, et donc des membres actifs de la JEC ou de la JOC  ! Par ordre de Pie XI puis de Pie XII, tous ont appris à raisonner selon la fameuse méthode  : voir-juger-agir, dont on leur a vanté la perfection pour contribuer au progrès de l’humanité  ! Et voici qu’arrivés en communauté on leur réclamait une obéissance aveugle. Ils avaient de quoi suffoquer   !

L’enquête des historiens que nous suivons ici montre aussi que ces jeunes religieux se rendaient compte que l’épiscopat comptait plus sur l’Action catholique que sur eux pour redorer le blason de l’Église attaquée de toutes parts. Paul-André Turcotte remarque  : «  D’ailleurs la promotion du laïcat, encouragée par l’épiscopat, reléguait dans l’ombre les frères enseignants, ces serviteurs fidèles devenus gênants en raison de leur trop grande identification au clergé. L’Église tablait sur les laïcs convaincus et adaptés aux réalités modernes, spécialement sur ceux de l’Action catholique, pour consolider son emprise et son influence dans la société globale sans être suspectée pour autant de néo-cléricalisme.  »

L’ÉCLATEMENT D’UN MONDE

Quand, à l’automne 1961, on apprit que le cardinal Léger autorisait l’abandon de la soutane dans son diocèse, et quand un an plus tard, le pape Jean XXIII lut le discours d’ouverture du Concile annonçant l’aggiornamento de l’Église et la condamnation des prophètes de malheur, la porte s’ouvrit toute grande à la contestation en tout genre.

Elle porta d’abord sur les exercices de piété traditionnels qu’on ridiculisa. Lorsque les travaux du Concile prétendirent innover une redécouverte de la Bible et de la liturgie, les jeunes frères réclamèrent d’y participer. Dans beaucoup de communautés, on inventa de nouvelles formes de liturgie et on se passionna pour le renouveau catéchétique. À la faveur des sessions conciliaires, c’est toute une littérature théologique nouvelle qui se répandit dans les maisons religieuses, favorisant l’éclosion de positions en rupture avec la tradition. Quel que soit le sujet étudié, on aboutissait toujours à la remise en cause de l’autorité et à la revendication d’une plus grande autonomie de pensée  ! Les anciens de la JEC, de la JOC, de la JAC et de la JIC réclamèrent plus de débats, de discussions, d’échanges communautaires, de rapports amicaux. Toutefois lorsque les supérieurs les permettaient, on s’apercevait, mais un peu tard, qu’ils créaient davantage de divisions dans les communautés  : chacun avait son opinion et y tenait. Un fossé grandissant se forma entre les jeunes et les anciens qui ne voulaient pas changer. Ces derniers étaient accusés d’être incapables de comprendre le monde moderne, donc de s’y adapter, et d’être les responsables de la situation actuelle qui attirait les sarcasmes et le mépris du monde. Bref, l’étroitesse des anciens compromettait l’avenir des communautés et, à plus long terme, l’avenir de la Foi  !

Dès cette époque, la télévision opéra ses ravages dans les communautés  : le temps consacré à la lecture en souffrit et le grand silence qui était encore de règle fut mis à mal. Les Clercs de Saint-Viateur qui l’avaient autorisée dès 1956 pour des raisons pédagogiques, l’avaient assortie de l’obligation pour les frères de discuter les émissions regardées  ; il s’agissait de critiquer ensemble l’esprit mondain contemporain tout en saisissant mieux les problèmes du monde. Mais ces débats improvisés exacerbèrent plutôt les divisions internes. Il s’ensuivit que certains voulaient regarder les émissions jusqu’au bout tandis que d’autres préféraient se retirer  : ce fut la fin des heures de coucher et … de lever en commun, donc de la récitation de l’office du matin en communauté.

Frère Clément Lockquell

Frère Clément Lockquell

Les frères les plus virulents dans leur contestation étaient ceux qui avaient fait le plus d’études. Ainsi le frère des Écoles chrétiennes Clément Lockquell, spécialisé en littérature et en philosophie, qui sera doyen de la faculté de Commerce, après une brillante carrière tant à l’Académie de Québec qu’à l’Université Laval. Homme polyvalent, il est tout à la fois professeur, conférencier, romancier, critique littéraire  ; on l’entend régulièrement à la radio comme on le lit dans Le Devoir et les revues intellectuelles. En 1958, ce fils de saint Jean-Baptiste de la Salle en viendra à écrire ceci  : «  En clair, l’érection de l’humanisme chrétien en système a paralysé la pensée canadienne-française, l’a détournée de l’originalité créatrice, soumise qu’elle a été à la dépendance étrangère, romaine ou française. Il faut en finir avec ce monde passéiste et s’engager dans la construction d’une société moderne enracinée dans l’histoire réelle et mue par un christianisme de liberté.  »

Chez les Frères des Écoles chrétiennes, cette effervescence générale coïncida avec l’aboutissement du processus de révision de la Règle  ; on aboutit à des résolutions de ce genre  : «  Que les constitutions soient rédigées de telle sorte qu’elles ne soient plus un code de procédures, mais qu’elles soient un souffle qui anime les sujets. Qu’elles se bornent à exprimer l’esprit du Fondateur dans un style suivi, les bases de la vie religieuse et les principales vertus. Qu’on édite séparément les Règles proprement dites et les différents directoires ou codes des officiers, la marche des chapitres, les coutumiers, les horaires, les descriptions de costume, les règles de bienséance, de morale, et les autres détails, etc…  »

UNE IMPOSSIBLE REPRISE EN MAINS

On est surpris aujourd’hui de voir la réaction ferme que les supérieurs généraux des différentes congrégations ont adoptée devant ce bouillonnement généralisé. Par exemple, celui des Clercs de Saint-Viateur mit en garde contre les réformes proposées par des religieux aux vertus mal assurées. Il rappela que le vrai religieux est d’abord homme de prière, et il demanda aux supérieurs locaux de surveiller les correspondances, de repérer les réseaux de contestataires et de sévir. Au chapitre de 1962, il fit barrage aux propositions les plus rénovatrices, interdit la lecture des œuvres de Teilhard de Chardin et celles du frère Untel. Même attitude chez les Frères des Écoles chrétiennes, avec cependant moins de fermeté doctrinale  ; on préféra rappeler que l’esprit de critique s’opposait au vœu d’obéissance.

Cependant, ce furent les supérieurs locaux qui manquèrent de fermeté. Chez les Clercs de Saint-Viateur, le chapitre provincial fut l’occasion de débats animés qui déchirèrent la communauté et permirent le triomphe des rénovateurs. Chez les Frères des Écoles chrétiennes, le conseil provincial décida de ne pas intervenir à l’encontre du frère Hector Deshaies, président de l’Association d’éducation du Québec, qui avait critiqué publiquement la vie religieuse et en avait réclamé une réforme radicale. Plus grave encore, en 1964, le prédicateur de la retraite annuelle, le sulpicien François Goudreau, prit le parti des frères contre leur supérieur général. C’était la révolution.

L’effet dévastateur ne se fit pas attendre. Entre 1960 et 1965, le nombre des Frères des Écoles chrétiennes au Canada chuta de 9 % et celui des novices de 41 %. En 1960, 901 jeunes gens se préparaient à devenir fils de saint Jean-Baptiste de la Salle, en 1965, ils n’étaient plus que 575. Première chute, en attendant celle des lendemains du Concile…

Le supérieur général, désemparé, écrivit au provincial du Québec  : «  Quelle tristesse que ces demandes de dispenses  ! Je crois qu’il faut mettre ce fait à l’étude de vos Frères Visiteurs et de leurs Conseils. Qui faut-il incriminer  ? La formation du petit noviciat, Noviciat, Scolasticat  ? J’avoue avoir reçu des lettres alarmantes plusieurs fois sur la formation  ! Ou bien la vie de communauté est-elle vraiment trop bourgeoise  ? Cela aussi m’a été signalé. Je crois qu’il faut beaucoup prier  : organiser des périodes d’intercession et de sacrifices pour que la compréhension de la Croix ne soit pas une chose si rare parmi nos Religieux  !  »

Pour savoir qui incriminer, le très cher Frère aurait dû lire les Lettres à mes amis de l’abbé de Nantes  ! C’est l’esprit de l’Action catholique spécialisée, cheval de Troie du libéralisme dans toute la structure de l’Église, et, plus encore, c’est l’Église en état de Concile s’ouvrant au monde et à ses erreurs, qui sont les grands responsables de cette révolution. La démonstration est imparable, et nous y reviendrons en conclusion générale de notre étude. Mais avant cela, il nous reste un chapitre effrayant à ouvrir  : sur cette Église en état d’aggiornamento, sur ces communautés religieuses en révolution, la franc-maçonnerie va abattre ses filets et ses griffes. Avec la création du ministère de l’Éducation en 1964, la Révolution tranquille dans l’enseignement catholique pouvait triompher.

RC n° 104, janvier 2003, p. 1-6

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