La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’OEUVRE DES OBLATS

V. La contre-offensive anglo-protestante et libérale

L’ADMIRABLE conquête de l’Ouest canadien par les Oblats de Marie Immaculée ne pouvait pas laisser indifférentes les puissances anglo-protestantes. Certes, la Compagnie de la Baie d’Hudson avait été impuissante à empêcher la conversion des Indiens, mais l’annexion des Territoires du Nord-Ouest à la Confédération allait donner aux Oblats des adversaires autrement plus redoutables. À peine le projet en avait-il été formulé que l’Ontario, terre d’élection des loges orangistes, en pleine expansion démographique par l’immigration, les considérait déjà comme son espace vital naturel. Dans notre dernier chapitre, nous avons vu comment Mgr Taché avait pu s’opposer à ces prétentions et faire valoir les droits des premiers habitants catholiques, aussi bien sauvages que métis.

L’Acte du Manitoba fut signé en mai 1870; en septembre John Schultz fondait la loge maçonnique Loyal Order of the Orange, à Winnipeg, la ville anglaise qui fait face à Saint-Boniface sur l’autre rive de la rivière Rouge. Son premier maire, l’avocat Evans Cornish, y était affilié  ; il ne dissimulait pas sa haine des Métis que ses sbires terrorisaient, lorsqu’ils n’étaient pas, en période électorale, occupés à décourager les candidats franco-catholiques ou à influencer les votes. Rien ne pouvait les arrêter puisqu’ils savaient le gouvernement fédéral d’autant plus perméable à l’influence des loges que la division de l’épiscopat du Québec paralysait l’action des Catholiques intégraux. Les francs-maçons alliés aux anglo-protestants, vont systématiquement saper l’œuvre des Oblats.

LES RÉSERVES INDIENNES

Ils vont d’abord entreprendre de limiter l’influence des missionnaires sur les Indiens, dont ils craignaient la révolte. Quoique les Oblats, en particulier le P. Lacombe, aient joué un rôle déterminant pour faire accepter pacifiquement aux tribus la tutelle gouvernementale et la prise de possession de leurs terres, l’Église catholique fut ensuite flouée de manière éhontée. Alors que les évêques souhaitaient de vastes réserves dotées d’écoles catholiques subventionnées, le gouvernement ne créa que de petites réserves, souvent éloignées les unes des autres. Les tribus avaient interdiction de les quitter  ; plus tard, la réglementation devint plus sévère  : aucun Indien ne pouvait en sortir sous peine de perdre tous ses droits. On désigna pour les administrer des fonctionnaires souvent protestants et francs-maçons, qui jouissaient de vastes pouvoirs sous la tutelle lointaine du ministère des Affaires indiennes créé en 1880. Les Indiens avaient exigé la présence de Mgr Grandin avant de signer les traités et ils avaient fait stipuler que les écoles devaient aussi apprendre à prier, autrement dit être confessionnelles  ; or, cette clause disparut mystérieusement de la version définitive du traité approuvée à Ottawa. Il était également prévu que chaque réserve devait avoir un missionnaire, sous-entendu catholique, puisque tous les Indiens l’étaient  ; mais comme Mgr Grandin était dans l’impossibilité d’en fournir suffisamment, le gouvernement distribua les réserves vacantes aux différentes confessions protestantes  !

Beaucoup d’Indiens baptisés se trouvèrent sous la juridiction de pasteurs protestants qui eurent l’habileté de ne pas se présenter en antagonistes des missionnaires  : ils affirmèrent enseigner la même religion et venir pour être les auxiliaires des pères en nombre insuffisant. Certains se présentaient tout simplement comme prêtres de Jésus-Christ. Comme ils jouissaient de quantité d’avantages financiers et de passe-droits accordés par l’administration, les apostasies se multiplièrent. Mgr Grandin rapporte ce propos d’un sauvage  : «  La religion catholique est, suivant nous, la meilleure religion, mais la religion protestante est la meilleure pour obtenir les faveurs du gouvernement.  » Les Oblats multiplièrent les prouesses pour arriver à visiter toutes les réserves et pour établir partout au moins un maître d’école catholique, mais l’administration multipliait les obstacles à volonté. Par exemple, il arriva que, à bout d’expédients, l’administration finit par autoriser la construction d’une chapelle et d’une école catholique sur une réserve, mais une fois les bâtiments achevés aux frais de l’Église, elle trouva un prétexte futile pour déménager les Indiens catholiques sur une autre réserve.

LE PEUPLEMENT DE LA PRAIRIE

Nous avons montré, dans notre précédent chapitre, les entraves mises au peuplement catholique de l’Ouest  : il s’agissait essentiellement du refus des subventions pour atténuer le coût du voyage, et des autorisations de se constituer des réserves de lots avant l’arrivée des colons. Alors que la division de l’épiscopat du Québec privait les évêques de l’Ouest de tout soutien financier, les loges organisaient avec efficacité des campagnes de financement en Ontario au profit des colons protestants. Elles allèrent plus loin  : leur mainmise sur les bureaux des terres leur permettait de surveiller l’implantation catholique, de prévoir son développement et de le bloquer en orientant le flot de l’immigration protestante vers les régions convoitées par les catholiques. C’est ainsi que le Nord de la Saskatchewan, autour de Duke Lake, fut soudainement envahi par un flot d’anglo-protestants répondant de toute évidence à un mot d’ordre pour compromettre la réalisation du projet d’installation des Chanoines de l’Immaculée Conception.

En 1889, quatre ans après l’arrivée du chemin de fer au pied des Rocheuses, Mgr Grandin écrit  : “  Voilà bien que nous passons, nous aussi, sous la férule des francs-maçons. Le parti français et catholique aujourd’hui n’est plus qu’une infime minorité, depuis que le pays est ouvert à la colonisation, les protestants fanatiques, les Orangistes et les francs-maçons des autres parties du Canada affluent chez nous  ; nous ne comptons plus, nous ne pouvons pas même nous faire représenter aux Chambres  ; on a eu soin pour cela de diviser les districts électoraux de telle manière que les Catholiques ne puissent s’unir et former une majorité. ” Dix ans après l’ouverture de l’Ouest à la colonisation, nous l’avons déjà expliqué, les catholiques ne représentaient plus du fait de cette politique, que 13 % de la population.

LA RÉCUPÉRATION DU NATIONALISME

C’est alors que survint la seconde révolte des Métis. Son illégalité manifeste, le massacre de deux missionnaires, la folie de son chef charismatique, Louis Riel, la firent condamner aussitôt par les évêques de l’Ouest, en particulier par Mgr Grandin, le premier concerné. Pendant des mois, ce dernier avait essayé de la conjurer en rappelant au gouvernement les devoirs d’une élémentaire justice, mais ce fut en vain. Lorsqu’elle éclata le 19 mars 1885, Ottawa disposait maintenant d’une force armée qu’il pouvait envoyer rapidement sur les lieux grâce au chemin de fer. Le 13 mai, la rébellion était réprimée, Riel se rendait. Le 1er août, il était reconnu coupable à l’issue d’un procès inique. Et le 16 novembre 1885, il fut pendu malgré l’appel du juryà la clémence et les protestations véhémentes de la Province de Québec.

Cette exécution provoqua le réveil nationaliste du Canada français, révolté par l’accumulation de tant d’injustices. Entretenu par le verbe éloquent d’Honoré Mercier, il fit le jeu du parti libéral et de son chef Wilfrid Laurier. Le fait politique nouveau de cette fin de siècle, ce ne fut pas que le Parti conservateur ait pour la première fois perdu le soutien des Canadiens français, mais que la question nationale soit devenue la clef des combinaisons politiques. Le Parti conservateur n’était plus le parti de l’ordre, d’une certaine rigueur morale qui accommodait les catholiques, mais il était devenu le parti des Anglais, des assassins de Riel, tandis que le Parti libéral n’était plus le parti des rouges, des anticléricaux, mais celui des défenseurs de Riel. De la même manière, il n’était plus question pour les protestants d’Ontario d’accepter une alliance politique avec les catholiques du Québec, les défenseurs de Riel, l’assassin de Scott  !

Ce nouveau clivage partisan eut pour résultat immédiat de priver l’Église de tout soutien politique. Le Parti libéral n’avait évidemment pas besoin d’elle puisque, sans changer le fond de son programme, les catholiques nationalistes le rejoignaient malgré les mises en garde épiscopales  ! Quant aux chefs du Parti conservateur, même s’ils ne rejetaient pas officiellement l’alliance électorale avec les catholiques, ils ne pouvaient plus se permettre la moindre prise de position en faveur des papistes.

LA GUERRE SCOLAIRE

Les loges ne laissèrent pas passer cette opportunité de s’attaquer sans péril à l’Église, et elles lancèrent la guerre linguistique dans l’Ouest. Ce fut Mgr Grandin qui en essuya la première offensive. Sous prétexte de répondre aux justes revendications des Indiens après la révolte de 1885 et de moderniser le système d’éducation, on parla de supprimer les écoles confessionnelles au profit d’un système scolaire public, neutre ou mixte. Beaucoup d’enfants catholiques seraient ainsi obligés d’aller à l’école protestante, mais le missionnaire pourrait s’y rendre le soir, après les cours, pour donner son enseignement. Mgr Grandin protesta de toute son énergie contre ces projets et, pour donner plus de poids à sa défense, il se résigna à permettre l’enseignement de l’anglais dans ses écoles. Il le fit la mort dans l’âme car c’était, à ses yeux, faciliter les contacts de ses ouailles avec le protestantisme et le monde nouveau, séduisant certes, mais aux antipodes de la sagesse du véritable Évangile.

Il essaya bien d’ameuter l’épiscopat de l’Est à sa rescousse, puisqu’il s’agissait, en dernière analyse, de défendre des droits constitutionnels. Mais ses plaintes n’eurent que peu d’échos  ; les évêques du Québec ne souhaitaient alors qu’une chose  : l’apaisement des passions nationalistes soulevées par l’affaire Riel.

Cette mollesse de la défense catholique encouragea les loges à passer à la seconde offensive, cette fois-ci au Manitoba. Sous prétexte que les francophones n’y étaient plus qu’une minorité, le gouvernement libéral provincial de Thomas Greenway, empêtré alors dans un scandale ferroviaire, abolit le 11 février 1890 la langue française comme langue officielle, modifiant du même coup l’article 23 de la Loi du Manitoba. C’était faire fi de la garantie constitutionnelle obtenue, on s’en souvient, par Mgr Taché vingt ans plus tôt. En mars, des lois créèrent un ministère de l’Éducation et un système d’éducation publique substitué aux écoles confessionnelles. Le fondateur de la loge de Winnipeg, John Schultz, maintenant Lieutenant-Gouverneur de la Province et, à ce titre, garant du respect de la Constitution, ne fit aucune objection pour apposer sa signature au bas de ces textes  ; la population, déjà à 70 % anglophone, les approuvait.

Les Franco-catholiques, eux, pas plus que Mgr Taché, n’étaient disposés à laisser piétiner en toute impunité leurs droits constitutionnels. L’archevêque fit appel aussitôt au gouvernement du Québec que dirigeait Chapleau, et au gouvernement fédéral de Macdonald qui disposait d’un droit d’intervention dans une législation provinciale en cas de violation de la Constitution. Mais ni l’un ni l’autre ne voulurent prendre le risque de relancer la querelle nationaliste, surtout en épousant une cause catholique intégrale. Ils conseillèrent donc au prélat de s’adresser aux tribunaux.

Mgr Taché en 1894

Mgr Taché en 1894

Mgr Taché suivit ce conseil, ce fut sa seule faiblesse. Il encouragea donc un père de famille, M. Barrett, à contester les règlements qui l’obligeaient à payer les taxes scolaires. Il perdit sa cause en première instance, et fit appel. Le 2 février 1891, le tribunal de seconde instance le débouta à son tour, malgré l’opinion dissidente du juge Dubuc, l’un des trois magistrats de la Cour, dont l’argument juridique était on ne peut plus charpenté. Persuadé plus que jamais de son bon droit et toujours soutenu par l’archevêché, Barrett se rendit en Cour suprême, à Ottawa. À l’unanimité, cette dernière cassa la décision de la Cour de Winnipeg en reprenant mot à mot la thèse du juge Dubuc qu’elle louait hautement.

La joie fut de courte durée. Les adversaires en appelèrent au Conseil Privé de Londres, le tribunal suprême de l’Empire, qui, le 30 juillet 1892, se prononça en faveur de Winnipeg. Par la suite, on apprit que le dossier des documents établissant les droits historiques des Franco-catholiques avait mystérieusement disparu lorsque le Conseil privé voulut le consulter  ; on le retrouva une fois prononcée la décision souveraine et irrévocable… Le juge Prud’homme a raconté l’entrevue émouvante que lui et MM Dubuc, Bernier et Girard eurent avec Mgr Taché au lendemain de la triste nouvelle  : “ Le prélat toujours si affable, si gai, si démonstratif dans son accueil, ce jour-là reçut ces Messieurs sans un sourire, sans prononcer un mot, à demi penché sur le bras de son fauteuil, tenant dans sa main droite un chapelet qu’il était en train d’égrener, les yeux inondés de larmes qui tombaient abondantes sur ses joues décolorées, atterré par la fatale nouvelle, abîmé dans une immense douleur. ”

Le vieux missionnaire retrouva bientôt toute son ardeur et exigea du gouvernement fédéral le désaveu de la loi provinciale. Macdonald s’y refusa… Les démarches judiciaires avaient été longues et le délai prescrit pour l’intervention fédérale était dépassé. Mgr Taché reprit donc la filière judiciaire jusqu’à la Cour suprême pour décider si oui ou non le recours aux tribunaux suspendait le délai d’intervention du gouvernement fédéral. Tout cela prit du temps, on le conçoit.

Wilfrid Laurier, de son côté, le mit à profit pour faire évoluer la ligne politique du Parti libéral dont il était le chef. Tirant les leçons du succès d’Honoré Mercier au Québec, il voulait sortir son parti de son isolement en lui faisant prendre la tête du mouvement nationaliste – catholique dans son essence – mais sans qu’il cesse d’être en réalité anticlérical, afin de ne pas perdre sa clientèle habituelle  ! Il commença donc à interpeller systématiquement le gouvernement conservateur à la Chambre pour lui reprocher son inertie dans l’affaire des écoles du Manitoba. Cependant, jamais il ne demanda de rétablir les droits de l’Église, toujours il s’agissait de corriger l’injustice dont la minorité était victime  : toute l’ambiguïté de Laurier est là.

Ces interventions, comme celles de son lieutenant Israël Tarte, gênèrent considérablement les évêques du Québec qui, peu à peu, commençaient à prendre conscience du danger  : laisser violer les droits constitutionnels des catholiques au Manitoba, c’était s’exposer à les voir attaqués puis bafoués au Québec  ; ils se rendirent compte – enfin  ! – des conséquences funestes de l’attitude du cardinal Taschereau et reconnurent en Mgr Laflèche le vrai défenseur clairvoyant de l’Église au Canada. Bien décidés maintenant à faire pression sur le gouvernement fédéral, ils ne voulurent pas pour autant favoriser le Parti libéral, l’ennemi juré des droits de l’Église dans la Province de Québec. La réaction apparemment procatholique de ce dernier séduisait les Canadiens français et brouillait les cartes… Les évêques firent donc pression sur les chefs conservateurs, mais très discrètement pour ne pas donner des arguments à Laurier, alors que les chefs conservateurs, eux, étaient de moins en moins enclins à les écouter de peur d’être accusés de trahir les intérêts anglo-protestants et donc de voir leur électorat voter… libéral  ! Encore un peu de temps et, à ce petit jeu-là, Laurier va passer pour le vrai défenseur des Franco-catholiques  !

Mgr Taché s’éteignit le 22 juin 1894 avec la consolation de savoir son combat soutenu maintenant par les vingt-neuf évêques du Canada. Son successeur était un Oblat canadien, Mgr Langevin, âgé de quarante ans, homme très intelligent, très actif, excellent orateur de foule. Une santé précaire l’avait toutefois confiné à des postes administratifs à Ottawa, puis à la direction de la faculté de théologie de cette ville. Mgr Taché l’avait réclamé pour en faire son bras droit puis son coadjuteur. Rappelons qu’au moment du sacre de Mgr Langevin, le diocèse comptait 24 000 catholiques  ; vingt ans plus tard, à sa mort, ils seront 160 000, dont uniquement 60 000 franco-catholiques.

Évêques oblats de l'Ouest canadien (1902).

Évêques oblats de l’Ouest (1902) assis de gauche à droite  :
NN. SS. Grandin – Langevin, Grouard
debout  : NN. SS. Legal, Joussard, Pascal, Dontenwill, Breynat.

Le 29 juillet 1895, le Conseil privé rendit cette fois une décision favorable aux catholiques. Le gouvernement fédéral n’ayant donc plus le choix, se prépara à intervenir  ; mais visiblement, il espérait qu’il ne serait pas obligé d’en venir aux mesures extrêmes qui le mettraient en porte-à-faux avec son électorat anglo-protestant. Évidemment, les Libéraux ne lui feront pas ce cadeau  : Greenway refusa de corriger sa législation. À bout de tergiversations, les Conservateurs préparèrent donc un bill réparateur qui reçut l’aval officieux de tous les évêques. Les Libéraux eurent vent de ces contacts secrets, ils attaquèrent alors le gouvernement, lui reprochant de mépriser le Parlement et déniant à l’épiscopat le droit d’intervenir dans ce domaine. Laurier prétendait juger du bill “ non pas au point de vue du catholicisme, non pas au point de vue du protestantisme, mais pour des motifs qui peuvent s’adresser à la conscience de tous les hommes, indépendamment de leur foi, pour des motifs qui peuvent animer tous les hommes aimant la justice, la liberté et la tolérance ”. Évidemment, dans la foulée, les Libéraux affirmèrent qu’ils étaient plus capables que les Conservateurs de rétablir la justice  !

Wilfrid Laurier

Wilfrid Laurier

Au lieu de passer tout de suite au vote définitif, les Conservateurs commirent la faute politique de tenter une nouvelle démarche auprès de Greenway  ; c’était vraiment attirer l’attention sur leur point faible  ! Greenway resta inébranlable. Les Libéraux et les Orangistes conservateurs, réunis pour cette fois, firent dès lors une obstruction systématique au Parlement pour empêcher l’adoption du bill réparateur d’ici les prochaines élections. Inutile de dire que la campagne électorale de ce printemps 1896 fut mouvementée. Mais malgré l’épiscopat qui avait appelé solennellement à voter pour les Conservateurs, le 23 juin 1896, le Parti libéral eut la majorité des sièges, Laurier devenait Premier ministre, et Sifton, le conseiller de Greenway, ministre de l’Intérieur  ! Laurier négocia alors avec son homologue manitobain le fameux Règlement Laurier-Greenway. Toutes les dispositions de la loi de 1890 étaient maintenues, on y ajoutait simplement la possibilité d’une demi-heure d’enseignement religieux par jour, le droit pour les parents d’exiger au moins un instituteur catholique par école quand le nombre des élèves le justifiait, et l’autorisation de l’enseignement bilingue dans les écoles de plus de dix élèves. Or, le bill réparateur, quant à lui, prévoyait des écoles séparées pouvant être subventionnées, un conseil catholique de l’Instruction publique, un surintendant et des inspecteurs catholiques, une école normale bilingue  ! Vraiment, il fallait être franc-maçon pour trouver l’accord plus juste que le bill  ! Les catholiques crièrent à la trahison. Mgr Langevin appela à la lutte et reçut l’appui de tous les évêques du Québec, sauf celui de Valleyfield, le libéral Mgr Émard.

L’ALLIANCE DES LIBÉRAUX ET DES IRLANDAIS

Laurier comprit alors qu’il ne résisterait pas aux attaques des catholiques maintenant unis, et qu’il devrait céder le pouvoir aux conservateurs aux prochaines élections s’il ne trouvait pas le moyen de rediviser le vote catholique. Pour cela, il s’employa à agrandir la faille qui existait depuis longtemps, pour ne pas dire depuis toujours, entre le clergé irlandais et le clergé canadien français, mais sans grande conséquence jusque là. On considérait que c’était une différence de mentalité, sans plus  ; d’ailleurs, en 1877, les Irlandais avaient refusé d’appuyer les plaintes du gouvernement fédéral contre l’épiscopat francophone.

Vingt ans plus tard, notre diabolique Laurier allait transformer cette différence de mentalité apparemment anodine en une opposition irréductible qui allait changer la face de l’histoire canadienne et, au-delà, peut-être l’histoire de l’Église. Laurier observa en effet que si les évêques irlandais n’approuvaient pas son règlement de la question des écoles manitobaines, ils en faisaient aussi reposer la responsabilité sur l’obstination des évêques francophones à vouloir garder leur langue, ce qui était à leurs yeux une prétention irrationnelle et indéfendable. Laurier savait que les prélats irlandais préconisaient l’abandon de la lutte frontale contre son gouvernement et la constitution d’un réseau d’écoles séparées confessionnelles, mais unilingues anglaises. Ils espéraient que cette renonciation définitive au français, jointe à un élémentaire sens de la diplomatie, permettrait de retrouver bien vite les grâces du gouvernement qui accorderait alors ses subventions au réseau scolaire catholique.

La presse fit largement écho à cette thèse, ce qui provoqua des débats au grand dam des évêques et de l’élite francophones. Il s’ensuivit une tension dans les relations entre les deux communautés linguistiques, y compris au sein du clergé et au sein de la Congrégation des Oblats.

Par ailleurs, des nouvelles reçues de Rome déterminèrent Laurier à agir rapidement. Les évêques du Québec s’étaient plaints à la Propagande, dont le Préfet, le cardinal Ledochowski, leur était très favorable. Sur sa recommandation, Léon XIII avait décidé de publier une encyclique condamnant le règlement Laurier-Greenway et soutenant l’opposition des évêques. Devant le cardinal-préfet et Mgr Bégin, coadjuteur de Québec, le Pape s’était écrié, en frappant trois fois sur sa table  : “ Non  ! Non  ! Non  ! pas de compromis  ! ”

Par ses amis anglais, en particulier par l’avocat Russell, le fils du juge en chef d’Angleterre, Laurier sut aussi que le Secrétaire d’État de Léon XIII, le cardinal Rampolla, infléchissait la diplomatie vaticane en faveur de l’Angleterre. Il décida donc de faire comprendre au Pape, en s’appuyant sur les évêques irlandais et sur le cardinal Rampolla, qu’une condamnation sans appel du Règlement indisposerait le gouvernement du Canada, peut-être même celui de Londres, en tout cas, elle porterait une ombre sur la politique de réconciliation de l’Église avec le monde anglophone.

Laurier envoya un télégramme au Pape pour demander la suspension de la publication de l’encyclique et lui annoncer l’arrivée de deux émissaires  : le solliciteur général du Canada et avocat réputé, le très catholique Charles Fitzpatrick, assisté de son ami Charles Russell. Le Pape les reçut en privé et on ne sut jamais ce qui s’était dit, mais toujours est-il qu’il fut décidé de suspendre la publication de l’encyclique, de retirer le dossier à la Propagande au profit de la Secrétairerie d’État, d’envoyer un délégué apostolique enquêter sur place. Quel revirement spectaculaire  ! mais non pas imprévisible pour un observateur attentif de la politique vaticane. En 1891, l’archevêque irlandais de Saint-Paul, aux États-Unis, avait transformé ses écoles catholiques en établissements publics, laïcs et subventionnés, avec droit à l’enseignement religieux après les classes  ! Scandalisés, ses collègues francophones, alors encore nombreux chez nos voisins du sud, l’avaient dénoncé à Rome. Mais le délégué apostolique à Washington le défendit  : selon lui, l’Église des États-Unis ne pouvait rester à l’écart de la société sans risquer de s’attirer la persécution des protestants très largement majoritaires. Finalement, Rome approuva l’archevêque irlandais  ! Et nos évêques irlandais canadiens avaient pris le soin de demander à ce même délégué apostolique à Washington de soutenir la démarche du Premier ministre canadien…

Nous ne revenons pas sur le déroulement de la mission du délégué apostolique au Canada, le jeune Mgr Merry del Val, que nous avons déjà racontée dans notre étude du triomphe du libéralisme. L’important ici est de souligner la collusion de l’épiscopat irlandais avec les loges, collusion patente notamment à Toronto, où le Délégué fut accueilli très chaleureusement par le gouvernement provincial et la population, alors que quelques mois auparavant, le nouvel archevêque de cette ville, Mgr Walsh, qui prenait possession de son siège, avait été accueilli avec des pierres.

Mgr Sbarretti

Mgr Sbarretti

L’encyclique Affari vos, publiée à la suite du rapport de Mgr Merry del Val,reprit donc la thèse irlandaise  : certes, la législation manitobaine était mauvaise et injuste  ; certes, les évêques étaient encouragés à œuvrer pour obtenir pleine justice, mais ils devaient le faire sans perdre les règles de la modération, de la douceur et de la charité fraternelle. Personne ne se leurra sur le sens véritable de l’encyclique  : c’était un désaveu implicite des évêques francophones. Mgr Laflèche et Mgr Grandin furent cependant partisans de continuer aussitôt la lutte, comme d’ailleurs le cardinal Ledochowski, mais Mgr Langevin et Mgr Bégin fléchirent, paralysés un moment par leur respect de la volonté du Pape, tandis que le nouvel archevêque de Montréal, Mgr Bruchési, un ami de Laurier, persuadait les autres prélats francophones des bienfaits à attendre d’une diplomatie de salon. Laurier avait gagné.

La nomination à Ottawa d’un délégué apostolique permanent acheva de consolider sa position. Mgr Falconio, encore trop bon avec les Canadiens français, fut rapidement remplacé par Mgr Sbarretti. Celui-ci, quoiqu’aux ordres de la Secrétairerie d’État mais aussi de la Propagande jusqu’en 1908, toujours bienveillante pour les Canadiens français, n’écouta que les recommandations de la première.

ENCORE PROTÉGÉS PAR SAINT PIE X…

Mgr Langevin se reprit rapidement de “ sa lâcheté  ”, le mot est de Mgr Grandin. Il faut dire que les ravages de la politique de bonne entente avec les Libéraux, ne se faisaient pas attendre. En 1905, au moment de la fondation des provinces de l’Alberta et de la Saskatchewan, les droits constitutionnels des catholiques furent une nouvelle fois bafoués en toute impunité. Découragé, Mgr Legal, qui avait succédé au vénérable Mgr Grandin, jeta l’éponge, mais l’archevêque de Saint-Boniface retrouva toute sa force combattive avec l’appui de l’archevêque de Québec et des autres Oblats. C’est alors qu’il ouvrit l’Ouest aux catholiques de toutes les nationalités et sut les intéresser à la question des écoles séparées, ce que nous venons d’étudier dans le précédent chapitre.

Dès lors, le gouvernement d’Ottawa, libéral jusqu’en 1911, conservateur ensuite, favorisa la nomination systématique d’évêques irlandais à la place des Oblats francophones. Les Irlandais soutenaient en effet à Rome que tous les diocèses canadiens, à l’exception de ceux du Québec, devaient avoir des titulaires anglophones puisque le Canada était un Dominion britannique. Ils eurent à Rome un allié de taille en la personne de Mgr Merry del Val, devenu en 1903 cardinal Secrétaire d’État de saint Pie X. Ce dernier fut soigneusement tenu à l’écart de ces questions jusqu’en 1908. Quand il en fut saisi lors d’une audience privée par l’audace providentielle d’un prêtre acadien, il donna des instructions précises pour que ces francophones des Provinces maritimes aient enfin leur évêque. Lorsqu’en 1910, il s’aperçut, toujours par hasard, que ses instructions n’avaient pas encore été suivies, le saint Pape envoya en secret au Canada un délégué pour lui faire un rapport exact de la situation. Il s’en suivit le rappel à Rome du Délégué Sbarretti, son remplacement par Mgr Stagni, et un réajustement de la politique vaticane dans un sens manifestement plus francophile.

Les Irlandais ne désarmèrent pas pour autant, comme le prouva leur manœuvre pour la nomination du titulaire du nouveau diocèse de Regina, en Saskatchewan. Pour faire échec à Mgr Langevin qui réclamait un prélat francophone pour ce diocèse à majorité francophone, ils déclenchèrent une campagne de presse au Canada et firent pression au Vatican, affirmant avec aplomb que Mgr Langevin mentait, que le diocèse était en réalité à majorité anglophone, qu’il lui fallait donc un prélat irlandais. Échaudé par la question acadienne, et pour en avoir le cœur net, Rome eut l’idée de demander un recensement de la population catholique du nouveau diocèse. En voici les résultats  : 16 000 francophones, 13 000 Ruthènes, 12 500 Allemands,… 4 200 anglophones  ! Saint Pie X voulut donc un prélat francophone… Les Irlandais et Laurier réussirent cependant à barrer le candidat de Mgr Langevin  : et ce fut le supérieur du grand séminaire de Québec, Mgr Mathieu, qui fut nommé  : c’était un ami de Laurier. La même année, les Irlandais réussirent, on se demande comment, à faire nommer à Ottawa Mgr Gauthier, un anglophone unilingue qui avait l’avantage de porter un beau nom français  ; nous en reparlerons dans notre prochain chapitre.

Mgr McNally

Mgr McNally

Bref, en 1911, les Irlandais qui ne formaient que 14 % des Catholiques canadiens tandis que 72 % étaient francophones, occupaient cinq des neuf archevêchés et quinze des trente-deux diocèses. Cela ne leur suffisait pas encore.

En 1912, le siège de Saint-Albert était transféré à Edmonton et élevé au rang d’archevêché, tandis qu’il était amputé de sa partie sud pour créer le diocèse de Calgary confié à… un irlandais  : Mgr McNally. Or, Mgr Langevin qui perdait à ce compte une partie de ses suffragants, n’avait même pas été consulté ni même prévenu de cette réforme  ; ordre avait été donné – mais par qui  ? – au timoré Mgr Legal de la garder dans le plus grand secret  ! Le clan irlandais venait de remporter une victoire qu’il exploita immédiatement. Le nouvel évêque chassa du diocèse les quatre congrégations religieuses francophones qui y étaient établies et il entra dans une dispute amère avec les Oblats qui furent expulsés en cinq jours de leur paroisse de Calgary. Jusqu’à sa mort en 1937, Mgr McNally poursuivra les francophones de sa haine, il n’y a pas d’autre mot  ; transféré au siège d’Hamilton en 1927, puis à Halifax en 1937, il était le plus souvent à Rome dans l’espoir de se faire remarquer du Pape pour obtenir la pourpre et, surtout, pour veiller aux intérêts de ses compatriotes.

…TRAHIS PAR BENOÎT XV ET PIE XI.

La mort de saint Pie X en août 1914, peu de temps après qu’il eut élevé Mgr Bégin au cardinalat, de préférence à l’archevêque irlandais de Toronto qu’on lui avait suggéré, n’arrangea pas la situation des Franco-catholiques.

Mgr Sinnott

Mgr Sinnott

En 1915, le gouvernement du Manitoba modifia l’accord Laurier-Greenway, mais ce fut pour supprimer l’enseignement bilingue  ! Mgr Langevin mourut sur ces entrefaites  ; qui allait le remplacer  ? Il avait réussi, non sans peine, à faire nommer un Oblat, Mgr Béliveau, comme évêque auxiliaire, mais non comme coadjuteur avec droit de succession. En octobre, on apprit que ce dernier était bien nommé archevêque de Saint-Boniface, mais que le diocèse était divisé. Mgr Béliveau n’en gardait que la partie orientale avec 18 000 catholiques francophones, et ses suffragants anglophones dépendraient désormais du titulaire de l’autre partie du diocèse de Mgr Taché, qui devenait l’archidiocèse de Winnipeg, avec 40 000 catholiques dont beaucoup de francophones. Rome mettait ainsi un archevêque sur chaque rive de la rivière Rouge  ! Ce fut un tollé chez les Canadiens français. On encouragea Mgr Béliveau à démissionner, il s’y refusa, on demanda alors à Mgr Mathieu d’intervenir, il se défila. Ce fut le cardinal Bégin qui tempêta si bien que les frontières des deux diocèses furent corrigées, mais dix mille francophones restèrent tout de même sous la juridiction de Winnipeg. Le pire fut la nomination à ce siège de l’abbé Sinnott, le secrétaire de la Délégation apostolique à Ottawa, un ennemi déclaré des francophones. Son parti-pris était tel que les évêques francophones venaient de faire savoir à Rome qu’ils suspendraient tout contact avec la Délégation apostolique aussi longtemps que cet individu resterait en fonction. Et c’est lui que Rome nommait premier archevêque de Winnipeg  !

Mgr O'Leary

Mgr O’Leary

En 1920, à la mort de Mgr Legal, c’est Mgr O’Leary, le persécuteur des Acadiens à Charlottetown, qui fut transféré sur le siège vénérable de Mgr Grandin  ! Il appliqua la même politique que Mgr McNally à Calgary  : les communautés religieuses francophones durent quitter le diocèse ou nommer des supérieurs anglophones  ; quatre furent chassées.

En 1929, c’est aussi un Irlandais qui succéda à Mgr Mathieu sur le siège de Regina. Il faut dire que l’ancien délégué apostolique à Ottawa, Mgr Sbarretti, rappelé à Rome par saint Pie X, avait fait du chemin sous Benoît XV  : il était devenu cardinal et préfet de la Sacrée Congrégation du Concile, chargée du choix des évêques…

Les Oblats ne gardaient plus que les ingrats diocèses missionnaires du Nord. Ils y firent le travail apostolique magnifique que nous étudierons bientôt, mais ils ne se désintéressèrent pas pour autant de ce qui se passait dans le sud où les catholiques francophones n’étaient pas résolus à abandonner leur héritage de foi et de civilisation chrétienne. À la fin des années vingt, ils remporteront une telle victoire en Ontario que les ambitions irlandaises en furent contenues. C’est ce que nous verrons dans notre prochain chapitre.

RC n° 77, avril 2000.

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