La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’OEUVRE DES OBLATS

VII. La survivance franco-catholique dans l’Ouest

NOTRE précédent chapitre de l’histoire des Oblats nous a montré les Franco-catholiques de l’Ontario s’opposant aux visées de la Franc-maçonnerie et du clergé irlandais contre les écoles catholiques francophones. De haute lutte, ils ont contraint le gouvernement provincial à vider de sa substance mortelle le fameux Règlement 17. C’était la première fois depuis la renaissance catholique de 1840 que la franc-maçonnerie cédait devant la détermination des Catholiques. Cette victoire retentissante eut des causes qu’il était important de dégager. En effet, elle ne s’explique pas uniquement par la fermeté et l’unité du clergé francophone de l’Ontario, mais aussi par le soutien actif de l’élite bourgeoise franco-catholique ontarienne et celui du clergé, de la population et enfin des instances politiques du Québec. Or, on se souvient que ces derniers appuis avaient cruellement manqué aux évêques oblats de l’Ouest, les empêchant de sauver leurs institutions scolaires de la réglementation anti-catholique à la fin du siècle dernier. Lorsque, par exemple, le règlement Laurier-Greenway (20 novembre 1896) bafoua les garanties constitutionnelles de la minorité franco-catholique du Manitoba, le sénateur Bernier appela magnifiquement à la lutte, mais en vain  :

«  C’est d’abord pour l’âme de nos enfants que nous livrons cette bataille  ; mais nous luttons aussi pour la préservation des privilèges constitutionnels de chacune des provinces du Dominion. Par-dessus tout nous combattons pour le maintien du règne de Jésus-Christ dans notre patrie. La crise actuelle est d’une importance plus que locale. Il semble que nous soyons au tournant d’un mouvement social d’une gravité décisive au Canada. Le christianisme restera-t-il la règle suprême de la vie publique et privée de ce pays  ?… Cette lutte est un devoir sacré  ; c’est un apostolat, et j’espère qu’avec la grâce de Dieu, la minorité catholique du Manitoba n’y faillira pas.  »

De fait, mais l’encyclique Affari vos du 8 décembre 1897 qui faisait obligation aux Catholiques de négocier avec le gouvernement libéral persécuteur, entraîna la défaillance du soutien des catholiques du Québec.

De même, ceux-ci, toujours sous la haute surveillance du délégué apostolique à Ottawa, ne se sont pas opposés à ce que la réglementation scolaire anti-catholique des Territoires du Nord-Ouest devienne en 1905 celle des nouvelles provinces de l’Alberta et de la Saskatchewan.

Mais, lorsqu’à partir de 1908, les évêques oblats de l’Ouest virent la province de Québec se réveiller à l’appel des franco-catholiques de l’Ontario, ils envisagèrent les moyens de reprendre le combat contre cette législation scolaire inique qui entravait leurs efforts apostoliques. Au demeurant, le Règlement 17 n’avait fait que la reprendre pour l’Ontario  : le gouvernement ne subventionnait qu’un enseignement public neutre, organisé en districts scolaires soigneusement découpés. L’enseignement de la langue de la minorité était proscrit, et l’enseignement religieux toléré seulement après les heures de cours. La minorité avait certes un droit reconnu à des écoles séparées, mais assorti de nombreuses restrictions réglementaires et financières.

LES ÉCOLES CATHOLIQUES DE L’OUEST

C’est au Manitoba que la situation était la plus grave parce que la réglementation y était la plus sévère et que les catholiques y étaient les plus pauvres. En effet, le système des écoles séparées impliquait une double taxation des parents catholiques, contraints à payer les taxes scolaires pour l’école publique et à financer leurs propres écoles. Les écoles séparées connurent donc des difficultés financières inouïes. À Winnipeg, les Sœurs du Saint Nom de Jésus durent sacrifier leur salaire pendant deux ans pour maintenir leur école. Ce dévouement ne fut pas exceptionnel, mais il n’empêcha pas la fermeture de cinquante et une écoles catholiques entre 1890 et 1896. Dans certaines localités, les institutions franco-catholiques étaient accréditées comme écoles publiques, mais les maîtres devaient attester solennellement n’avoir fait aucun enseignement ou exercice religieux pendant les heures de classe.

En Alberta, en 1905, le Parti conservateur voulut la suppression pure et simple des écoles séparées, et la première campagne électorale de la province se joua sur ce thème. Mais, à la surprise générale, les Conservateurs furent battus  : le vote unanime des Franco-catholiques qui ne représentaient plus que 7 % de l’électorat avait fait la différence en faveur des Libéraux. Une fois au pouvoir, ces derniers, sans malheureusement modifier la loi, furent très accommodants dans son application.

Il en fut de même en Saskatchewan où le Parti libéral avait besoin du vote catholique pour se maintenir au pouvoir. Comme les évêques avaient eu l’intelligence de regrouper les colons catholiques dans certaines régions, même si la population franco-catholique d’un district scolaire restait minoritaire, le plus grand nombre d’enfants y rendait toutefois le fonctionnement des écoles séparées proportionnellement moins coûteux. Dans le cas où la population du district était majoritairement catholique, les écoles publiques neutres étaient administrées par des commissaires scolaires catholiques. Ces derniers s’empressaient d’y confier l’enseignement à des… religieuses, le plus souvent françaises exilées par les lois anticléricales de la République.

Un de ces couvents-écoles de l'Ouest canadien, celui de St-Vital des Sœurs de l'Assomption.

Un de ces couvents-écoles de l’Ouest canadien,
celui de St-Vital des Sœurs de l’Assomption.

Cet apport des communautés françaises fut providentiel pour le réseau scolaire séparé qui n’était viable que moyennant un dévouement et une générosité sans bornes de la part des enseignants. Les diocèses et les différentes congrégations appelées à travailler dans l’Ouest ne lésineront pas. Les écoles séparées afficheront de ce fait des résultats partout excellents, ce qui n’ira pas sans exciter davantage la haine de la franc-maçonnerie.

Dans les districts où le maintien des écoles séparées était impossible ou insuffisant, les parents se regroupèrent en associations, d’abord informelles puis souvent affiliées aux sociétés Saint Jean-Baptiste, pour enseigner le français et la religion, le soir ou durant les vacances. Lorsque la guerre religieuse se réveilla durant le premier conflit mondial, ces organisations furent le fer de lance de la défense catholique. À cette époque, en effet, la franc-maçonnerie suscita un sursaut de fanatisme anglo-protestant dans l’Ouest, alimenté par la querelle de la conscription obligatoire. Mais le but réel était d’empêcher la contamination de l’exemple des franco-catholiques ontariens  ; ce fut le contraire qui se produisit  !

L’ORGANISATION DE LA SURVIVANCE

En effet, forts de l’exemple de l’Ontario, les évêques francophones agirent immédiatement. Ils regroupèrent les associations locales de parents d’élèves en grandes associations provinciales pour la défense de l’enseignement franco-catholique  : l’Association des Canadiens français du Manitoba, l’Association des Canadiens français de l’Alberta et l’Association Franco-canadienne de la Saskatchewan. Les évêques patronnèrent aussi une presse catholique sur le modèle du Droit d’Ottawa. C’est d’ailleurs le frère du directeur duDroit, le P. Ovide Charlebois, futur évêque du Keewatin, qui fonda Le Patriote de l’Ouest en 1910, à Duke Lake. Avec La Liberté de Saint-Boniface, ce journal allait jouer un rôle essentiel pour unifier l’action des catholiques dans l’Ouest, tout en répercutant les faits d’armes des Franco-catholiques ontariens.

Ces associations et cette presse franco-catholiques étaient d’autant plus nécessaires qu’à partir de 1912, ne l’oublions pas, les diocèses oblats de l’Ouest étaient tombés sous la coupe de prélats irlandais. Lorsque ceux-ci chassaient de leurs diocèses les communautés francophones, les écoles séparées se trouvaient privées de leur personnel enseignant et de leurs bienfaiteurs. Les associations, guidées à distance par la presse aux mains des Oblats, se substituaient alors aux religieux pour maintenir l’enseignement du français après les heures de classe. Elles se procuraient au Québec les manuels nécessaires et, si elles en avaient les moyens financiers, elles y recrutaient des maîtres.

Cette détermination réussit à mettre en échec les velléités successives des gouvernements conservateurs d’en finir définitivement avec les francophones de l’Ouest. Aussi dès 1922, on ne parla plus de défendre l’enseignement franco-catholique, mais on envisagea la reconquête des droits constitutionnels. Et la cause était urgente, car la victoire contre le Règlement 17 excitait aussi le fanatisme anglo-protestant, surtout en Saskatchewan où, en 1927, se fonda un Ku Klux Klan contre les franco-catholiques  ! C’était l’avenir du catholicisme dans l’Ouest canadien qui se jouait sur cette question des écoles, nos évêques en étaient persuadés. Or, ils savaient maintenant comment faire reculer le fanatisme anglo-protestant maçonnique  : il fallait la cohésion sans faille des catholiques de l’Ouest et l’appui inconditionnel de ceux des autres provinces.

En 1926, le rappel à Rome du délégué apostolique à Ottawa aurait pu inquiéter l’épiscopat francophone. Mgr Di Maria, en poste à Ottawa depuis 1918, était ouvertement francophile tandis que son remplaçant, Mgr Cassulo, ne cachait pas sa volonté de ne tolérer l’influence française que dans l’Est du Canada. Ce changement fut interprété comme une péripétie  : depuis 1860, la cause franco-catholique ne se débattait-elle pas dans les arcanes du Vatican avant d’atteindre le Souverain Pontife  ? Nos prélats restaient encore persuadés de l’appui du Pape Pie XI  : n’était-il pas le Pape des missions, n’avait-il pas manifesté à de nombreuses reprises sa bienveillance pour la congrégation des Oblats, qui se lançait alors à la conquête des rares habitants des glaces polaires  ?

PIE XI ET LE NATIONALISME

Ils ne savaient pas encore qu’en ce mois de novembre 1926, le Pape, qui venait de condamner l’Action française de Charles Maurras le 25 août précédent, avait demandé à recevoir en audience privée Henri Bourassa, alors en Italie pour un reportage sur la politique de Mussolini. Bourassa est, on s’en souvient, ce brillant orateur qui avait assuré le succès du congrès fondateur de l’Association catholique française de l’enseignement de l’Ontario, en 1910. Depuis lors, son journal Le Devoir jouait un rôle essentiel dans la mobilisation de la province de Québec contre le Règlement 17, et dans toutes les causes nationalistes canadiennes aussi bien que canadiennes-françaises. C’était bien à ce titre de chef de file nationaliste que le Souverain Pontife voulait le rencontrer.

Citons le récit de l’audience pontificale tel qu’on le trouve sous la plume de Robert Rumilly, le biographe d’Henri Bourassa.

«  Bourassa se rend à l’invitation, le 18 novembre 1926. Reçu seul, il se jette aux pieds du chef suprême de l’Église. Pie XI le relève, le fait asseoir, et commence ex abrupto, d’un ton calme, inflexiblement calme, ce que Bourassa lui-même appellera la plus forte leçon reçue dans sa vie. C’est le procès du nationalisme.

– “ Vous dirigez un journal. L’influence de la presse est immense, pour le bien ou pour le mal. Le premier devoir d’un journaliste catholique est de défendre les causes de Dieu et de l’Église. Les autres causes, même légitimes, sont secondaires et doivent être subordonnées. Un catholique ne doit jamais les mettre au premier plan… À l’heure actuelle, le principal obstacle à l’action de la Papauté et de l’Église dans le monde, c’est la prédominance des passions de race dans tous les pays, c’est la substitution du nationalisme au catholicisme… ”

La semonce dure une heure. Quand elle est terminée, le Canadien, de nouveau, se jette aux pieds de Pie XI  : “ Saint Père, le monde a besoin plus que jamais du Pape, des lumières du Pape, de la direction du Pape…

– Oui, reprend Pie XI, le monde a besoin du Pape, mais le Pape a aussi besoin du monde. Pour que sa parole porte ses fruits, il faut qu’elle soit entendue, comprise et appliquée. Il faut surtout que les catholiques, qui font profession de croire au Pape et de lui obéir (sic), entendent sa parole, comprennent sa pensée et l’appliquent dans leurs pays respectifs. Le premier devoir des catholiques, c’est de redevenir catholiques. ”  »

LE RALLIEMENT D’HENRI BOURASSA

Bourassa n’objecta rien. Il aurait dû au moins rétorquer que la défense de notre nationalisme catholique canadien français, parce qu’il incarne la foi catholique intégrale, était le seul moyen de défendre non seulement l’intégrité de la foi catholique de notre peuple, mais aussi sa vitalité missionnaire et de préparer la conversion du continent entièrement dominé par la puissance anglo-protestante et maçonnique.

Bourassa n’a rien dit de cette vérité historique fondamentale que deux siècles d’histoire canadienne démontraient amplement. Nous savons la cause de ce silence de rallié  : citant l’essentiel de son discours de 1910, nous avons déjà souligné qu’il lançait la lutte contre le Règlement 17 uniquement au nom de la justice et du respect des droits des Canadiens français, à égalité des droits des Canadiens anglais. Ce qui n’était pas étonnant de sa part, puisque Bourassa s’est toujours présenté comme un libéral, un démocrate sincère. À se demander s’il n’a pas superbement ignoré l’œuvre de Mgr Bourget pour ne pas devoir s’en faire un disciple  ? Quand Pie XI le mit à ses genoux et lui fit la leçon  : “ Rendez-vous compte de ce que vous faites  : c’est la lutte, le combat, la division entre catholiques, tout cela au nom du nationalisme  ! C’est mal, très mal, anti-évangélique. ” Cela lui parut vrai  : il était indéniable que les catholiques étaient divisés au Canada et que cela n’était pas sans nuire au prestige de l’Église et à son autorité. Mais la faute en était-elle imputable au nationalisme ou à l’erreur doctrinale des catholiques irlandais, à leur libéralisme  ? Car l’apparent conflit de races, comme on disait à l’époque, cachait une réelle opposition doctrinale. Bourassa, refusant la tradition des catholiques intégraux depuis sa jeunesse, était-il en mesure de le comprendre, à genoux aux pieds du Saint-Père  ?

Mais peut-être faut-il aussi expliquer le ralliement du chef nationaliste canadien d’une autre manière. L’algarade pontificale a dû être suffisamment impressionnante pour le convaincre qu’il subirait le même sort que L’Action française, s’il résistait tant soit peu aux volontés tyranniques de Pie XI. Or, au Québec, cela équivalait à une condamnation à mort. Ce qui explique peut-être ce qui va suivre.

«  La longue audience terminée, continue Rumilly, Bourassa s’enferme, prend le premier paquebot et rentre au pays, presque sans sortir de sa cabine pendant la traversée. À genoux au pied de sa couchette, il ouvre toutes les fenêtres de son âme au faisceau de lumière aveuglante qui éclaire le bien, le passable et le mal de son passé. Il se rappelle, une par une, les grandes heures de sa carrière, et s’en tresse pour le reste de sa vie une couronne d’épines. Il se relève, prêt à toutes les immolations. Il regrette et il désavouera tout ce qui, dans sa carrière, n’a pas clairement respecté la primauté des droits de Dieu et de l’Église sur les droits de la race ou de la langue. Au Canada, Bourassa disparaît. Ni entrevue, ni article.

«  Le voyage traditionnel de la Survivance française conduit dans la province de Québec, pour la vigile de Noël, un fort groupe de Canadiens français de l’Ouest. Reçus par les évêques, les maires et les ministres, ces voyageurs, ces pèlerins, souhaitent voir et entendre “ le grand défenseur des minorités de langue française. ” Mais Bourassa, depuis l’audience de Pie XI, se calfeutre. Les initiés appréhendent de nouveaux déchirements. Rien ne bouleverserait plus profondément la vie canadienne française qu’une dissociation de ces deux aspects essentiels, l’aspect catholique et l’aspect français.  »

Au printemps 1927, le combat des Franco-américains contre leurs évêques irlandais est en passe d’être condamné sévèrement par Rome (cf.  : la rubrique sur l’histoire des Franco-Américains). Bourassa décourage ses disciples de prendre leur défense. En mai 1927, alors que la victoire contre le Règlement 17 est une affaire de semaines, Bourassa se rend à Ottawa où il rencontre le Père Charlebois, le directeur du Droit, dans son bureau, “ exigu et nu comme une cellule monastique ”. Il lui transmet la consigne reçue de Pie XI. Voici le récit de l’entrevue, recueilli de la bouche même de l’Oblat par Robert Rumilly  : «  Bourassa parle sec, en marchant dans l’étroit espace dont il dispose, et en scandant ses pas avec le nom du pape  : “ Le Pape m’a dit… Le Pape ne veut plus de ce nationalisme… ” Bourassa n’a jamais paru aussi autoritaire, aussi cassant. Il crie le nom du pape, qui claque contre les cloisons.  » Le Père Charlebois reçoit, en somme, l’ordre d’arrêter la lutte. Il éclate en sanglots. «  Bourassa parti, l’Oblat pense tout seul et tout haut  : “ Je suis sûr, absolument sûr que mon action patriotique ne dessert pas l’Église, qu’elle la sert même… Et pourtant, le Pape nous fait dire… Le Pape est inspiré par le Saint-Esprit et le Saint-Esprit ne peut pas se tromper… ” D’autres prêtres, comme le Père Charlebois, s’épouvantent devant l’antinomie entre le patriotisme et la religion, entre les droits des parents et la discipline de l’Église, entre une justice évidente et une sagesse qu’on croit infaillible.  »

Lorsque les évêques apprennent ces évènements, ils comprennent qu’il serait suicidaire d’entreprendre la reconquête de leurs droits constitutionnels. L’opposition du Pape, nonobstant sa probable violence, empêcherait l’unité des catholiques francophones du Canada, condition nécessaire à la victoire contre les anglo-protestants. Cependant, ils vont, malgré Pie XI, se battre pour sauvegarder le statu quo, dans l’attente de jours plus favorables.

L’OBSCUR COMBAT DE LA SURVIVANCE

Grâce au dévouement et à l’abnégation des maîtres, ils vont maintenir pendant près de quarante ans les écoles séparées et, pour les élèves francophones des écoles publiques, les cours supplémentaires hors programme. Cela ne sera pas sans mérite car, en plus du coût financier qui reste lourd à supporter, les gouvernements provinciaux renouent périodiquement avec une politique très virulente contre les Franco-catholiques. Ce fut le cas notamment en Saskatchewan, en 1929, où fut décrétée la suppression du français, des costumes et des insignes religieux à l’école. Heureusement, la crise économique obligea le gouvernement conservateur à renoncer à son fanatisme pour ne pas compromettre le maintien de la paix sociale.

Malgré tout, après la dernière guerre, les écoles séparées connurent dans cette province un développement remarquable  ; entre 1950 et 1962, on créa encore quinze nouveaux districts scolaires séparés, et en 1960, on passa outre à la législation de 1907 pour fonder des écoles secondaires séparées. Cependant cet effort considérable était à peine suffisant pour contenir les progrès de l’assimilation.

Au Manitoba, en revanche, les Franco-catholiques réussirent à arracher une à une les garanties légales. Le succès de la politique à la fois ferme et conciliante de l’épiscopat et de l’Association d’Éducation des Canadiens français du Manitoba, est patent. En 1968, les Franco-catholiques représentaient 9,1 % de la population, alors qu’ils n’étaient plus que 6,7 % en 1931.

À l’école et aux journaux franco-catholiques, les évêques et les associations nationalistes vont ajouter la radio. La cause était urgente. Par les ondes, l’anglais pénétrait pour la première fois et régulièrement dans les foyers franco-catholiques, favorisant l’assimilation des jeunes générations. Dès 1927, des postes locaux privés avaient accepté la diffusion de rares et irrégulières émissions bilingues. En 1933, une radio d’État officiellement bilingue, qui deviendra en 1936 Radio Canada, vit le jour  ; mais on ne tarda pas à se rendre compte que les droits des francophones étaient souvent bafoués surtout dans les émissions diffusées à l’Ouest, comme par hasard. «   Nous vivons dans une ambiance hostile. Tout, autour de nous, fait obstacle à l’accomplissement de notre devoir. Le sport, le cinéma, la radio, le livre, la presse, autant d’ennemis opiniâtres à terrasser. C’est un combat de géants. La nationalité est faite plus de morts que de vivants, et elle est en péril si elle oublie les morts  », déclare le président des instituteurs de langue française du Manitoba.

Du mécontentement des sociétés patriotiques naquit, avec le soutien actif du clergé, Radio Ouest française, une association chargée de la construction, du financement et du fonctionnement d’une radio exclusivement francophone dans l’Ouest. Deux années de démarches, d’efforts inouïs furent nécessaires pour que résonnent pour la première fois les ondes de Radio Saint-Boniface, le 6 mai 1936. La générosité des catholiques du Québec fut largement sollicitée, avec l’encouragement de l’épiscopat, pour soutenir une œuvre si importante. La qualité de RSB fut telle qu’elle lui valut l’adhésion complète de la population francophone, mais aussi une assez large audience chez les anglophones et les francophones déjà assimilés. Cette radio fut, en ce sens, un des outils les plus efficaces de lutte contre l’assimilation.

Le Cardinal Villeneuve et Mgr Breynat.

Au premier plan, le Cardinal Villeneuve,
à droite  : Mgr Breynat.

Les évêques oblats arriveront aussi à donner un coup d’arrêt à l’hégémonie irlandaise sur les sièges épiscopaux. Pourtant, en 1930, un Irlandais avait été nommé à l’important évêché de Regina. Mais la colère des Canadiens français était si prévisible que Rome créa, pour l’atténuer, le minuscule diocèse francophone de Gravelbourg, avec l’arrière-pensée qu’il ne serait pas viable et que les Canadiens français finiraient par demander eux-mêmes leur rattachement à Regina. C’était sans compter avec la personnalité du premier évêque, Mgr Rodrigue Villeneuve, lui-même oblat. En 1932, il sera promu archevêque de Québec et recevra peu de temps après la pourpre cardinalice. Or, il était un ardent nationaliste qui s’était persuadé que les condamnations de Pie XI ne concernaient que le nationalisme païen de Charles Maurras  ; en bon théologien qu’il était, il ne voyait aucune contradiction entre le nationalisme et la foi catholique, bien au contraire. Énergique, en même temps que diplomate-né, il fut l’homme de la situation pour défendre les intérêts des franco-catholiques. Auprès de Rome, il se fit l’écho du changement de la politique du gouvernement fédéral canadien qui désirait l’apaisement avec les nationalistes canadiens-français. Il sut profiter aussi, à partir de 1934, de l’évolution de la politique vaticane devenue plus francophile à la suite de la nomination du cardinal Pacelli à la Secrétairerie d’État.

LES OBLATS ET L’ACTION FRANÇAISE

Nos évêques oblats avaient beau être tout dévoués à leurs missions et à leurs diocèses, ils firent preuve d’une remarquable ouverture d’esprit sur les questions contemporaines. Mgr Charlebois, par exemple, entre deux courses missionnaires, écrivait à l’excellent Mgr Gauthier, archevêque de Montréal, pour l’encourager à dénoncer le communisme. Mais il est intéressant surtout de noter leur indéfectible attachement à l’Action française, sinon à Maurras. Les travaux de Philippe Prévost ont établi leur influence déterminante pour obtenir la levée des sanctions contre le mouvement royaliste et nationaliste français, qui frappaient, ne l’oublions pas, l’élite catholique de la fille aînée de l’Église. Mgr Gabriel Breynat, remarquable évêque oblat du Mackenzie depuis 1901, était ardemment d’Action française, nationaliste français parce que catholique  ; dès qu’il apprit la mort de Pie XI, il pressa son ami le cardinal Villeneuve de commencer ses pourparlers avant même le conclave. Le lendemain de son élection, Pie XII reçut en audience particulière Mgr Breynat, pendant une vingtaine de minutes. Ils parlèrent beaucoup de l’Action française et l’évêque missionnaire démontra le caractère inouï de la demande de rétractation exigée par Pie XI et que Maurras avait cru ne pas devoir accepter. En accord avec le cardinal de Québec, Mgr Breynat ne craignit pas d’affirmer à Pie XII  : “  En conscience, les adhérents d’Action française ne peuvent pas, sans péché grave, signer la formule de rétractation proposée. ” Après cette discussion qui impressionna vivement le nouveau Souverain Pontife, le cardinal Villeneuve continua à travailler à la levée des sanctions, tant auprès du Saint-Siège qu’auprès de l’épiscopat français. En juin 1939, de retour de sa légation pour la bénédiction de la basilique de Domrémy, il eut un entretien décisif avec Pie XII. Le 5 juillet, la réunion plénière du Saint-Office décida la levée des sanctions, par un décret qui fut publié le 15 juillet.

LE COUP DE GRÂCE CONCILIAIRE

M. de Margerie et sa famille.

M. de Margerie et sa famille. De 1929 à 1962 il fut l’un des chefs de file de la survivance franco-catholique dans l’Ouest.

Mais revenons à l’Ouest canadien. En fait, la situation va se maintenir pendant 40 ans telle que nous vous l’avons exposée  ; les évêques successifs continuant la même politique… jusqu’au Concile.

Mais Vatican II fut la victoire des conceptions libérales qui étaient déjà celles de l’épiscopat irlandais d’Amérique du Nord. L’ouverture au monde prônée au Concile est plus proche de la cohabitation du catholicisme avec les autres religions au sein d’un état neutre, telle que pratiquée par l’épiscopat irlandais dans l’Ouest, que de l’idéal de la chrétienté défendu par les Oblats.

Rémi Smith et Léo Robert, dirigeants de la Société Franco-Manitobaine.

Rémi Smith et Léo Robert, dirigeants de la Société Franco-Manitobaine, en 1983. En deux photos, toute l’évolution de la survivance dans l’Ouest.

Or, ces derniers vont malheureusement se rallier aux orientations conciliaires, apparemment sans difficulté, et ils vont les imposer à leur peuple qui, lui, en sera moins enthousiaste  ! Il en résultera une hémorragie du peuple fidèle et donc une baisse soudaine de l’influence de l’Église. Les laïcs qui n’avaient pas attendu les slogans conciliaires pour être engagés au service des écoles catholiques, de la radio et de la presse franco-catholiques, désertaient ou ne trouvaient plus de relève. Si bien qu’en quelques années, ces œuvres disparurent ou furent assimilées par les organismes d’État comme, par exemple, les radios absorbées par Radio-Canada en 1973.

Toutes les œuvres catholiques eurent aussi à subir la concurrence d’organisations similaires quant aux objectifs, mais laïques sinon anticléricales. Par exemple, au Manitoba, la vénérable AECFM mourut en quelques années par extinction, au profit de la laïque Société franco-manitobaine. De même, le journal La Liberté ne put résister à la concurrence du journal franco-manitobain anticlérical Le Courrier.

Or, cette crise de l’Église coïncida avec la propagande révolutionnaire qui agita la jeunesse à la fin des années soixante. Dans l’Ouest, elle se cristallisa sur la revendication des droits linguistiques, mais, évidemment, sans plus aucune référence à la religion. Or, comme ces revendications du bilinguisme au nom des droits des communautés furent endossées par le Parti libéral de Pierre Eliott Trudeau, il s’ensuivit une série de lois tant provinciales que fédérales favorables à la minorité francophone. En quelques mois, celle-ci obtenait ce qu’elle revendiquait depuis soixante-dix ans  ! Mais l’Église, qui avait assuré la survivance pendant tout ce temps, n’était pas au rendez-vous. Pire, la réforme liturgique post-conciliaire imposant l’emploi de la langue vernaculaire officielle du pays, contraignait en principe l’ensemble de la population de l’Ouest à recevoir les sacrements et donc l’enseignement de la Foi, en anglais. Voilà l’Église qui se faisait instrument de l’assimilation, surtout auprès des autochtones  !

Or, chose curieuse pour qui n’est pas catholique intégral, ce bilinguisme officiel accordé aux francophones dans les années soixante-dix n’a pas empêché les progrès de l’assimilation. À la fin des années quatre-vingt, les francophones – on n’ose plus dire les franco-catholiques – ne sont plus que 3,3 % en Alberta, 2,3 % en Saskatchewan et 4,2 % au Manitoba. Tandis que la défense de la langue liée à la défense de la foi catholique intégrale avait maintenu l’une et l’autre, la protection de la langue sans la foi catholique entraînait la disparition de l’une et de l’autre  ! On ne peut mieux vérifier la pertinence du combat des évêques oblats d’avant le Concile…

Il faudra donc probablement attendre le triomphe du Cœur Immaculé de Marie pour que notre épiscopat s’en aperçoive  : la défense de la foi catholique et son expansion dans tout le continent redonneront alors à la francophonie sa véritable raison d’être, son âme.

RC n° 83, décembre 2000

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