La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
Print Friendly, PDF & Email

LE BEAU “ RÈGNE ” DE JOSEPH DUBUC

ENFANT D’UNE FAMILLE, RICHE DE SA RELIGION

Joseph Dubuc

Sir Joseph Dubuc (1840-1914)

JOSEPH Dubuc est né à l’heure de la renaissance catholique, le 26 décembre 1840, près de Chateauguay, au sud de Montréal. Disons tout de suite que, sa vie entière, il restera fidèle à l’enseignement de Mgr Bourget  ; il va nous apparaître comme un modèle imitable de catholique intégral qui fit une belle vie, un beau règne comme on dit ici. Aîné d’une famille de quatorze enfants, il trouva dans son berceau la plus grande pauvreté mais aussi l’affection salutaire de parents pieux et vertueux. Les chapitres consacrés à son enfance nous brossent un exemple d’une admirable famille catholique canadienne  ; s’il n’y avait la froidure des longs mois d’hiver, on pourrait se croire au Portugal, à Aljustrel. Sa mère, pour laquelle il garda toute sa vie une admiration émue, avait une aversion pour le mensonge  : “  Je préfère un voleur à un menteur ”, disait-elle souvent. Elle était très autoritaire – “  Ma mère aurait pu conduire un bataillon ” – mais c’est elle qui lui apprit à réprimer un caractère impétueux et coléreux. Lorsque, plus tard, nous verrons louer la patience du bon juge Dubuc, nous nous souviendrons que c’était vertu acquise. Son père, lui, ne punissait que rarement, pour ne pas dire jamais  ; un jour il donna à son fils un coup de mitaine  : “  physiquement, ce n’était rien, mais moralement c’était immense ”. Il était un modèle de courage, d’amour du travail bien fait et de vertus familiales.

LE DUR APPRENTISSAGE DE LA VIE

Notre Joseph, quant à lui, avait une intelligence exceptionnelle, et il aurait aimé aller régulièrement à l’école. Cependant la pauvreté de la famille le lui interdisait  ; dès qu’il eut atteint l’âge de huit ans, il fut contraint d’aider son père dans les durs labeurs sur une terre. Il fréquenta cependant l’école du rang par intermittence, lorsqu’il y avait moins d’ouvrage ou lorsqu’il était capable de le faire tôt matin ou tard le soir. Heureusement, ses dons intellectuels exceptionnels lui permettaient de récupérer assez rapidement le retard accumulé, il gardait ainsi l’espoir de rejoindre les autres enfants de son âge qui partaient maintenant au collège. Mais en novembre 1858, il allait donc avoir dix-huit ans, son père dut reconnaître et lui apprendre qu’il n’aurait jamais les moyens ni de l’établir sur une terre, ni de lui payer des études collégiales. Maintenant que ses frères plus jeunes pouvaient aider à la ferme, il fallait qu’il se trouve de l’ouvrage à l’extérieur pour se faire un pécule. C’est pourquoi, peu de temps après, Joseph quitta pour la première fois sa famille et alla aux États-Unis où il s’engagea comme garçon d’écurie. L’été le revit auprès des siens pour les moissons, mais l’hiver suivant il repartit aux États pour travailler cette fois dans une scierie. Avec des journées de dix-huit heures de travail, ce fut dur, très dur, d’autant plus que l’atmosphère n’était pas très catholique. Durant l’été 1860, revenu une fois encore au pays, il assiégea le Ciel et en particulier la Très Sainte Vierge Marie. Il fallait qu’il puisse entrer au collège avant la fin d’août, sinon il abandonnerait toute idée d’étude et se trouverait un ouvrage plus régulier, mais sans ambition d’améliorer son sort et celui de sa famille. Le dernier dimanche d’août, n’en pouvant plus d’anxiété, il promit deux cents chapelets pour les âmes du purgatoire. Le même soir, il apprit qu’il y avait une place pour lui au collège de Beauharnois où on ne demandait qu’une piastre par mois pour la pension. Ce n’était certes pas le meilleur collège de la province, mais c’est ainsi que Joseph Dubuc put commencer ses études secondaires à vingt ans. Il y brilla si bien qu’il remporta tous les prix  ; ce qui lui valut d’être convoqué par son curé qui lui demanda s’il n’avait pas la vocation, auquel cas il se chargeait de ses frais d’études. Joseph répondit honnêtement  : «   Pas précisément M. le curé. Si Dieu pourtant me veut à son service, il m’y disposera sans doute.  » Cette franchise plut au bon prêtre qui s’arrangea pour le faire admettre au collège de Montréal sans qu’il lui en coûte davantage qu’à Beauharnois.

ÉLÈVE DES JÉSUITES

Il termina au premier rang son cours secondaire en 1864, puis il entreprit deux ans de philosophie sous la conduite de ses professeurs jésuites  ; il en reçut une solide formation humaniste qui l’aida, plus tard, à s’imposer dans ses hautes et multiples fonctions, et à tenir son rang, même dans les salons du vieux continent. Malgré la différence d’âge avec ses condisciples, son excellent caractère enjoué aidant, il se fit de bons amis, parmi lesquels un jeune métis protégé de Mgr Taché, Louis Riel, dont les études étaient payées par la mère de l’archevêque de Saint-Boniface.

Mais comme il était toujours aussi pauvre, la question de son avenir se posa avec plus d’acuité encore en 1866, au point de provoquer une profonde crise intime dont il sortit par la méditation du livre de Job, qui le bouleversa et lui fit relire les Évangiles. C’est alors que sa foi et sa piété qui ne s’étaient pas démenties, mûrirent et devinrent la lumière de son existence  : à 26 ans, il comprenait que la vie était un combat que le jugement de Dieu sanctionnera  ; la sentence sera paternelle et miséricordieuse pour celui qui l’aura aimé et servi.

Il envisagea alors sérieusement la vocation sacerdotale, mais son confesseur l’en détourna à l’issue d’une retraite des Exercices de St Ignace  :

«  Êtes-vous toujours disposé à suivre la volonté de Dieu, quelle qu’elle soit  ?

– Oui, mon Père, quelle qu’elle soit.

– Eh  ! bien, mon cher, Dieu vous appelle à le servir… dans le monde.  ».

Joseph Dubuc entreprit donc des études de Droit à l’Université McGill, faute d’université catholique à Montréal. Toujours sans le sou, il trouva un petit travail de rédaction à La Minerve, et partagea sa chambre avec un camarade pas plus fortuné que lui. Il connut vraiment la misère, ses maigres économies étant pour ses chers parents qu’il ne manquait pas de visiter en prenant soin de leur cacher sa situation exacte.

LA DÉCOUVERTE DU CATHOLICISME INTÉGRAL

Le climat de ses études à McGill nous fait comprendre l’angoisse de Mgr Bourget de ne pouvoir fonder un établissement catholique universitaire dans sa ville épiscopale. Les jeunes catholiques étaient soumis à de fortes tentations dans ce milieu protestant ou libertin et athée. Joseph Dubuc sut y résister sans craindre d’afficher ses convictions. C’est ainsi qu’il étudia Voltaire pour mieux s’en moquer et défendre l’Église des attaques de ceux qui prenaient pour maître un tel individu. En politique, ce fils de paysans sans grande ouverture sur ces questions délicates, opta pour le Parti conservateur, non sans réticences tant celui-ci était brocardé dans ce milieu estudiantin. Il raconta qu’il fixa son choix d’abord par pure confiance aux évêques, ensuite ses convictions s’affermirent. Il est important de remarquer, davantage que son biographe démocrate-chrétien, que ses seuls loisirs étaient alors les réunions de l’Union catholique, le cercle des jeunes catholiques intégraux qui se réunissaient avec la bénédiction de Mgr Bourget dont ils soutenaient les combats avec enthousiasme. Joseph Dubuc s’y lia en particulier avec Gaspard Hénault, lui-même très ami avec les Désilets de Trois-Rivières  ; comme on se retrouve  !

Reçu avocat en 1869, Joseph Dubuc connut encore la misère des avocats sans cause. Il aimait à rappeler comment il économisait sur tout, y compris sur le chauffage  : avec son co-chambriste, il faisait une attisée d’un genre spécial  : chacun à une extrémité de la pièce, ils s’envoyaient un dictionnaire de jurisprudence  ! Mais ces années furent tout de même agrémentées par la rencontre de celle qui sera toute sa vie sa chère Annie, la plus jeune des sœurs de son ami Gaspard, de dix ans sa cadette. Pendant des mois, Joseph fréquenta assidûment les Hénault et trouva mille prétextes pour passer devant la maison, mais sans jamais toutefois oser lui parler.

AU SERVICE DE MGR TACHÉ

Père Ritchot

Le Père Ritchot

En janvier 1870, la vie de Joseph Dubuc bascula lorsqu’il reçut une lettre de son ancien condisciple Louis Riel, qui venait de prendre la tête des métis révoltés contre le pouvoir fédéral, après l’annexion des Territoires du Nord-Ouest. «   Je suis seul pour diriger les affaires du pays et tenir tête aux intrigues des ennemis. Il me faudrait un auxiliaire instruit, homme de loi, énergique et déterminé. Je te connais. Si tu venais me rejoindre, tu rendrais d’immenses services à notre chère population métisse.  » Quelques semaines plus tard, Dubuc reçut la visite d’un émissaire de Mgr Taché, le Père Ritchot, qui venait négocier avec le gouvernement ce qui allait devenir l’acte fondateur de la Province du Manitoba. Il n’eut pas de mal à convaincre notre jeune et ardent catholique intégral de l’importance de la fondation d’une autre province catholique au Canada, et il emporta son adhésion.

Restait à régler les problèmes matériels, ce fut vite fait  :

«   Sur quoi puis-je compter pour vivre  ?

– Sur rien. Nous sommes dans un temps de transition, un vrai chaos…

– Dans ce cas la perspective n’est pas encourageante pour moi. Mes ressources financières sont extrêmement restreintes.

– Ne vous inquiétez pas. Dans notre pays, quand un hôte vous arrive, nous mettons une patate de plus dans la marmite et nous comptons pour rien le surplus de dépenses. Je m’engage à vous garder chez moi pendant un an sans exiger un sou.

– Dans ce cas, c’est accepté. Je monte avec vous.

Êtes-vous marié  ?

– Non, pas encore. Je ne suis pas prêt.

– Pourquoi pas  ?

– Parce que je n’ai pas les moyens de faire vivre une femme.

– Ce n’est pas une raison. Nous mettrons deux patates dans la marmite et cela ne vous coûtera pas plus cher.  »

Tout de même, Dubuc estima qu’il fallait plus que deux patates pour tenir ménage  ; il partirait donc sans s’être déclaré à sa chère Annie.

À LA CONQUÊTE DE L’OUEST

Or, le jour du départ, il se rendit à Notre-Dame de Pitié, pèlerinage montréalais aujourd’hui disparu. Il y rencontra Annie. «  Était-ce un gracieux présage que Dieu leur avait ménagé  ? s’interroge son biographe. Ils s’abordèrent aimablement, très émus l’un et l’autre, tout en cherchant à se dominer. Ils allèrent s’agenouiller ensemble aux pieds de la statue vénérée. Faisaient-ils la même prière  ? Celle que Joseph nous a conservée montre une fois de plus l’admirable droiture, la délicatesse chrétienne de son cœur. “  Mon Dieu, vous savez mieux que moi ce qui peut me rendre heureux. Je ne vous demande pas cette jeune fille si, dans votre sagesse, vous m’en avez réservé une autre. Mais si c’est elle que vous me destinez, qu’il sera grand, mon Dieu, le bonheur que je tiendrai de vous. ” Au sortir de la chapelle, on se quitta après s’être échangé quelques paroles, mais sans plus.  »

Le soir même il partait pour Saint-Boniface, après avoir capitalisé tout son avoir  : 120 dollars  ; «   avec cette fortune dans la poche, je partis à la conquête du monde.  » Le voyage dura dix-sept jours et lui coûta… 103 piastres  ! Heureusement, Mgr Taché l’accueillit à bras ouvert et l’hébergea pendant deux ans à l’évêché.

Il se mit aussitôt au travail. Il fallait conseiller le prélat dans la négociation définitive de l’Acte du Manitoba, puis veiller au bon déroulement de l’arpentage des terres. D’autres catholiques intégraux, recrutés à Montréal par les émissaires de Mgr Taché, vinrent le rejoindre, notamment le notaire Girard et surtout Joseph Royal avec lequel il lia particulièrement amitié et ouvrit un cabinet d’avocats à Winnipeg. Lorsque Royal fonda un journal, Le Métis, son ami, qui était déjà correspondant de La Minerve, y collabora fidèlement.

Pendant l’hiver 1870 eurent lieu les premières élections de la Province qui ne comptait alors que douze mille habitants. Dubuc et Royal furent des vingt-quatre députés  ; et c’est Dubuc qui prononça en français le premier discours dans l’enceinte parlementaire. Comme Royal, ex-journaliste parlementaire à Québec, était très féru des questions de procédure, Dubuc et lui eurent tôt fait de prendre en mains l’assemblée et de façonner ses règlements. Mgr Taché lui demanda aussi d’assumer la charge de Surintendant de l’Éducation pour les écoles catholiques. C’est à ce titre qu’il sera un des fondateurs de l’Université du Manitoba et il en restera membre du conseil d’administration jusqu’à sa mort, s’opposant avec énergie et efficacité à l’envahissement total du protestantisme.

ÉPOUX ET PÈRE DE FAMILLE EXEMPLAIRE

Le temps passait, et Joseph Dubuc n’était toujours pas marié. Le Père Ritchot avait voulu arranger cela en lui présentant tous les beaux partis du Manitoba, mais en vain. «   Mais voyons, Dubuc  ! à quoi prétendez-vous donc  ? Pensez-vous que le bon Dieu va créer un ange exprès pour vous et l’expédier tout chaud du paradis pour en faire votre femme  ? Si vous visez à la perfection, attendez-vous à des mécomptes. La femme que vous choisirez aura ses défauts, comme vous les vôtres. Prenez-en votre parti.  » Joseph avait évidemment une autre idée. Peu de temps après cette mémorable conversation, en septembre 1871, il reçut une lettre de son ami Gaspard  : sa sœur Annie qui subissait les assauts de nombre de prétendants montréalais, désirait connaître ses sentiments avant de donner sa réponse. Pensez-vous que Joseph écrivit aussitôt son affection  ? C’est mal le connaître. Il en eut certes bien envie, mais se rendant compte de la difficulté de la vie au Manitoba, il fut pris de scrupule à l’idée de condamner celle qu’il aimait à un mode de vie si éloigné du confort bourgeois de Montréal. Il hésitait. Et finalement, ni la sagesse de Mgr Taché ni le gros bon sens d’une sœur grise ne réussirent à emporter son assentiment, et il écrivit à son ami Gaspard qu’il sacrifiait son amour.

À peine la lettre était-elle envoyée qu’il la regretta… mais que faire dans un pays où la poste n’était pas quotidienne, bien sûr, ni même hebdomadaire… Joseph passa des jours d’angoisse à l’idée qu’il lirait bientôt dans La Minerve le faire-part de mariage d’Annie avec un quelconque montréalais. Il n’en fut rien, au contraire une nouvelle lettre de son ami Gaspard se plaignait de ne pas avoir reçu de réponse… Que s’était-il passé  ? Plus tard, il apprit que tout le courrier parti de Saint-Boniface ce 28 septembre avait été détruit dans l’incendie de la poste de Chicago le 8 octobre  ! Cette fois, la réponse de Joseph fut sans hésitation, mais Mgr Taché dut encore intervenir personnellement pour lever l’opposition des parents au départ de leur fille pour le Manitoba  ! Enfin, le 13 avril un télégramme lui apporta la réponse définitive  : «   Je vous attends. Venez. Annie  » Dans ses notes personnelles, il s’exclame  : «   Ô la douce sentence  ! ô l’adorable petite ligne  ! Combien gentille la main qui l’a tracée  ! Et puis quelle aimable institution qu’un bureau télégraphique  ! En sortant de là, heureux, débordant de joie, j’aurais embrassé tous les poteaux télégraphiques  ! Ô folie de l’amour  ! jusqu’où ne peux-tu pas nous conduire  !  » Jusqu’à la fin de sa vie, le digne juge Dubuc garda cette fraîcheur et cette exubérance de sentiments lorsqu’il s’agissait de sa chère Annie et des dix enfants qu’elle lui donna. Si nous en croyons son biographe, ces derniers furent remarquablement éduqués, et les quelques anecdotes rapportées illustreraient l’enseignement de notre Père en cette matière.

Winnipeg

Winnipeg vers Saint-Boniface en 1871.

INTRÉPIDE DÉFENSEUR DES FRANCO-CATHOLIQUES

Mais laissons la famille Dubuc pour retrouver l’homme public aux prises avec les menées des francs-maçons dont les sbires terrorisaient les métis et les franco-catholiques qui les soutenaient. Un soir, un inconnu lui mit une arme sur la poitrine avec ce simple commentaire  : “  Je te tue. ” Dubuc répondit simplement  : “  C’est bien, tue-moi  ! ”; pris de panique, son agresseur détala sans demander son reste. Mais une autre fois, le député fut attaqué traîtreusement par derrière, battu et laissé pour mort. Il fallait autre chose pour impressionner ce Canadien français de la plus belle race. Il faudrait citer aussi plusieurs récits de ses réunions électorales où il tenait tête au chahut organisé, non sans constater que ces troubles sans lendemain, et pour cause, étaient la meilleure garantie de sa réélection.

En 1874, lorsque le notaire Girard devint le Premier ministre de la Province, Dubuc fut choisi comme Procureur général, poste qu’il quittera à la fin de l’année suivante pour devenir le conseiller légal des Territoires du Nord Ouest et avocat de la couronne. Réélu député, il est élu par ses pairs comme président de l’Assemblée provinciale. En 1879, il est député fédéral conservateur, mais il démissionne quelques mois plus tard lorsqu’il constate que les chefs de son parti alors au pouvoir n’accepteront jamais de modifier leur politique anticatholique dans l’Ouest. Il revient à Winnipeg au moment où le gouvernement provincial majoritairement anglophone veut supprimer l’usage du français dans les actes officiels. Son intervention galvanise la députation francophone  ; d’abord divisée, elle opte pour la ligne dure  : les ministres francophones démissionneront, même au risque de porter les libéraux au pouvoir. Les anglophones du gouvernement, étonnés de cette résistance qu’ils n’attendaient pas, essaient d’abord d’acheter Dubuc  ; mais comme il reste intraitable, ils reviennent sur leur décision. La détermination de notre héros a sauvé les droits linguistiques des franco-catholiques pour seize ans. C’est à partir de cette époque qu’on commença à dire couramment à Saint-Boniface comme à Winnipeg, «  droit comme Dubuc  » ou «  honnête comme Dubuc  ».

LE JUGE RESPECTÉ DE TOUS

La même année, la population de la Province augmentant considérablement, le gouvernement décida de la doter d’une organisation judiciaire complète. Il créa donc la Cour du Banc de la Reine, véritable cour d’appel, et Joseph Dubuc en fut nommé l’un des trois magistrats, à la satisfaction générale. Il le restera trente années durant, dont les six dernières comme juge en chef.

Il y déploya des qualités de juriste hors pair. Sur beaucoup de points la jurisprudence était à créer puisque les conditions de vie de l’Ouest ne ressemblaient guère à celles du Québec et de l’Ontario. Songeons notamment aux causes concernant l’arpentage des terres ou les droits acquis par les populations autochtones  ; c’était un domaine nouveau dont les litiges demandaient des solutions juridiques originales. Celles du juge Dubuc, soigneusement argumentées et étayées sur une connaissance de la jurisprudence, incomparable pour son temps, ne tardèrent pas à s’imposer. Le plus bel exemple concerne la défense des écoles catholiques francophones que le gouvernement libéral supprima en 1894. Lorsque la Cour du Banc de la Reine eut à statuer sur cette question, ses collègues anglophones majoritaires emportèrent la décision, mais l’argumentation de son jugement dissident était d’une telle valeur que la Cour suprême la reproduisit telle quelle afin de donner raison aux catholiques manitobains.

Son absence de parti pris, ce qui n’était malheureusement pas habituel chez ses collègues protestants, assura aussi et sa renommée et son autorité morale. Citons cette petite anecdote relevée dans une lettre du juge à ses enfants  : «  un protestant est venu me remercier avec effusion, étonné qu’un juge catholique ait rendu une décision en sa faveur, je lui répondis  : “  Mais, monsieur, je n’ai fait que ce que ma religion nous demande. ” Alors ce brave homme se serait jeté à mes genoux, si les protestants n’avaient pas les genoux si raides.  »

Aussi longtemps que ses parents vécurent, il prit soin de leur écrire régulièrement et même d’aller les visiter. Surtout, il ne manquait jamais de leur envoyer un peu d’argent, quoique lui-même n’ait jamais été riche. «   Cette petite somme que j’envoie chaque mois à nos vieux parents, est la partie de mon salaire que j’ai le plus de plaisir à dépenser.  »

Vous ne serez pas étonnés de savoir que, toute sa vie, il garda ses convictions de catholique intégral. Lorsqu’il apprit la dernière maladie de Mgr Bourget, il fit faire le voyage à ses enfants pour le visiter et recevoir sa bénédiction. Au sortir de l’entrevue, l’un de ses fils lui dit  : «   Papa, je n’ai jamais vu un homme aussi vieux et aussi beau.  »

En 1895, il visita l’Europe pendant six mois et fut reçu avec honneur par les autorités judiciaires et universitaires de Londres, mais aussi d’autres pays. Lors d’un repas officiel, dans la capitale anglaise, un vendredi, il afficha ses convictions en refusant de manger de la viande. Sa correspondance familiale de cette époque témoigne en particulier de sa foi vive  ; cet habitué du rosaire quotidien était une âme d’oraison  : «  J’éprouve un véritable charme à m’entretenir avec le bon Dieu  ».

C’est la maladie qui le contraignit à démissionner en 1909, il souffrait de malaises cardiaques. Durant les cinq ans qui lui restaient encore à vivre, il partagea son temps entre des séjours, l’été, chez ses enfants restés au Manitoba et, l’hiver, en Louisiane ou dans l’Ouest des États-Unis  : sa présence était très appréciée des communautés francophones. En 1912, il fit un dernier voyage en Europe qui le conduisit aux pieds de saint Pie X, c’est à son retour qu’il apprit son anoblissement par le Roi d’Angleterre.

Il mourut subitement et doucement à Los Angeles le soir du 7 janvier 1914, alors qu’il récitait le chapelet avec sa bien-aimée Annie. On lui fit des funérailles solennelles à Saint-Boniface.

Oui vraiment, Joseph Dubuc eut un beau règne  !

frère Pierre de la Transfiguration
RC
n° 80, août-septembre 2000

Précédent    -    Suivant