La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’OEUVRE DES OBLATS

VIII. Mgr Charlebois et les missions du Keewatin

LES deux chapitres de l’histoire des Oblats dans le Nord-Ouest canadien, qu’il nous reste à traiter, n’ont pas l’importance historique des précédents pour notre pays. Mais il serait dommage de ne pas les écrire  : nos cœurs catholiques ne pourront que s’émouvoir au récit des labeurs et des souffrances de ces prêtres, missionnaires dans l’extrême nord, pour le salut de quelques âmes. Oblats de Marie Immaculée, leur zèle nous paraîtra en définitive comme le reflet de la tendresse miséricordieuse du Cœur Immaculé qui n’abandonne aucun de ses enfants, seraient-ils les plus pauvres et les plus démunis de la terre.

Ces vastes espaces nordiques étaient divisés, jusqu’à la dernière guerre, en trois vicariats apostoliques. De 1840 à 1870, les efforts des Oblats ont été concentrés sur le bassin du Mackenzie afin d’y prendre de vitesse le protestantisme. Mais à partir de 1871, ils s’installent au sud-ouest du grand fleuve, le long de la rivière de la Paix et du Petit lac des Esclaves. En 1901, ces missions auront connu un tel développement qu’elles seront constituées en vicariat apostolique d’Athabaska, indépendant de celui du Mackenzie. Son premier évêque, Mgr Grouard, réussit le tour de force d’y construire un bateau à vapeur qui lui permit d’assurer assez facilement le ravitaillement des missions pendant les trois mois de navigation. Cet immense progrès mit fin à la vie héroïque des missionnaires de cette région, sans toutefois permettre encore leur embourgeoisement  ! Devenue entre-temps diocèse de Grouard, elle connut une prospère colonisation à partir des années vingt, et les catholiques purent y maintenir une place relativement importante.

Ce qui restait du vicariat apostolique du Mackenzie fut confié en 1901 à Mgr Breynat qui allait présider à sa destinée pendant presque un demi-siècle. Il consolida les missions déjà fondées, ouvrit de nouveaux postes, améliora les installations et, grâce au dévouement des religieuses, ouvrit des hôpitaux et des écoles pour les Indiens. Il est connu dans les annales missionnaires pour avoir été le premier évêque à utiliser l’avion afin de sortir ses missions de leur terrible isolement, ce qui lui valut son surnom d’évêque volant. Mais c’est à lui aussi que revint le mérite d’avoir autorisé et organisé les premières missions esquimaudes à l’embouchure du fleuve Coppermine dès 1911.

Au nord-est des territoires nordiques, le Keewatin fut longtemps la partie délaissée du diocèse de Saint-Albert, puis de celui de Prince-Albert, ce qui permit au protestantisme de s’y établir. En 1910, il devint à son tour un vicariat apostolique que le Pape confia au missionnaire connaissant le mieux cette contrée  : Mgr Ovide Charlebois. Or, parce que c’était un saint de la trempe de Mgr Vital Grandin, son extrême dénuement ne l’a pas empêché de faire une œuvre admirable dont le survol nous permettra d’illustrer le travail des Oblats dans les missions indiennes du Nord-Ouest durant la première moitié de ce siècle.

LE CŒUR D’UN MISSIONNAIRE

Né en 1862 à Sainte-Marguerite, une de ces paroisses de colonisation fondées par le curé Labelle au nord de Saint-Jérôme, le jeune Ovide Charlebois connut dès l’enfance la vie pauvre et rude qui fut la sienne tout au long de son existence, même épiscopale. Sa famille était exemplaire par sa vertu et sa piété  : sur quatorze enfants, une des filles sera Sœur grise, deux des garçons seront prêtres séculiers et trois entreront chez les Oblats. Mais ce qui était surtout remarquable chez les Charlebois, c’était l’affection tendre qui unissait les membres de cette famille. Elle fut l’excellent terreau de sa vocation missionnaire  ; ne faut-il pas un cœur généreux pour devenir l’instrument du Cœur Sacré de Jésus et du Cœur de Marie auprès des hommes les plus abandonnés  ? Cependant, craignant la douleur de la séparation, il attendit trois ans pour avouer sa vocation, et encore fallut-il qu’il manquât de peu de se noyer pour qu’il obéisse à la volonté divine et ait le courage de quitter la pauvre ferme familiale et surtout ses habitants. En 1899, douze ans après son départ définitif pour les missions, il écrira encore à l’un de ses frères  : «  Ce qui me crucifie, ce n’est pas surtout la souffrance que j’endure dans ce pays  ; mon plus grand sacrifice c’est d’être séparé pour toujours de mon père, de mes frères et sœurs… Oui, c’est bien le plus grand, je le sais.   » Il était particulièrement lié d’une profonde amitié spirituelle avec son frère Guillaume, Oblat lui aussi et maître des novices. Pendant des années, ils s’échangeront leur journal spirituel à des fins de fraternelles admonitions  ; le P. Guillaume, bien convaincu de la sainteté de son frère, garda jalousement ces précieux carnets qui font aujourd’hui notre plus grande édification.

Entré au noviciat en 1882, il prononce ses premiers vœux en la fête de l’Assomption de 1883, puis il entreprend ses quatre années de scolasticat à Ottawa. Durant tout le temps de sa formation, il s’est distingué par sa docilité et par son application à ses résolutions. Ce fils de défricheur ne conçoit pas de progrès sans effort, pour les vertus comme pour les études. Mais n’en faisons pas pour autant un volontariste  : pour lui, rien ne se fait sans dévotion au Sacré Cœur de Jésus et au Cœur Immaculé de Marie.

C’est surtout pendant les vacances scolaires, que les futurs apôtres du Nord passent en pleine nature dans les Laurentides, qu’il révèle à ses supérieurs des qualités qui font les grands missionnaires  ! Champion du canot d’écorce, boute-en-train infatigable, son dévouement ne se lasse jamais  : on a l’impression de lui faire plaisir lorsqu’on le charge de la préparation des repas pour cette troupe de quarante jeunes oblats affamés.

LE MARTYRE QUOTIDIEN DU MISSIONNAIRE

Le P. Charlebois en 1887.

Le P. Charlebois en 1887.

Le 16 juillet 1887, Mgr Grandin lui confère l’ordination sacerdotale, et il accompagne son obédience pour le Keewatin d’une lettre admirable dont voici l’essentiel  : «  Je crois que vous aimez assez le bon Dieu pour trouver la nouvelle bonne, cependant je dois vous avouer que si vous ne consultiez que la chair et le sang, vous pourriez considérer la nouvelle comme mauvaise. Mais vous n’avez pas embrassé la vie religieuse pour jouir, et le bon Dieu vous montre qu’il vous aime et a confiance en vous puisqu’il vous confie une mission toute de dévouement. Courage  ! cher et bon frère, soyez tout de bon l’homme de Dieu, donnez-vous à lui tout spécialement, pour vous user pour sa gloire, pour vous user, remarquez bien, je ne dis pas vous tuer. Il faut vivre longtemps, au moins autant que cela dépendra de vous, et utiliser pour Dieu et pour le salut des âmes, le temps que le bon Dieu vous accordera.  ». Le départ du scolasticat, l’adieu à la famille lui sont particulièrement douloureux comme il l’avouera à son frère Guillaume, mais il ajoute  : «  N’en profite pas cependant pour me croire malheureux, car ce n’est pas le cas. “ Bienheureux ceux qui pleurent ”n’est-ce pas  ? Eh bien  ! c’est parfaitement vrai. Plus je pleure, plus je suis heureux, plus j’estime ma vocation, plus j’en remercie le Bon Dieu. Je trouve dans le Saint Sacrifice de la messe toute la force et les consolations dont j’ai besoin. C’est pourquoi, après avoir pleuré, je chante le cœur gai et parfaitement à l’aise.  »

Au Keewatin, il est affecté au district du Cumberland, où il rejoignit le P. Bonnald, tout heureux d’avoir enfin de la visite. Malheureusement, un quiproquo fit croire à ce bon père qu’il devait laisser sa mission à la garde du P. Charlebois pour s’enfoncer dans les bois à la conquête de nouvelles âmes. Le jeune missionnaire se retrouva donc seul plusieurs mois durant, totalement seul car la famine avait dispersé les Indiens. Lorsque Mgr Grandin l’apprit, il en pleura et lui écrivit aussitôt  : «  Vous avez dû vous ennuyer outre mesure, et malgré la confiance que j’ai en votre vertu et votre courage, je me dis que c’est trop fort pour un jeune homme nouvellement ordonné. Si j’avais prévu cela, je n’aurais osé vous exposer à une pareille épreuve. Il me tarde de recevoir de vos nouvelles directement, de savoir comment vous avez passé l’hiver, (…) si vous n’êtes pas trop effrayé de la vie missionnaire et si la réalité répond à ce que vous vous étiez figuré. Vous avez pu constater, cher enfant, que la vie du missionnaire est loin d’être poétique, pour l’aimer, il faut aimer le bon Dieu. J’espère que cette qualité première, cette qualité indispensable, vous l’avez.  » Le P. Charlebois rassura aussitôt son évêque qui lui répondit à son tour  : «   Dans votre solitude, vous vous êtes surpris à pleurer, pauvre Père, j’ai la même faiblesse en lisant votre lettre et en vous écrivant. Évidemment le bon Dieu vous savait à la hauteur de l’épreuve, autrement il ne vous y aurait pas exposé  ; la chose est passée, j’en suis content et le bon Dieu aussi. Courage  ! cher Père, vous vous annoncez bien, vous ferez avec le temps un missionnaire accompli  ; mais tâchez en toutes choses de ne chercher que Dieu, n’oubliez pas que pour faire du bien aux sauvages, il faut les aimer et que pour les aimer, il faut aimer celui qui les a rachetés.  »

Les pauvres sont évangélisés.

Les pauvres sont évangélisés.

Ces citations donnent le ton de toute la vie missionnaire du P. Charlebois et des Oblats de cette époque.

Pendant dix ans, il missionna ainsi dans le Cumberland. Il puisait dans une fidélité scrupuleuse à sa Règle, le soutien nécessaire pour supporter la solitude dont il craignit à certains moments qu’elle ne le rendît fou. Il éprouva aussi énormément de difficultés à maîtriser la langue des Cris. Mais jouissant d’une santé de fer, il ne ménageait pas ses peines pour visiter les trois mille âmes dont il avait la charge sur un immense territoire de forêts et de lacs, dépourvu de chemins. Cela représentait pour lui environ 800 km à parcourir chaque mois. Il se lança aussi dans la construction de chapelles, ce qui deviendra sa spécialité. Mais, imaginez vous le travail que cela représentait  ? Deux mois en forêt pour l’abattage, puis le sciage des planches, à la main  ! enfin l’équarrissage de cinq mille petites épinettes pour lambrisser l’intérieur. Lors d’une de ses retraites mensuelles, il écrivit  : «  Mais que c’est triste que cette vie  ! Je ne désire rien tant que le moment où je quitterai cette terre. Je ne vous demande pas cependant, ô mon Dieu, d’abréger mes jours  ; tout ce que je vous demande, c’est de vouloir accepter chaque instant de ma vie comme autant de petits martyres afin que si je ne suis pas digne de verser mon sang pour vous, ma vie entière devienne du moins un martyre continuel. Oui, mon Dieu, dès aujourd’hui je veux commencer à vivre ainsi martyr.  »

VIATIQUE AU FOND DE LA FORÊT BORÉALE

«  LA pauvre vieille femme avait plutôt l’air d’un squelette que d’un être vivant. Elle gisait sur des branches de sapin sous une misérable loge de coton. Une simple couverture de peaux de lièvres la défendait du froid. Une légion de poux était ses plus fidèles amis. Impossible de donner une peinture exacte de son état de pauvreté et de souffrance. C’est là cependant que Notre Seigneur a daigné entrer, se reposer un instant sur une toute petite boîte, puis descendre dans le cœur de cette pauvre mourante pour la fortifier et la préparer à passer à une vie meilleure. Oh  ! comme j’étais touché de la bonté de notre divin Maître et du bonheur que cette femme ressentait de recevoir son Dieu encore une fois avant de quitter cette terre  ! Quel bel exemple aussi de patience et de résignation elle m’a donné  ! Quelle belle couronne elle a dû se préparer  ! Pourquoi nous aussi ne serions-nous pas plus patients et plus soumis à la volonté divine dans les épreuves et les maladies  ?  »

P. Ovide Charlebois, 1892.

Mgr Charlebois avec à sa droite son frère Guillaume, et à sa gauche son frère Charles, directeur du Droit.

Mgr Charlebois avec à sa droite son frère Guillaume, et à sa gauche son frère Charles, directeur du Droit.

Au bout de dix ans et à titre tout à fait exceptionnel, son évêque l’envoya visiter son vieux père. Mais là-bas, à Sainte-Marguerite, il s’ennuya de son troupeau  : «  Je n’aurais jamais cru que j’étais si attaché à ce pauvre coin de terre où j’ai tant travaillé et tant souffert.  »

À son retour, il fut nommé directeur du district du Keewatin, dont son évêque voulait développer les missions pour reprendre aux protestants le terrain perdu. «  Le chemin est devenu ma résidence ordinaire. Si tous mes pas et mes coups d’avirons me font avancer d’un pouce sur le chemin du Paradis, je crois que je n’en suis plus très éloigné.  » Cet hiver-là, 1890-1891, il parcourut près de 5 000 km, et les trois quarts aux dépens de ses jambes  !

En 1903, changement total d’obédience  : il est nommé directeur de l’école indienne de Duke Lake, au nord de la Saskatchewan. L’établissement est au bord de la faillite. Il parvint à redresser la situation au prix d’un travail inouï qui ne le dispensait pas du ministère auprès des Indiens des alentours. C’est là aussi qu’il lança un journal catholique pour l’Ouest canadien, Le Patriote, sur le modèle du Droit d’Ottawa, dont son frère Charles est le directeur. Jusqu’à sa mort, il veilla sur les destinées de ce journal nationaliste et anti-franc-maçon.

VICAIRE APOSTOLIQUE DU KEEWATIN

À Duke Lake, en 1910, il apprit que saint Pie X venait de le nommer premier vicaire apostolique du Keewatin. Il en fut accablé. Aux protestations de sa sincère humilité s’ajoutaient les angoisses que sa connaissance précise de la situation ne pouvait manquer de lui susciter. Il ne disposait, pour commencer, que de treize pères, six frères et neuf religieuses, répartis en huit missions dans la partie sud du vicariat, rien pour le nord tandis que l’extrême-nord restait inexploré. En outre, peu de temps après sa nomination il apprit que sa congrégation déclinait toute responsabilité dans ce nouveau vicariat en raison de sa pénurie de sujets  : on voulait bien maintenir les missions existantes, mais on ne voulait prendre aucun engagement supplémentaire. Il se retrouvait donc sans ressources humaines ni financières pour l’avenir.

Comble de malheur, le gouvernement fédéral venait de décider le rattachement d’une bonne partie du Keewatin à la province du Manitoba, et refusait d’exempter le territoire annexé de la loi scolaire manitobaine… l’embryon d’organisation scolaire au profit des Indiens fut donc placé sous le régime des écoles séparées, ce qui le privait de la moindre subvention. Le gouvernement n’avait pourtant pas à craindre qu’elles fassent concurrence aux écoles publiques… les missionnaires étaient bien les seuls à se préoccuper de la formation scolaire des jeunes indiens  !

Sacré le 30 novembre 1910, il fit aussitôt une première tournée dans l’Est du Canada pour se procurer d’indispensables ressources, il la renouvellera pratiquement chaque année. Le 7 mars 1911, il prit possession de son vicariat, au cours d’une messe pontificale, assisté d’un seul père, tandis qu’un autre remplissait l’office de chantre  : «  C’était plus que triste  ; c’était pauvre, triste à faire verser des larmes. C’était cependant solennel puisque c’était la prise de possession de mon vicariat.  » Son trône épiscopal consistait simplement en une boîte renversée, recouverte d’un tapis. Le plafond de la “ cathédrale ” était si bas qu’il put à peine se tenir debout avec sa mitre en tête.

L’ÉVÊQUE ERRANT

L'évêque errant

L’évêque errant

Il choisit de fixer sa résidence au Pas, sur la nouvelle ligne de chemin de fer reliant Winnipeg à la Baie d’Hudson où le gouvernement fédéral faisait construire un port de mer pour l’exportation des minerais. Il finit par faire de cette modeste station, un centre très actif en y construisant une école, un hôpital et enfin son évêché et sa cathédrale. Mais il y passait très peu de temps, juste ce qu’il fallait pour donner l’impulsion aux affaires, répondre à son courrier et laisser ses instructions à ses deux vicaires, l’un chargé du matériel et l’autre, du spirituel. Quant à lui, il allait par monts et par vaux, plus exactement par forêts, marécages et portages. Il restera célèbre dans les annales des missions sous le nom d’évêque errant. La photographie en dit plus qu’un long discours  : à le voir chargé de son lourd bagage, on saisit l’héroïsme de son épiscopat missionnaire durant vingt ans, car il ne ralentira qu’à l’âge de 70 ans  ! Chaque mission était assurée de sa visite au moins une fois tous les deux ans. Sa présence était évidemment l’occasion de longs entretiens intimes entre l’évêque et le missionnaire  ; il y aurait beaucoup à dire sur la correspondance régulière que Mgr Charlebois échangeait avec ses prêtres et les frères coadjuteurs pour les encourager dans leur vocation et stimuler sans cesse la prière et le zèle apostolique. «  N’oublions jamais ce pourquoi nous sommes prêtres. Aimons les âmes  ; ayons soif de leur salut. Alors toutes nos pensées, nos actions et toute notre vie convergeront vers ce but.  » Il profitait de son passage pour prêcher la retraite aux Indiens qu’il préparait à la confirmation. Bien souvent aussi, Monseigneur ne pouvait s’empêcher de faire profiter la mission de ses talents de bâtisseur  : il retroussait les manches, montait la charpente à moins qu’il ne prît la scie pour le sciage des planches, au poste le moins agréable, celui du bas, où la sciure vous tombe dans les yeux.

C’est ainsi que dans l’ouest du vicariat, il fonda dix missions et gagna presque toute la région au catholicisme, avec l’aide de missionnaires chevronnés comme les Pères J-B. Ducharme, Jules Teston, Marius Rossignol qui demeura 45 ans au Lac à la Crosse, et le Père Egenolf, 52 ans au Lac Caribou  ! Au centre et à l’est, le protestantisme était dominant  ; mais le prestige de l’évêque et sa douceur qu’il sut communiquer à ses auxiliaires, gagnèrent le cœur de bien des indigènes. Dès la fin de sa première visite pastorale, des sauvages, protestants comme païens, sollicitèrent l’installation d’un prêtre catholique. Il en profita pour fonder sans tarder au centre de son vicariat deux nouvelles missions confiées aux Pères Guilloux, Bonnald et Boissin. Mais l’est resta fermé au catholicisme jusqu’en 1921, jusqu’à ce que le Père Dubeau et le frère Dussault, en bons disciples de leur évêque, se gagnent les cœurs pour les conduire à celui de Jésus et de Marie. Cependant, leur travail ne trouva son achèvement qu’en 1952, à la mort du P. Dubeau  : alors le successeur de Mgr Charlebois put dire que la totalité des populations de son vicariat avait été évangélisée et que la moitié des Indiens et le tiers des Blancs étaient catholiques pratiquants.

Trois vétérans missionnaires : les PP. Ducharme, Moraud, et Rossignol.

Trois vétérans missionnaires  : les PP. Ducharme, Moraud, et Rossignol.

Mentionnons enfin, pour y revenir plus en détail dans notre prochain chapitre, qu’en 1912, Mgr Charlebois lança l’intrépide P. Turquetil à la conquête des glaces polaires. Cette mission qui lui était la plus chère lui fut enlevée en 1925, lorsque, sans le consulter, Pie XI forma avec le nord de son immense vicariat, la préfecture apostolique de la Baie d’Hudson. Cette division lui sera très sensible, outre l’indélicatesse du procédé, il eut surtout la peine de laisser à un autre les missions les plus dures.

LA FÉCONDITÉ DU SACRIFICE

On peut se demander comment l’évêque errant, qu’on aurait pu aussi bien appeler l’évêque pouilleux si ce titre n’avait été celui de son saint devancier Mgr Grandin, a pu réaliser une telle œuvre missionnaire entreprise sans aucun moyen. Son financement reposait entièrement sur la dévotion à saint Joseph et sur un réseau de bienfaiteurs qu’il entretenait par une tournée annuelle et par une correspondance colossale  : le dernier mois de sa vie, il écrivit encore 1 500 lettres  ! Chaque don, aussi minime soit-il, valait au donateur une lettre personnelle de l’évêque.

Mais comment put-il trouver des missionnaires en nombre suffisant sans l’apport de sa congrégation  ? Il recruta au Québec quelques prêtres séculiers qu’il affecta aux quasi-paroisses ou à l’évêché, mais ils étaient en nombre insuffisant pour combler les postes missionnaires. Alors, durant la première guerre mondiale, il eut une idée originale. Apprenant de son frère, maître des novices, que plusieurs jeunes sujets de santé fragile, quittaient la congrégation faute de pouvoir s’adapter au mode de vie du grand scolasticat d’Ottawa, il conçut l’idée d’ouvrir dans son vicariat un scolasticat qui leur soit réservé et qu’il baptisa familièrement  : L’université des têtes malades. Adaptée à leur santé fragile, cette institution devait paradoxalement les préparer à la vie missionnaire la plus rude  ! C’est que Mgr Charlebois était persuadé que le bon air du Keewatin, et surtout l’exemple des anciensserait suffisants pour fortifier les vraies vocations. À la fin de sa vie, il pouvait affirmer  : “  le succès a dépassé nos espérances ”. De son vivant, ce scolasticat a conduit au sacerdoce… trente Oblats  ; ainsi se réalisa la parole qu’il avait dite au début de son épiscopat  : «   Ma congrégation me refuse des sujets,… je lui en donnerai.  »

Le P. Dubeau entouré de deux frères à la mission de Island Lake (1926).

Le P. Dubeau entouré de deux frères à la mission de Island Lake (1926).

Cette vie missionnaire qui était le lot de tous les pères des trois vicariats du Nord, demandait une abnégation continuelle dans des conditions plus ou moins héroïques selon les lieux et les périodes. La plus grande pauvreté régna dans ces missions jusqu’à la fin des années quarante. Mgr Charlebois veillait à ce que les subventions obtenues de peine et de misère pour la construction et le fonctionnement d’un hôpital ou d’une école ne soient pas utilisées à l’amélioration du confort ou de l’ordinaire des missionnaires. Ce régime était bien accepté des pères  ; car tous, à Grouard, au Mackenzie ou au Keewatin, vouaient une admiration sans partage à leurs évêques, qui ne s’accordaient pas de régime de faveur et dont le cœur était encore plus maternel que paternel. Cependant, l’autorité épiscopale était ferme pour le respect de la règle, la régularité des offices et des exercices religieux. Si isolé fût-il, chaque père, chaque frère recevait de son évêque de quoi faire sa lecture spirituelle considérée comme indispensable pour le bien de son âme et la fécondité de son apostolat.

Il arrivait aussi que le Bon Dieu demandât à ses missionnaires de plus grands sacrifices encore. Pour Mgr Charlebois, ce fut en 1927 l’incendie d’une des trois écoles qu’il avait fondées  : il y eut dix-neuf victimes dont une religieuse. «  Ces pertes de vie me crèvent le cœur. Je pleure, je pleure malgré moi. Très rarement un malheur m’a aussi profondément affecté. Je baise volontiers la main du Bon Dieu qui m’éprouve  ; mais la pauvre nature ne peut s’empêcher de ressentir le coup et de gémir.  » Comme le vicariat n’avait pas d’assurance, ce fut une perte totale. Le gouvernement promit une subvention… qui sera versée huit ans plus tard, après combien de démarches… Sans illusion, Monseigneur s’était mis aussitôt à l’ouvrage pour bûcher 200 000 pieds de bois afin de reconstruire au plus vite.

En 1930, les flammes dévastèrent son plus bel établissement, l’école mission de Cross Lake, faisant dix victimes dont la supérieure. Cette fois, l’administration mit tant d’embûches qu’il ne put la reconstruire de son vivant.

SES LUTTES

Une lettre du 22 septembre 1929, en dit long sur son état d’esprit  : «  Voilà plus de 19 ans [son épiscopat] que je suis dans le dégoût. Il faut quand même aller de l’avant et faire comme si tout était agréable. C’est le sort de la vie. Regardons en haut et disons-nous  : “ le Ciel en est le prix ”  ». Ses relations avec l’administration étaient indubitablement ce qui lui répugnait le plus.

On s’indigne en constatant que sous des latitudes si lointaines, le fonctionnaire à la solde d’un gouvernement hostile au catholicisme ait un tel pouvoir. Il n’y a rien… tout est à créer, le peu qui existe est l’œuvre du missionnaire, mais il y a toujours un envoyé du gouvernement pour le surveiller et entraver ses réalisations. Ces constants affrontements pour des peccadilles – la largeur d’un couloir à l’école de Cross Lake  ! – absorbaient une grande partie des énergies de l’évêque, surtout à l’heure de la correspondance et durant ses voyages dans l’Est où une étape à Ottawa était de rigueur.

Rappelons aussi qu’il participa à toutes les luttes des autres évêques oblats pour la défense des droits des franco-catholiques, surtout contre le Règlement 17. L’extrême Est de son vicariat se trouvant en Ontario, il usait de son droit de siéger aux assemblées épiscopales de cette province, afin d’y soutenir Mgr Latulippe et Mgr Hallé. Pauvre, il trouvait cependant le moyen de soutenir financièrement Le Droit et Le Patriote de l’Ouest, allant jusqu’à libérer un père et un frère-coadjuteur de son vicariat pour aider à la rédaction et à l’imprimerie. En 1920, il alla à Rome défendre la cause des prélats francophones contre les irlandais. Il le fit avec sincérité, son audience avec le Pape Benoît XV fut orageuse et il en sortit le cœur brisé  : “ J’ai fait de la peine au pape ”. Mais quatre ans plus tard, il eut la consolation d’apprendre que son intervention avait été décisive pour la nomination d’un francophone sur le siège de Prince-Albert, Mgr Prud’homme.

Toutefois, il veillait à ce que les querelles de nationalité ne viennent pas diviser ses prêtres, surtout ses religieux  ; il ne comprenait pas qu’une congrégation ne puisse adopter une ligne commune en fonction du bien des âmes.

La protection de ses fidèles indiens était le principal souci de son cœur paternel. Comme les autres évêques oblats, il organisa l’enseignement du français et des langues autochtones afin de les protéger de l’assimilation anglaise, canal du protestantisme. Il édita même un journal catholique en langue crise.

La mise en exploitation des ressources minières du Keewatin provoqua l’arrivée de Blancs au début des années vingt. Heureusement, Mgr Charlebois put immédiatement envoyer des prêtres dans ces nouvelles cités et en faire des quasi-paroisses. À la fin des années quarante, le successeur de Mgr Breynat agit de même au Mackenzie, lorsque commença l’exploitation des schistes bitumineux. Les évêques de l’époque voulaient que les autochtones restent à l’écart de ce nouveau genre de vie. Ils étaient des partisans éclairés d’une évolution lente et soigneusement organisée du mode de vie des Indiens. Malheureusement, leurs successeurs furent moins clairvoyants et, le libéralisme conciliaire aidant, ils n’ont pas su s’opposer à la mise en place des programmes fédéraux qui fournirent incontestablement un certain bien-être matériel aux autochtones, mais leur firent perdre leurs âmes pour le résultat désastreux que nous connaissons aujourd’hui. Le grand chef des Premières Nations dans les années 80, Ovide Mercredi, qui négociait alors une plus grande autonomie pour les tribus qu’il représentait, n’hésita pas à citer en exemple l’attitude non-assimilatrice de l’Église du temps de Mgr Charlebois. Il gardait une vénération qui lui venait de ses parents, pour le prélat dont il portait le prénom.

C’est que, de son vivant même, Mgr Charlebois eut une réputation de sainteté. Son dévouement, sa douceur, son abnégation faisaient l’admiration non seulement de son clergé et des Indiens, mais de tous et surtout des protestants. Combien en ramena-t-il ainsi dans le giron de l’Église de par son seul exemple  ?

À LA SOURCE DE SA CHARITÉ

Mgr CharleboisUn mot de ses dévotions  : le Sacré Cœur était, avec le Cœur Immaculé de Marie, sa dévotion favorite, comme il disait, depuis la lecture d’une biographie de sainte Marguerite-Marie au cours de sa première année de solitude au Cumberland  : «  J’ai surtout goûté les paroles  : “ Je t’ai choisie comme un abîme d’indignité et d’ignorance pour l’accomplissement d’un si grand dessein. ” Ce sont donc là, les deux caractères de l’apôtre du Sacré-Cœur. Or, ce qui me réjouit, j’ai en moi ces deux caractères à la perfection. Ce qui m’encourage à devenir l’apôtre du Sacré-Cœur.   »Cette dévotion ne le quitta plus. En 1889, il écrivit cette pensée qui pourrait être datée de chaque année de sa vie  : «  Il me semble que je ne serais content que si je pouvais aimer bien gros le Sacré-Cœur et la Sainte Vierge, être assez courageux pour souffrir pour eux, et être capable de sauver beaucoup d’âmes. Ce n’est pas un amour sensible cependant que je demande, mais un amour de sacrifice. Il me semble que je ne fais pas assez pour Jésus. Je pourrais faire plus si j’avais plus d’amour.  » Son âme se nourrissait aussi de la dévotion à l’Eucharistie, inséparable de celle au Sacré-Cœur, et d’une tendre piété mariale attisée par le souvenir de protections évidentes. Un jour, à la tête d’une caravane égarée dans la forêt après une tempête de neige, il s’élance courageusement sans pouvoir repérer sa route, le chapelet à la main  : «  Il me semblait que la Sainte Vierge tenait elle-même mon chapelet et qu’elle me conduisait. Ainsi nous avons marché tout le jour sans nous égarer. Il n’y a qu’un seul portage que nous avons eu un peu de difficulté à trouver. Tous les autres, nous arrivâmes droit dessus comme si nous eussions connu le chemin.  » Et il consacra sa cathédrale à Notre-Dame du Sacré-Cœur.

Le récit des atrocités de la guerre d’Espagne le bouleversa, il en fit l’objet d’une lettre circulaire à ses prêtres  : «  Songeons-y, c’est notre Mère du Ciel qui est ainsi outragée. Nos cœurs de fils doivent se sentir on ne peut plus indignés. Veuillez engager les fidèles à témoigner à notre bonne Mère du Ciel plus de respect, d’amour et de confiance. Disons-lui souvent combien nous sommes attristés des outrages qu’elle reçoit. Encourageons la récitation du chapelet. Ces salutations venant de cœurs aimants la consoleront et éloigneront de nous les châtiments que son Divin Fils lance d’habitude contre les insulteurs de sa Mère.  »

Enfin, il faut ajouter la dévotion à Saint Joseph, le pourvoyeur de ses missions, et à sa chère petite Thérèse de Lisieux, qu’il connut et pria bien avant sa canonisation. C’est lui qui eut l’idée de faire signer aux évêques missionnaires une pétition demandant au Pape qu’elle soit proclamée patronne des missions et des missionnaires dans le monde entier.

Mgr Charlebois mourut à la suite d’une brève maladie déclenchée par une bronchite aiguë, le 20 novembre 1933, après 22 ans d’épiscopat. Un fait merveilleux accompagna la cérémonie de ses funérailles et marqua profondément l’assistance, surtout les Indiens qui y virent un signe indubitable de sa sainteté  : après le service funèbre, comme l’imposant cortège se formait pour conduire le Père du Keewatin à sa dernière demeure, des perdrix blanches survolèrent le corbillard à plusieurs reprises, puis prirent la route du cimetière avant de disparaître aux yeux des spectateurs. Jamais on n’avait vu de ces oiseaux à cette saison si près des habitations.

On ne tarda pas à lui attribuer plusieurs faveurs et guérisons. Mgr Lajeunesse, son neveu qui lui succéda comme vicaire apostolique du Keewatin, ouvrit en 1951 le procès diocésain en vue de la béatification du serviteur de Dieu, la cause fut présentée à Rome en 1953. Il semblerait qu’elle soit actuellement délaissée par un clergé plus soucieux d’œcuménisme et de lutte pour les droits des autochtones que du salut des âmes. Mais ne doutons pas que son exemple et son expérience missionnaire, largement développée dans une abondante correspondance à son clergé, redeviennent d’actualité à l’heure de la renaissance catholique.

RC n° 84, janvier 2001

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