La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’OEUVRE DES OBLATS

III. L’œuvre de chrétienté de Mgr Grandin

CONTINUONS notre récit de l’épopée des Oblats dans l’Ouest canadien, entreprise avec hardiesse sans autre moyen que l’abandon à leur Reine, l’Immaculée. C’est le jeune Mgr Taché qui en a montré l’exemple et l’a organisée  : sous sa direction, en dix ans d’efforts incessants pour prendre de vitesse la propagande protestante fanatique, le Père Grollier et moins de dix missionnaires à sa suite ont évangélisé les vastes étendues boisées du bassin du Mackenzie, jusqu’à l’océan Arctique.

Mais il restait à y organiser l’Église, à assurer l’éducation religieuse des nouveaux convertis, leur persévérance, et à les retirer peu à peu de leurs conditions de vie primitives et trop souvent inhumaines, tant il est vrai que la foi ouvre les voies de la vraie civilisation. Bref, il fallait organiser une chrétienté. Ce fut l’œuvre de Mgr Vital Grandin, déclaré vénérable en 1966 et dont la cause de béatification peut aboutir d’un jour à l’autre.

«  DIEU CHOISIT LES FAIBLES  »

Dans son berceau, Vital Grandin trouva la foi catholique, l’amour de la Sainte Vierge, la croix et la pauvreté. Il est né en 1829, en France, près du Mans, dans une famille de paysans très pieux et respectés. Elle était bien nantie jusqu’à ce qu’une tornade l’eût ruinée en 1828; après cette catastrophe, elle vivotait, les Grandin étant trop bons catholiques pour faire fortune avec l’auberge qu’ils avaient ouverte. Vital aurait aimé être prêtre comme Jean, son aîné, mais il taisait son aspiration, persuadé que ses parents, déjà accablés de sacrifices, ne pourraient pas lui payer les études. Cependant, sa chère mère finit par découvrir son secret, et la Providence procura d’insignes bienfaiteurs, en particulier M. Sébaux, le jeune secrétaire de l’évêque du Mans. Notons dès maintenant que «  ce bon M. Sébaux   », comme l’appellera toujours son protégé, sera aussi un ami de Mgr Freppel et deviendra évêque d’Angoulême en 1873.

Durant ses études sérieuses et appliquées, il sentit naître le désir de la vie missionnaire, mais il le combattit de toutes ses forces  ; cet excellent cœur répugnait plus que tout à l’abandon des siens. Mais il aura beau s’interdire la lecture des revues missionnaires, la volonté de Dieu s’imposera. En 1851, il entra donc au Séminaire des Missions étrangères de Paris mais comme un léger zézaiement dont il était affligé le rendait impropre à la pratique des langues orientales, il dut bientôt le quitter. C’est alors qu’il demanda son admission chez les Oblats. Après son noviciat, il y finit ses études ecclésiastiques, et fut ordonné par Mgr de Mazenod en 1854. Scrupuleux et très défiant vis-à-vis de lui-même, il ne se rendait certainement pas compte de l’estime que tous lui portaient, à commencer par son supérieur général qui lui accorda sans difficulté l’obédience ardemment désirée  : les missions du Nord-Ouest canadien.

Il arriva à la Rivière Rouge au moment où Mgr Taché y prenait officiellement possession de son siège, et c’est en sa compagnie qu’il rejoignit sa première mission, La Nativité, au Lac Athabaska auprès du Père Faraud. L’évêque, qui n’était son aîné que de cinq ans, eut vite fait de jauger ses qualités. Quoique de grande taille, il paraissait chétif, mais il se montrait d’une endurance à toute épreuve et d’une rare égalité d’humeur. Sa timidité n’arrivait pas à cacher son excellent cœur, tandis que sa piété et son souci de l’observance de la Règle révélaient le parfait religieux. Toutes ses vertus transparaissent dans l’importante correspondance qu’il entretint toute sa vie avec ses supérieurs, sa famille ou ses bienfaiteurs  ; elle est de la même veine que celle de saint Théophane Vénard, qui ravissait sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Lors de son premier voyage, il écrit à ses bien-aimés parents  : «  Suis-je heureux  ? Oui et non… Je ne suis pas heureux humainement parlant. Je ne viens pas trouver les Indiens pour être heureux, mais pour les rendre heureux.   »

Aussi eut-il vite fait de s’initier à la vie missionnaire auprès du Père Faraud et il fut convenu que lorsque l’évêque le jugerait opportun, il partirait vers le Nord pour prendre de vitesse les prêcheurs protestants. Or, quand ces derniers arrivèrent, les missionnaires s’étonnèrent de ne pas recevoir d’ordre de Mgr Taché. Le P. Faraud qui était le plus ancien, prit alors sur lui d’ordonner le départ du P. Grandin. Mais quelques jours plus tard, il eut la surprise de le voir revenir. C’est qu’il avait trouvé, suspendu à un arbre, le sac de courrier destiné à la mission  : les employés de la Compagnie avaient certainementoublié de le remettre en passant… Sans tarder, on prit connaissance des instructions de Mgr Taché, elles avaient changé  : le P. Grandin devait revenir à l’Ile-à-la-Crosse et laisser le P. Grollier tenir tête à l’offensive protestante, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent. Mystérieuse décision qu’il comprit quelques mois plus tard lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre à Marseille pour y être sacré évêque coadjuteur de Saint-Boniface  ! Imaginez la surprise et l’écrasement du jeune oblat – il n’a pas trente ans  ! Ce fut vraiment par obéissance religieuse qu’il se soumit et prit le chemin de l’Europe.

Il fut sacré le 30 novembre 1859. Comme il se souvenait d’un conseil du bon M. Sébaux aux heures difficiles de son noviciat  : «  Le bon Dieu nous a choisis malgré nos infirmités, à cause de nos infirmités peut-être  ; ne nous laissons pas abattre et ayons confiance en lui   », il prit comme devise épiscopale  : Infirma mundi elegit Deus, Dieu choisit les faibles… La suite de notre récit montrera à quel point elle convenait.

L’ÉVÊQUE POUILLEUX

Mgr Grandin - 1859

Mgr Grandin – 1859

De retour à Saint-Boniface en 1860, il est chargé par Mgr Taché de parcourir toute la partie nord-ouest du diocèse, rapidement évangélisée par le Père Grollier, et d’y organiser les missions. Cette exploration – le terme n’est pas trop fort – dura trois ans. On en connaît le détail grâce à un journal tenu régulièrement pour être envoyé au fondateur des Oblats afin de le renseigner précisément sur la vie missionnaire de ses fils du Canada. C’est un texte vénérable, bien souvent teinté d’humour pour dissimuler les peines. Un seul exemple  : «  Dans le Nord, les richesses ne suffisent pas, il faut savoir s’en passer.   »

Mgr Grandin fut la victime toujours résignée d’une quantité d’aventures effrayantes. Presque à la fin de sa vie, il écrira en toute vérité  : «  Il faut croire que je suis né sous une mauvaise étoile, malgré toutes les précautions que je prends pour voyager à mon aise, il m’arrivera toujours quelque fâcheux accident.   » Une fois, ce fut vraiment tragique  : avec son jeune guide métis, il fut pris dans une de ces terribles tempêtes de neige dont on ne sort pas vivant… C’était si vrai que lorsqu’il arriva sans trop savoir comment à la mission, il trouva toute la communauté à la chapelle, chantant la messe de requiem pour le repos de son âme. Un métis tira la leçon de cette équipée qui aurait été fatale sans une protection visible du Ciel  : «  Le bon Dieu n’est pas un sauvage  !  »

En trois ans de labeur, de privations et de dévouement, il réussit à organiser les missions indiennes, c’est-à-dire que les emplacements étaient choisis, les missionnaires affectés, le plan de développement futur arrêté, les constructions commencées. Mais, pendant ce temps, Mgr Taché en accord avec son coadjuteur, travaillait à la division de son diocèse, ce qu’il obtint en 1864. Vingt ans donc après l’arrivée des Oblats à Saint-Boniface, le vicariat apostolique de l’Athabaska-Mackenzie était créé. Mgr Grandin ne redoutait qu’une chose  : en être l’évêque.

Cette croix lui sera épargnée, ce fut le P. Faraud qui fut désigné. Le choix au demeurant était excellent puisque Mgr Faraud, qui avait son caractère, était un bâtisseur et un organisateur né. Il poursuivit dans le même esprit l’œuvre commencée par Mgr Grandin. Malheureusement, la maladie l’empêcha bientôt de faire de longues randonnées. Il resta la tête de son vicariat, et Rome lui donna des jambes en lui accordant un coadjuteur, Mgr Clut, missionnaire haut en couleur qui multiplia les exploits en parcourant sans cesse les missions très éprouvées du Mackenzie.

Mais laissons le nouveau vicariat, pour suivre Mgr Grandin qui gardait la charge des régions les plus éloignées du vaste diocèse de Mgr Taché. Il s’agit surtout de la région du Cumberland au nord-est, encore peu évangélisé, et des immenses plaines des actuelles provinces de Saskatchewan et d’Alberta, territoires des farouches tribus indiennes du sud. Jusqu’alors, seul le légendaire Père Lacombe a su gagner leur confiance. Le jeune évêque réussit la même gageure en peu de temps, surtout grâce à sa tranquille bonté dans le soin des malades. Il put donc visiter toutes ces étendues sans autres difficultés que matérielles et y prévoir le développement des missions. Comme Mgr Taché dans le Nord-Ouest dix ans auparavant, il traça entre elles une voie de communication qui les rendait indépendantes de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Mais le 1er mars 1867, un incendie dont on ne sut jamais l’origine, détruisit en quelques heures la mission florissante de l’Ile-à-la-Crosse, où Mgr Grandin résidait lorsqu’il n’était pas en tournée. La résidence des Pères, celle des Sœurs, l’orphelinat, le hangar avec le matériel, les étables avec les réserves de fourrage, les magasins avec les fourrures des indiens catholiques, tout fut détruit  ; seule l’église fut épargnée. Mgr Grandin ne put retenir ses larmes devant l’anéantissement du fruit de vingt-et-un ans de privations, mais il chanta le Te Deum.

Pour se relever le plus rapidement possible de ce désastre, Mgr Taché l’envoya quêter en France. Ne manquons pas de remarquer que ce furent les milieux légitimistes qui manifestèrent le plus d’intérêt et de générosité. Louis Veuillot lui consacra un grand article dans L’Univers, sous le titre  : L’évêque pouilleux. À Rome, le pape Pie IX le combla de marques de bienveillance et d’estime. Une nouvelle division du diocèse de Saint-Boniface fut alors décidée  : toutes les régions dont Mgr Grandin s’occupait déjà pratiquement seul, étaient érigées en vicariat puis, en 1871, en diocèse de Saint-Albert, suffragant de Saint-Boniface élevé alors au rang d’archevêché. Cette fois, Mgr Grandin ne put éviter d’en être le premier titulaire.

Mgr Grandin - 1877

Mgr Grandin – 1877

Comprenons que ses répugnances ne venaient pas uniquement de son humilité, mais aussi de l’appréhension des difficultés énormes qu’il aurait à résoudre. En effet, l’érection d’un nouveau vicariat privait ses missions du soutien des plus anciennes qui restaient dans l’autre diocèse, ainsi que du réseau de bienfaiteurs que l’ancien évêque gardait évidemment pour ses propres besoins. Le nouveau titulaire devait tout reprendre à zéro pour faire vivre – pour ne pas dire survivre – son jeune diocèse. La tâche était écrasante, elle fut aussi héroïque. L’évêque de Saint-Albert ne gardait en réalité que onze pères, cinq frères, un scolastique et cinq postulants oblats ainsi qu’un prêtre, un diacre et un séminariste séculiers, pour sept missions principales  ! Les quinze premières années du diocèse furent marquées par une série de catastrophes naturelles et de mortalités qui avaient de quoi l’écraser, et encore faut-il y ajouter l’hydropisie et la maladie de la pierre qui allaient maintenant tenailler le prélat jusqu’à sa mort. Une photographie de lui, prise en 1877, nous le montre déjà vieillard, à 47 ans  !

On n’a pas idée de la pauvreté et de l’abnégation continuelle de ces missionnaires. Un détail, mais qui en dit long  : les draps ne firent leur apparition à l’évêché de St-Albert qu’en 1884  ! Mais tout cela n’aurait rien été si le protestantisme allié à la franc-maçonnerie ne s’était pas juré de détruire cette chrétienté naissante avant sa maturité. Nos deux prochains chapitres seront consacrés à étudier plus précisément cet épisode de la lutte de l’Antichrist contre l’Église catholique  ; bornons-nous pour cette fois à décrire les grands principes de l’action de Mgr Grandin.

Il ne faut pas oublier que l’érection du diocèse de Saint-Albert coïncida avec les deux grands bouleversements de la vie de l’Ouest canadien  : son ouverture à la colonisation massive à partir de 1870, et la disparition des troupeaux de bisons décimés par les Indiens. En l’espace de dix ans, méprisant les avertissements de leurs missionnaires, ces fières tribus maintenant armées d’armes à feu achetées aux États-Unis, se réduisirent elles-mêmes à la famine au moment où les colons affluaient en nombre pour occuper leurs terres  ! La misère soudaine des Indiens sonnera pour beaucoup l’heure de la conversion, mais non sans difficulté, et la tribu des Pieds-noirs restera rétive jusqu’à l’arrivée de religieuses… en 1896.

L’IDÉAL MISSIONNAIRE

Ici, comme dans le Nord-Ouest, la méthode des missionnaires oblats pour toucher les cœurs de ces sauvages, ne pouvait être que la douceur et la bonté. Mgr Grandin y revient sans cesse  : le missionnaire est une humanité de surcroît pour le Christ, il n’a d’efficacité surnaturelle qu’en imitant son divin Maître. Voici en quels termes Mgr Grandin entretenait Louis Veuillot et ses invités, de sa vocation  : «  Vous êtes chrétiens, mes amis, et votre hospitalité m’est très douce. Toutefois, je voudrais être loin, je voudrais être là-bas, dans mon désert de glace, sous mes couvertures de neige, à jeun depuis la veille, couché entre mes chiens et mes sauvages pouilleux. C’est que je n’ignore pas à quoi ma vie de là-bas est bonne. Dans cette nuit, je porte la lumière  ; dans ces glaces, je porte l’amour  ; dans cette mort, je porte la vie. J’ai, là-bas, des sauvages chrétiens et des sauvages païens. Les chrétiens sont de bons chrétiens. J’ai la ferme espérance que la plupart seront sauvés. En attendant, ils pratiquent des vertus supérieures à leur état de société misérable, et, par là, beaucoup de peines leur seront diminuées ou ôtées. Même, quelques-uns des vrais bienfaits de la civilisation pénètrent jusqu’à eux. Les femmes sortent de leur abjection effrayante et acceptée, les vieillards et les enfants trouvent un appui, la famille se fonde. Je vous l’ai dit, ce sont des chrétiens. J’arrive parmi eux les mains pleines de présents du Christ Roi. J’apporte le baptême, la pénitence, le mariage  ; j’apporte l’Eucharistie  ; j’apporte le saint courage de la vie, et la sainte grâce de la mort  ; j’apporte la bénédiction sur le berceau, et la prière sur la tombe  ; j’apporte la vérité, la charité, la consolation, l’espérance et l’honneur. Ce sauvage, cette bête moins estimée du trafiquant européen que la bête qu’il faut tuer pour en avoir la peau, cette chair vile et cette âme avilie, je les dessouille, et j’en fais des vases d’honneur où je verse Dieu. Oui, je fais cela presque tous les jours de ma vie  ! De ma puissance de prêtre, et de ma main encore tachée des boues de la route, je rouvre à ces exclus le rang de la famille humaine  ; je prends ces morts, je les restitue à la vie éternelle  ; je leur rends le service et la gloire qui sont dus aux enfants de Dieu. Si l’un d’eux m’appelle à deux ou trois journées de marche, j’y cours, j’entre en rampant sous sa hutte. Et je bénis avec ivresse mon grand Dieu de miséricorde et de bonté qui a daigné me faire venir de si loin, afin que ce pauvre sauvage pût mourir en paix et mourir pour la résurrection.  » On aimerait pouvoir tout citer.

Père Lacombe

Père Lacombe

À ces sauvages, le missionnaire oblat apprend lecatéchisme, celui-là même qu’apprenaient alors les enfants de France. On insistait beaucoup sur les fins dernières. Comme les Indiens étaient très friands des illustrations, le P. Lacombe avait mis au point une échelle illustrée, qui racontait à la fois l’histoire de l’humanité depuis Adam et Ève, et l’histoire de chacun de ses auditeurs.

La correspondance de Mgr Grandin avec Rome est d’un grand intérêt  ; elle porte essentiellement sur des questions de discipline sacramentelle. Alors que certains de ses missionnaires sont très sévères, lui, au contraire, est en faveur d’un assouplissement des règles. Il expose en toute simplicité ses raisons et il est notable que Rome l’a toujours approuvé. Par exemple, au sujet de l’Eucharistie  : «  Autrefois, nous n’admettions les sauvages à la communion qu’avec beaucoup de réserve, généralement après leur mariage. Ces sauvages étant aujourd’hui christianisés, nous n’avons plus les mêmes raisons d’être si sévères, nous devons même combattre, il me semble, l’éloignement de quelques-uns pour cette sainte médecine, dont ils s’abstiennent par respect. (…) Outre la trop grande réserve, cela fait supposer aux sauvages que le mariage est un état plus parfait que le célibat ou le veuvage, et c’est cependant le contraire qui est vrai.  »

Le mariage posait aussi des problèmes inextricables, en particulier parce que la suppression brutale de la polygamie aurait condamné certaines femmes à mourir de faim.

L’administration du sacrement de pénitence lui-même ne se faisait pas sans difficulté “ quand on arrive avec nos idées françaises ”  : «  Nous sommes en voyage, nous rencontrons de ces chrétiens qui n’ont point vu de prêtres depuis plusieurs années et qui, bien entendu, vivent dans de grands désordres  ; ils viennent se confesser, pleurent et promettent de mieux vivre. Les éprouver, c’est impossible, vous ne les reverrez plus, peut-être seront-ils plusieurs années sans revoir un prêtre. L’expérience prouve, non leur manque de dispositions, mais leur faiblesse. Je les absous toujours et j’engage à les absoudre. La grande majorité de nos pauvres sauvages s’éloignent après avoir passé quatre ou cinq jours avec nous. Quand ils s’éloignent, je les considère toujours comme en danger de mort. Vous ne sauriez en effet vous figurer à quels dangers ils sont exposés. Comment peut-on laisser partir sans absolution un chrétien exposé à tant de dangers  ?  »

Première mission des Pieganes.

Première mission des Pieganes.

Mgr Grandin prône aussi l’organisation de confréries, en particulier l’archiconfrérie du Très Saint et Immaculé Cœur de Marie. Il tenait aussi beaucoup à l’archiconfrérie du Cœur Agonisant de Jésus et du Cœur compatissant de Marie, dont les membres aidaient le missionnaire auprès des mourants ou assistaient ces derniers en son absence.

En 1882, Mgr Grandin commence la formation de catéchistes. Son projet initial était de les envoyer préparer la conversion des esquimaux auprès desquels l’épiscopat ne pensait pas avoir les moyens d’affecter des missionnaires d’ici longtemps. En réalité, ils s’avéreront indispensables dans les réserves instaurées par le gouvernement et qu’administraient des protestants ou des francs-maçons  ; nous y reviendrons dans un prochain chapitre.

L’ŒUVRE DES ÉCOLES INDIENNES

Jeune couple indien.

Jeune couple indien.

Mais surtout, on lui doit la formation d’un réseau scolaire destiné aux Indiens. L’impossibilité de les sédentariser semblait condamner tout essai de civilisation  ; dès 1857, le Père Grandin était persuadé du contraire mais à condition qu’on organise la scolarisation des enfants. Quand il le put, grâce au dévouement des Sœurs Grises, il ouvrit de petitesécoles à l’ombre des missions où les enfants étaient accueillis dès l’âge de six ans et gardés au moins jusqu’à quatorze ans. L’enseignement n’était évidemment pas académique, mais adapté à leur futur mode de vie. Après leur scolarité, lorsque la situation le permettait, l’évêque voulait qu’on les emploie jusqu’à leur mariage au service de la ferme ou des ateliers de la mission, afin de leur apprendre à faire des économies. «  Depuis plus de vingt-cinq ans que je travaille à évangéliser les sauvages du Nord-Ouest, j’ai pu acquérir la certitude que le meilleur moyen, j’oserais dire l’unique, de faire parmi eux un bien réel et durable, c’est de prendre et de faire siens les petits enfants, on leur fait oublier les usages et les mœurs de leurs ancêtres. On leur rend la vie nomade impossible, on en fait des hommes civilisés. On eut pour en venir là, bien des difficultés à vaincre  ; même les habitants du pays se moquaient de mes efforts autrefois et me disaient  : donnez une éducation aussi soignée que vous voudrez à un sauvage, il sera toujours un sauvage. Appuyé sur des faits et sur une expérience de vingt-sept ans, je puis assurer que c’est le manque d’éducation qui fait le sauvage.  » Les résultats furent étonnants, n’en déplaisent aux modernes défenseurs des droits des autochtones, comme en témoignent les documents de l’époque mais aussi, à leur manière, les photographies…

Élèves d'une école indienne.

Élèves d’une école indienne.

Mgr Grandin aurait accepté à la rigueur le système des réserves mis en place par le gouvernement, s’il s’était agi d’une institution transitoire destinée à faciliter cette éducation. Il l’écrit en 1879  : «  Je voudrais au milieu des réserves sauvages, le plus d’établissements possibles, comme celui de Saint-Albert et de l’Ile-à-la-Crosse, et bien plus complets. Jugez vous-même du bien que feraient au milieu de ces sauvages ces écoles industrielles et fermes modèles où un grand nombre d’enfants sauvages seraient formés à la vie chrétienne et civilisée, au travail, à l’économie domestique, etc. Leur exemple, comme à Saint-Albert, serait d’une bienfaisante influence auprès des autres enfants et des adultes eux-mêmes  ; une fois mariés, ils seraient autant de maîtres-colons dans leur nation et avant cent ans les sauvages auraient disparu comme sauvages mais ils vivraient comme peuples civilisés, ils seraient utiles au pays et pourraient faire partie de la société. Réduits à nos seules forces, grâce à notre dévouement et abnégation sans bornes, nous procurerons, comme nous l’avons fait jusqu’à présent les avantages de la civilisation à quelques sujets seulement, mais cela ne sauvera pas les sauvages en général. Dans cent ans peut-être, il n’en existera plus guère, ils ne seront pas transformés en hommes civilisés  ; les misères physiques et morales les auront tués et fait disparaître, mais, en attendant, ils ne seront pas sans occasionner bien des désagréments aux Blancs du pays et seront pour le gouvernement une bien plus lourde charge que s’il nous aidait à soutenir et à fonder les établissements que je lui demande.  » Il ne fut pas écouté… On sait aujourd’hui la gravité de la situation des autochtones et des Inuits.

Famille cris visitant ses enfants à l'école.

Famille cris visitant ses enfants à l’école.

LA LUTTE POUR L’OUEST FRANCOPHONE ET CATHOLIQUE

L’apostolat auprès des Métis fut beaucoup plus facile et gratifiant. Comme Mgr Taché, Mgr Grandin avait une grande estime pour ce peuple dévoué à ses missionnaires, et il ne concevait pas pour l’Ouest d’avenir catholique et écologique au sens de nos 150 Points, sans une large place accordée aux Métis, ce qui impliquait une colonisation catholique et francophone. À défaut de quoi, non seulement les Métis deviendraient un sous-prolétariat à la merci des anglo-protestants mais la conversion des sauvages, jusqu’alors singulièrement facilitée par leur exemple, serait compromise  ; l’Ouest serait livré à la spéculation, aux fausses religions et aux mauvaises mœurs.

Mgr Grandin lutta donc pied à pied contre la marée de l’immigration anglo-protestante. Certes, de nombreux catholiques arrivaient aussi, mais divisés en plusieurs nationalités. Comme l’évêque de Saint-Albert tenait à les desservir dans leur langue natale, gardienne de leur foi catholique, ils étaient une lourde charge supplémentaire pour ses pauvres moyens matériels et humains. Le clergé américain restait sourd à ses appels  : «  Ce clergé semble se défier de tout missionnaire étranger et affiche la plus pénible et la plus complète indifférence à toute œuvre de Dieu dont il n’est pas chargé.  » On ne comprenait pas sa farouche résolution à vouloir défendre les droits des Métis et des francophones.

LA LUTTE CONTRE LE LIBÉRALISME

Remarquons que Mgr Grandin était extraordinairement clairvoyant. Il était bien persuadé que son plus terrible ennemi était le libéralisme dans le rang des catholiques. «  Je serais pour ma part moins inquiet, écrit-il en 1896 au cardinal Ledochowski, Préfet de la Propagande, si nos pauvres chrétiens comprenaient mieux les conséquences des lois que nous subissons et les obligations qui en résultent pour eux. Mais outre que plusieurs ont reçu une éducation libérale dans les écoles publiques des États-Unis, les autres, en s’appuyant sur des personnes respectables, disent-ils, parmi lesquelles ils citent des prêtres et des prélats, nous trouvent exagérés.  »

Écoutons-le se plaindre à ses missionnaires des nouvelles lois scolaires  : «  Il est grand temps de s’opposer à ce système de prétendue neutralité qu’on veut imposer partout. On fait retourner ainsi les peuples à la dernière immoralité et à la plus grande barbarie. (…) Dans notre Nord-Ouest où nous sommes encore sensés avoir des écoles chrétiennes, on nous impose un programme qui ferait honte aux Mahométans et cependant on y oblige des chrétiens. Il s’occupe de tout excepté de Dieu, de l’âme et de l’éternité. Les enfants auront des notions sur tout le reste, mais rien de complet bien entendu  ; ils sauront ce qu’est une mouche et une araignée et ils ignoreront Dieu, Jésus-Christ, leur origine et leur fin, n’est-ce pas dégoûtant  ?  »

N’obtenant rien du gouvernement, en 1890 il se décide à le menacer de révéler aux journalistes quelques malversations dont il a les preuves. Du coup, le ministre écoute ses demandes et Mgr Grandin ne publie pas le dossier compromettant, mais il le garde précieusement  : «  C’était le fouet dont je les menaçais et que je tiens toujours à leur disposition. Cela va me servir au moins jusqu’aux prochaines élections… Quel que soit le parti qui nous gouverne, les protestants, les orangistes et francs-maçons y domineront toujours  ; les catholiques qui en font partie, une fois au pouvoir, ne tâchent que de s’y maintenir. C’est là leur grande préoccupation. Avec ces gens-là, on tire ce qu’on peut.  »

Lorsqu’en 1898, l’encyclique de Léon XIII, Affari vos, mit fin à la lutte des évêques contre le gouvernement libéral, Mgr Langevin, qui avait succédé à Mgr Taché décédé en 1894, se soumit aussitôt avec ce simple commentaire  : «  qu’on ne me demande pas d’être plus catholique que le Pape  ». Il semble cependant que Mgr Grandin, comme Mgr Laflèche qui était aussi son ami, ait été d’un tout autre avis que son archevêque, à preuve le silence des biographes sur le sujet. N’a-t-il pas adressé au Premier ministre Laurier cette lettre exempte de toute la diplomatie si chère à Léon XIII  ? «  Ce n’est pas après avoir passé près d’un demi-siècle dont plus de 41 ans d’épiscopat, pour entreprendre la civilisation chrétienne dans le Nord-Ouest au prix de privations et de souffrances à peine croyables, que je consentirais à terminer ma vie par une lâcheté. Je me permets d’ajouter, très honorable Sir Wilfrid, que ce ne sont pas seulement les évêques qui devront rendre compte à Dieu de leur administration. La loi est générale. Les grands et les puissants n’y échapperont pas  ; et ce jugement sera d’autant plus sévère et redoutable que la charge dont nous aurons été honorés aura été plus importante. Que votre Honneur veuille bien excuser la liberté d’un vieillard qui ne veut autre chose que remplir son devoir et faciliter le bien.  »

CONSÉCRATION AU CŒUR IMMACULÉ DE MARIE
ET AU SACRÉ-CŒUR DE JÉSUS

On reste confondu devant l’énergie de cet évêque qui jamais ne se décourage malgré tous ces échecs – «  Les croix me tombent comme grêle.  » La raison en est certainement la vue mystique qui soutient tout son apostolat missionnaire  : il le voit comme une partie de l’unique combat de l’Église contre l’Ennemi du genre humain, combat mené à la victoire par l’Immaculée avec les armes de Jésus crucifié. C’est ainsi que, par exemple, apprenant en 1871 la profanation du sanctuaire de Notre-Dame des Victoires, à Paris, par les Communards, il décide de Lui consacrer son nouveau diocèse en réparation.

Il renouvellera plusieurs fois cette consécration, en particulier en 1889, au plus fort de la lutte pour le maintien des écoles confessionnelles  : «  Malgré la puissante protection que vous nous avez accordée à tous, nous constatons cependant que nos ennemis, qui sont aussi les vôtres, ceux de l’Église de Jésus-Christ, sont loin d’avoir mis bas les armes. Notre courage et notre zèle les irritent et ils redoublent d’audace et de force pour nous perdre. Nous souvenant que vous êtes la terreur de l’enfer, la mort des hérésies, le refuge des pécheurs, la force des missionnaires, nous savons que vous êtes pour nous Notre-Dame de la Victoire. Prenez donc tout de bon notre cause en main et faites-la vôtre, car il ne s’agit rien d’autre que d’établir et de maintenir dans ce pauvre diocèse le règne de Jésus-Christ et d’y détruire le règne de celui dont vous avez pour mission d’écraser la puissance.  »

En 1899, il accueille avec enthousiasme la volonté de Léon XIII de consacrer le monde au Sacré-Cœur de Jésus  ; il en fait part à son clergé en soulignant notamment qu’il ne s’agit pas seulement de consacrer nos pieux fidèles au Cœur adorable de Jésus. Tous les hommes sont à Dieu, qu’ils le veuillent ou non. Il veut que cette consécration soit préparée par une prière au Cœur Immaculé de Marie afin d’obtenir la grâce de devenir tous obéissants et soumis à l’autorité du Sacré-Cœur et à celle de son Église, ce à quoi engage la consécration au Sacré-Cœur.

Mgr Grandin en 1902, avec son neveu et sa nièce.

Mgr Grandin en 1902,
avec son neveu et sa nièce.

Mgr Grandin s’éteindra en paix à Saint-Albert, le 2 juin 1902, doyen de l’épiscopat canadien. Jusqu’au bout, il aura donné l’exemple d’une tendre piété, d’un attachement indéfectible aux prescriptions de sa Règle d’Oblat, et d’une abnégation confondante.

Son long testament montre à quel point il ne se faisait aucune illusion sur l’issue prochaine de son combat, sans pour autant douter de la victoire finale  ; il le savait bien, de foi révélée et d’expérience de missionnaire, l’échec et la croix sont les armes les plus efficaces  : «   Malgré nos défauts, malgré tant de misères, Dieu se sert de nous pour convertir les peuples  ; et il se sert de nous précisément parce que nous reconnaissons en nous ces misères et que nous avons de la bonne volonté dans l’humilité. Le Bon Dieu aime à se servir de ceux qui de fait ne sont pas grand chose aux yeux du monde et qui ne sont rien à leurs propres yeux, parce qu’alors il se trouve assuré d’avoir toute la gloire, car elle lui sera rapportée et par ses ouvriers eux-mêmes et par ceux sur qui se fera l’action de sa grâce de conversion, et par ceux qui en seront les témoins.  »

Quelle leçon de force et de fidélité, nourries par une tendre dévotion au Cœur Immaculé de Marie et au Cœur Sacré de Jésus. Oui, vraiment, Mgr Grandin est un saint de notre paroisse  !

RC n° 75, février 2000.

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