La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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NOTRE-DAME DU CAP

II. Des prodiges oubliés

CHACUN connaît le récit de la consécration du Sanctuaire et de la translation de la statue au maître-autel. Une grande foule assistait à la cérémonie en ce 22 juin 1888; presque tous les paroissiens s’étaient préparés à ce grand jour par la confession et la communion. Le Père Frédéric, revenu providentiellement de Terre Sainte quatorze jours auparavant, assura la prédication. «  Dorénavant, s’écria-t-il, ce Sanctuaire sera celui de Marie. Des pèlerins viendront de toutes les familles de la paroisse, de toutes les paroisses du diocèse, et de tous les diocèses du Canada. Oui cette petite maison de Dieu sera trop exiguë pour contenir les foules qui viendront invoquer la puissance et la munificence de la douce Vierge du Très Saint Rosaire.   » (…)

LE MIRACLE DES YEUX

La statue miraculeuse de Notre-Dame du Cap.

Après la messe, se déroule la translation solennelle de la statue de Notre-Dame du Rosaire, de la chapelle latérale au maître-autel. Le curé Désilets, au comble du bonheur, veut être sûr qu’il vient d’accomplir la volonté de la Mère de Dieu et non la sienne propre. Il demande un signe pour lui ôter tout doute. Et la Vierge Marie ne tarde pas à le satisfaire.

Vers 19 heures, les cérémonies étant achevées, un malade de Trois-Rivières, Pierre Lacroix, vient demander sa guérison. Le Curé et le Père Frédéric l’accompagnent au sanctuaire, y pénètrent et s’avancent jusqu’à la balustrade.

Après quelques minutes de prière, le curé remarque que la statue s’anime. Il le signale aussitôt au franciscain, qui fait la même constatation. Et le malade le confirme à son tour. Le Père Frédéric raconte  : «  La statue de la Vierge qui a les yeux entièrement baissés, avait les yeux grandement ouverts  : le regard de la Vierge était fixe  ; elle regardait devant elle, droit à sa hauteur. L’illusion était difficile  : son visage se trouvait en pleine lumière produite par le soleil qui luisait à travers une fenêtre et éclairait parfaitement tout le sanctuaire. Ses yeux étaient noirs, bien formés et en pleine harmonie avec l’ensemble du visage. Le regard de la Vierge était celui d’une personne vivante  ; il avait une expression de sévérité mêlée de tristesse. Ce prodige a duré approximativement de cinq à dix minutes.  »

Le curé Désilets peut être heureux, le voilà pleinement exaucé. On rapporte qu’il n’a jamais douté un seul instant de la réalité du miracle. Très impressionné par le regard à la fois triste et sévère de la Vierge Marie, il se répète à lui-même  : «  Ce regard vers Trois-Rivières, qu’est-ce que cela veut dire  ?  » (…)

DES PRODIGES DEUX ANS DURANT

Deux mois plus tard, le 30 août, le curé Désilets mourut subitement chez son frère à Trois-Rivières. Sa dépouille mortelle fut ramenée au Sanctuaire pour y être exposée. Ce qu’on a complètement oublié – ou qui a été occulté depuis – c’est que la Statue miraculeuse multiplia alors ses prodiges. Un sermon du curé Duguay, le vicaire puis le successeur du curé Désilets, en témoigne. Il fut prononcé le 12 octobre 1911 à l’occasion du septième anniversaire du Couronnement, et publié ensuite dans le numéro de septembre 1913 des Annales, donc du vivant du Père Frédéric et de Mgr Cloutier, le successeur de Mgr Laflèche, qui ne reconnut officiellement le pèlerinage qu’en 1902 à la suite d’une enquête canonique extrêmement minutieuse. Ces précisions sont nécessaires pour emporter notre adhésion. Citons maintenant le curé Duguay.

L'abbé Duguay

L’abbé Duguay

«  La nouvelle de la mort du curé Désilets jeta la consternation dans les âmes. Tous les habitants laissèrent leurs travaux  : on pria le jour et la nuit. Ce furent des jours de prières et de chagrin. Et voici que la Vierge Marie veut s’unir à leur douleur. La Statue de Notre-Dame du Cap nous apparaît avec une figure portant l’empreinte du plus profond chagrin, sa figure, doublée de volume, était celle d’une personne dont le cœur ne peut plus contenir sa douleur. Après la sépulture, les prodiges continuèrent, mais d’une manière variable. Tantôt elle se montrait apparaissant avec une figure amoindrie au-dessous de la normale, tantôt avec une apparence de joie, d’un rayonnement tout céleste. Je gardais pour moi cette connaissance, je cherchais à ne pas croire, je voulais ne pas croire, lorsqu’après un mois et demi, devant un prêtre visiteur à qui le très Révérend Père Frédéric racontait les merveilles du Sanctuaire, je fis part de mes observations de chaque jour. “C’est trop fort, dit le prêtre, je ne crois pas  !” Je ne demande pas qu’on me croie, répondis-je, mais, je demande qu’on observe, car, ce jour, c’était un vendredi, sa figure était rétrécie et pâle comme celle d’une personne adonnée à une rigoureuse pénitence.

«  Le vingt-neuf septembre, Sa Sainteté Léon XIII, en la fête de saint Michel, ordonna un service solennel pour les défunts  ; mêmes expressions de chagrin et de douleur dans la figure de la Statue  : de même le jour de la Toussaint, et ces phénomènes se manifestèrent jusqu’au jour de la Toussaint mil huit cent quatre-vingt-dix, deux ans durant. Mes frères, pour vous il vous est loisible, facultatif de ne pas croire [le curé Duguay s’adresse à des pèlerins vingt et un ans après les faits], mais à moi, il ne m’est pas permis de douter, parce que j’ai vu.   »

ET DES GUÉRISONS MIRACULEUSES

Les Annales du Très Saint-Rosaire ,publiées à partir de janvier 1892 à l’instigation du Père Frédéric, ont gardé le souvenir de nombreux faits miraculeux. Deux ” faveurs ” – le curé Duguay se refuse à employer le terme de miracle pour ne pas contrevenir au décret d’Urbain VIII qui interdit de devancer le jugement de l’Église quant à la nature surnaturelle de toute manifestation – sont enregistrées en 1889, il s’agit de deux guérisons d’enfants. En 1890, un rapport circonstancié fait état de la guérison miraculeuse d’une tumeur cancéreuse incurable. Il faut absolument citer aussi le cas d’une fillette du Cap qui s’est donné un coup de hache sur un doigt qui ne tient plus à la main que par un lambeau de chair  ; sans écouter le médecin, on fait un pansement avec des pétales de roses bénites, et le doigt guérit sans laisser de trace de la blessure.

D’année en année, la liste des faveurs atteste le rayonnement toujours plus grand du sanctuaire. Le premier pèlerinage organisé des États-Unis y arrive le 3 août 1893. En 1895, une jeune fille de Beauport, guérie au cours d’un pèlerinage d’une kératite-phycténulaire qui la menaçait de cécité depuis deux ans, est la première à déposer auprès des autorités ecclésiastiques un dossier de preuves sur le modèle de celui demandé aux miraculés de Lourdes. Chaque mois, les Annales font état de la réception, en moyenne, de 200 rapports de grâces, et les béquilles laissées en ex-voto dans le Sanctuaire attestent aux yeux des pèlerins des bontés et de la puissance de Notre-Dame.

Le curé Duguay est débordé. Appuyé par le Père Frédéric, il obtient de Mgr Cloutier, successeur de Mgr Laflèche, que le sanctuaire soit confié aux oblats de Marie-Immaculée, en 1902. L’Église et le Canada ont connu, depuis, bien des difficultés, mais ce sanctuaire n’en est pas moins demeuré le haut lieu de la dévotion mariale pour toute l’Amérique du Nord. C’est par centaines de milliers que, chaque année, les fidèles viennent s’agenouiller au pied de la statue qui ouvrit les yeux.

UN LIEU PRÉDESTINÉ

Or, il faut rappeler qu’il existe dans l’histoire du Cap-de-la-Madeleine, comme pour Lourdes ou pour Fatima, des faits annonciateurs de la grâce mariale. C’est un 7 octobre, jour consacré maintenant par l’Église au Saint Rosaire, que Jacques Cartier prit possession de cette région en plantant la Croix non loin de là, en 1535. C’est au Cap-de-la-Madeleine que fut érigée, en 1694, la première confrérie du Très Saint Rosaire d’Amérique du Nord. Massabielle, le lieu des apparitions de Notre-Dame de Lourdes, avait été au Moyen Âge un fief consacré à la Sainte Vierge. Il en va de même pour le Cap-de-la-Madeleine  : le 13 mai 1714, l’évêque de Québec consacrait l’ancienne église actuelle, en remplacement d’une chapelle en bois construite par Pierre Boucher, qui avait dédié ce terrain à la Mère de Dieu.

En 1904, le Pape saint Pie X pouvait donc permettre le couronnement de la statue, les trois principales conditions étant remplies  : antiquité du culte rendu à la Vierge qui doit être couronnée, grâces miraculeuses obtenues par son intercession et concours des fidèles à son sanctuaire  ; au début du siècle, celui de Notre-Dame du Cap recevait une moyenne annuelle de 40 000 pèlerins.

Le char marial du Congrès marial national de 1947.

Le char marial figurant le pont des chapelets transporte de paroisse en paroisse, au milieu d’un accueil chaleureux, la statue pèlerine à travers le Canada, en vue de préparer le peuple aux solennités du Congrès marial national de 1947.

L’ŒCUMÉNISME DE LA SAINTE VIERGE

Terminons sur un récit retrouvé dans les Annales de décembre 1914. Il rapporte un événement survenu en Ontario à l’époque où les Franco-catholiques dirigés par le Père Charlebois, un Oblat de première valeur, menaient une lutte sans merci pour l’abrogation du Règlement 17 qui les privait de leurs écoles. Dès le début du conflit en 1912, le Père était venu avec quelques délégués à Notre-Dame du Cap pour implorer son secours et consacrer au Cœur Immaculé de Marie les catholiques francophones de l’Ontario. Ces démarches ne furent pas vaines puisque après cinq années de luttes parfois héroïques, les Franco-ontariens eurent gain de cause, même si, plus tard, une intervention de Pie XI devait venir limiter les heureux effets de la victoire. Toutefois, l’intervention de Notre-Dame ne s’est pas limitée à la politique.

«  Le 13 juin 1914, un incendie se déclare à la gare d’Hammond, un village d’Ontario. À cause de la violence du vent, les flammes se propagent avec une grande rapidité  ; déjà l’école catholique, l’église et le presbytère, situés à peu de distance, ainsi que la rue principale habitée par des Canadiens-français, étaient fortement menacés. L’eau manquait complètement. Alors, M. l’abbé Roy, curé de la paroisse, fit mettre tous les enfants de la première communion en prière dans l’église, et sortit, lui, en procession à la tête de la population du village, avec une statue de Notre-Dame du Très Saint-Rosaire qu’il alla déposer face à l’élément destructeur. Immédiatement le feu changea de direction pour aller s’attaquer, tout à côté de l’église paroissiale et de l’école, au temple protestant, au presbytère du révérend ministre, à la loge orangiste ainsi qu’à plusieurs demeures appartenant à des protestants ou à des orangistes. Seul, un Canadien-français vit sa maison, voisine de la gare, devenir la proie des flammes.

«  Maintenant que l’effroi est passé et que l’on peut mesurer l’étendue du désastre qui a failli réduire en cendres le village de Hammond, l’on se demande comment il a pu se faire que le vent, changeant subitement de direction, ait épargné les édifices et les résidences de la population catholique  ? Les protestants sincères admettent eux-mêmes qu’il y a dans ce fait quelque chose d’étrange… pour le moins.   » (…)

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