La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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NOTRE-DAME DU CAP

III. La signification des prodiges

NOUS avons dit comment le sanctuaire de Notre Dame du Cap n’est plus un simple lieu de dévotion mariale inventé par les hommes, puisque si ceux-ci y viennent encore en foule c’est parce que la Vierge Marie s’y est manifestée. Il convient d’étudier la signification véritable de ces prodiges, de chercher à comprendre la tristesse du regard de notre Bonne Mère du Ciel.

LE CHAPELET  : UNE ARME  !

Le premier prodige de Notre-Dame, au Cap, ” le pont des chapelets “, fixe notre attention sur la dévotion au saint Rosaire. Rien d’étonnant à cela. Notre-Dame, à Lourdes en 1858, comme à Fatima en 1917, présente explicitement cette dévotion comme la condition ordinaire pour obtenir par sa médiation, car tel est le bon plaisir de son divin Fils, les grâces et faveurs que nous sollicitons.

Le sens du prodige du pont de glace ne fait pas de doute  : le chapelet rend possible l’impossible. Plus précisément, dans les difficultés et crises à venir, la dévotion du Rosaire est ce qui permettra aux humbles fidèles de résister au courant moderniste levé pour tout emporter. Par la récitation du chapelet, ils préserveront leur âme pour que Dieu y demeure comme dans un temple. La Vierge Marie donne aux Canadiens le rosaire comme une arme puissante pour défendre leur foi, leurs mœurs catholiques.

À la même époque, Mgr Sarto, le futur saint Pie X, n’enseigne rien d’autre à ses diocésains  : «  La caractéristique de notre temps est l’indocilité de l’esprit qui vise à la destruction des dogmes et la corruption des cœurs qui entraîne la subversion de la morale chrétienne  », or «  il n’y a pas d’autre moyen pour la défense de la foi et des mœurs que de méditer les mystères proposés par le saint Rosaire. En effet, si le monde a oublié jusqu’aux traces de la vertu, à contempler les exemples admirables que propose le Rosaire, nous combattrons mieux en nous-mêmes les passions désordonnées, nous exciterons dans nos âmes, avec le sincère regret du péché, la foi vive, la consolante espérance, et nous donnerons leur essor à toutes les vertus.  »

Le curé Désilets partage entièrement cette doctrine. En 1884, étant à Rome pour défendre les intérêts menacés du diocèse de Trois-Rivières, il écrit à son évêque  : «  Monseigneur, j’ai une suggestion importante à vous faire… Comme le Rosaire est le salut de l’Église, il sera aussi celui de votre diocèse. Si donc Votre Grandeur s’engageait à favoriser et encourager tout particulièrement le saint Rosaire et l’établissement de ses confréries dans l’étendue du diocèse pour obtenir le triomphe sur les mauvaises doctrines du pays, je crois sincèrement et intimement que vous seriez exaucé d’une manière éclatante et à l’honneur de Dieu et de sa Sainte Mère.  »

Plus proche de nous, mais dans le même esprit, sœur Marie-Lucie du Cœur Immaculé, la voyante de Fatima aujourd’hui carmélite au Portugal, réitérera le même appel en 1970  : «  Que l’on récite le chapelet tous les jours. Notre-Dame a répété cela dans toutes ses apparitions, comme pour nous prémunir contre ces temps de désorientation diabolique, pour que nous ne nous laissions pas tromper par de fausses doctrines… Le chapelet est la prière la plus propre à conserver la foi dans les âmes.  »

UNE MÈRE PRÉVENANTE

Le second prodige, celui des yeux, attire notre attention sur la dévotion à l’Immaculée Conception. En effet, la statue miraculeuse représente la Vierge Marie telle qu’elle est apparue à Paris en 1830, rue du Bac, première manifestation de l’Immaculée en nos temps modernes. C’est là que sainte Catherine Labouré reçoit l’ordre de faire frapper des médailles qui opèrent tant de bien qu’on ne tarde pas à les appeler “ médailles miraculeuses ”. Mais ce n’est pas le tout des apparitions de la rue du Bac. La Vierge Marie s’y montre «  puissante comme une armée rangée en bataille  ». Elle est celle qui, écrasant la tête du serpent sous son pied virginal, extermine toutes les hérésies, triomphe de l’impiété et de toutes les forces obscures qui s’acharnent contre l’Église et les sociétés chrétiennes.

Il y a même un aspect politique indéniable dans ces apparitions mariales. Sainte Catherine Labouré raconte en effet comment la Sainte Vierge s’est entretenue avec elle des malheurs qui vont fondre sur la France. Elle annonce avec tristesse les journées révolutionnaires de juillet 1830 et les persécutions contre l’Église qui en découleront. Catherine Labouré, toute jeune religieuse à peine sortie de la campagne, comprend à cela le tragique des événements de l’époque, mieux qu’aucun homme politique, journaliste ou historien contemporain. Le monde moderne naissait, qui est sans Dieu mais riche de guerres, exploitations, misères et destructions de toutes sortes. La Vierge Marie, avant d’en triompher à son heure, veut en protéger ses enfants. Il en va de même au Canada.

CONTRE LE LIBÉRALISME

À plusieurs reprises, les anglo-protestants ont voulu assimiler nos pères, qui n’ont échappé à ce danger que par la soumission à leurs évêques. Si bien que la Couronne britannique, quoique très anticatholique, comme les protestants du Canada, ont dû, sinon abandonner toute inimitié, du moins respecter le catholicisme. La Province de Québec demeure donc jusqu’à cette époque une chrétienté, c’est-à-dire que rien n’y échappe à la loi du Christ et à l’autorité de l’Église. C’est l’état le plus propice à l’épanouissement des vertus, à l’abondance des vocations. La Province envoie des missionnaires dans le monde entier ou presque. Grâce à eux, l’Ouest canadien parle français et est attaché à la foi catholique. Et ce dynamisme d’un petit peuple, dont nous n’avons malheureusement plus l’idée, n’est même en réalité qu’une seule facette de l’expansion du catholicisme sous la houlette d’un très grand pape  : Pie IX.

Mais la Vierge Marie sait qu’ici, comme en France, comme partout, une tempête se prépare. En moins d’un siècle, toute cette œuvre va être mise en ruine sous les coups du libéralisme, une doctrine que Grégoire XVI, Pie IX et saint Pie X, ont pourtant infailliblement condamnée à plusieurs reprises. Pour les libéraux, les domaines politique, social et économique doivent être indépendants de l’Église, ce qui revient à retirer au Christ sa royauté. Malgré cela, on voit peu à peu des évêques, puis des cardinaux, adopter ces idées fausses, répandues d’abord dans toute l’Europe, puis passées au Nouveau Monde.

Au Canada, un grand évêque s’est dressé contre le libéralisme pour protéger la foi et, par là, l’avenir des Canadiens français. Il s’agit de l’évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget. Lorsque, trop âgé, il démissionne en 1875, c’est Mgr Laflèche qui reprend le flambeau de la lutte antilibérale. Évidemment, on ne peut taxer la Très Sainte Vierge de distraction  ! Ce n’est donc pas un hasard si elle choisit le diocèse de ce dernier pour se manifester. D’autant plus que le curé Désilets n’est autre que le bras droit de son évêque dans ce combat. Et mieux encore, le Père Frédéric, autre témoin du prodige des yeux, est lui aussi un antilibéral avoué et ardent  ! Cela lui a valu l’interdiction de prêcher dans le diocèse de Québec, dont l’archevêque sympathise avec les thèses libérales, à la suite d’un sermon où notre franciscain n’a pas craint de dénoncer «  cette doctrine perfide qui paralyse les œuvres de la foi et qui fait en Europe, depuis un demi-siècle, d’énormes ravages dans les âmes  ».

Or les deux prodiges de Notre-Dame du Cap coïncident avec les deux évènements politiques qui vont permettre aux Libéraux de prendre le pouvoir. En mars 1879, c’est le miracle du pont de glace et en mai 1879, Chapleau, conservateur modéré, passe sur la scène fédérale où ses alliances politiques l’obligent à prendre parti contre les catholiques intégraux, tandis qu’Honoré Mercier accède au cabinet à Québec. Le 22 juin 1888, la Sainte Vierge montre son triste regard, et le 28 juin 1888, par la loi sur les biens des jésuites, Honoré Mercier s’attire les sympathies de l’épiscopat à l’exception de Mgr Laflèche. C’est avec la bénédiction de Léon XIII qu’il mettra en place sa politique libérale.

LA PUISSANCE DE L’IMMACULÉE

Le parti de la Vierge Marie est donc clairement affirmé. Au Cap-de-la-Madeleine comme en France Notre-Dame donne à ses enfants un remède contre le libéralisme avant que celui-ci ne corrompe toute la vie politique du pays, puis en bouleverse la vie économique et sociale. Chez nous, le triomphe libéral date de 1896. Avec la capitulation de la hiérarchie catholique va commencer le lent déclin de l’Église du Canada, longtemps masqué par l’admirable piété populaire. Saint Pie X, qui avait détecté le mal affreux dès avant son élection au Souverain pontificat, écrit dans sa première encyclique  : «  Nous éprouvions une sorte de terreur à considérer les conditions funestes de l’humanité à l’heure présente. Peut-on ignorer la maladie si profonde et si grave qui travaille en ce moment, bien plus que par le passé, la société humaine, et qui, s’aggravant de jour en jour et la rongeant jusqu’aux moelles, l’entraîne à sa ruine  ? Cette maladie, Vénérables Frères, vous la connaissez, c’est à l’égard de Dieu l’abandon et l’apostasie (…), la guerre impie qui a été soulevée et qui va se poursuivant presque partout contre Dieu (…). Vraiment, qui pèse ces choses doit nécessairement et fermement craindre qu’une telle perversion des esprits ne soit le signe annonciateur et le commencement des maux annoncés pour les derniers temps.  » (E Supremi apostolatus, 4 octobre 1903)

En 1917, Notre-Dame de Fatima vient confirmer les pressentiments du saint pontife  : nous sommes dans “ les derniers temps ”, et nous vivons la grande apostasie annoncée par la sainte Écriture, notamment au chapitre 13 de l’Apocalypse et au chapitre 2 de la seconde Épître de saint Paul aux Thessaloniciens. Les remèdes fournis par la Vierge à Fatima ne sont pas différents de ceux que ses prodiges suggèrent au Cap-de-la-Madeleine. Nous avons rapporté les paroles de sœur Lucie concernant la dévotion du Rosaire. La petite Jacinthe, sa cousine, est catégorique elle aussi, comme dans sa recommandation datant de quelques semaines avant sa mort  : «  Dis à tout le monde que Dieu nous accorde ses grâces par le moyen du Cœur Immaculé de Marie  ; que c’est à Elle qu’il faut les demander  ; que le Cœur de Jésus veut que l’on vénère avec Lui le Cœur Immaculé de Marie, que l’on demande la paix au Cœur Immaculé de Marie, car c’est à Elle que Dieu l’a confiée.  » Comme le comprendra parfaitement aussi un saint Maximilien Kolbe, au point d’en faire le ressort de toute son œuvre, la dévotion à l’Immaculée est donc le moyen voulu par Dieu pour combattre les forces obscures du libéralisme, de la franc-maçonnerie et de l’impiété qui ont fomenté l’apostasie moderne.

LA TRISTESSE DE SON REGARD MATERNEL

La véritable et intégrale histoire de Notre-Dame du Cap nous montre ainsi que Dieu est fidèle dans ses promesses. Depuis ses origines, le Canada français bénéficie de marques tangibles, historiquement certaines et solides face à la critique, de la bénédiction divine. Notre peuple est véritablement choyé par le Ciel. Notre-Dame de Fatima a été envoyée à l’Église tout entière pour la prémunir, autant qu’il est possible, contre l’apostasie, du moins pour permettre la renaissance catholique. À la France, fille aînée de l’Église, Notre-Seigneur a envoyé sa Sainte Mère dans un même but, rue du Bac puis à Lourdes. Pour le Canada, il a permis les prodiges du Cap-de-la-Madeleine.

Cet événement heureux ne doit pas nous faire oublier qu’au soir de la consécration du petit sanctuaire au culte de Notre-Dame du Très Saint Rosaire, la Sainte Vierge porta sur Trois-Rivières et, par-delà, sur toute l’Amérique du Nord, un long regard empreint de sévérité et de tristesse qui impressionna tant les témoins. Sa signification ne peut plus nous échapper. La Vierge Marie voyait déjà les ravages produits dans les âmes par le libéralisme et l’impiété. La même tristesse a été remarquée par les trois voyants de Fatima sur le visage de “ la belle Dame ” qui leur apparut six fois. Et sœur Lucie affirme même que ses deux cousins «  se sont sacrifiés parce qu’ils ont toujours vu la Très Sainte Vierge très triste en toutes ses apparitions. Elle n’a jamais souri avec nous et cette tristesse, cette angoisse que nous remarquions chez Elle à cause des offenses à Dieu et des châtiments qui menacent les pécheurs, pénétrait notre âme et nous ne savions qu’inventer en notre petite imagination enfantine comme moyens pour prier et faire des sacrifices.  »

PRÉPARER SON TRIOMPHE

Sanctuaire de Notre-Dame du Cap

Il nous revient de consoler la Mère de Dieu en répondant à ses demandes, en luttant avec Elle, par les moyens qu’Elle a mystérieusement indiqués au Cap-de-la-Madeleine, contre les forces du mal acharnées à détruire l’Église et les sociétés chrétiennes. «  Les deux derniers remèdes que Dieu donne au monde, précise sœur Lucie, sont le saint Rosaire et la dévotion au Cœur Immaculé de Marie.  »

Dans ce combat, nous sommes assurés de la victoire puisque Notre-Dame a prophétisé le triomphe final de son Cœur Immaculé, un temps de paix pour le monde, et la reprise de la prédication catholique à toutes les nations pour une renaissance universelle de l’Église. Notre-Dame du Cap sera alors pour tout ce continent la source vive du renouveau catholique et missionnaire. Cette heure viendra nécessairement. À nous de la préparer et de hâter sa venue en devenant des instruments dociles entre les mains de l’Immaculée. «  Les temps modernes, prophétisait saint Maximilien Kolbe, sont dominés par Satan et ils le seront davantage encore dans l’avenir. L’Immaculée seule a reçu de Dieu la promesse de la victoire sur Satan. Mais, dans la gloire du Ciel, elle a besoin aujourd’hui de notre collaboration. Elle cherche des âmes qui se consacrent entièrement à Elle et deviennent entre ses mains une force pour vaincre Satan, et des instruments pour instaurer le Règne de Dieu  »… une “ Phalange mariale ”, catholique et communautaire, pourrait-on dire.