La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LE RÉGIME ANGLAIS

Les Canadiens sous une autorité monarchique
(1760-1791)

LE RÉGIME MILITAIRE (1760-1763)

À LA suite de la capitulation des troupes françaises, le 8 septembre 1760, on imagine sans peine l’angoisse ressentie par la population, voyant les autorités civiles et militaires vaincues s’embarquer pour repasser l’océan. Elle vient de connaître deux années de cauchemar. Les troupes britanniques, sous les ordres des généraux Amherst et Murray, n’hésitaient pas à ravager et incendier les paroisses qui ne déposaient pas les armes à leur approche. Une misère généralisée sévit, car la “ monnaie de carte ” des intendants de Louis XV n’est pas remboursée par le Trésor français.

James Murray

Le Gouverneur James Murray

Pourtant, peu à peu, la vie quotidienne va reprendre son cours normal. Avec surprise, sans enthousiasme pour autant, les Canadiens doivent constater la modération de leur vainqueur, parfois même, sa générosité. Certes, tous les fusils ont été confisqués quoique la chasse ne soit pas un loisir, mais une nécessité souvent vitale, pour une population d’habitants. Il a aussi fallu prêter serment de fidélité au roi d’Angleterre, sous peine d’expulsion, et promettre de ne pas prendre les armes contre lui ni d’aider ses ennemis. Cependant, les Anglais se sont engagés à respecter tous les titres de propriété et à ce que les troupes paient les denrées “ en argent comptant et espèces sonnantes ”, ce qui ne s’était plus vu depuis longtemps. Les officiers maintiennent une discipline exacte et rigoureuse, car le général Murray a déclaré qu’il punira avec sévérité tous ceux qui auront fait injure aux pauvres habitants. Les ordres venus de Londres et signés par le Secrétaire d’État Egremont prescrivent de continuer à traiter les Canadiens avec douceur et humanité  ; les conquis devant être considérés comme sujets du roi, il faut empêcher qui que ce soit de les offenser en leur rappelant d’une façon peu généreuse cette infériorité à laquelle le sort des armes les a réduits. La raison de cette magnanimité est simple  : les Anglais craignent de voir la colonie transformée en désert si les colons regagnent la France comme ils en ont le droit durant les dix-huit mois qui suivent la capitulation. Ce ne sont pas les deux cents sujets de Sa Majesté, arrivés au pays à la suite des troupes victorieuses, qui pourraient lui garder sa valeur et la développer  !

Cependant, les Canadiens ne songent guère à fuir ce pays qu’ils ont patiemment défriché. Rassurés sur la possession de leurs biens, ils gardent toutefois les plus vives inquiétudes sur l’avenir de leur religion. Le clergé, instruit par la désastreuse aventure des Acadiens déportés, s’en tient résolument à la morale de l’Église déjà rappelée par Mgr de Pontbriand  ; il prêche aux paroissiens la stricte fidélité au gouvernement auquel la Providence les a assujettis. De Rome aussi arrivent des conseils de prudence et de discrétion à l’adresse des ecclésiastiques du Canada  : qu’ils oublient à cet égard qu’ils sont Français. L’avenir de la religion catholique sur les bords du Saint-Laurent allait se jouer au traité de paix  : la protestante Angleterre tolérerait-elle d’avoir une colonie officiellement catholique  ?

LE TRAITÉ DE PARIS
ET LA “ PROCLAMATION ROYALE ” (1763)

Proclamation royale

Carte de la “ Proclamation royale ”
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Le 10 février 1763 est signé le traité de Paris qui met fin à la guerre de Sept ans  ; le Canada y devient colonie britannique tandis que la France y récupère les riches Antilles. L’une de ses clauses, adoptée à la demande de Louis XV, stipule que Sa Majesté britannique donnera les ordres les plus précis et les plus effectifs pour que ses nouveaux sujets catholiques romains puissent professer le culte de leur religion suivant le rite de l’Église romaine. Mais le négociateur anglais y ajouta la restriction suivante  : en tant que le permettent les lois de la Grande-Bretagne. C’est ce qui inquiète évidemment les Canadiens  ; on sait que depuis Henri VIII et sa fille Élisabeth, le catholicisme est hors-la-loi en Angleterre, où le souverain s’engage par serment à maintenir la religion protestante.

Les premiers documents émanés de Londres ne sont pas faits pour les rassurer. En octobre 1763, le roi Georges III édicte une “ Proclamation royale ” concernant l’organisation de sa nouvelle colonie  : la Province de Québec. Il en restreint le territoire à une étroite bande de part et d’autre du Saint-Laurent, et la soumet au droit anglais que des magistrats et des jurés anglais sont chargés de faire appliquer. Le gouverneur est investi de pouvoirs absolus et il nomme lui-même les membres du Conseil qui l’assiste.

Quelques semaines plus tard, en novembre, le Général Murray reçoit sa nomination comme premier gouverneur de la Province de Québec. Les “ Instructions royales ” précisent les volontés du roi  : il faut assimiler les “ nouveaux sujets ”, ce qui implique l’unité de religion. Les instructions ne laissent aucun doute  : le roi veut que la protestantisation des Canadiens soit entreprise. En particulier, le gouverneur doit veiller à ce que les détenteurs de fonctions publiques prêtent le serment du Test qui contient une formule de négation formelle de la transsubstantiation à la messe  ; le prêter équivaut donc pour les catholiques à une apostasie. De plus, il est précisé que le gouverneur ne doit admettre aucune juridiction émanant de Rome ou de France, et qu’il doit aider de tout son pouvoir l’Église d’Angleterre, construire des écoles protestantes et procéder aux nominations ecclésiastiques.

Comme par ailleurs, les congrégations de religieux, qui constituent la moitié du clergé canadien, se voient interdire tout recrutement et la réception de sujets de France, on comprend que c’est l’extinction de l’Église catholique qui est programmée. Inutile d’ajouter que tous les espoirs d’une désignation rapide d’un successeur à Mgr de Pontbriand, mort en 1760, sur le siège de Québec, semblent à jamais compromis.

L’AUTORITÉ MONARCHIQUE DU GOUVERNEUR,
SAUVEGARDE DES CANADIENS.

Le gouverneur Murray reçoit ces instructions avec perplexité  ; elles lui paraissent pour le moins irréalistes comment deux cents britanniques pourraient-ils assimiler soixante mille canadiens  ? Et il ne se doute pas encore que la colonie aura un taux de fécondité extraordinaire  : dix ans plus tard, il n’y aura que six cents Anglais alors que la population française aura atteint le chiffre de quatre-vingt-dix mille, et cent cinquante mille en 1792. C’est ce qu’on appellera à juste titre  : la revanche des berceaux.

Soucieux des intérêts de la Couronne, le général pressent donc qu’il est plus sage de ne retenir des “ Instructions royales ” que l’obligation de s’assurer de la fidélité de la population. Or, il doit constater que les “ nouveaux sujets ” catholiques fidèles à leur clergé sont généralement plus loyaux que les Anglais de la colonie, qui supportent mal son autorité. Quoique protestant convaincu, il se laissera aller un jour à reconnaître publiquement que la religion catholique était la meilleure du monde parce qu’elle formait de bons sujets. Il est donc d’avis que l’Angleterre a intérêt à se concilier les Canadiens. Il “ classe ” les instructions royales, et écrit à Lord Eglinton  : «  Je ne puis être l’instrument d’une politique qui ruinerait peut-être le peuple le meilleur et le plus brave de la terre, un peuple qui a déjà réussi à se débarrasser de la majeure partie de son antipathie nationale envers ses conquérants, et qui, si on lui accorde seulement quelques privilèges, que les lois de l’Angleterre ne reconnaissent pas aux catholiques du royaume, est appelé à devenir en très peu de temps le groupe d’hommes le plus fidèle et le plus utile de cet Empire d’Amérique. Si la clameur publique en Angleterre ne laisse pas au roi la liberté de suivre la politique compatissante que lui dicte son cœur, et si les lois anti-catholiques doivent s’appliquer en toute rigueur au Canada, pour l’amour de Dieu, obtenez-moi ma retraite… car je ne puis être le témoin de la misère d’un peuple que j’aime et admire.  »

UN ÉVÊQUE CATHOLIQUE DANS UNE COLONIE BRITANNIQUE

Mgr Olivier Briand

Monseigneur Olivier Briand

Dès que cette sage politique du représentant du roi d’Angleterre paraît, les Canadiens retrouvent espoir et s’enhardissent jusqu’à lui soumettre la question de la succession de Mgr de Pontbriand. Les chanoines de Québec avaient élu le supérieur des Sulpiciens, Monsieur de Montgolfier, comme candidat à l’épiscopat. Mais comme on sait que le gouverneur a beaucoup d’estime pour le chanoine Olivier Briand, l’ancien secrétaire et le grand-vicaire de Mgr de Pontbriand, M. de Montgolfier accepte volontiers de s’effacer. Il reconnaît d’ailleurs que ce prêtre qui a la piété la plus distinguée que je connaisse en cette colonie, joint en sa faveur le suffrage du clergé et des peuples et la protection du pouvoir politique. Ajoutons que la prudence n’était pas la moindre de ses vertus. Reste cependant à obtenir l’autorisation royale pour le sacre épiscopal  ; c’est à cette fin que l’élu s’embarque pour l’Angleterre où il séjournera un an sans rien obtenir d’autre que froideur et vexations. Mais il n’est pas homme à se décourager  : j’ai toujours pensé que les contradictions venaient de Dieu et qu’il les terminerait lui-même.

De fait, une rencontre imprévue avec un prêtre inconnu de lui, fournit la solution  : ni le roi ni ses ministres ne peuvent se compromettre officiellement  ; il faut donc les mettre devant le fait accompli. Mgr Briand passe donc en France, officiellement pour y revoir sa vieille mère, en réalité, muni de toutes les autorisations romaines, pour y être sacré en secret dans les environs de Paris. Après quoi, il regagne Londres pour prêter serment d’allégeance au roi et reçoit en contre-partie la permission de revenir à Québec en qualité de “ surintendant de l’Église romaine au Canada ”. Le principal est acquis, les Canadiens ont de fait un évêque, même sans le titre et plus pauvre que beaucoup de ses curés.

On ne s’étonnera pas que cette politique conciliante envers les “ papistes ” ne soit pas du goût de tout le monde. Beaucoup parmi le petit nombre des Anglais installés ici après la victoire de leurs armées, s’impatientent du fait que leur fortune et leur pouvoir économique ne leur donnent pas un pouvoir politique équivalent. Dès 1764, ils réclament des institutions démocratiques où ne siégeraient que des protestants. Quelques Écossais entreprenants (Finlay, McGill, Grant), quelques juifs et quelques huguenots français vont leur faire chorus. Leurs rapports sont de plus en plus tendus avec le gouverneur qui n’hésite pas à les qualifier de fanatiques déréglés constituant la plus immorale collection d’individus. Seulement, ils sont très influents à Londres et finissent par y discréditer le général Murray, qui est rappelé en 1766.

LE GOUVERNEUR CARLETON (1766-1776)

Guy Carleton

Le Gouverneur Guy Carleton

Sir Guy Carleton lui succède. C’est aussi un militaire de carrière qui connaît bien l’Amérique du Nord. Blessé lors du siège de Québec, il fut soigné par les Ursulines dont il garde un excellent souvenir. Arrivé au Cap-aux-Diamants, il se rend compte très vite que son prédécesseur avait vu juste. Avec courage et autorité, il adopte la même politique tout en sachant pertinemment qu’il risque la même disgrâce.

Puisque la propagande en faveur de l’indépendance commence à agiter les colonies américaines, il se dépêche de conclure une politique d’alliance avec les chefs naturels du pays que sont les ecclésiastiques et les seigneurs. Il obtient de Londres le rétablissement du régime seigneurial. Il se lie d’une vraie amitié avec l’évêque, Mgr Briand, qui devient son conseiller le plus écouté. Leur coopération donnera au Canada les bienfaits qu’éprouvent les peuples lorsque “ l’Église et l’État sont heureusement concertés ”.

Pour éviter que se reproduise l’aventure rocambolesque d’un sacre épiscopal clandestin en France, Carleton autorise Mgr Briand à se choisir un coadjuteur et à le sacrer. Le désaveu de Londres arrivera… trop tard  ! L’Église a retrouvé sa stabilité, moins de neuf ans après la “ Proclamation royale ”.

Le gouverneur, toujours soucieux du bien commun, prend aussi le parti des Canadiens pour améliorer l’administration de la justice à leur égard. En effet, quelques individus ambitieux et vénaux, venus d’Angleterre, exercent un pouvoir tyrannique sur une population ignorante de la langue et des lois anglaises. Les juges et les officiers de justice pressurent les parties en cause dans les procès, des prévenus reconnus innocents restent en prison, faute d’argent pour acquitter les frais de sortie  ! Et la saisie des biens pour dettes prend au dépourvu la population qui ignorait de telles pratiques sous le régime français. Comme Carleton l’écrit au ministre Shelburne  : «  Dépouillés de leurs propriétés, gouvernés par des lois qu’ils ignorent, surchargés de droits innombrables, comment peut-on raisonnablement escompter que les Canadiens parviendront jamais à s’attacher à leur nouveau gouvernement  ?  »

BRITISH PARTY CONTRE FRENCH PARTY

N’allons pas imaginer cependant que les abus, même fréquents, aient entraîné une guerre de races ou de religions. Les témoignages abondent, qui soulignent la bonne entente des Canadiens et des Anglais. Mgr Briand, en visite à Montréal, écrit  : «  Tout me paraît ici fort tranquille  ; et je ne me souviens pas d’avoir entendu depuis mon départ de Québec, une seule parole de mécontentement sur le gouvernement.  »

Il n’empêche que, dans les sphères politiques autour du gouverneur et dans le milieu des affaires, deux clans se forment. On les appelle “ partis ” quoique nous soyons bien avant l’introduction du régime parlementaire. Aux côtés du gouverneur se regroupent les britanniques soucieux d’accorder aux Canadiens français la justice et la considération dues à leur statut de sujets de Sa Majesté. C’est le French party dont le juge Mabane est le plus digne représentant. Ils sont d’avis que la Province de Québec peut devenir, grâce à ses traditions monarchiques et catholiques, un rempart contre les provinces républicaines du Sud.

Le British party lui fait face. Il est composé essentiellement de fonctionnaires et de commerçants qui méprisent la culture et la religion de ceux qui étaient, il n’y a pas si longtemps, de redoutables ennemis de l’Angleterre. Pour eux, il est juste que les vainqueurs tirent profit de leur victoire aux dépens des vaincus. Ils veulent l’assimilation totale et des institutions démocratiques qui soient interdites, si possible, aux papistes. En réalité, leur premier ennemi est le régime autocrate du gouverneur qui bride leurs ambitions et contrôle leurs opérations lucratives. Ne nous laissons pas abuser par les noms  : le French party est composé surtout d’Anglais  ; par contre, on trouve des Français au British party. Il s’agit de quelques huguenots dont le protestantisme a servi de passeport d’entrée dans la colonie, et des marchands canadiens français de plus en plus nombreux au fil des ans. Les intérêts commerciaux et une certaine ambition politique, voilée sous le beau nom de “ liberté ”, ont été plus forts que la fidélité aux traditions catholiques et françaises.

Or, le gouverneur partage indubitablement les positions du French party. Il est un ennemi acharné et clairvoyant du régime d’assemblée transplanté en Amérique  : «  Je demande aux conseils de Sa Majesté de décider jusqu’à quel point l’esprit d’indépendance de la démocratie est compatible avec un gouvernement subordonné à la monarchie britannique  ». Carleton fait remarquer que l’élite du pays est de son avis  : «  les Canadiens qui appartiennent à la classe élevée ne craignent rien tant que les assemblées populaires qu’ils ne croient bonnes qu’à rendre le peuple insoumis et insolent  ». Quant à la population, elle est dans son ensemble indifférente au débat n’ayant jamais connu d’autre régime politique que monarchique.

En 1770, Carleton passe en Angleterre afin d’exposer de vive voix aux ministres concernés les modifications qui s’imposeraient pour le bien de la Couronne et de sa colonie. Son intention est aussi d’en profiter pour combattre les pétitions du British party que soutient l’opposition de Sa Majesté dont William Pitt est le chef. Contrairement à ce que nous imaginons trop rapidement, le gouverneur trouve à Londres plusieurs oreilles favorables à ses arguments. Certains expriment publiquement leur admiration pour le régime colonial français qui protège si efficacement l’autorité absolue du roi. Ils remarquent que ce sont les institutions britanniques elles-mêmes qui sont à l’origine de la révolte des colonies. Ainsi, William Knox, sous-secrétaire du “ département américain ” au ministère des Affaires étrangères de Londres, écrit  : «  Sans ces idées creuses sur le mérite du gouvernement populaire qui ont le don d’exalter nos compatriotes, les peuples sont heureux.  » Carleton préconise donc une nouvelle constitution pour la colonie qui renforcerait l’autorité de la Couronne en s’appuyant sur la majorité canadienne-française.

L’ACTE DE QUÉBEC

Acte de Québec

Carte de l’“ Acte de Québec ”
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C’est ainsi que le Parlement anglais vote l’Acte de Québec, en juin 1774. Les premières révoltes viennent d’éclater à Boston, si bien que l’opposition libérale doit s’incliner. Mais remarquons, à la suite de Pierre Tousignant, que ce sont les éléments les plus conservateurs qui furent les plus généreux envers les Canadiens papistes  !

La nouvelle constitution est très favorablement accueillie ici, on s’en doute. Le gouverneur demeure l’autorité souveraine de la Province, il est toujours assisté d’un conseil dont il nomme lui-même les membres. Mais la colonie retrouve ses frontières de la Nouvelle-France, Londres voulant contenir par là les ambitions des colonies du Sud en révolte. Le droit français est rétabli  ; autrement dit, les Canadiens retrouvent leur coutume, seules les causes criminelles relèvent du droit anglais.

L’Acte de Québec rend des libertés à l’Église comme le droit de perception de la dîme, même si celle-ci n’avait jamais cessé d’être perçue officieusement. L’obligation du serment du Test est abolie, les catholiques ont donc accès aux charges publiques  ; notons qu’en dix ans, il ne s’était trouvé que cinq Canadiens français pour le prêter au prix d’une apostasie, alors que dans le même temps on enregistra trois cents abjurations de protestants. L’Évêque de Québec n’est cependant pas encore reconnu officiellement. Carleton apaise Mgr Briand en lui assurant que cela n’empêche pas la juridiction du Pape.

Les Canadiens sont conquis. D’autant plus que leur gouverneur revient au pays avec une jeune épouse, élevée à la Cour de Versailles, parlant un excellent français. On ne peut davantage concilier vie privée et vie publique  ! Quelques mois plus tard, il choisira comme précepteur de ses enfants, un prêtre catholique, l’Abbé Bailly de Messein.

Certes, des instructions au gouverneur accompagnent l’Acte de Québec et visent à en limiter la portée favorable aux catholiques. Carleton les négligera, comme il le fera de la recommandation expresse de favoriser l’établissement de l’Église d’Angleterre. Cela lui sera sévèrement reproché. Car le British party, lui, n’est pas sous le charme de Mme Carleton, il fait siennes les violentes protestations du Congrès des Colonies d’Amérique contre l’abandon du droit civil anglais, contre les droits des “ papistes ” et surtout contre les pouvoirs absolus du gouverneur. Il obtient que le Lord Maire de Londres accompagné d’une importante délégation de la City réclame aux Communes l’abrogation de ce “ fléau ”, entendez l’Acte de Québec  ! Cette hargne est bien la preuve que la politique de Carleton allait contre les intérêts des marchands et des ambitieux anglophones et francophones. Car, sous peine de fausser notre appréciation des événements futurs, il ne faut surtout pas oublier comme trop d’historiens nationalistes, que certains membres du British party sont francophones. Le “ clivage ” français-anglais n’est pas une vérité historique  ; la réalité est celle-ci  : partisans du bien commun et de l’autorité monarchique d’une part, contre partisans de la démocratie pour mieux satisfaire leurs intérêts particuliers d’autre part.

Cette opposition est la clef de toute l’histoire du “ régime anglais ” jusqu’à la Confédération. Il nous faudra donc étudier en détail comment le British party, quoique très minoritaire et dont le programme est à l’opposé de l’intérêt de la population canadienne dans son ensemble, a pu peu à peu l’emporter. Sa première chance fut l’insurrection américaine…

DE L’ACTE DE QUÉBEC À LA CONSTITUTION DE 1791  :
LE PIÈGE DE LA MONARCHIE PARLEMENTAIRE

En 1774, treize colonies britanniques d’Amérique du Nord se révoltent contre Londres. Le Congrès de leurs représentants escompte que la Nouvelle-Écosse et le Canada se rallieront à leur mouvement et constitueront les quatorzième et quinzième États de leur nouvelle Union. Des manifestes incitent la population canadienne à secouer à leur tour le joug britannique et à gagner les rangs des “ Fils de la Liberté ”; deux corps d’armée sont dépêchés pour aider à cette “ libération ” du Canada.

L’INVASION DU CANADA PAR LES INSURGÉS AMÉRICAINS (1775)

Or, le Gouverneur Carleton qui ne dispose que de 1500 hommes pour défendre toute la colonie, ne peut vaincre les insurgés américains sans le secours de la population. La politique de conciliation qu’il conduit avec fermeté depuis des années va-t-elle porter du fruit  ? Mgr Briand, l’Évêque de Québec, n’hésite pas une seconde à le soutenir  ; il connaît d’ailleurs le fanatisme anticatholique des “ Fils dela Liberté ”. Il publie un mandement aux termes pressants pour contrer leur propagande  : «  vos serments et votre religion vous imposent une obligation indispensable de défendre de tout votre pouvoir votre patrie et votre roi.  » Les curés, presque unanimes, le répercutent auprès de leurs paroissiens. Plusieurs seigneurs et nobles s’engagent et recrutent des miliciens pour se ranger aux côtés du gouverneur anglais. Ils auront un rôle déterminant dans la victoire  ; c’est grâce à eux, par exemple, que la garnison britannique du fort Saint-Jean sur le Richelieu résistera 45 jours à l’envahisseur.

Cependant, Montréal défendue par 150 hommes tombe aux mains des 2100 américains qui l’assiègent, puis Trois-Rivières. Mais la citadelle de Québec résiste jusqu’au printemps 1776. Une flotte britannique débarque alors dix mille hommes, la plupart mercenaires allemands. Les soldats américains, affaiblis par un dur hiver de siège, battent en retraite.La Couronne britannique garde sa colonie catholique  !

UNE COLONIE FIDÈLE À LA COURONNE BRITANNIQUE
PARCE QUE CATHOLIQUE

Carleton doit se féliciter de sa politique  ! Sans l’aide de Mgr Briand appliquant la morale catholique, il n’aurait pu garder à son Roi la colonie dont il avait la charge. Les faits sont là  : si le clergé et la noblesse française ont répondu à ses appels, la population dans son ensemble y est restée indifférente et aurait été hostile sans l’énergique fermeté du prélat catholique. Dans quelques paroisses, des démonstrations de joie ont accueilli les troupes américaines, quelques “ rebelles ” ont molesté des curés  ; certains, au plus cinq cents, se sont enrôlés du côté américain, encore que le plus grand nombre n’étaient que des malheureux, des gueux et des ivrognes. L’Évêque de Québec rapporte, quant à lui, que presque toute la colonie désirait que Québec fût prise. Marie a conservé cette ville qui seule restait fidèle. Sans son catholicisme, le Canada aurait rejoint les insurgés américains. En voici un dernier témoignage  : quelques lignes d’une lettre de Mgr Briand à l’un de ses prêtres  : «  On dit de moi comme on dit de vous que je suis anglais. Je suis anglais, en effet  ; vous devez l’être, ils le doivent puisqu’ils en ont fait le serment, et que toutes les lois naturelles, divines et humaines, le leur commandent. Mais ni moi, ni vous, ni eux ne doivent être de la religion anglaise. Ils sont sous la domination anglaise pour le civil  ; ils sont, pour leurs âmes et leur salut, sous l’aimable loi de Jésus, de son vicaire en terre, le Souverain Pontife, et des prêtres et des évêques.  » Il exigera une rétractation publique pour réconcilier les complices des révolutionnaires américains, frappés d’excommunication.

LA LENTE ASPHYXIE DU CANADA FRANÇAIS

L’indépendance américaine provoque aussi l’exode d’une centaine de milliers de fidèles de la Couronne anglaise, les “ loyalistes ”, dont neuf mille gagnent la Province de Québec. Ne voulant pas s’installer le long du Saint-Laurent où subsiste l’organisation française en seigneuries, ils réclament l’octroi de “ terres de la Couronne ” libres de toutes redevances et soumises au droit anglais. 1500 vont s’installer dans les Cantons de l’Est de Montréal, les autres gagnant les régions à l’ouest de l’Outaouais et au nord du Lac Ontario qui donnera un jour son nom à la nouvelle province. Remarquons que leur attachement à la Couronne britannique en font des alliés du French Party, tandis que leur protestantisme souvent fanatique et leur habitude des institutions représentatives les apparentent à la majorité du British Party.

En 1778, le général Frédérick Haldimand, un Suisse protestant, remplace Carleton comme gouverneur. Il continue apparemment la politique de son prédécesseur, mais sans comprendre qu’elle doit aller jusqu’à un soutien efficace de l’Église catholique. Or, celle-ci connaît de graves difficultés  : les vocations sont rares, le clergé vieillit, les congrégations masculines ne peuvent toujours pas recruter. L’enseignement périclite d’autant plus que la jeunesse canadienne est sans motivation puisque les postes importants de la colonie sont accaparés par les Anglais.

Mgr Briand démissionne en 1784, s’estimant trop âgé pour remplir ses devoirs. Mgr d’Esglis, son coadjuteur, le remplace aussitôt. Mais, timoré au possible, il ne quitte pas sa cure de l’île d’Orléans. Tout de même, il a le courage de se choisir et de sacrer au plus vite un coadjuteur, Mgr Hubert, qui le remplace en 1788 et renoue avec les méthodes de Mgr Briand. Il entreprend malgré ses infirmités la visite de son immense diocèse pour confirmer 45 000 de ses 140 000 diocésains. Il est d’une inépuisable charité qui lui vaut d’être très aimé de son peuple qui s’appauvrit de plus en plus. En effet, le commerce des fourrures et des grains est quasi monopolisé par les Anglo-Écossais qui profitent de leur situation pour s’emparer aussi de la richesse foncière  ; en 1790, le quart des seigneuries est entre leurs mains et les “ terres de la Couronne ” sont adjugées à un petit groupe de spéculateurs qui résident pour la plupart en Angleterre.

Les injustices se multipliant, les Canadiens s’estiment à juste titre spoliés. La rancœur grandit chaque jour contre les Anglais et, fait nouveau, contre l’administration anglaise jugée trop faible. Le French Party, qui entendait unir Canadiens français et anglais dans une commune fidélité à la Couronne, est réduit à l’impuissance tandis que le British Party s’enrichit et augmente son influence politique à Londres.

Lord Dorchester

Le Gouverneur Guy Carleton,
devenu Lord Dorchester.

La situation de la colonie se détériore tellement que le gouvernement y renvoie Carleton, devenu Lord Dorchester, comme gouverneur. L’espoir renaît pour le French Party avec lequel les Loyalistes veulent s’entendre pour obtenir la modification de l’Acte de Québec sur un seul point  : la division de la province, afin de vivre à l’ouest sans aucune référence au droit français. Mais Lord Dorchester se rend compte qu’il ne peut plus ignorer les revendications du British Party que renforcent maintenant les “ Canadiens, vrais patriotes ”, comme ils se nomment eux-mêmes. Il s’agit en réalité de jeunes bourgeois canadiens, surtout des avocats et des notaires désœuvrés, imbus de “ la philosophie des Lumières ”. Montesquieu et Voltaire les ont rendus admirateurs inconditionnels des institutions parlementaires britanniques. Sans aucun esprit critique sur les conditions de leur fonctionnement, ils se voient déjà députés et “ défenseurs ” de leurs compatriotes et ils n’hésitent pas à s’allier avec les vrais ennemis du Canada français pour obtenir ce régime représentatif qui sera l’instrument de leurs rêves ambitieux et – s’en rendent-ils compte  ? – de… l’hégémonie anglo-protestante  ! Aussi s’opposent-ils ouvertement au clergé et aux seigneurs, tenants de l’ordre ancien  ; trente des quarante-cinq signataires d’une pétition du British Party contre le régime seigneurial sont canadiens français  ! C’est donc une alliance contre-nature prétendument justifiée par un bel idéal de défense des opprimés, qui est à l’origine de nos institutions démocratiques.

Le clergé lui, comme la plupart des chefs des familles seigneuriales traditionnelles, s’oppose à ces chimères. Par exemple, Mgr Hubert, malgré les besoins urgents du diocèse, déconseille à Lord Dorchester de favoriser l’immigration de prêtres catholiques venant des pays anglo-saxons, de crainte qu’ils initient les Canadiens aux idées démocratiques.

LONDRES ACCORDE UNE CONSTITUTION QUI SE VEUT PARLEMENTAIRE

Les pétitions du British Party sont entendues avec faveur à Londres où les ministres qui défendirent l’Acte de Québec ont cédé le pouvoir aux Libéraux. William Pitt le jeune, fils de celui qui gouvernait l’Angleterre durant la Conquête, est devenu Premier ministre à vingt-quatre ans en 1784. Avec son cousin, Grenville, responsable des colonies à partir de 1789, c’est lui qui met au point une nouvelle constitution, l’Acte de 1791, qui prétend satisfaire le French Party, les Loyalistes et le British Party.

Acte constitutionnel

Carte de l’“ Acte constitutionnel de 1791 ”
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La colonie est divisée en deux  : Le Haut et le Bas Canada, voilà les Loyalistes satisfaits. Le législateur anglais justifie cette séparation par un désir «  de tenir compte des préjugés et des coutumes des habitants français et de veiller à leur conserver la jouissance des droits civils et religieux.  » En défendant son projet devant la Chambre des Lords, Grenville précise même  : «  on a appelé préjugé l’attachement des habitants français du Canada pour leurs coutumes, leurs lois et leurs mœurs, qu’ils préfèrent à celles de l’Angleterre. Je dis qu’un tel attachement mérite un meilleur nom que celui de préjugé. C’est un attachement fondé sur la raison, et sur quelque chose de mieux que la raison sur les meilleurs sentiments du cœur humain.  »

Pour satisfaire le British Party, Londres concède une chambre des députés et stipule que la septième partie des terres concédées reviendra à l’Église d’Angleterre. Les desiderata du French Party ne sont pas oubliés pour autant  : les Lieutenant-gouverneurs gardent leur pouvoir absolu, en particulier ils nomment les membres des conseils et peuvent désavouer les lois votées par la Chambre. Les ministres libéraux sont persuadés que les nouvelles dispositions sont favorables aux Canadiens, ce sont les mêmes qui d’ailleurs se déclareront en faveur de l’émancipation des catholiques en Angleterre.

Donc, si nous en croyons le gouvernement de Londres, la Constitution de 1791 est un véritable “ bienfait constitutionnel ” qui devrait permettre, en outre, de régler la question sensible de la taxation. En effet, depuis la révolution américaine, toute la charge financière de l’administration et de la défense du Canada repose uniquement sur les revenus strictement anglais du trésor royal  ; le principe de base du régime parlementaire voulant qu’il n’y ait pas de taxation sans représentation, gratifier les Canadiens d’une assemblée représentative est une étape indispensable avant le transfert de la charge des dépenses.

Les Canadiens, qu’ils se réjouissent de la nouvelle Constitution ou qu’ils y soient indifférents, auraient dû se méfier… et s’apercevoir que son bon fonctionnement suppose que les représentants du peuple acceptent de bon gré la tutelle du représentant de l’autorité royale  ; qu’arrivera-t-il dans le cas contraire  ?…

Comme conclusion de la première période du régime anglais, retenons que les institutions monarchiques auraient été une efficace protection du Canada français sans la division de celui-ci entre partisans du régime monarchique et partisans du régime parlementaire. Or, ces derniers rencontrent un écho de plus en plus important à Londres où la monarchie constitutionnelle anglaise évolue elle-même vers une démocratie de fait.