La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LE RÉGIME ANGLAIS

De la révolte patriote à l’union des Canadas
(1837-1840)

APRÈS avoir jugé du nationalisme de Papineau dans notre précédent chapitre, venons-en aux événements qui marquèrent l’année 1837. Ils sont du même type que les mouvements révolutionnaires qui agitent l’Europe catholique à la même époque. À Québec, la Chambre d’Assemblée menée par Papineau réclame en vain le contrôle de tous les fonds publics et l’élection démocratique du Conseil législatif  ; en conséquence elle refuse toujours de voter les budgets. À Londres, le ministre Russell décide alors de puiser dans les caisses de la province pour solder les dépenses publiques. Aussitôt ses instructions connues, les chefs patriotes ameutent la population  : “ Agitation, agitation ” clame O’Callaghan, un lieutenant de Papineau. Le gouverneur Gosford est impuissant pour calmer la situation malgré ses sympathies pour les Canadiens français et ses désirs d’accorder des concessions mineures, les seules qui lui soient permises par Londres. Beaucoup d’anglophones partagent ses dispositions, mais d’autres, comme Adam Thom, sont particulièrement haineux et excités, ce qui accroît encore l’exaspération causée par les querelles démocratiques.

Le 18 juin 1837, le gouverneur Gosford interdit les assemblées populaires. Leur comité organisateur dont Georges-Étienne Cartier est le secrétaire, s’insurge  : «  c’est une mesure anticonstitutionnelle qui viole le contrat primitif entre le roi et le peuple.  » À Trois-Rivières et surtout à Québec où Étienne Parent prône des réformes obtenues par des moyens constitutionnels, la situation est calme. Mais dans la région de Montréal et dans la vallée du Richelieu où Papineau exerce un véritable envoûtement, l’agitation n’en continue que de plus belle.

LE CLERGÉ FIDÈLE À SA MISSION

Mgr Lartigue

Mgr Lartigue

Cependant, grâce aux positions fermes de l’évêque de Montréal, les prêtres sont préservés de l’influence démagogique des chefs patriotes qui n’auront qu’un seul curé ouvertement en leur faveur. Mgr Lartigue se défie des «  prétendus patriotes qui ont voulu singer leurs devanciers (révolutionnaires) des autres pays  ». Leurs chefs, dit-il, sont «  catholiques à leur mode, dans le sens de Napoléon qui chassait le Pape de ses États parce que le Saint-Père ne voulait pas faire la guerre à ces vilains hérétiques d’Anglais.  » Le 25 juillet 1837, devant les 150 prêtres venus assister au sacre de son coadjuteur, Mgr Ignace Bourget, il rappelle «  qu’il n’est jamais permis de se révolter contre l’autorité légitime, ni de transgresser les lois du pays  ». Le 24 octobre suivant, dans un mandement, il condamne la revendication des chefs patriotes au droit à la révolte et à la lutte armée «  La Religion ne permet jamais aux peuples de bâtir même le plus beau gouvernement du monde, en renversant par la force et illégalement celui qui était solidement établi, fût-il plus laid que le nouveau projeté.  »

Mgr Lartigue fait montre d’une rigueur doctrinale exceptionnelle, nous connaissons sa lucidité grâce à un mémoire qu’il prépara contre les sophismes patriotes, mais que les événements ne lui laisseront pas le temps de publier. Il y dénonce les rêves métaphysiques contenus dans les proclamations des Fils de la Liberté. Cette fois, l’évêque ne parle plus au nom du magistère de l’Église  ; avec des arguments philosophiques et historiques, il prouve aux patriotes que «  leurs principes ne sont pas plus d’accord avec la raison et le droit public de toutes les nations qu’avec les préceptes de la Religion.  » Il montre que le peuple est «  bien aveugle s’il croit faire lui-même le choix spontané de ses représentants  », car les élections donnent lieu à toutes sortes de corruptions et de tromperies. «  Le principe de l’insurrection combiné avec celui de la souveraineté du peuple, peut être comparé à un virus pestilentiel déposé dans le corps social.  » Il conclut ainsi son analyse «  La souveraineté du Peuple, ou de la multitude, n’est donc qu’une chimère, au moins dans la pratique.  » Mais au nom de telles chimères, que de sang n’a-t-on pas fait couler  ?

LA RÉVOLTE DES PATRIOTES

Général Colborne

Le Général John Colborne

Constatant la tournure insurrectionnelle des assemblées publiques, le général Colborne qui commande les troupes anglaises, dit au gouverneur que l’arrivée de renforts et l’arrestation de quelques chefs seraient nécessaires pour faire revenir le calme. Il incite donc le gouverneur Gosford à agir, mais celui-ci est dans l’expectative, il hésite «  le jeu de Papineau est un jeu de dés. Je ne puis expliquer la folie de ses actes à moins qu’il n’espère avoir l’aide de l’étranger.  » Or, ni la France de Louis-Philippe ni les États-Unis de Van Buren ne veulent se brouiller avec l’Angleterre.

Au début du mois de novembre 1837, pour ménager la chèvre et le chou, le gouverneur fait ouvertement savoir qu’il est résolu à lancer prochainement des mandats d’arrestation contre les chefs patriotes. Aussi, le 13 novembre, Papineau et plusieurs de ses lieutenants quittent Montréal et passent sur la rive sud pour pouvoir se réfugier aux États-Unis si les choses se gâtent. C’est exactement ce que Gosford escomptait. Quand, le 16 novembre, il signe les 26 mandats d’arrestation, la plupart des chefs patriotes sont bien à l’abri, mais sans plan d’action clairement arrêté.

Papineau, si farouche et résolu jusque-là, va se montrer désormais le plus irrésolu et le plus influençable des hommes. Avec plusieurs chefs, il se réfugie à Saint-Denis du Richelieu où Wolfred Nelson a regroupé quelques centaines d’habitants prêts à faire feu pour les défendre. Entre temps, à Longueuil, des habitants ont délivré des patriotes que la troupe emmenait en prison. Le général Colborne décide donc de disperser le rassemblement armé de Saint-Denis puis de s’attaquer à celui de Saint-Charles où Thomas S. Brown a organisé un véritable camp retranché avec une centaine de fusils et deux vieux canons.

Bataille de Saint-Denis

Bataille de Saint-Denis

À Saint-Denis, les Anglais commandés par le colonel Gore sont repoussés une première fois et laissent sur le terrain 6 morts et 17 blessés. Mais les 13 victimes du côté patriote ne sont que les premières d’une triste série, car Gore revient avec des renforts et, cette fois-ci, il anéantit la résistance et pille le village. Même chose à Saint-Charles où les soldats ont vite raison des rebelles. En décembre, les combats se déroulent à Saint-Eustache, à l’Ouest de Montréal, où deux cents patriotes résistent quelque temps à une troupe de deux mille réguliers qui, finalement, mettent à sac la ville et le village voisin, Saint-Benoît. Les chefs patriotes se réfugient alors aux États-Unis, la rébellion est matée, mais les prisons regorgent de prisonniers. Dans le Haut-Canada, les troubles se terminent aussi par la défaite des réformistes partisans de Mackenzie, et par la pendaison de deux rebelles.

En avril 1838, Mgr Lartigue écrit au valeureux vicaire apostolique de l’Ouest canadien, Mgr Provencher, ses sentiments sur les événements que nous venons de retracer trop rapidement. Il vaut d’être cité, sa clairvoyance n’est égalée que par son réalisme politique et sa charité. «  Nous avons eu notre petite révolution française qui nous a conduits à la misère et a failli faire de nous le jouet de nos voisins des États-Unis, qui nous auraient engloutis dans leur immense population peut-être cent ans plus tôt que la population britannique d’Europe ne le pourra faire. (…) Les pillages alternatifs des rebelles et de la troupe dans la ville et dans les campagnes n’ont pas manqué de nous appauvrir. Depuis quelques années, nos prétendus libéraux s’étaient attachés à détruire dans nos peuples l’amour de la religion et la confiance dans leurs prêtres. Ils ont en partie réussi et les révoltés ragent contre mes deux mandements. Mais la paix est revenue….  » Mgr Turgeon, l’évêque de Québec, écrit pour sa part au même correspondant  : «  Que serions-nous devenus si le patriotisme eut eu le dessus  ? Quel eût été le sort de la religion sous le règne du peuple-roi  ? Votre Grandeur peut en juger par ce qu’elle connaît de la religion de nos meneurs qui d’avance avaient déclaré une guerre ouverte à toute croyance.  »

L’année 1838 va débuter pour les Canadiens français dans la crainte et l’incertitude sur le sort des détenus passibles de mort pour cause de rébellion. Gosford qui avait proposé sa démission peu avant les événements, est remplacé en juin par un envoyé extraordinaire nommé gouverneur général des colonies britanniques d’Amérique du Nord  : Lord Durham. Le gouvernement anglais l’a chargé d’enquêter sur la situation canadienne et de proposer des solutions.

Durham se pique d’idées très libérales et comme il arrive après la répression, il juge la colonie suffisamment punie par les troupes de Colborne. Il prend donc sur lui de déporter aux Bermudes les huit rebelles les plus compromis puis d’accorder l’amnistie aux cent cinquante-huit autres encore détenus en prison. Cette mesure de clémence est d’abord bien accueillie à Londres, mais à la suite d’une campagne savamment orchestrée par un ennemi politique du gouverneur général, le gouvernement désavoue Durham et juge sa mesure pour le moins précipitée. Durham ne supporte pas ce désaveu  ; il donne sa démission et rentre en Angleterre pour se défendre et pour rédiger un rapport qui sera la clef de la politique anglaise au Canada jusqu’à la Confédération.

LE SECOND SOULÈVEMENT (1838)

William Mackenzie

William Lyon Mackenzie

Pendant ce temps, les quelques chefs patriotes réfugiés aux États-Unis préparent un second soulèvement. Mais Papineau, comme Hippolyte Lafontaine, reste cette fois à l’écart malgré la pression de ses anciens partisans qui l’accusent de trahir LA cause  ; c’est donc Robert Nelson qui en prend la tête et réunit une petite troupe, les Frères Chasseurs, organisée sous un mode et avec des rituels maçonniques.

En novembre 1838, environ cinq cents hommes, dont seulement la moitié est armée de fusils, passent la frontière pour instaurer une République du Bas-Canada  : Nelson en serait le premier président. Cette aventure échoue encore plus lamentablement que la première. «  Rien de plus mal combiné que l’expédition patriotique qui vient d’avorter, écrit Mgr Bourget à Mgr Turgeon. Elle ne semblait calculée que pour mener les gens à la boucherie.  » Les prisons se remplissent à nouveau de rebelles ou de complices, et la justice doit suivre son cours, mais le libéral Durham n’est plus là. Des cent douze patriotes pris les armes à la main, une centaine sont condamnés à mort. Cependant, grâce aux appels à la clémence et aux démarches du clergé et de nombreuses personnalités, il n’y eut que douze pendaisons.

Dans le Haut-Canada aussi, les réformistes galvanisés par Mackenzie s’étaient soulevés une seconde fois. Huit cents de ses partisans marchèrent sur Toronto mais furent battus par les miliciens. Il y eut dix-sept exécutions capitales  ; la répression fut plus impitoyable dans le Haut-Canada que dans le Bas-Canada.

LE REPENTIR DE CERTAINS…

Mgr Bourget, l’auxiliaire de Mgr Lartigue, va passer de longs moments auprès des malheureux qui se préparent à mourir. Grâce à sa prédication et à son inlassable charité, il réussit à les réconcilier presque tous avec l’Église et avec Dieu ainsi qu’il l’écrit lui-même  : «  Il fait bon de voir nos pauvres prisonniers, prosternés aux pieds de la Mère de Miséricorde, faire retentir leurs cachots de la salutation angélique, des milliers de fois par jour. (…) Prions pour que nos pauvres aveugles comprennent quels sont les malheurs affreux qu’ils ont attirés sur leur patrie.  ». L’un d’entre eux, P-T Decoigne, au nom de ses compagnons, déclare sur l’échafaud «  Nous confessons sincèrement nos égarements (…) nous nous étions faussement persuadés que nos pasteurs nous trompaient en nous prêchant l’obéissance et la soumission aux lois et aux autorités établies  ; maintenant nous reconnaissons qu’ils nous ont enseigné la vraie doctrine. Que nos compatriotes sachent qu’à l’heure de la mort on juge des choses bien plus sainement que pendant la vie.  » Deux autres condamnés avaient écrit la veille  : «  Depuis que nous sommes à l’école de la mort, nous avons appris à déplorer les funestes erreurs dont nous sommes les victimes. Nous voyons aujourd’hui plus que jamais que l’on ne trouve de vrai et solide bonheur que dans l’exercice de la religion sainte.  » On voit par là combien les braves gens avaient été entraînés par la surenchère démagogique et par les idées perverses de leurs chefs. Parmi les autres condamnés, cinquante-huit furent déportés en Australie où ils furent accueillis par l’évêque de Sydney alerté par Mgr Lartigue. Il vint même célébrer la messe au fond de la cale du navire-prison. Admirable clergé si soucieux de l’âme de chacune de ses brebis  !

… L’ENDURCISSEMENT D’AUTRES

Louis-Joseph Papineau

Louis-Joseph Papineau

Quant à Papineau, après quelques mois d’exil aux États-Unis, l’idole des Patriotes passe en France. Il y vit pendant plus de cinq années, sans rien cacher de ses vrais sentiments républicains. Il fréquente d’authentiques révolutionnaires tels que Louis Blanc, Arago, Ledru-Rollin, Berranger. Et, plus que tous les autres, son ami Félicité de Lamennais qu’il visite au moins une fois chaque semaine, même quand le prêtre apostat est en prison pour ses écrits révolutionnaires. Papineau cherchera ensuite vainement à échanger ses biens canadiens contre une propriété aux États-Unis dont il est toujours un fervent admirateur  : «  Quelle noble indépendance de sentiments créent les institutions américaines  !  » écrit-il à son fils Amédée en 1841.

APRÈS L’ÉCHEC, QUEL CANADA ENVISAGER  ?
LE RAPPORT DURHAM

Les historiens, reprenant le refrain des libéraux, prétendent généralement que la timidité de Londres pour accorder les institutions vraiment démocratiques est la cause des troubles dans les deux Canadas. Au contraire, nous avons démontré que ces rébellions sont la conséquence de l’implantation du régime démocratique. Le gouverneur, maintenant contraint par la nécessité de se concilier l’Assemblée, ne peut plus librement appliquer une politique pragmatique de conciliation, il doit forcément prendre parti pour l’un contre l’autre. Si un gouvernement responsable avait été accordé aux patriotes, la rébellion aurait certes été privée de ce prétexte ponctuel, mais bien d’autres, sans attendre longtemps, lui en auraient été fournis.

Car n’oublions pas que la véritable finalité du mouvement patriote n’était pas le bien de la nation, mais la destruction de l’ordre traditionnel, monarchique et surtout catholique. C’est ce qui va expliquer le traitement de faveur dont vont bénéficier les patriotes modérés et leur étonnant retour en grâce après l’adoption du rapport Durham  ; certains exilés, comme Hippolyte Lafontaine, n’étaient-ils pas d’ailleurs restés en contact avec lui  ? Après le double échec de 1837 et 1838, Durham aurait pu conclure à un renforcement des pouvoirs du gouverneur, en tout cas à un renforcement des prérogatives de la métropole sur sa colonie. Il n’en fut rien.

Lord Durham

Lord Durham

Le rapport Durham est entièrement fondé sur la conviction que la guerre de races entre Canadiens est la raison principale des maux qui ensanglantèrent la colonie. C’est une erreur, nous l’avons démontré. Mais cette erreur cache tout de même une vérité. Il y a bien au Canada deux sociétés irréductibles  : la catholique et l’autre, protestante, démocratique, ouverte à la franc-maçonnerie. La rébellion n’est pas celle de la race catholique contre l’autre, elle est le fait de démocrates déçus par le peu de pouvoirs dont ils disposent. Durham, en recommandant l’assimilation des Canadiens français – «  Même si c’est un peuple aimable et vertueux  », c’est «  un peuple sans histoire et sans littérature, destiné à disparaître.  » – va réconcilier les ennemis d’un jour contre l’ennemi de toujours. La concession d’un gouvernement responsable, mais cette fois à un Canada unifié où l’élément franco-catholique sera donc bientôt minoritaire, est l’instrument préconisé par le libéral Durham pour cette assimilation forcée. Les Patriotes modérés sont contents puisqu’ils obtiennent ce qu’ils réclamaient  ; ils rentreront bientôt pour jouer le jeu de la démocratie et de l’assimilation, “ le beau risque ” déjà  !… Tandis que Mgr Lartigue ne peut que se plaindre  : «  Nous anglifier pour nous décatholiciser  ».

L’avenir du Canada français catholique est sombre. Mais Dieu a préparé pour son peuple, à condition qu’il se convertisse, un saint évêque, qui déjouera pour cinquante ans les plans de la Franc-maçonnerie. Ce sera l’objet de notre prochaine étude.

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