La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
Print Friendly

LE RÉGIME FRANÇAIS

Une société catholique et communautaire

UN CANADIEN EXEMPLAIRE  : PIERRE BOUCHER
(1622-1717)

LA réussite de cette société chrétienne repose sur le jeu équilibré des diverses institutions protectrices. Le rôle de l’historien sera donc de les décrire et d’en apprécier l’efficacité sur une période donnée. Disons tout de suite que l’épanouissement de la civilisation de la Nouvelle-France apparaîtra lié à la vitalité des institutions ecclésiastiques et royales et à la docilité de chacun à leur égard. C’est l’accomplissement de la maxime catholique bien connue  : «  Que chacun fasse son devoir, et tout ira bien.  »

Or cet idéal n’est jamais acquis. Le relâchement spirituel et moral est toujours possible. Aux difficultés naturelles propres à nos régions vont s’ajouter les attaques extérieures, iroquoises et anglaises. De plus, ayons toujours à l’esprit que l’ampleur des obstacles qui se présentent devant cette œuvre coloniale et missionnaire s’aggrave de l’éloignement de la mère-patrie qui en est la créatrice unique. L’effet pervers des longues distances se fait sentir dans l’impulsion même que les cours de Versailles et de Rome tentent d’imprimer à ce mouvement civilisateur tout autant que dans la simple surveillance et le contrôle ordinaire du labeur qui s’accomplit déjà. En de telles circonstances, partageons l’exclamation de Charles Maurras  : «  Ce qui m’étonne, ce n’est pas le désordre, c’est l’ordre  !  »

Enfin, précisons que nous ne prétendons pas traiter de tous les aspects de cette civilisation  : notre désir est d’en donner une compréhension simple et générale qui rendra notre lecteur à même de mieux tirer profit des connaissances vastes et détaillées dont le pourvoient abondamment les ouvrages érudits de nos historiens modernes. La vie d’un de ces Canadiens remarquables de la première génération conduira notre découverte avec plus d’agrément et d’édification qu’un exposé trop systématique et scolaire. Le voici  : Pierre Boucher.

AU SERVICE DES PÈRES JÉSUITES

1635. Gaspard Boucher, son épouse et leurs cinq enfants, dont notre jeune Pierre est l’aîné, arrivent au pays. Ils nous venaient du Perche. C’est là que, dans leurs cœurs et leurs volontés de bons chrétiens, était né le désir de la perfection évangélique que partout suscitaient les Relations des jésuites. Les bons Pères engagent Gaspard et lui donnent l’exploitation de leur ferme de Beauport. Deux années se passent. Pierre, âgé de quinze ans, est confié aux jésuites qui vont partir en mission chez les Hurons. C’est l’époque tragique des premiers pas de l’évangélisation. Les religieux et leurs aides sont exposés aux plus grands périls. C’est ainsi que, lors d’une de ces révoltes excitées par les sorciers, les PP. Chaumonot et de Brébeuf, et le jeune Pierre avec eux, sont roués de coups par les sauvages.

Mais rien n’entame la foi et le courage de ce jeune homme qui servira quatre années en pays huron. La mission est l’école du génie pratique. Il y apprend tous les métiers  : ceux de la construction, la culture du sol, et les astuces de la chasse. Son intelligence lui permet aussi d’acquérir le maniement des langues huronne et algonquine. Mais surtout, les vertus héroïques des saints qu’il côtoie et sert journellement laisseront dans son âme une marque que rien n’effacera.

AU SERVICE DU ROI

Pierre Boucher

Pierre Boucher

1642. Notre homme revient à Québec. Cette année voit la fondation de Ville-Marie en même temps que les premières attaques iroquoises. Lors de l’une d’elles, le P. Isaac Jogues est pris au lac Saint-Pierre. Un solide gaillard comme notre jeune Pierre dans la force de ses dix-neuf ans, bien au fait des parlers indigènes, ne saurait longtemps rester dans l’ombre et l’inactivité. Le chevalier de Montmagny, gouverneur du Canada, lui donne un engagement de soldat et interprète, et l’affecte à la patrouille de protection fluviale.

L’année 1645, nous le retrouvons à Trois-Rivières. Il y sert au magasin des fourrures, en qualité d’interprète encore. Ce poste, où le P. Buteux se dévoue depuis 1634, est une importante place d’échanges. Les Indiens s’y rencontrent, qui apportent leurs peaux, les uns descendant le Saint-Maurice au nord, les autres l’Outaouais et le Saint-Laurent à l’ouest.

AIMABLE COLONISATION

C’est donc là que Pierre Boucher fait l’heureuse connaissance d’une jeune Huronne dont le nom bien chrétien n’a pu que le charmer  : Marie-Madeleine Chrestien. Les sœurs ursulines en avaient assuré naguère l’éducation comme elles eussent fait pour de petites civilisées. Elle est de ces enfants dont Marie de l’Incarnation peut assurer qu’elles «  savent lire et écrire et sont fort françaises.  » Le mariage est scellé en 1649. Jésuites et ursulines participent à la dot de la jeune mariée.

Le contrat suit la coutume de Paris et stipule la communauté des biens. Au bas de l’acte figurent plusieurs signatures dont celles de bien des notables du lieu. Un tel métissage, on le voit, n’était aux yeux des contemporains ni une déchéance ni une mésalliance.

Mentionnons ce fait, car, ici comme en tant d’autres cas, l’absence de tout préjugé de race est le trait distinctif, la noble marque de notre colonisation catholique, que l’invasion protestante méconnut toujours pour le malheur des peuples de ce continent. La charte des Cent-Associés ne porte-t-elle pas elle-même, à l’article 17, que tous les convertis «  seront censés et réputés naturels français  »  ? Amusons-nous même, un instant, à considérer l’écriture nette et ferme de la jeune épousée, qui signe de son propre nom, en regard de la marque que laissent pour leur part trois témoins français qui n’ont su tracer qu’une croix.

Notre jeune indienne n’eut que le temps de donner à Pierre un enfant et de quitter ce monde bien vite après un an de leur union. Pierre porte son deuil dix-huit mois et se marie de nouveau, avec une Québécoise cette fois  : Jeanne Crevrier, qui sera sa compagne fidèle soixante-cinq ans durant et la mère dévouée de ses quinze enfants. Elle lui survivra même pendant dix années.

Ce petit événement personnel heureux, les bonheurs sont rares dans la colonie, ne doit pas faire oublier le tragique de toute cette période. Nous avons vu l’anéantissement des Hurons, nos alliés, par les Iroquois. Ces derniers, s’enhardissant, convoitent désormais les rives pacifiées du Saint-Laurent pour s’y emparer du fructueux commerce des fourrures. La pointe de leurs armes désigne tout naturellement Trois-Rivières.

SOUS LA MENACE CONSTANTE

Pierre Boucher, qui a prouvé la solidité de son courage en divers engagements, est promu capitaine pour la défense de Trois-Rivières, sous les ordres du gouverneur du poste. Il y a fort à faire  ! Le bourg est à peine défendu par une palissade de pieux, et les Iroquois attaquent toujours par surprise. Un jour, une de leurs incursions laisse quatre colons morts dans leurs champs.

Une autre fois, c’est tout un groupe qu’ils encerclent dans la forêt. Comment se protéger contre de tels ennemis  ? La Relation des jésuites pour 1652 les montre se cachant «  derrière les souches, dans des trous qu’ils font en terre, où ils passent les deux ou trois jours sans manger pour attendre et surprendre leur proie.  » Quand le péril est extrême, la confiance n’est qu’en Dieu seul, et la force dans le courage qu’il donne pour son service. «  Aux Trois-Rivières, nous rapporte la Relation de 1651, les habitants attribuent leur conservation au recours extraordinaire qu’ils ont eu à la Sainte Vierge, dont il y avait un petit oratoire dans chaque maison […]. C’était une dévotion ordinaire de ces pauvres habitants d’aller visiter ces petits oratoires à divers jours de la semaine, principalement les samedis. En chaque maison, matin et soir, tout le monde se rassemblait pour faire les prières en commun et l’examen de leur conscience et pour y dire les litanies de la Très Sainte Vierge.  » Laissera-t-on toujours ainsi la décision du combat à l’ennemi dont l’audace bientôt n’aura plus de bornes  ? pense le gouverneur du poste Duplessis-Kerbodot. Il ordonne une sortie de cinquante hommes. Pierre Boucher est du nombre. Était-ce une imprudence  ? Ce fut un désastre. Le gouverneur et quinze hommes sont portés disparus. Certains mourront des supplices terribles que les Iroquois appliquent à leurs captifs.

LE TALENT D’UN DÉFENSEUR

Pierre Boucher reçoit alors la fonction du malheureux Duplessis-Kerbodot. Tous les habitants du bourg prennent rang dans la milice de défense qu’il organise sans plus tarder. Sur son ordre, les colons doivent s’armer pour sortir, et travailler en groupe dans les champs. Enfin, la palissade est fortifiée. Il était temps  ! Six cents Iroquois viennent peu après y faire déferler leurs assauts, pendant neuf jours de vaines tentatives. Contre eux, à l’abri du rempart de fortune, la misère d’un effectif de quarante-six miliciens “ tant jeunes que vieux ”…

Le courage déterminé des Trifluviens sous l’autorité d’un chef intelligent a brisé le mouvement d’invasion, contraignant les assaillants à négocier. Le 9 novembre 1653, la trêve est signée à Québec. C’est une paix chèrement gagnée que les Iroquois ne rompront qu’après cinq ans. Et Pierre Boucher en est le principal auteur. Le sauveur de Trois-Rivières a également bien mérité de la colonie tout entière  !

Les jésuites lui concèdent un domaine dans leur seigneurie du cap dela Madeleine. Il donne à cette terre le nom de “ fief Sainte-Marie ” et la sanctifie plus encore en y bâtissant une petite chapelle de bois. Cinquante ans plus tard cet édifice fera place à une belle église de pierre, celle que l’on voit encore  : c’est l’actuel “ vieux sanctuaire ” de Notre-Dame du Cap.

Cinq années se passent, et Pierre Boucher se démet de sa charge pour mettre en culture son domaine. C’est l’époque de la reprise des incursions iroquoises. En 1660, la colonie est au bord de l’abîme. L’avance de douze cents guerriers iroquois est connue grâce à un captif pris chez les Agniers. C’est là une confédération de plusieurs tribus iroquoises  : les Onneïouts, les Agniers et une partie des Onnontagués.

Leur but est simple et se résume en la destruction finale de la colonie française et des derniers vestiges de la nation huronne. Beaucoup de colons ne parlent plus que de rembarquer au plus tôt. Le gouverneur du Canada, Voyer d’Argenson, pourvoit à la défense de Québec. Marie de l’Incarnation peut écrire  : «  Toutes nos fenêtres étaient garnies de poutreaux et murailles à moitié avec des meurtrières […]. En un mot, notre monastère était converti en un fort gardé par vingt-quatre hommes bien résolus.  »

LE SACRIFICE SAUVEUR DE DOLLARD

Qui fut Dollard des Ormeaux  ? Son épopée est célèbre mais objet de telles controverses  ! Quel fut le ressort profond de son acte héroïque  ? Ayant pesé les démonstrations tant de ses partisans que de ses détracteurs, voici ce qu’il nous semble pouvoir affirmer  :

Au mois d’avril 1660, Maisonneuve, gouverneur de Ville-Marie, donne l’autorisation à Adam Dollard, sieur des Ormeaux, d’aller avec seize compagnons surprendre les Iroquois en un lieu favorable. La nouveauté de ce plan réside dans la décision de prendre l’initiative du combat. S’aventurer hors de nos fortifications et briser l’élan ennemi bien en avant de nos lignes. L’audace est ingénieuse mais l’ampleur du déploiement des forces adverses était imprévisible. Dollard n’escomptait peut-être que des escarmouches avec des chasseurs peu nombreux et mal armés. Quoi qu’il en soit, lui et ses hommes prennent leurs dispositions testamentaires et, après avoir été confessés et communiés, s’engagent à vaincre ou à mourir.

Ils gagnent aussitôt le Long-Sault, à dix lieues sur la rivière des Outaouais. Ils savent que là un périlleux rapide imposera aux canots ennemis de passer un à un. À peine ont-ils reçu le renfort de quelques Algonquins et d’une quarantaine de Hurons que les Iroquois se manifestent. Les Français ont juste le temps de trouver refuge dans un retranchement, où deux cents Onnontagués les assaillent aussitôt. Se heurtant à la résistance acharnée des nôtres, les Iroquois envoient quérir le renfort des Agniers qui les attendent à l’embouchure du Richelieu. S’ensuivent cinq jours d’un terrible siège où la soif tenaille les défenseurs, dont le nombre se retranche vite de celui de la plupart de leurs auxiliaires hurons qui désertent à la promesse que les Iroquois leur ont faite de leur laisser la vie sauve.

Onnontagués et Agniers réunis, ce sont sept cents guerriers qui investissent le réduit de Dollard et de ses compagnons. «  Leur résolution, leur vigilance et surtout leur piété qui leur faisait employer à la prière le peu de temps qu’ils avaient entre chaque attaque  » durèrent jusqu’à l’épuisement de leurs munitions et la prise du fortin. Les cinq Français survivants furent emmenés dans les diverses tribus iroquoises pour y être immolés. Trois Hurons parvinrent à s’échapper et racontèrent ces événements en arrivant à Ville-Marie.

Ce sacrifice fut efficace, que nos hommes avaient chrétiennement consenti, qu’ils avaient mené dix jours durant d’une farouche résistance, mais qu’ils n’allaient consommer qu’en arrivant dans les tribus iroquoises, car, nous rapporte la Relation des jésuites, les sauvages avaient hâte «  de mener les prisonniers dans leurs villages pour faire goûter à tous la chair des Français  »  ! Ces guerriers sans constance s’étaient arrêtés à ce frêle obstacle, la colonie était sauve. On engrangea les récoltes, écartant ainsi le spectre de la famine. Et Radisson put même conduire un convoi de trois cents canots de pelleteries, depuis le lac Supérieur jusqu’à Québec, rétablissant ainsi quelque peu les finances de la colonie.

PIERRE BOUCHER À LA COUR

La défaite des Iroquois ne fait pas oublier le dessein qu’ils se sont fixé. Ils reviendront, c’est certain. Le gouverneur d’Avaugour décide d’en avertir le roi lui-même. Il délègue à Sa Majesté l’homme que pour une telle mission tout recommande  : renom prestigieux de compétence et de probité. Il s’agit de Pierre Boucher, l’ancien gouverneur de Trois-Rivières.

À l’automne 1661, débarquant à La Rochelle, c’est un État en pleine restauration monarchique que notre émissaire va découvrir. Le jeune roi Louis XIV, dans la précoce sagesse de ses vingt-trois ans, vient de congédier un passé encore récent de sourde anarchie où son royaume a failli périr. Le gouvernement d’un autre que le roi vient de cesser, par la mort du premier ministre Mazarin. Le temps des ambitieux est révolu  : Mazarin n’aura pas de successeur en Fouquet que le roi fait arrêter pour ses crimes financiers. S’entourant de grands serviteurs que tout lui recommande  : Compétence et probité, ainsi l’austère Colbert, Louis XIV manifeste dès l’abord son génie politique et son amour de la France.

À la cour du Très-Chrétien, l’ancien domestique des jésuites fait preuve du même zèle et du même sens pratique qu’à la mission huronne et que partout ailleurs. «  Le roi l’a écouté avec une bonté extraordinaire, écrit Marie de l’Incarnation, il a témoigné beaucoup de surprise en apprenant qu’un si bon pays eût été si fort négligé.  » Sans plus attendre donc, il ordonne des mesures de première urgence  : deux vaisseaux sont accordés au sieur Boucher pour le transport de cent soldats et de tous les colons qu’il pourra recruter. Le roi promet encore l’envoi d’un contingent militaire plus considérable et d’un commissaire royal qui étudiera sur place les améliorations nécessaires à l’administration et à la défense du Canada.

Les volontaires sont peu nombreux qui se présentent à Pierre Boucher et sont prêts à quitter la douce France pour affronter les terribles conditions de vie canadiennes. Il n’en recrute que cent, alors qu’il en escomptait six fois plus. La Nouvelle-France souffrira toujours de cet obstacle à sa croissance. Son avenir en sera peu à peu compromis en regard du peuplement si aisé de l’Amérique anglaise. Dès cette époque, nos 2 500 Français semés au long des rives du Saint-Laurent ne peuvent rivaliser de puissance et de richesse avec les 80 000 Anglais qui se sont établis sur la côte est, en incommodes voisins. Ce Canada si rigoureux et si hostile n’offre certes pas aux yeux du vulgaire le mirage d’un prompt enrichissement ni celui d’une vie facile et sans contrainte.

Inclinons-nous donc devant la vertu méritante et le courage de ceux qui s’embarquent à l’appel du sieur Boucher. La traversée de retour dure quatre mois qui volent trente hommes à notre pauvre recruteur  ! Maladies de toutes sortes, eau corrompue, vents contraires, tout se conjugue.

Débarquant au pays, Pierre Boucher prolonge cette mission qu’il vient d’accomplir et qu’il a tant à cœur, en rédigeant un mémoire sur les avantages que peut procurer la Nouvelle-France au Royaume et sur les périls constants qui la menacent. Cette terre mérite un peuple qui s’y multiplie  ! Le petit ouvrage ne sera pas sans influencer le grand Colbert à qui il est dédicacé, comme en témoignent les directives que le ministre donnera aux officiers royaux de la colonie.

1662. L’ALCOOL

Le trafic de l’alcool au pays  ! Voilà qui ne manque pas d’étonner Pierre Boucher à son retour. Tout le monde en parle et l’on se divise. La question est simple. “ L’eau de feu ” est un mal qui répand sa fureur dans les cervelles indiennes, poussant ces pauvres gens aux pires désordres moraux et sociaux. C’est son mauvais côté. Mais un autre fascine  : sous l’effet de ce breuvage, les Indiens se défont de leurs précieuses fourrures pour presque rien. «  Ils recherchent nos vins avec une telle passion que les uns se mettent à nu et réduisent leur famille à la mendicité et quelques autres vendent jusqu’à leurs propres enfants pour avoir de quoi contenter cette passion enragée  », constate la Relation des jésuites.

Si la tentation est terrible pour les pauvres sauvages, elle ne l’est pas moins pour les trafiquants sans scrupules. Laisserait-on, prétendent ces derniers, aux seuls Hollandais la faculté de procurer ces boissons aux Indiens, et cela pour le plus grand détriment de notre commerce et de notre influence dans l’intérieur du pays  ?  !

À l’exemple du si prestigieux Champlain, tous les gouverneurs du Canada avaient reculé de dégoût devant ce calcul impie et avaient partout pourchassé ce honteux trafic. À ces sanctions civiles, l’Église, bien entendu, en la personne du premier évêque en Nouvelle-France, Mgr de Laval, avait joint la peine de l’excommunication. Ainsi l’ordre chrétien régna jusqu’en 1662 sous l’autorité double et vigilante du gouverneur et de l’Église.

Cette année-là, le gouverneur lui-même, Monsieur d’Avaugour, autorisa la vente. On put aussitôt constater, pour les déplorer, les excès auxquels se livrèrent les Indiens. Ceux mêmes qui avaient reçu le baptême se trouvaient fortement tentés  ! C’était la ruine en peu d’années de toute l’œuvre colonisatrice et missionnaire. L’évêque, saisissant la portée de ce nouveau péril, n’hésite pas un seul instant devant le recours qu’il doit entreprendre  : il traversera l’Océan et en appellera au Roi lui-même  !

Le Roi reçoit Mgr de Laval avec les plus grands égards qui témoignent d’emblée toute l’estime qu’il lui porte. Les vues du souverain sont bien vite celles de l’évêque sur l’inquiétante situation de la colonie qui poussa l’homme de Dieu à souffrir tous les dangers d’un si long voyage pour venir tout lui confier.

Le Roi consulte Monseigneur sur le choix de celui qui devra remplacer l’indigne gouverneur. Monsieur de Mésy reçoit les suffrages des deux hommes. Sa conversion de la religion prétendue réformée au catholicisme romain, opérée par Monsieur de Bernières, fit de lui un homme dévot. Tout devait ainsi conduire le nouveau gouverneur à devenir l’intime ami de l’évêque. Mais l’amitié ne dura pas. Mésy, confronté dans la colonie aux mêmes difficultés matérielles que son prédécesseur, succomba à la même tentation d’y répondre par la liberté du commerce de l’alcool. Et d’amis qu’ils étaient, l’évêque et le gouverneur devinrent ennemis  !

Et à qui recourir encore lorsque l’aide qu’on était parti chercher si loin se retournait contre soi  ? Ce divorce profond qui opposait les deux autorités tutélaires de la colonie ne faisait qu’ajouter son désordre à celui qui l’avait causé. Mais le Seigneur des âmes veillait sur la contrée. L’année 1665 vit l’amende honorable de Monsieur de Mésy sur le point de mourir, et le retrait sur son ordre des décisions funestes qu’il avait prises.

«  Là où est ton trésor, là est ton cœur.  » Le trésor de l’évêque c’était la colonie, qu’il partageait avec d’autres âmes droites  : ainsi notre Pierre Boucher. Son service du pays l’avait mis dans un rang social où son influence pouvait être considérable pour le bien. Il y côtoyait d’autres personnages dont l’âme était moins noble, et qui ne craignirent pas, dans cette querelle, de marquer leur opposition à l’évêque.

Mgr de Laval en fait mention dans sa correspondance  : «  La plupart n’ont pas le moindre souci de la propagation de la foi et ne recherchent que leur intérêt propre.  »

Ce trait met en relief la valeur exceptionnelle de Pierre Boucher et la puissance pour le bien d’une institution monarchique qui n’entre pas dans les vues particulières des uns ou des autres, mais favorise imperturbablement l’esprit communautaire et la prospérité de tous. Le roi et l’Église se montrent ainsi les protecteurs naturels des Indiens dans leur intégrité physique et morale et par conséquent des colons eux-mêmes. Plusieurs fois, la querelle se ranimera car le mal est inlassable, et le bien le fruit d’un constant effort. Le roi, sans ordonner une prohibition stricte qui eût été impossible, limitera toujours grandement l’usage de “ l’eau de mort ”, comme l’appelait Mgr de Laval. Ainsi, l’évêque sait qu’il aura toujours son appui le plus ferme dans le roi lui-même.

Notons un dernier fait sur ce sujet. Si la Providence aime la libre adhésion des âmes à ses projets, elle ne craint pas de contraindre les rebelles par quelque événement imprévu. Ainsi, le “ grand tremble-terre ” de 1663 qui, à plusieurs reprises, six mois durant, secoua le sol du pays et les cœurs endormis de bien des habitants. Si nul n’en fut victime parmi les colons, nul non plus ne douta de son origine surnaturelle. La menace iroquoise à peine disparue, et si miraculeusement  ! l’affaire de l’alcool n’avait-elle pas révélé le fond d’indigne ingratitude de tant de cœurs  ?

SEIGNEUR ET FONDATEUR

Anobli par le roi pour les services rendus, Pierre Boucher reçoit du gouverneur, comme seigneurie, un vaste domaine sur la rive sud du fleuve, vis-à-vis de l’île de Montréal. La jouissance d’un fief fait naître pour le seigneur des obligations. Il doit notamment résider sur ses terres et les mettre en culture en y installant des colons dont il a la charge du recrutement. Le défrichement étant vital pour la colonie, l’administration royale veille sévèrement au respect de ces obligations. Plusieurs seigneurs seront privés de leur fief par suite de leur négligence. Ainsi en Chrétienté la propriété foncière n’est pas source de droits absolus mais il lui revient avant tout de servir au développement du pays.

La vie du nouveau seigneur Pierre Boucher nous aide à mieux comprendre quelle société est issue d’un tel système. Voici tout d’abord les intentions qui présideront dès 1668 au développement de “ la seigneurie des îles Percées ” bientôt appelée “ Boucherville ”.

«  C’est pour avoir un lieu, dans ce pays, consacré à Dieu, où les gens puissent vivre en repos et les habitants faire profession d’être à Dieu d’une façon toute particulière. Ainsi toute personne scandaleuse n’a que faire de se présenter pour y venir habiter, si elle ne veut changer de vie, où elle doit s’attendre à en être bientôt chassée.

«  C’est pour vivre plus retiré et débarrassé du fracas du monde qui ne sert qu’à nous désoccuper de Dieu et nous occuper de la bagatelle, et aussi pour avoir plus de commodité de travailler à l’affaire de mon salut et celui de ma famille.

«  C’est pour tâcher d’amasser quelque bien par les voies les plus légitimes qui se puissent trouver afin de faire subsister ma famille, pour instruire mes enfants en la vertu, la vie civile et les sciences nécessaires à l’état où Dieu les appellera et ensuite les pourvoir chacun dans sa condition.

«  Comme c’est un lieu fort avantageux tant pour les grains que pour les nourritures et que ce serait dommage qu’il demeurât inutile, ou que cela est capable de mettre bien des pauvres gens à leur aise, ce qui ne peut se faire si quelqu’un ne commence. Cette terre m’appartenant, je crois que Dieu demande de moi que j’aille au plus tôt l’établir. Ce qui me confirme dans cette pensée, c’est la connaissance que j’ai que cela sera utile au public et aux particuliers.

«  C’est qu’il me semble que j’aurai plus de moyen de faire du bien au prochain et d’assister les pauvres que dans le poste où je suis où mes revenus ne suffisent pas pour faire ce que je voudrais, ayant d’ailleurs une grande famille.  »

Après avoir confié son projet à Dieu «  par les mérites et l’intercession de son fidèle serviteur, le Père de Brébeuf  », Pierre Boucher s’adresse enfin à ses successeurs pour les prier de conserver les mêmes intentions, «  ne leur demandant pour toute reconnaissance que Dieu soit servi et glorifié d’une façon toute particulière dans cette seigneurie comme en étant le maître.  »

De si nobles motifs n’étant pas des paroles vaines, le système seigneurial chrétien et communautaire sera, comme nous le montrerons plus loin, la principale cause de l’échec des premières tentatives d’assimilation anglo-protestante, au lendemain de la conquête.

LE FONCTIONNEMENT D’UNE SEIGNEURIE

La mise en œuvre d’une seigneurie commence par l’édification du “ manoir seigneurial ”, en l’occurrence une simple maison canadienne à l’unique pièce assez vaste pour contenir la famille qui compte déjà huit enfants chez les Boucher. Puis on défriche ce qui constituera “ la ferme du manoir ”. Pour ces rudes débuts, le seigneur a engagé pour trois ans des hommes qui l’aident et travaillent pour lui.

À la fin de leur contrat, il concède une terre à ceux qui veulent s’établir. Il les aide alors à bâtir leur maison et leur fournit grains et bêtes pour la première année. Mieux pourvus que la plupart des paysans de France, les “ habitants ” possèdent ainsi la terre qu’ils cultivent moyennant un “ cens ” annuel redevance symbolique payable en nature. Ils ont le droit de vendre cette terre non sans payer au seigneur une taxe dite “ de lods et vente ”. Ils lui doivent aussi quelques journées de corvée, rarement plus de trois par an. Il n’y a ni “ taille ” (impôts directs) ni “ gabelle ”.

Par ordonnance, Louis XIV ajoute encore pour les seigneurs l’obligation de bâtir un moulin à farine à l’usage de tous  ; les habitants laissent au seigneur le quatorzième minot de farine moulue, juste de quoi entretenir le meunier et le bâtiment. Attentif aux besoins de ses censitaires, Pierre Boucher leur concède enfin une terre “ en commune ” pour le pâturage collectif ainsi que le droit de chasse et celui de pêche pour laquelle il se réserve le onzième poisson.

Au bout du compte, les revenus seigneuriaux sont faibles. Le seul moyen de les accroître est d’augmenter le nombre des concessions et la surface défrichée. Il faut reconnaître que peu de seigneurs firent fortune  ; à tel point que certains essayèrent même de vendre illégalement des terres et que d’autres trouvèrent l’appoint nécessaire dans la traite des fourrures. Quant à lui, Pierre Boucher mit tout son zèle dans le développement du domaine. Sa seigneurie devint, aux dires du gouverneur Frontenac, l’une des plus belles de la colonie.

CONSÉQUENCES SOCIALES DU SYSTÈME SEIGNEURIAL

«  Seigneur et censitaires forment l’élément de base de l’organisation sociale du pays  », établit Guy Frégault, historien montréalais dont les travaux sur cette période font encore autorité. «  Ce régime, ajoute-t-il, profitait plus aux censitaires qu’aux seigneurs  ». Il n’est pas rare de rencontrer des habitants plus riches que le seigneur  ; des censitaires rachèteront même des seigneuries.

Le vieux principe de la féodalité est donc admirablement adapté. Sa finalité n’est plus la défense mais la colonisation, toujours dans la même immense réciprocité de services, «  l’entraide sociale érigée en système  », comme le dit l’historien Marcel Trudel. Droits et devoirs de chacun étant équitablement définis, le roi arbitre et sanctionne les fautes par la déchéance. Ainsi, les deux arrêts de Marly du 6 juillet 1711 assurent la protection royale aux habitants contre les exactions des seigneurs et protègent ceux-ci contre la négligence des colons.

Au cours du développement de la seigneurie, à côté des habitants viennent bientôt s’installer des artisans, suivis par le notaire, qui est aussi écrivain public et maître d’école. Peu à peu se forme le bourg.

LA PAROISSE

Pour toute cette population, le plus important demeure cependant la vie religieuse. Certaines seigneuries ne se peuplent pas, pour l’unique raison que le seigneur n’a pu convaincre l’évêque d’y laisser un prêtre à demeure. À Boucherville, la vie sacramentelle est dispensée par les sulpiciens qui sont depuis 1663 les puissants seigneurs de l’île de Montréal. Pierre Boucher a construit à ses frais le presbytère, auprès de l’église élevée, elle, avec le concours de tous. La seigneurie ne tarde donc pas à devenir le cadre d’une paroisse  : en 1692 Boucherville est ainsi placée sous le patronage de la Sainte Famille.

Ayant son origine dans le système seigneurial, la vie communautaire canadienne s’organise donc peu après autour du foyer que forme la paroisse. Dans la Nouvelle-France ainsi constituée, dans cette civilisation chrétienne par excellence, l’individualisme n’a point de place, les seigneuries et les paroisses se présentent d’abord comme des communautés de familles.

L’ÉDUCATION

Si la famille a pour chef le père, c’est la mère qui en est la gardienne. À elle revient la charge de l’éducation première dont une partie essentielle est l’enseignement du catéchisme. Le second évêque de Québec, Mgr de Saint-Vallier, produit pour cela un bon instrument  : un catéchisme par questions et réponses, biblique et exempt de tout jansénisme.

Pour les garçons, l’enseignement de base est complété par celui du notaire  : lecture et écriture. Mais bien vite les jeunes écoliers vont aider leurs aînés aux travaux agricoles. Pourtant, comme deux de ses neuf garçons ont une vocation sacerdotale, Pierre Boucher doit les envoyer dès l’âge de dix ans en pension au séminaire de Québec.

LES SŒURS DE LA CONGRÉGATION DE NOTRE-DAME

Les jeunes filles sont confiées aux religieuses. Pierre Boucher a bien connu sainte Marguerite Bourgeoys. Celle-ci, recrutée à Troyes par Maisonneuve et encouragée à partir par la Sainte Vierge elle-même, qui lui dit  : «  Pars, je ne t’abandonnerai pas  », est arrivée à Ville-Marie dès 1653. Elle y ouvre une première école et fonde la congrégation de Notre-Dame, communauté de filles séculières vouées à l’éducation gratuite des pauvres gens des campagnes. Elles-mêmes sont pauvres, sans dot ni revenus, ce qui les oblige en plus des classes à travailler de leurs mains pour assurer leur subsistance. Comme elles ne sont pas cloîtrées et comme leur nombre à Ville-Marie s’accroît rapidement (plus de cinquante en 1690), leur fondatrice n’hésite pas à les envoyer dans les paroisses extérieures. «  Allez, leur dit-elle, recueillir les gouttes du Précieux Sang de Jésus-Christ qui se perdent.  » À la fin du Régime français l’on trouvera les religieuses de son ordre dans presque toutes les paroisses de la colonie.

À Boucherville, Marguerite Bourgeoys est venue en personne arranger avec Pierre Boucher l’établissement de ses sœurs sur le terrain qu’il leur donne. Aussitôt pourra commencer cette éducation de caractère très pratique que dispense la Congrégation  : d’abord préparer les enfants à la première communion, puis en faire de bonnes épouses capables de mener une maisonnée.

LES URSULINES

Ensuite vient l’éducation supérieure, le cas échéant, assurée à cette époque par les ursulines de Québec ou de Trois-Rivières. Pierre Boucher envoie ses filles en pension à Québec, au monastère dont la supérieure est Marie de l’Incarnation jusqu’en 1672, date de sa mort. Pierre Boucher l’a rencontrée au parloir et lui a fait le récit détaillé de sa mission à la cour de Louis XIV.

Le niveau d’enseignement des ursulines est comparable à celui des collèges français  : les matières sont classiques mais on ne dédaigne pas les disciplines artistiques. Quel étonnement de retrouver aujourd’hui des chefs-d’œuvre remarquables datant des origines de la colonie encore si faiblement peuplée et à la vie si austère  !

UNE ÉDIFIANTE PIÉTÉ

Mais ce que Pierre Boucher prise le plus chez ces religieuses, tant celles de la ville que celles des campagnes, c’est qu’elles donnent aux élèves un profond amour du Cœur de Jésus et la dévotion à la Vierge Marie. Nous ne pouvons pas raconter ici l’histoire de ces congrégations qui ont pris pourtant une telle part dans la fondation et le développement de la colonie  ; mais au moins, connaissant la dureté de leur vie et leur abnégation, nous pouvons affirmer sans hésitation la vertu héroïque de ces religieuses. Certaines font des miracles, telle sœur Marie Barbier, de la congrégation de Notre-Dame, qui laisse l’Enfant-Jésus boulanger à sa place lorsqu’elle ne suffit plus à la tâche, ou obtient de lui l’arrêt instantané d’un incendie  !

Aussi Pierre Boucher est-il heureux de la vocation de sa cadette, Geneviève, qui entre chez les ursulines à vingt ans. Son exemple est communicatif  : six des sept filles de l’aîné de notre héros seront religieuses enseignantes ou hospitalières. Toute la vie de ces âmes-là est orientée vers le Ciel, qui n’est pas pour elles une abstraction. «  Nous nous reverrons dans le Paradis pour louer Dieu toute l’éternité sans jamais être séparés. C’est là que nous nous entretiendrons cœur à cœur  », enseigne Pierre Boucher à ses enfants.

LA CONQUÊTE DES BERCEAUX

Les Boucher sont un solide exemple de famille canadienne française. Avec ses quinze enfants, Pierre Boucher constitue l’une de ces nombreuses familles qui ont permis au Canada français de se développer et de survivre. L’ami et voisin des Boucher, Charles Lemoyne, fondateur de Longueuil, a, quant à lui, une famille de quatorze enfants. Voici d’autres chiffres qui donnent une idée de la fécondité des colons  : un sommet est atteint en 1671, année où l’on compte 700 baptêmes pour une population de 6700 habitants. Trudel montre que la fécondité annuelle durant le régime français ne descend pas au-dessous de 55 pour mille, et qu’elle s’établit même à 61,8 naissances pour mille habitants au cours des dix années qui précèdent la conquête. Évidemment, dans un grand pays neuf, une nombreuse progéniture est bienvenue. Mais cela s’accorde également avec le haut idéal religieux et patriotique des Canadiens.

Pour sa part, le roi encourage ces familles, car elles compensent le courant d’immigration espéré que l’on n’arrive pas à susciter. Un système d’allocations familiales est instauré  : trois cents livres par enfant sont accordées aux foyers de dix enfants, quatre cents livres à partir du onzième  !…

Telle est la société véritablement chrétienne, correspondant exactement à la définition que l’abbé de Nantes en donne dans les “ 150 points  ”  : «  Une communauté de familles patriarcales, dynastiques, profondément attachées à une terre, à une maison, à des biens et à des traditions. Leur foi chrétienne est la première de ces traditions, engagée ainsi dans leur existence temporelle la plus concrète. La continuité de la vie surnaturelle y est assurée par le ministère sacerdotal, mais elle est foncièrement portée par l’institution familiale.  »

UNE VIVE PIÉTÉ POPULAIRE

Au cours de sa première visite pastorale du diocèse de Québec, Mgr de Saint-Valier, constate que «  chaque maison est une petite communauté bien réglée où on fait la prière en commun matin et soir, où l’on récite le chapelet, où l’on pratique l’examen particulier avant les repas. Les pères et mères de famille suppléent au défaut de prêtres en ce qui concerne la conduite de leurs enfants et de leurs valets.  » Mgr de Laval avait voulu placer ces foyers sous le patronage de la Sainte Famille, dont il avait fait imprimer des estampes à distribuer dans chaque maison. Il avait également institué une fête en son honneur, ainsi qu’une association donnant des conseils pour l’éducation des enfants.

Les confréries sont d’ailleurs, avec les pèlerinages, une marque irrécusable de la vitalité de la religion populaire. Nous connaissons ainsi la dévotion de Pierre Boucher à Notre-Dame par le soin qu’il prend d’en établir la congrégation à Boucherville. Il en était membre à Trois-Rivières, il la préside dans sa paroisse. À Ville-Marie, la dévotion mariale se concrétise par la pieuse habitude de faire pèlerinage en famille, chaque dimanche après-midi, à Notre-Dame de Bonsecours, cette petite chapelle bâtie par les soins de sainte Marguerite Bourgeoys pour abriter une statuette miraculeuse de la Mère de Dieu.

Le centre de la dévotion à la “ bonne sainte Anne ” se trouve près de Québec, sur la côte de Beaupré. Depuis 1661, quantité de miracles sont obtenus dans une petite chapelle dédiée à la mère de la Sainte Vierge. Marie de l’Incarnation rapporte que l’«  on y voit marcher les paralytiques, les aveugles y recevoir la vue et les malades de quelque maladie que ce soit recouvrer la santé  ». Cela provoque de nombreux pèlerinages. L’évêque de Québec en est heureux  : «  Rien ne nous a aidés plus efficacement à soutenir le poids de la charge pastorale de cette Église naissante que la dévotion spéciale que portent à sainte Anne tous les habitants du pays.  »

Ces dévotions ont établi les Canadiens dans une piété caractéristique, très profonde et pratique, qui ne craint pas de s’extérioriser. Pour mieux comprendre notre chrétienté canadienne, citons encore l’abbé de Nantes  : «  Les familles sont, en Chrétienté, les plus stables puissances sociales, en quelque sorte souveraines, que toute autorité est tenue de respecter. Ce sont ces familles chrétiennes de tradition et de forte autorité patriarcale, unies, nombreuses, qui, au sein des paroisses, sont les conservatoires de la foi et des vertus jusqu’à l’héroïsme et la sainteté.  » Il en est ainsi de notre famille Boucher  : à la troisième génération elle donnera les La Vérendrye, père et fils, explorateurs de l’Ouest canadien, et à la quatrième génération, Sainte Marguerite d’Youville, fondatrice des Sœurs grises en 1737 et première Canadienne élevée sur les autels.

DES OMBRES AU TABLEAU

Comme nous l’avons déjà reconnu, cette vie de chrétienté si exemplaire ne supprime ni les tentations ni les faiblesses de la nature humaine. Sans nier les naissances illégitimes que se plaisent à dénombrer les auteurs modernes, remarquons toutefois leur petit nombre au XVIIe siècle, légèrement accru au XVIIIe. Pour la plupart, elles sont régularisées par le mariage des parents.

On déplore, certes, des crimes, mais ils tiennent d’autant plus de place dans les chroniques et les récits des “ veilleux ” qu’ils sont rares. Et Pierre Boucher donne l’assurance dans son Mémoire «  qu’on sait aussi bien pendre en ce pays qu’ailleurs  ». L’ivrognerie ou encore la chicane sont des vices plus fréquents dans ces rudes contrées. Le gouverneur d’Argenson note que «  les procès, la pauvreté et l’inclination à la bonne chère ruinent entièrement ce pays  ». Connaissant son monde, Pierre Boucher recommande à ses héritiers «  que l’intérêt ne soit pas capable de vous désunir, vous souvenant qu’un mauvais accord vaut mieux qu’un bon procès. Le meilleur moyen d’entretenir la paix c’est de conserver la crainte de Dieu.  »

Mais le plus gros souci des responsables de la colonie sera toujours les “ coureurs des bois ”. En 1681, «  le recensement accuse 1475 absences d’hommes mariés. Les jeunes gens s’éloignent et ne se marient point  » . Les coureurs représentent souvent le quart de la population masculine. Des impératifs économiques, nous l’avons vu, poussent même les meilleures familles à cette pratique. Les coureurs ont également pour précieuse utilité d’entretenir l’amitié des tribus indiennes à l’égard de la France. Toutefois, l’autorité royale en vient à juger que cette habitude doit être interdite. Premièrement parce que la mise en culture s’en ressent. Ensuite parce qu’elle est l’occasion de fraudes. Enfin, pour éviter que ces hommes, livrés à eux-mêmes durant deux ans, mènent une vie dissolue parmi les tribus indigènes.

Mentionnons pour finir la police efficace qui veille au bon ordre de la société et au respect des ordonnances du gouverneur. C’est ainsi que deux fils de Pierre Boucher sont surpris par la maréchaussée tandis qu’ils jouent aux cartes nuitamment, chez un compère. Le cas n’est pas pendable, évidemment, mais on voit à cet exemple le souci des autorités de favoriser la vertu et d’aider les gens de bien à vivre en paix.

LA COHÉSION DES FAMILLES

Comment faire comprendre en si peu de place la perfection de civilisation que représente la famille canadienne  ? Il faut poser en premier son caractère patriarcal. Le père est le chef incontesté parce qu’il tient son autorité de Dieu même, ce que tous reconnaissent. En vertu et en signe de quoi, chaque premier jour de l’an, les enfants lui demandent sa bénédiction. Et nulle prétention de droits ne viendra opposer les enfants à leurs parents. «  Si quelqu’un de mes enfants, écrit Pierre Boucher, s’oppose à mes dernières volontés, je déclare que mon bien est à moi l’ayant eu d’acquit et non de patrimoine. À celui qui suscitera des ennuis, je ne lui donne rien et j’entends qu’il n’entre en aucune part de ce que je laisse.  »

Le rôle de la mère est lui aussi primordial. Généralement plus instruite que son époux, elle en est l’indispensable conseillère. À elle revient d’éveiller la foi et de la maintenir dans les âmes de tout son monde, ainsi que les bonnes mœurs. Elle sait se faire obéir si nécessaire, mais il y a si peu d’esprits contestataires  !

Dans la famille, la réciprocité de services atteint un sommet, d’un caractère presque sacré. Chez les Boucher, le fils aîné aide son père sur le domaine, les familles des filles devenues veuves sont recueillies et la bourse se délie facilement pour aider les uns et les autres. Les études chez les ursulines de la future sainte Marguerite d’Youville sont payées par son aïeul, Pierre Boucher. Celui-ci adoptera aussi une jeune orpheline anglaise. La famille n’est donc pas un cadre fermé strictement, la charité ne cesse de l’ouvrir aux nécessiteux.

À l’origine, une telle vie familiale se retrouve aussi bien à la ville qu’à la campagne. Plus tard, la cohésion sociale étant moins forte à la ville, l’institution familiale s’en trouvera plus fragile.

DANS LE RAYONNEMENT DE VILLE-MARIE

Cependant, sur l’autre rive du fleuve, en face de Boucherville, grandit Ville-Marie. À la fin du XVIIe siècle elle se présente comme une active petite cité de deux à trois mille âmes. Point de départ vers l’Ouest des “ coureurs des bois ”, elle devient un centre de commerce des fourrures. L’esprit des fondateurs s’y perpétue. Maisonneuve a su communiquer son ardeur à la “ milice de la Sainte–Famille ” et susciter des héros comme Dollard des Ormeaux et Lambert Closse. Un ordre inique du gouverneur de Mésy le chasse de son poste en 1665. Il se retire à Paris, soumis à ce qu’il considère comme la volonté de Dieu. Pauvre et solitaire, il ne survit que dix ans.

Les sulpiciens, actifs et généreux seigneurs de Montréal, sont aidés dans l’œuvre d’éducation par sainte Marguerite Bourgeoys et ses religieuses. Les œuvres de charité sont à la charge de Jeanne Mance qui a obtenu de Monsieur dela Dauversièredes religieuses hospitalières de Saint-Joseph pour tenir l’Hôtel-Dieu de Montréal, que les flammes anéantirent plusieurs fois. La générosité des habitants permettra toujours de tout restaurer, mais ces communautés seront encore plus rayonnantes de l’esprit de pauvreté et de piété.

Évoquons aussi Jeanne Le Ber, fille d’un des plus riches marchands de la colonie. En 1695, elle se consacre à Dieu comme recluse et mènera durant vingt ans une vie de prière et de pénitence sans jamais sortir de sa cellule ni même regarder par une fenêtre. Elle est, tout comme Jeanne Mance, la marraine d’un enfant Boucher.

Il faut reconnaître néanmoins que les nouveaux arrivés qui grossissent la cité n’ont plus le même idéal que les fondateurs, ni leurs vertus. Le clergé se plaint souvent qu’on discute à l’église comme chez soi, ou qu’on est trop attentif aux modes de Versailles. Il n’empêche que la marque des fondateurs demeure sensible durant tout le régime français grâce aux communautés religieuses.

UNE SOCIÉTÉ ATTIRANTE

Société aux mœurs imprégnées de vertus chrétiennes, la société canadienne reflète ainsi, d’une manière générale, une saine douceur de vivre. Il n’y a rien d’étonnant, alors, que des prisonniers anglais captifs en Nouvelle-France décident de s’y établir, après abjuration, lorsque la liberté leur est rendue. Ces prisonniers ont souvent joui déjà d’une semi-liberté pour travailler au service des habitants ou des communautés religieuses. C’est ainsi qu’ils ont pu apprécier la douceur de la Chrétienté et faire la différence…

LE CLERGÉ CANADIEN, AU SERVICE DE DIEU

Comme pour tous les parents, l’un des soucis majeurs de Pierre Boucher est l’avenir de ses enfants. Le choix est simple  : le service de Dieu ou celui de la patrie par les armes ou la charrue. Philippe et Nicolas Boucher sont attirés très tôt par la prêtrise.

Le séminaire où entre Philippe à l’âge de neuf ans, en 1675, est l’objet des soins les plus attentifs de Mgr de Laval, premier évêque de Québec, qui voit en lui le moyen le plus adapté de mettre rapidement en application les décrets du Concile de Trente. Il veut former un clergé zélé, dispensé des difficultés du système des “ bénéfices ”, cause de bien des désordres sur le vieux continent. Il conçoit son séminaire comme une famille religieuse. Après leur ordination, les prêtres doivent pouvoir venir s’y remettre physiquement et spirituellement de leurs durs labeurs apostoliques. Le séminaire pourvoit donc aux besoins matériels de tous les prêtres qui se trouvent ainsi dégagés du souci de percevoir des revenus. L’évêque fondateur réussit de cette manière à faire du clergé du premier diocèse d’Amérique du Nord un clergé missionnaire. Cette formule heureuse suppose une entente parfaite entre le directeur du séminaire et l’évêque, ce qui ne sera le cas que sous Mgr de Laval.

UN CLERGÉ À BONNE ÉCOLE

Une vie pauvre, toute consacrée au service de Dieu, voilà ce que l’évêque prêche d’abord par l’exemple. Lui-même demeure au séminaire. Il a fait don de tous ses biens à la corporation. Levé à 3 heures chaque matin, il se réserve la “ messe des ouvriers ” à 4 heures 30. Son appartement n’est jamais chauffé.

C’est dans ce cadre de vie austère mais imprégnée de la spiritualité de l’École française, que Philippe et Nicolas Boucher sont élevés aux ordres sacrés. Avec tout le clergé, ils participent aux grandioses cérémonies qui animent la petite cité du cap Diamant et rassemblent les autorités civiles et religieuses dans une même dévotion. Ainsi, pourla Fête-Dieu, la garnison du château Saint-Louis fait un reposoir, comme les communautés religieuses. Le baptême par Mgr de Laval du chef iroquois Garakonthié, dont le parrain est le gouverneur et la marraine la fille de l’intendant, laissera un souvenir inoubliable. De même la consécration de la cathédrale de Québec, pour ne citer que ces deux événements.

Parfois, de telles cérémonies religieuses sont l’occasion de sérieux conflits entre le gouverneur et l’évêque. On s’étonne aujourd’hui de ces querelles de préséance  ; c’est oublier leur fond de lutte doctrinale, celle du gallicanisme. Certains fonctionnaires royaux comme Talon ou Frontenac entendent bien mettre le pouvoir spirituel au service des intérêts temporels de la colonie. Or, le Bienheureux Mgr de Laval tient aux principes et veut donner à son clergé l’exemple de la plus grande fermeté. Marie de l’Incarnation en témoigne  : «  S’il est persuadé qu’il y va de la gloire de Dieu, il n’en reviendra jamais  ; il est inflexible pour ne point céder en ce qui y est contraire.  » Elle ajoute  : «  C’est bien l’homme du monde le plus austère et le plus détaché des biens de ce monde, mais en ce qui concerne néanmoins la dignité et l’autorité de sa charge, il n’omet aucune circonstance.  » C’est donc en réalité pour empêcher que le gallicanisme ne s’implante ici que Mgr de Laval prend soin de ne manquer aucune séance du Conseil souverain dela Nouvelle-Franceoù il a droit de siéger par une volonté expresse de Louis XIV. Voilà pourquoi ce Conseil “ oublie ” d’enregistrer la déclaration dite “ des Quatre articles ” adoptée par le parlement de Paris et qui tendait à constituer l’Église de France en Église nationale.

Ami personnel de saint Jean Eudes, Mgr de Laval répugne de tout son être au jansénisme qui divise alors les fidèles de France. Il tient à en préserver son troupeau. Partisan, par exemple, de la communion précoce, il fixe l’âge de la première communion pour les élèves des ursulines à huit ans.

C’est lui aussi qui donne l’exemple d’un zèle missionnaire toujours actif, caractéristique du clergé canadien. Il visite son immense diocèse «  dans un misérable canot d’écorce  », jusqu’aux plus éloignés de ses fidèles. Il recommande partout la douceur afin de se gagner les cœurs. Lui-même réussit avec une telle perfection dans ce ministère que le gouverneur Denonville écrit au ministre Seignelay  : «  Il a si fort le cœur de tout le peuple que sa présence serait ici très utile pour persuader avec douceur de faire de bon gré ce que l’on serait obligé de faire par force.  »

Les deux fils Boucher sont ordonnés par Mgr de Saint-Vallier, successeur en 1688 de Mgr de Laval dont il était le vicaire général depuis quatre ans. Il est de la même trempe que son saint prédécesseur, et si son administration diffère de celle de Mgr de Laval c’est que les conditions changent. Alors que les débuts, difficiles, exigeaient du clergé une pauvreté et un zèle quasi – monastiques, la prospérité qui commence à s’installer permet la mise en place de paroisses avec dîme pour l’entretien du curé. Mgr de Laval, qu’on appelle désormais “ Monseigneur l’Ancien ”, vit toujours à Québec et ne fera jamais aucune difficulté au nouvel évêque  ; mais ce n’est pas sans un pincement de cœur qu’il assiste à la réforme du séminaire dont Mgr de Saint-Vallier limite l’indépendance et l’omnipotence. C’est de lui seul désormais que les prêtres, même ceux agrégés au séminaire, reçoivent leur ministère et leurs offices.

EN PAROISSE

Philippe Boucher est nommé curé de Pointe-Lévis, sur la rive sud, face à Québec. Il y mène la vie habituelle d’un curé canadien de cette époque  : aux activités strictement sacerdotales s’ajoutent celles d’instituteur pour les jeunes paroissiens et celles de juge de paix pour apaiser toutes les chicanes. Soucieux d’approfondir ses connaissances, il se dote d’une bibliothèque de cinq cents livres parmi les plus récents imprimés en France, le Canada n’ayant pas encore d’imprimerie. Il cultive aussi un verger modèle dont les revenus lui permettent d’acquérir des ornements liturgiques supplémentaires.

Les bonnes relations qu’il conserve à Québec lui font obtenir de l’intendant l’interdiction du travail dominical des ouvriers et des esclaves. Oui, des esclaves, car il en entra près de quatre mille au Canada pour pallier le manque cruel de main d’œuvre. La plupart étaient des prisonniers de la tribu des Panis, le long du Mississipi. Mais au Québec ils avaient la condition de domestiques et parfois d’enfants adoptifs.

Nicolas Boucher, lui, est nommé à Sainte-Anne de Beaupré. Pendant quatre ans, il est chargé de ce pèlerinage avant de devenir curé de Saint-Jean sur l’île d’Orléans.

Le clergé canadien dans son ensemble est à l’image des deux frères Boucher. «  Les ecclésiastiques sont toujours fort réguliers et ponctuels à faire pratiquer aux peuples tous les devoirs du christianisme et il n’y a rien à désirer d’eux au-delà de ce qu’ils font.  » Tel est ce que le gouverneur Vaudreuil et l’intendant Bégon écrivent à leur ministre en 1714. Les paroissiens estiment et respectent leur curé dont ils suivent les conseils tant pour les affaires temporelles que pour les spirituelles. Le recouvrement de la dîme demeure néanmoins toujours problématique. Le clergé restera pauvre longtemps encore, et cela malgré la subvention royale de huit mille livres accordée chaque année de paix.

Mgr de Saint-Vallier prescrit à ses prêtres de visiter tous les foyers de la paroisse au moins quatre fois par an. Ils doivent préparer les enfants à la communion et veiller au bon enseignement du catéchisme en famille. Ils tiennent les registres d’état civil et les comptes de la fabrique.

La paroisse est le centre de la vie sociale. Elle se réunit au complet pour les grands actes religieux de la vie de chacun, pour la messe dominicale et pour les trente-cinq fêtes d’obligation annuelles. L’après-midi, il y a vêpres ou salut du Saint-Sacrement, précédés de “ ’instruction chrétienne ”, c’est-à-dire du catéchisme de persévérance. Comme les habitants les plus éloignés n’en sont que rarement dispensés, ils doivent rester au village pour dîner afin de pouvoir y assister.

L’on n’insistera jamais assez sur le rôle des paroisses. Elles composent l’armature du peuple canadien. À la fin du régime français, il y en aura cent dix  ; après la conquête, elles formeront, selon la célèbre expression du chanoine Groulx, «  une ligne défensive imprenable, celle de forts spirituels échelonnés sur les deux rives du Saint-Laurent  ».

LE CLERGÉ RÉGULIER

C’est aux sulpiciens qu’a été confié le ministère paroissial de toute la région de Montréal. Après bien des troubles, leur supérieur a reçu, pour cette partie du diocèse, le titre de vicaire général de l’évêque de Québec. Les “ Messieurs de Saint-Sulpice ” ont ainsi ouvert des “ petites écoles ”pour l’enseignement primaire des jeunes garçons, et ils ont la charge de deux missions indiennes. Pour mettre de la distance entre leurs ouailles et les trafiquants d’alcool, ils déplaceront à Oka celle qu’ils avaient fortifiée sur “ la Montagne ” du Mont-Royal. On est stupéfait de voir quelle fortune ont dépensée les sulpiciens dans leurs activités apostoliques, et elle provenait de leurs biens personnels  !

Les jésuites ont cédé au cours des ans toutes leurs paroisses au clergé diocésain. Ils se consacrent à leur collège de Québec et aux missions chez les Indiens. Conscients que mission et colonisation française vont impérativement de pair, ils remplissent aux avant-postes de la colonie un rôle primordial. En évangélisant ils pacifient, et en pacifiant ils acquièrent de nouveaux alliés à la France. Les explorateurs bénéficient de l’irremplaçable expérience de ces jésuites. Citons le P. Albanel qui les accompagne vers la baie d’Hudson, le P. Druillettes chez les Abénaquis d’Acadie, et, bien sûr, le P. Marquette qui, avec Joliette, donnera àla France tout le bassin du Mississipi.

Les jésuites ont également la charge d’une mission particulière près de Montréal  : la Mission saint François-Xavier. Elle regroupe les Iroquois convertis à la faveur de la paix de 1668 et qui ont dû fuir leurs villages corrompus par le commerce avec les Hollandais. Ils forment une communauté très fervente où meurt en 1680 sainte Kateri Tekakwitha.

Toutefois, adversaires acharnés des trafiquants d’alcool, les jésuites se sont fait beaucoup d’ennemis. Et, dispersés dans les lointaines missions de l’Ouest, ils perdent indéniablement leur influence dans la colonie qui, pourtant, leur doit tant.

Les récollets qui avaient été, sous Champlain, les premiers missionnaires, sont rappelés par l’intendant Talon et le gouverneur Frontenac. Ces derniers veulent se servir de cet ordre exempt de la juridiction épiscopale pour contourner les défenses de l’évêque en matière de vente d’alcool.

À part cette fâcheuse tendance à tolérer les manœuvres tortueuses des administrateurs de la colonie (mais pas assez de l’avis de ceux-ci  !), les récollets exercent une grande influence à Montréal, en Acadie et dans tous les forts dont ils assurent l’aumônerie. Le plus célèbre est l’humble frère convers Didace Pelletier, mort en odeur de sainteté à Trois-Rivières. On ne lui attribue pas moins de vingt-deux miracles pendant la période française. Sur sa tombe, Mgr de Saint-Vallier lui-même sera guéri brusquement d’une “ fièvre maligne ”. L’autorité ecclésiastique enregistre pour la même période cinquante-quatre miracles à l’actif de “ la bonne sainte Anne ”.

La thèse de doctorat de Marie-Aimée Cliche, publiée en janvier 1988 par les Presses de l’Université Laval sous le titre  : “ Les pratiques de la dévotion en Nouvelle-France ”, confirme en tous points ce qui précède.

Marie-Aimée Cliche fonde son travail sur le dépouillement d’archives ecclésiastiques privées, sur celui des registres des confréries et des paroisses de la région de Québec. Elle montre surtout comment le clergé a su la préserver de toute déviation superstitieuse. «  La préoccupation des évêques dela Nouvelle-Francen’était pas de lutter contre la religion populaire, mais d’en poser les fondements, de créer les cadres à l’intérieur desquels elle pourrait se développer sous l’œil attentif du clergé  »

L’historienne met encore en relief le rôle des confréries. Sans difficulté, elle prouve la vitalité de cette foi populaire qui résistera au choc de la Conquête.

UNE FIDÉLITÉ, SOURCE DE BÉNÉDICTIONS

En se développant, les institutions et pratiques religieuses ont conféré àla Nouvelle-Franceson caractère catholique indélébile. Cette vie surnaturelle et familiale qui marque l’œuvre de colonisation dans sa totalité, correspond réellement à l’esprit qui présida à la fondation de la colonie. Il convient donc d’affirmer, en conclusion de ce premier chapitre, combien la colonie a été fidèle dans l’ensemble au dessein de Dieu manifesté par les faits surnaturels que nous avons exposés. Une telle fidélité, nous l’étudierons, sera source de bénédictions

LA MORT D’UN PATRIARCHE

Le récit de la mort de Pierre Boucher illustre à souhait la nature profondément évangélique de la fidélité au catholicisme. Que de vertu manifestée en telle occasion, preuve et récapitulation de toute une vie dans la grâce chrétienne  ! Pierre Boucher s’éteint le 19 avril 1717, entouré de sa nombreuse famille. Il est âgé de quatre-vingt-quinze ans. Sachant sa fin prochaine, il a fait mettre par écrit ses recommandations spirituelles, ce qu’on appelle  : “ Les adieux du Grand-Père Boucher ”. C’est si beau, si sage surtout, que pendant longtemps sa descendance en fera la lecture à genoux chaque année le jour anniversaire de sa mort.

«  Je donne mon âme à Dieu, mon corps à la terre. Je veux mourir dans la foi et la religion catholique, apostolique et romaine.

«  Aimez-vous les uns les autres, le tout dans la vue de Dieu, vous souvenant qu’il faudra tous faire ce que je fais, c’est- à- dire mourir et paraître devant Dieu pour y rendre compte de vos actions  ; ne faites donc rien dont vous ayez à vous repentir.

«  Je vous recommande la paix, l’union et la concorde entre vous. Que l’intérêt ne soit pas capable de vous désunir. Souvenez-vous encore que le meilleur moyen d’entretenir la paix, c’est de conserver la crainte de Dieu.  »

Le texte se poursuit par des recommandations sur les grandes vertus qui caractérisent les familles canadiennes  :

— la confiance en Dieu  : «  Ayez confiance en sa bonté, il vous donnera ce qui vous est nécessaire.  »

— la charité  : «  Faites du bien à tout le monde pour l’amour de lui (…). Soyez charitables, aumôniers autant que vous le pourrez.  »

— l’honnêteté  : «  Plutôt vivre pauvre, plutôt mourir que de rien faire contre l’ordre de Dieu. Si vous vivez dans sa crainte, il aura soin de vous.  »

— l’approfondissement de la vie spirituelle  : «  Lisez le plus souvent que vous pouvez de bons livres et quand vous en trouverez qui vous donnent de bonnes instructions pour l’état où Dieu vous a mis, ne vous contentez pas de les lire une fois, mais tâchez de les posséder.  »

Par- dessus tout, c’est la pensée de l’éternité qui oriente l’âme canadienne et donne à chacun de supporter les épreuves terrestres comme une préparation pour la vraie vie  :

«  Adieu donc mes pauvres enfants, pour un peu de temps parce que j’espère que nous nous reverrons dans le paradis pour louer Dieu pendant toute l’éternité sans jamais être séparés. C’est là que nous nous entretiendrons cœur à cœur (…). Notre séparation n’est que pour peu de temps et nous nous réunirons bientôt  ; d’ailleurs ne vous étant plus utile à rien, il ne se faut pas tant affliger  ; la perte n’est pas grande. De plus, vous savez qu’il se faut tous séparer. Ainsi, je vous dis adieu comme celui qui s’en va devant vous, vous attendre. Priez Dieu pour moi, je le ferai pour vous.  »

Ainsi s’en va Pierre Boucher au terme d’une vie bien remplie. Il laisse dix enfants bien vivants, soixante-quatre petits enfants et vingt-trois arrière-petits-enfants. Nous quittons à regret cette belle âme témoin des sentiments sublimes de nos pères. Grâce à Dieu, les générations suivantes sauront rester plus ou moins fidèles à de tels exemples.