La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LE RÉGIME FRANÇAIS

Défense et progrès de la Nouvelle France
(1701-1743)

NOTRE-DAME DES VICTOIRES (1711)

LE grand prestige civilisateur de la France a procuré à sa colonie canadienne l’admirable paix des Iroquois, en 1701, nous l’avons vu. Mais la guerre anglaise continue. La colonie britannique et la française lancent alternativement leurs meurtrières offensives. Les efforts de Londres pour dominer les mers du globe, inaugurés au XVIIe siècle et qui vont aboutir à la suprématie totale à la fin du XVIIIe, conduisent ici la stratégie conquérante de nos ennemis.

Ils portent ainsi des coups terribles à l’Acadie. Avec courage, Monsieur de Subercase repousse trois de leurs tentatives. Puis, en 1709, quatre mille “ habits rouges ” débarquent devant Port-Royal. Notez en passant l’accroissement régulier des effectifs que l’Angleterre jette dans ses guerres coloniales. La garnison française, cent huit hommes, se rend avec les honneurs de la guerre. La péninsule acadienne devient possession anglaise et reçoit son nom actuel de Nouvelle-Écosse.

Encouragés par cette victoire d’importance, et pensant le temps venu d’en finir avec le Canada, les Anglais repartent, en 1711, à l’assaut de la colonie du Saint-Laurent, selon les voies traditionnelles d’invasion. Une armée de quatre mille hommes suit la voie de pénétration que trace le Richelieu, tandis qu’une flotte commandée par l’amiral Walker fait voile sur Québec portant dix mille soldats et des familles écossaises en vue de peupler le pays conquis  !

Cette masse inusitée, inouïe de forces militaires, digne des contingents qui s’affrontaient sur le sol européen dans les mêmes années, ne laissait à personne de doutes sur la victoire de l’agresseur  ! Le marquis de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France, ne pouvait y opposer que deux mille trois cents hommes. (Monsieur de Vaudreuil gouvernera la Nouvelle-France de 1703 à 1726). On ne peut s’empêcher de penser, en de telles circonstances, aux combats d’Israël contre ses puissants ennemis  : tels ceux que raconte le livre de Judith. Vaudreuil consolide les fortifications, convoque les milices. L’angoisse de ces dangers qui nous étreignent une fois de plus, lève nos âmes vers le Ciel.

La piété plus vive et plus sincère dans les cœurs se fait aussi plus manifeste. La milice de Montréal arbore une bannière de la Sainte Vierge que la recluse Jeanne Le Ber a brodée. On y lit cette profession de notre foi  : «  Nos ennemis mettent leur confiance en leurs armes, mais nous mettons la nôtre en le nom de la Reine des anges que nous invoquons. Elle est terrible comme une armée rangée en bataille. Sous sa protection, nous espérons vaincre nos ennemis.  »

Cette héroïque espérance ne sera pas déçue. En effet, voici que l’émoi gagne tout Québec. Une voile paraît sur le fleuve. Avant que d’aborder, son pavillon se fait voir  : il est français  ! La stupéfaction grandit encore lorsque nos marins en débarquent, apportant l’incroyable nouvelle. Onze des navires de Walker ont sombré dans le golfe du Saint-Laurent, se brisant sur les écueils qu’une brume providentielle dérobait aux yeux des pilotes. Devant une telle déroute, la flotte entière avait abandonné son cap et rebroussé chemin, provoquant la retraite de l’armée qui s’avançait dans la vallée du Richelieu. À quoi tiennent les projets humains les plus certains  ! Cette nouvelle délivrance miraculeuse éclate en liesse et action de grâces dans Québec. Le sanctuaire de la basse-ville prend aussitôt le titre nouveau de Notre-Dame des Victoires.

LE TRAITÉ D’UTRECHT (1713)

Ce désastre anglais marqua la fin des combats que la colonie eut à affronter. Mais la paix ne sera signée, à Utrecht, qu’en 1713, sanctionnant la cessation des hostilités en Europe, théâtre principal des opérations. Si les cours européennes acquiescent enfin à ce que Philippe, le petit-fils de Louis XIV, règne désormais sur l’Espagne, la France doit consentir à ce que l’Angleterre établisse davantage son empire sur les mers et sur les continents nouveaux auxquels elles donnent abord. Si la colonie du Canada demeure inviolablement française, tous les accès marins en sont saisis par l’Angleterre. Baie d’Hudson, Terre-Neuve, Acadie péninsulaire.

Traité d'Utrecht

Le Traité d’Utrecht de 1713.

Les territoires iroquois sont aussi laissés à sa puissance. Certains ont vu dans tant de pertes la cause de notre défaite de 1760. Pourtant, la défense de la colonie demeurera possible, comme le montreront les victoires que remporteront nos armes jusque dans les dernières phases de la guerre. Il nous faudra examiner cette question attentivement dans un prochain chapitre.

La liesse de 1711 se renouvelle en 1713 à l’annonce de la paix signée à Utrecht. C’est la fin de si effroyables et si continuels périls. Les nouvelles parviennent pourtant des territoires perdus, qui sans assombrir la joie populaire ne peuvent laisser les Canadiens inattentifs au sort réservé à leurs frères et si proches voisins, et aux leçons qu’il ne faudra pas manquer d’en tirer lorsque de tels malheurs fondront sur la Province.

Tout d’abord, un millier de pêcheurs sont chassés par la troupe de leurs ports de Terre-Neuve. Ils trouvent refuge sur l’île du Cap Breton qu’on appelait alors île Royale. Le sort des quatre mille Acadiens est différent. Cultivateurs de grand savoir, ils ont transformé en terres fertiles les marécages de la baie de Fundy. Aussi, les Anglais, en trop petit nombre encore, doivent-ils se les concilier dans l’espoir de tirer profit de cette province.

Le libre exercice de la religion catholique leur est donc reconnu. Les Acadiens, connaissant leur avantage certain, exigent même et obtiennent une clause particulière au serment de fidélité que l’occupant leur impose. Un droit de neutralité leur est accordé leur interdisant de prendre les armes contre les Anglais ou les Français. Les Anglais ayant cédé, les Acadiens prêtèrent serment. Ce régime particulier leur vaudra toujours la méfiance, la suspicion de la part des officiers anglais, et cela se comprend, surtout dans l’esprit du temps. Cette concession anglaise pourtant leur sera fatale en 1755, nous le verrons. Notons aussi que les missionnaires français n’ayant pas prêté serment, pousseront toujours en faveur de la France catholique.

UNE PAIX ARMÉE (1713-1743)

Si en Europe trente années de paix vont suivre le traité d’Utrecht, les colonies d’Amérique du Nord, elles, vont connaître au fil des ans un accroissement du nombre des conflits locaux que font naître les rivalités irréconciliables d’ennemis sans cesse sur le pied de guerre. Vaudreuil de 1703 à 1726, puis Beauharnois de 1726 à 1746, gouverneurs de la Nouvelle-France, ne négligeront jamais le danger anglais, employant sans relâche pour le contrer les faibles moyens dont ils peuvent disposer.

Rappelons-nous que les explorations ordonnées par Frontenac ont étendu à l’infini dans l’intérieur du continent les territoires désormais soumis à la Couronne de France. De l’embouchure du Saint-Laurent au delta du Mississipi, c’est un vaste ensemble s’articulant à la charnière des Grands-Lacs. Mais le principal de la population française reste toujours massé sur les rives du Saint-Laurent, dont l’accès à l’est depuis l’Océan, est désormais gardé par l’île Royale dont l’importance stratégique s’impose depuis la perte de l’Acadie. Sa “ capitale ”, Louisbourg, est transformée en véritable forteresse.

Mais un tel dispositif militaire n’aura jamais toute l’efficacité que sa mission d’avant-poste exige à l’évidence, faute des forces navales qui devraient en être le complément indispensable. À l’ouest, le peuplement français est émietté, insignifiant. Le poste de Détroit, chef-lieu de ce qu’on appelait alors “ les Pays d’en haut ” compte tout au plus six cents habitants. C’est le pivot qui oriente l’axe du Saint-Laurent et des Grands-Lacs vers le plein sud par la vallée du Mississipi.

C’est le dernier centre véritable de la civilisation, porte ultime et large ouverte sur l’immensité inconnue du continent nord-américain. Là se retrouvent sous la protection et dans l’alliance françaises bien des tribus indiennes. Le long du Mississipi, quelques bribes de peuplement français en pays des Illinois se répartissent entre les postes de Cahokias, Nouvelle Chartres, Kaskaskia et Vincennes. Puis, c’est la grande solitude ou rien n’indique plus l’homme civilisé.

Enfin, c’est l’embouchure du Mississipi qui doit aux parages marins d’offrir à la France une nouvelle aire de domination. La Louisiane, attribuée d’abord à des financiers, puis à la Compagniedes Indes occidentales, se développe peu à peu au gré des arrivées d’une population disparate que marque déjà le système esclavagiste propre aux Antilles et à l’Amérique hispanique.

Nous ne sommes plus ici dans le monde canadien, son ordre provincial et les lois qui le régissent La Nouvelle-Orléans y est fondée en 1718 par Le Moyne de Bienville qui devra défendre sa nouvelle fondation contre les incursions des tribus indiennes que la vindicte des Virginiens agit à distance. Si la Louisiane relève en théorie de Québec pour son administration, les liaisons maritimes plus faciles, plus sûres et plus rapides avec la France directement, lui donnent une autonomie très réelle et la font dépendre plus immédiatement du ministre, à Versailles. Elle n’en demeure pas moins un élément important de l’organisation de la Nouvelle-France, en face du péril anglais.

Mais au-delà de ces fragiles tentatives françaises de domination au cœur du continent nord-américain, la réalité des chiffres dans leur frappante brutalité nous donne l’ampleur du conflit qui se prépare. En effet, vers 1743, quarante-cinq mille Français résident sur la terre d’Amérique tandis qu’un million d’Anglais conquièrent méthodiquement la bande territoriale qui, de la côte-est, remonte jusqu’aux sommets des Appalaches. Les affrontements deviennent inévitables, ils se multiplient bientôt aux points de contact où la frontière est fort imprécise. Pour prévenir la poussée adverse, Vaudreuil fait fortifier le passage qui sépare les lacs Érié et Ontario.

Ainsi, en plein cœur du pays iroquois, s’élève le fort Niagara. Ce bastion français établi là permet aussi d’attirer les vendeurs de fourrures et de les détourner de prendre le chemin des magasins anglais. Les Anglais ne tardent pas à riposter, construisant pour lui faire pièce le fort Chouaguen prés du lac Ontario. Jusqu’à sa destruction par Montcalm en 1756, il constituera un péril pour la Nouvelle-France. Sur le lac Champlain, à dessein de protéger leur frontière méridionale, les Canadiens entreprennent la construction du fort Saint-Frédéric. Et ainsi de suite, de riposte en riposte, deux chaînes parallèles de forts rivaux vont s’articuler depuis les Grands-Lacs jusqu’à la Louisiane.

À LA DÉCOUVERTE DE L’OUEST CANADIEN

La rivalité avec l’Anglais devient un puissant moteur dans la découverte de l’Ouest canadien. Assurer les arrières de la Province à l’Ouest et y sceller de nouvelles alliances pour tourner librement toutes ses forces contre l’Est, pour empêcher aussi que les Anglais eux-mêmes nous y devancent y signant contre nous des accords nous prenant à revers, enfin pour trouver dans ces contrées nouvelles de possibles renforts dans une guerre qui ne pourra que se rallumer un jour. La perte des territoires de la baie d’Hudson est aussi un fort motif de découvrir ailleurs des zones de chasse, la fourrure étant l’une des grandes sources de richesse des établissements d’Amérique.

Un grand nom incarne tout le courage et l’audace de cette exploration de l’Ouest canadien  : Pierre de la Vérendrye, petit-fils de Pierre Boucher. Lui et ses quatre fils consacrèrent fortune et vie à étendre l’influence française parmi les Indiens des prairies jusqu’aux Rocheuses, tout en essayant de trouver un passage vers la “ mer de l’Ouest ”, but officiel de leur mission. Qu’on se représente la somme de courage et d’endurance nécessaire à de tels voyages d’exploration.

La Vérendrye

Pierre de la Vérendrye à la découverte de l’Ouest canadien.

Tout en jalonnant de fortins les pays découverts afin d’y fixer la présence française, les explorateurs doivent acheminer de lourds chargements de marchandises de traite à travers des centaines de lacs, de rapides et au cours de longs portages aussi lents que pénibles. Ces denrées achetées dans la Province doivent, lors des rencontres avec les tribus, leur servir de présents pour obtenir l’amitié des Indiens, et de moyens d’échange dans le troc pour acquérir les peaux de castors. Ce commerce des peaux représente l’indispensable rentabilisation financière de ces expéditions si coûteuses, faute de quoi la découverte ne pourrait être poursuivie.

Face à la montée des périls, le maintien de la Province française du Canada entraîne une double série d’exigences qui va écarteler l’action des gouverneurs. La Province doit s’établir toujours mieux en concentrant ses établissements massivement le long des rives du Saint-Laurent. Mais la défense militaire et l’approvisionnement en fourrures nécessitent, au contraire, l’occupation de vastes territoires et l’implantation dans ces contrées nouvelles de nombreux postes, fournis en armes, en soldats et en population française. Or, pour toute cette période qui nous occupe, les gouverneurs ne disposent que de sept cents soldats.

Nous avons vu surabondamment que le maintien de la Province française était un but à atteindre sans proportion avec les forces qu’elle pouvait opposer à ses ennemis, et qu’il ne devait pas, en conséquence, être attribué à la réussite de l’industrie humaine, mais à la seule grâce divine. Ce ressort profond et unique de l’histoire de France et donc de sa lointaine province canadienne, notre Père, l’abbé de Nantes nous l’a clairement manifesté dans ses conférences d’“ Histoire volontaire de France ”. Plus humainement, et comme un fruit de cette action providentielle, la “ colonisation à la Française ”, en conformité avec la théologie catholique traitant du salut des païens et poursuivant l’œuvre évangélisatrice de l’Église, a eu le génie de se concilier les nations indiennes. Cette grande faveur de la France auprès des Indiens fit contrepoids à l’hostilité anglaise pour assurer la pérennité de notre établissement au Canada. Les Indiens pouvaient bien par ailleurs vendre des fourrures aux Anglais, ces exceptions ne les détournaient pas vraiment de nous.

Cette fidélité indienne prouve à elle seule la bienfaisance qu’ils ressentaient à notre amitié. Rappelons que les Indiens convertis sont réputés sujets du Roi, et les “ domiciliés ” c’est-à-dire ceux qui ont élu résidence dans nos missions, ont le privilège de pouvoir servir dans l’armée royale en qualité d’auxiliaires. Ce sera pour nous une aide précieuse de deux mille cinq cents à trois mille guerriers. Les Abénaquis sont les plus fidèles d’entre eux, et fervents catholiques de surcroît.

Mais cela va ensemble  ! Les Anglais devront fréquemment en redouter l’ardeur dans leur nouvelle conquête de l’Acadie. Une telle politique indienne coûte à la colonie, qui doit prélever à sa continuation 6 % des 360 000 livres annuelles que lui alloue la Couronne. Mais hélas, les fléaux tels que la picote et l’alcool continuent à ravager les peuplades amérindiennes. Les mesures énergiques ordonnées par l’évêque de Québec et l’intendant n’en entraveront guère la double action destructrice de ces populations.

Si le cœur du pays c’est le peuple établi sur les rives du Saint-Laurent, le cœur aussi de sa défense armée sera dans les milices qu’y lèveront les gouverneurs. Alors, chaque paroisse enrôle sa compagnie, rassemblant tous les hommes de dix-huit à soixante ans. Ainsi le pays lèvera 6 977 miliciens en 1727 et 11 687 en 1750. La moitié cependant en sera réellement disponible, dans la nécessité où se trouvela Province de ne pas entraver gravement la production agricole et artisanale qui lui assure existence et prospérité. Entraînées aux méthodes de la “ guerre à l’indienne ”, les milices ont permis les succès de Frontenac et de Vaudreuil. Le plus grand héroïsme ne les effraie pas. Ne les a-t-on pas vues, en plein hiver, progresser en raquettes sur quatre pieds de neige pour aller surprendre les postes anglais de la baie d’Hudson ou ceux de la région de Boston et d’Albany  ? Mais la misère de nos troupes c’est qu’elles sont très mal armées. Durant ces trente années de fausse paix, le gouvernement royal n’aura pas les ressources pour attribuer à la Province plus de crédits.

Ajoutons qu’un autre avantage, naturel celui-là, procure au pays la protection dont il a tant besoin  : la configuration de notre sol. Montagnes et forêts impénétrables interdisent le plus souvent les grands déploiements militaires de fortes armées, telles les armées anglaises, s’avançant péniblement avec munitions, bagages et ravitaillement, prêtant le flanc aux embuscades, contraintes à emprunter toujours les mêmes voies d’invasion  : les fleuves.

On en a vu l’issue admirable en 1690 et 1711  ! Au contraire, notre pénétration exploratrice, civilisatrice et missionnaire n’est guère entravée par ces mêmes obstacles naturels, et la navigation fluviale nous est très utile, si les Anglais, eux, n’ont pas eu à s’en féliciter  ! Pourtant nos gouverneurs ne cesseront d’avertir Versailles de préparer plus activement la Province à la guerre qui ne pourra manquer d’éclater  !

Ainsi, l’étude que nous avons menée de cette période nous a conduits à rendre hommage au zèle consciencieux, paternel, efficace en tout cas, souvent même talentueux, que nos gouverneurs ont dépensé au service de la Province, à son accroissement, à sa défense au milieu des périls. Frontenac, Vaudreuil, Beauharnois. Plusieurs de leurs maladresses et partis pris ont pu en amoindrir la réussite, leur œuvre reste remarquable.

LA FRANCE ET SA FILLE CANADIENNE

Que l’humeur des hommes et leurs mésententes personnelles et passagères ne nous cachent pas la réalité politique et mystique de cette Vie unique d’où la belle Province tirait sa naissance et sa croissance à l’imitation puis à l’égal de sa mère, la sainte France, si fructueux rameau du seul Cep, Jésus-Christ. Née du sacrifice, du martyre de tant des enfants de France, la colonie portait à celle qui l’avait enfantée, les sentiments filiaux et l’amour qu’on doit à sa mère patrie. Sentiments que les immigrés de l’Amérique anglaise ne connurent pas à cause de cette révolte originelle qui provoqua le protestantisme et le schisme anglais. Et la cupidité vient se joindre à l’individualisme protestant pour causer la rébellion des “ insurgents ” américains contre la Couronne britannique.

Il n’en fut pas ainsi de notre pays. S’il exista des froissements de vanité ou d’intérêt qui excitèrent parfois les Français de vieille souche canadienne contre les nouveaux venus de France, porteurs de l’autorité royale, il n’y eut jamais l’ombre, dans notre peuple, de cet esprit d’orgueil qui sépare les individus dévoyés ou les groupes rapaces de l’ordre ancestral qui les a portés et nourris dans son sein.

Nul ne songeait à séparer, si l’on ose dire, ce que Dieu avait uni, la colonie et la France. Le Roi, dans ses heurs et malheurs, politiques et familiaux, jouissait ici comme en France du plus grand attachement de son peuple. Réjouissances et deuils populaires aux occasions royales en témoignent encore. Cela dura tant que la France en Amérique. Les malversations des dernières années du régime français ne découlèrent pas de l’esprit français et catholique, mais de l’autre, de l’esprit nouveau qui en est la contradiction mortelle.

Par cette affirmation de la réalité canadienne française, nous désirons réfuter la thèse artificieuse d’historiens et d’hommes politiques qui, imbus précisément de l’esprit antifrançais et anticatholique, parlent sans en rien connaître d’une “ nation canadienne ” existant dès cette époque, indépendamment de la France, nous prêtant ainsi après coup, cette affreuse lèpre de l’âme qui dévorait nos voisins anglais.

Ces historiens méconnaissent que ce fut un sarment de la vigne véritable qui vint fleurir ici, y répandant bien vite le sang des martyrs pour en recueillir une abondante semence de chrétiens. Ne sachant rien non plus de la vie dont il croît, ils ne peuvent rendre compte du mystère qui s’y cache, de vitalité multiple et conquérante divinement protégée, inexplicable au milieu des plus imminents périls. Ils ne peuvent non plus donner une idée complète du parcours historique de notre pays et ne sauront finalement pas expliquer l’épisode si tragique qui le sépara de la France. Ils ne pourront encore rendre compte de la pérennité de l’ordre ancestral de notre Province aussitôt après la défaite et au siècle qui suivit, et qui pourtant lui fut si contraire. Un seul de ces historiens a vu cette carence, Marcel Trudel, le plus compétent d’entre eux, qui en fait l’aveu en conclusion de ses mémoires.

Notre synthèse historique prétend montrer la vérité de ses prémisses surnaturelles par la compréhension qu’elle en tirera de tout le fait canadien, ne laissant rien à part, inexpliqué, de tout ce qui fit notre vie, et que rien n’a rendu caduc. La marque divine imprimée au cœur de notre pays au temps de sa naissance restera indélébile dans le temps de l’épreuve. Ce sera l’objet de nos prochains chapitres.