La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LE RÉGIME FRANÇAIS

Une grave crise économique

CE qui frappe donc en premier lieu celui qui prend connaissance des conditions matérielles qui ont contribué à notre défaite, c’est l’ensemble des difficultés matérielles qui entravaient invinciblement notre effort militaire. Le moral de la population en fut très atteint. Cette démoralisation se manifesta clairement lorsque les bourgeois de Québec, si cruellement éprouvés par le siège, se précipitèrent vers l’ennemi pour capituler entre ses mains.

De même, l’abandon hâtif de la lutte par les miliciens augure mal de ce qu’était devenu l’esprit général en 1760. On trouve d’ordinaire assez facilement dans la personne de l’intendant Bigot le responsable de la chute du pays. Son administration économique de la colonie n’est cependant que l’expression la plus notoire du mal qui rongeait alors le système financier de tout le royaume.

LE PÉRIL DES FINANCES ROYALES

On sait la prospérité sans précédent du royaume de France en ce milieu du XVIIIe siècle. Le contraste n’en est ainsi que plus étonnant, qui oppose cette opulence de la fortune privée à la maigreur des ressources que le souverain tirait des recettes fiscales. Les grands services de l’État étaient ainsi plongés dans des crises cycliques irrémédiables. La désuétude du système des impôts en était la cause principale, renforcée par l’impuissance du Roi à obtenir des parlements la réforme financière qui était nécessaire. Les parlementaires, ces gens de justice qui se croyaient une fonction politique dans l’État, entendaient en effet protéger leurs privilèges fiscaux et ceux de leurs alliés face aux tentatives royales. En 1756, lorsque éclate la guerre de Sept Ans, leur conflit ouvert avec l’autorité de Louis XV atteint un degré jusqu’alors inconnu. Le Roi, contraint par les réalités de la guerre qui s’ouvre, et tout entier anxieux du péril que va courir la France, opère un coup de force sauveur contre cette corporation rebelle et traîtresse à l’intérêt public. Il exile les parlementaires parisiens, tandis que ceux de la Bretagne essaient encore de s’opposer jusqu’au bout à toute création d’impôt. Ces hommes perdus d’égoïsme pensent-ils que le sort de nos armes tient au service loyal que leur Roi attend d’eux  ?  !

Le roi anglais quant à lui n’étant, comme on le sait, que l’instrument du pouvoir politique du parlement d’Angleterre, obtient tous les crédits indispensables à la conduite de la guerre. Les maîtres de la Cité de Londres, maîtres de leur roi et de leur nation, ont fait voter les hostilités par les chambres représentatives, qui acceptent du même coup l’accroissement du prélèvement fiscal qui permettra de forger l’arme de la victoire. C’est tout un univers de profits illimités qui s’ouvre devant les financiers anglais. Leur homme, celui qu’ils placent auprès du roi pour cette politique, est William Pitt. Voyant très grand, il endette fort la couronne anglaise, sachant que ce soudain afflux d’argent obtiendra la victoire qui lui permettra de bien vite satisfaire les créanciers. Il dépense beaucoup, escomptant des bénéfices plus grands encore. Concentrant tout son effort sur la marine, il en fait la maîtresse des océans et des colonies.1

Mais revenons à la France. Le ministre de la Marine, à qui incombe la charge de régir les colonies, doit affronter une situation pour laquelle il ne peut proposer aucun remède. Les budgets qui lui sont alloués pour le Canada sont ordinairement dépassés en fin d’année. Ce déficit reste modeste en temps de paix, tout en accroissant régulièrement la dette de l’État. Ainsi, le million et demi de livres prévu pour 1749 ne devra être majoré que du tiers en fin d’exercice. Mais lorsque survient la guerre, la déficience de la fiscalité royale révèle toute sa nocivité. Troupes à vêtir, armer, nourrir, marine à renouveler, fortifications à relever sans cesse. C’est un gouffre qui s’ouvre soudain. Le ministre devra dépenser 19 millions de livres pour 1757, alors que son budget ne lui en a alloué que 1,6 million. En 1759, les dépenses atteindront la somme fabuleuse de 30 millions.

Si l’État s’endette alors considérablement pour compenser le faible produit de l’impôt, à l’autre bout de la chaîne, au Canada, l’argent ainsi fourni par le Roi semble disparaître avec une rapidité croissante. Ce qui provoque l’inquiétude des quatre ministres de la Marine qui occupent successivement le poste de 1755 à 1760.

LE SYSTÈME DE L’INTENDANT BIGOT

La Nouvelle-France connaît encore en ces années 1750 cette gêne qui fait le caractère ordinaire d’une colonie dans les premières étapes de son succès  : le manque périodique de numéraire. Une fois l’an, il en arrive une forte quantité, par une escadre venant de France pour opérer le règlement des dettes publiques contractées dans l’année qui vient de s’écouler. Ce nouvel argent relance la circulation monétaire et rend aux échanges et à l’artisanat leur vitalité, fondement de la prospérité de la colonie.

Le rôle des intendants est de premier plan dans cet état délicat d’impécuniosité chronique. Dès le début du XVIIIsiècle, ils ont tourné la difficulté avec beaucoup de savoir-faire en créant une monnaie fiduciaire provisoire et locale, la “ monnaie de carte ”. L’intendant inscrit une valeur fiduciaire, remboursable par le Trésor, sur une carte à jouer qu’il scelle de son propre cachet. Dans le cadre d’une saine gestion comme celle de l’intendant Hocquart, de 1728 à 1748, ce système interne des cartes s’avère bienfaisant, et l’habitude le rend bien vite indispensable à la vie économique de la Province.

Intendant François Bigot

L’intendant François Bigot

Mais l’intendant Bigot succède à Hocquart en 1748, et avec lui l’immoralisme à l’honnêteté. Le nouvel administrateur arrive au Canada bien décidé à tirer le plus grand profit qu’il pourra de la charge que le Roi lui a confiée. Avant même que de s’embarquer, il s’entend en secret avec un armateur de Bordeaux, Abraham Gradis. Le contrat d’association qui les lie stipule le partage des bénéfices que le négociant bordelais tirera de son commerce d’approvisionnement de la colonie, et cela moyennant la bienveillance et même la faveur spéciale que l’intendant prodiguera à ses agents.

Arrivé au Canada, Bigot met bientôt sur pied ce pour quoi il est venu  : cette organisation commerciale et administrative qui devra drainer à elle la richesse du pays, créant peu à peu les conditions d’un monopole de fait dans le domaine des échanges économiques internes et maritimes, et particulièrement celui des très lucratifs marchés de l’État. Une quarantaine de complices furent les membres de cette association qu’on appela “ la grande société ”. Les associés pillent sans vergogne les revenus de l’État et se protègent mutuellement. Le train de leurs agissements occultes fait très vite du Canada un gouffre économique sans que la colonie en tire pour elle-même de véritable accroissement de prospérité.

Voyons maintenant quelques exemples des manigances exercées par ces “ quarante voleurs ”, au détriment du Roi et de ses sujets. En 1757, à la suite d’une mauvaise récolte, l’intendant ordonne la réquisition du blé au prix de 7 livres le minot2. Le munitionnaire Cadet procède à la réquisition au nom de l’intendant Bigot, son ami et complice. Le blé ainsi accumulé est ensuite revendu jusqu’à 27 livres le minot à l’administration royale.

C’est simple. C’est un marché signé Bigot  !

Autre exemple. Bigot réserve à son ami Cadet le butin saisi sur les Anglais lors de la prise du fort William-Henry. Il conclut le marché sous le seing royal, et vend à Cadet toutes les dépouilles du fort à un prix dix fois moindre que le prix courant. Bien sûr l’intendant reçoit en retour ce qu’il a convenu d’avance avec le munitionnaire. Ainsi, dans les dernières années du régime français, il n’est guère de transaction publique qui ne soit l’objet d’une escroquerie.

L’inflation inquiétante des dépenses royales au Canada vient en partie de là. De tels flux d’argent, toujours dans les mêmes mains, sont choses si nouvelles à la colonie, qu’ils ne manquent pas d’en étonner plus d’un, et de créer des précédents qui servent désormais d’exemples aux moins scrupuleux et aux plus malins. «  Cette opinion que de voler le Roi est licite, est dans la tête de tous les Canadiens depuis que messieurs de La Joncquière et Bigot sont en place et en donnent l’exemple pour eux et leurs créatures  » note l’aigre Montcalm, qui amalgame pour les envelopper mieux de son dédain, tous les Canadiens, bons et mauvais.

Si La Joncquière demeura peu dans son poste de gouverneur, Bigot, lui, prospéra douze ans dans celui d’intendant.

L’escroquerie et le pillage des fonds publics, il faut maintenant le voir, ont de terribles conséquences pour le peuple de Nouvelle-France. On en voit les ravages dans les campagnes et dans les villes, où l’accaparement des productions, agricoles surtout, entre les mains des quarante sociétaires complices, raréfie les denrées les plus élémentaires et en hausse incroyablement le prix sur les marchés. Relevons quelques chiffres qui dans leur froideur évoquent la misère de tout un peuple, et l’affaiblissement progressif de son noble courage dans l’épreuve de la guerre. Les quatre ans qui séparent 1756 de 1760 virent le quintal de farine grimper de douze à soixante livres, et la livre de lard plus que décupler, de six à soixante-dix sols3. Ces mêmes années, le salaire quotidien du journalier passe de deux à six livres.

De tels agissements sont pourtant bien vite connus en France, au début de la guerre. Le contrôleur des finances établit son rapport et le remet au Roi. Le ministre de la Marine somme Bigot de s’expliquer… puis il passe le dossier entre les mains de son successeur, – quatre ministres en cinq ans de guerre, nous l’avons vu – et Bigot, le frisson de la disgrâce s’évanouissant, reprend son commerce honteux.

À tout cela s’ajoutent les mauvaises récoltes des années de la guerre. L’administration met en place des rationnements draconiens, qui iront jusqu’à réduire la portion quotidienne de pain à deux onces, c’est-à-dire 60 grammes. L’intendant en vient à contraindre la population, du gouverneur à l’habitant, à manger de la viande de cheval, provoquant la colère horrifiée des mères de famille qui se refusent à préparer de tels mets  !

Si ces mesures avaient eu pour cause seulement la nécessité de l’heure, elles auraient reçu l’acquiescement résigné de notre peuple. Mais le train princier que menait l’intendant voleur, parmi les fêtes somptueuses qu’il donnait dans son palais de Québec, ôtait à ce personnage l’autorité que prend un honnête administrateur sur le pays qu’il gouverne. Toute la coterie de ses amis déversait à profusion les rouleaux d’or sur les tables de jeu. C’était à en perdre la tête  : les fortunes étaient engagées, jouées, perdues ou gagnées.

Mgr de Pontbriand

Mgr de Pontbriand

Mgr de Pontbriand ne cache rien à l’intendant, des sentiments violents de la sainte réprobation qui l’anime contre lui. Mais l’immoraliste n’en a cure. Son maître c’est l’argent, et non le Seigneur crucifié. Montcalm de même, dans sa rudesse désabusée, ne manque pas de percer Bigot de sa raillerie.

Après cette affreuse défaite qu’ils ont tant contribué à amener, les membres de “ la grande société ” comme tous les fonctionnaires royaux, doivent rentrer en France, et rendre des comptes à la justice qui n’a pas raccourci son bras. Arrêtés, enfermé à la Bastille, ils seront jugés, et condamnés pour la plupart à des restitutions, hélas  ! trop tardives pour réparer le mal qu’ils avaient fait. Bigot, exilé en Suisse, y finira tristement ses jours en 1778.

Le marquis de Vaudreuil, l’héroïque gouverneur du Canada dans les années les plus difficiles de son histoire, n’échappa pas lui-même à la procédure judiciaire intentée contre les principaux administrateurs de la Province. Il fut embastillé, autant à la suite des accusations du parti de Montcalm contre lui, qu’à cause des insinuations de Bigot qui tentait perfidement ainsi de se décharger sur le gouverneur d’une part de la lourde responsabilité qu’il devait désormais assumer.

Mais si le ministre de la Marine avait pu recevoir Bigot par de violents reproches, où paraissait plus encore celui-ci  : «  Votre fortune est immense  », il n’avait pas été possible de soupçonner Vaudreuil des mêmes crimes, lui qui arrivait en France plus pauvre qu’il n’avait jamais été. Il avait servi le Roi pendant cinquante-six années, gouverneur de Trois-Rivières puis de la Louisiane, d’où son intégrité l’avait fait porter au gouvernement de tout le Canada. En Louisiane, il avait acquis des plantations qu’il avait dû vendre pour soutenir l’éclat de sa nouvelle dignité à Québec. Il avait alors sacrifié tous ses traitements pour subvenir aux nécessités publiques pendant la guerre. Il put élever la voix devant le tribunal où il comparaissait pour déclarer que toute sa fortune consistait désormais dans l’espérance des bienfaits du Roi.

Il fut lavé de toute accusation le 10 décembre 1763. Nous n’avons pas voulu évoquer ce triste dénouement de la perte du Canada sans rendre hommage à cet officier, qui montre à lui seul que la corruption de l’argent n’avait pas atteint tous les administrateurs de la Nouvelle-France, dans les derniers temps du régime français.

Mais revenons sur le cas de Bigot. Que ses agissements aient pu se prolonger pendant douze années consécutives, perpétrés par celui qui occupait l’un des plus hauts postes de l’État, révèle un mal, plus profond en France qu’au Canada même. Et les concussionnaires de Québec autour de Bigot ne sauraient à eux seuls nous expliquer le déficit chronique dont souffrait le budget de la colonie.

Le coût accru de la guerre qui se prolongeait imposait la nécessité d’un effort budgétaire à la mesure de l’effort qu’il fallait soutenir sur les océans et dans les colonies. C’est ici que l’opposition farouche à l’impôt, qui cristallisa la guerre civile que les parlements de France faisaient au Roi, leur souverain et juge, doit être appelée une trahison, alors que l’ennemi était à nos portes.

La belle colonie du Canada en ressent aussitôt l’effet moral. En 1759, le déficit du budget alloué au Canada allant s’amplifiant, le ministre de la Marine décide de suspendre le remboursement des lettres de change émises par Bigot depuis 1758, et cela jusqu’à la fin de la guerre. La nouvelle consterne tout le monde au Canada, d’autant que la colonie est réellement à bout de souffle, que la population est dans la misère, et que le moral de nos si vaillantes troupes de miliciens est au plus bas depuis la prise de Québec.

Cependant, il ne convient pas de parler de banqueroute royale comme le font certains auteurs. Nous l’avons déjà signalé, la guerre ayant cessé, Louis XV tiendra à ce que le Trésor royal honore les dettes contractées lors de l’émission des lettres de change et autres billets effectuée avant la perte du Canada. Et si ces titres de paiement doivent être dépréciés de la moitié de leur valeur, c’est en grande partie pour un motif tout à fait légitime, à savoir l’accélération artificielle du taux d’inflation dans les derniers temps du conflit.

Il nous faut conclure tristement cette courte étude de l’état économique de la colonie par cette constatation  : Que la ruine financière a précédé la capitulation militaire et politique. Cela ne peut s’expliquer uniquement par des malversations et escroqueries de quelques complices bien placés, ni par les calamités climatiques et agricoles qui se sont abattues sur le pays dans ces années sombres. La malhonnêteté de quelques personnages indélicats n’a pu croître et durer, dans la paix puis dans la guerre, qu’en profitant d’un vice affectant un degré plus haut de nos institutions, le domaine supérieur de la politique. Il nous faut rechercher jusque-là les causes proportionnées à l’ampleur du mal que nous venons de décrire succinctement.

C’est ce contexte de la vie politique française au cours de la guerre de Sept Ans, et dans les années qui l’ont précédée, qui va nous occuper maintenant.


(1) Les effets secondaires et imprévus des procédures brutales du Premier ministre jetèrent l’Angleterre dans un état proche de la banqueroute et contribuèrent sans doute à la chute du ministère en 1761. Après la guerre, tentant de rembourser ses énormes dettes, le gouvernement anglais alourdira les taxes indirectes prélevées sur les colonies américaines, fournissant ainsi à celles qui avaient été les instigatrices du conflit, pour en être les premières bénéficiaires, le prétexte de leur révolte et l’origine de leur indépendance.

(2) Le minot est une mesure de capacité correspondant à environ cent litres.

(3) Vingt sols font une livre.