La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LE RÉGIME FRANÇAIS

La crise religieuse,
les progrès de l’impiété

EN FRANCE

«  LA politique d’un pays, en sa partie haute, vaut ce que vaut l’âme profonde de son peuple et donc au premier chef sa religion qui fournit à notre communauté historique son élan vital supérieur, sa cohérence spirituelle, sa “ mystique ”. Faute de quoi toute politique ne serait qu’un arbre mort planté dans un désert.  »

Duc d'Orléans

Le Duc d’Orléans

Rappelons que la Régence a été, de 1715 à 1723, à l’orée du XVIIIe siècle, comme la prise de possession de la France par le démon, avec le concours des parlementaires, des jansénistes et du duc d’Orléans, oncle de l’enfant-roi Louis XV. La Régence, ayant renié Louis XIV et la monarchie très chrétienne qu’il représentait, livra la France à l’irréligion et à l’immoralité. Alors s’implanta la franc-maçonnerie et commença de se répandre la mauvaise littérature, anglomane et impie, des Voltaire et Montesquieu.

Face à ce péril soudain, l’élite catholique de la France était divisée et le parti janséniste menait sa fronde autant contre l’autorité monarchique, garante de l’ordre chrétien, qu’à l’encontre de la souveraineté pontificale et de la puissance épiscopale. L’alliance de la rébellion politique des parlementaires et de la révolte religieuse des jansénistes obtiendra ce prodigieux coup d’éclat de l’exil hors de la capitale de Mgr de Beaumont, archevêque de Paris. Ce triomphe insolent de la révolution, camouflet sans précédent à l’autorité royale qui soutenait celle du prélat, immixtion inadmissible du pouvoir profane dans les affaires de l’Église, eut lieu en 1754, à la veille de la Guerre de Sept Ans.

Mgr Christophe de Beaumont était l’un des maîtres de la lutte de l’Église de France contre le jansénisme envahissant. Un autre était l’ordre des Jésuites. La compagnie de Jésus, par la valeur intellectuelle de ses membres, par la sainteté même de nombre d’entre eux, par son activité littéraire, journalistique, professorale ou purement spirituelle et ecclésiastique, constituait l’obstacle le plus important et le plus irréductible à la prépondérance janséniste en France. En 1762, la lutte, qui durait depuis un siècle entre le parti janséniste et l’ordre jésuite, s’acheva en France par l’interdiction de l’ordre décrétée par le Parlement de Paris, suivie de ceux de province.

Impuissant à éviter cette catastrophe, Louis XV, qui avait tenté de sauver les jésuites ardemment défendus par quarante-cinq évêques sur cinquante et un, fut contraint, en 1764, de ratifier la décision parlementaire en ordonnant la dissolution de la compagnie dans tout le royaume. Le ministre Choiseul, protégé de la Pompadour et incroyant notoire, crut habile de livrer la compagnie aux parlementaires, leur demandant en échange de consentir les impôts nécessaires à la reconstitution de la marine de guerre française.

L’élite des catholiques français, éduquée dans les collèges jésuites et tenue de ville en ville, à travers toute la France, par le réseau serré et cohérent des congrégations de la Sainte Vierge dirigées par les membres de la compagnie, fut désormais sans maîtres et perdit sa cohésion intellectuelle, politique et mystique. Ces directeurs des âmes étaient ainsi expulsés, et c’est l’âme de la France qui se trouva soudain enténébrée. Peu d’années après, en 1771, la franc-maçonnerie, dispersée jusque-là en de nombreuses loges concurrentes, se rassembla en un mouvement centralisé dont la puissance d’action va se trouver désormais décuplée.

Tout ce que la France comptait de haineux détracteurs de la religion applaudit à la mort de l’ordre jésuite dans le royaume. On ne saurait mesurer l’ampleur du désastre spirituel qui frappa alors la France. Signe des temps, la maison parisienne de l’ordre, sise rue du faubourg Saint-Honoré, devient le siège de la franc-maçonnerie  !

Montesquieu

Montesquieu, “ philosophe des Lumières ”

Si l’intelligence catholique française subissait cette défaite irréparable de 1762-1764, la sainteté n’en fleurissait pas moins dans le royaume. Les mêmes familles nobles et bourgeoises qui s’adonnaient aux idées nouvelles voyaient cependant la piété, la ferveur catholique briller dans bon nombre de leurs membres. Le peuple surtout, moins touché par le “ philosophisme ”, continuait à s’adonner aux œuvres de foi et de miséricorde.

À la cour de Versailles, où la Pompadour resplendissait de tout son éclat mondain, un véritable élan de la sainteté animait plusieurs âmes, à commencer par celles de la reine Marie, de son fils le Dauphin, et surtout de sa fille, Madame Louise, qui vivra en secret les dures pénitences des carmélites sous les parures fastueuses dues à son rang, attendant de pouvoir entrer dans la maison que l’ordre carmélitain possédait à Saint-Denis.

Ces saintes âmes, et bien d’autres qu’elles entraînaient à leur suite, étaient entrées dans les volontés du Sacré-Cœur telles qu’elles s’étaient révélées à Paray-le-Monial au siècle précédent. De cette époque, vers 1760, date le petit oratoire édifié par le Dauphin, avec la permission du roi, dans la chapelle royale de Versailles en l’honneur du Sacré-Cœur de Jésus. Cet élan mystique portera, à la génération suivante, Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, jusqu’à l’héroïsme et à la mort sur l’échafaud.

Si la foi du roi était pure de toute idée nouvelle, la conduite de ses mœurs n’était cependant plus réglée selon les commandements de Dieu et de l’Église. Ses fautes morales innombrables, répétées, changées en habitude dès les années 1740, l’éloignaient dramatiquement de recevoir les sacrements, même à Pâques, au vu de toute sa cour, au su de tout le royaume et de l’Europe.

Asservi aux passions qui le livraient à ses maîtresses successives, toutes acquises aux idées nouvelles et issues des milieux les plus corrompus et impies de la haute société, le roi ne trouva pas la force de réprimer l’irréligion multiforme. L’influence de la Pompadour, qui ne croyait à rien, est la marque la plus notoire de cette impunité assurée désormais à tous les fauteurs d’athéisme et de subversion politique.

L’honnêteté privée et les vertus publiques de la vie civique vont connaître le même ébranlement que la vertu de religion. Un juge pouvait affirmer en 1763 à propos de l’intendant Bigot  : «  Il a trop de semblables, surtout en France depuis cinquante ans que la corruption est à son comble impunément.  » Quel éloge implicite adressé au grand roi Louis XIV mort en 1715  !

Un autre observateur se plaint en 1750  : «  Le roi est volé. La destination de ses fonds n’est jamais employée utilement. Ce qu’un particulier fait avec 60 000 livres, il faut ajouter un zéro quand il s’agit de Sa Majesté.  » Nous avons vu que l’impiété, manifeste comme celle des “ philosophes ” ou dissimulée sous le couvert d’un esprit de parti comme celle des jansénistes, ne conduisait pas seulement à renier les vertus domestiques, ne poussait pas seulement un François Bigot à devenir un prévaricateur dans la gestion des deniers publics, mais amenait comme inéluctablement à la trahison de la France et de sa monarchie très chrétienne.

Les parlements, particulièrement le plus actif d’entre eux, celui de Paris, donnaient l’exemple le plus redoutable et le plus constant de la félonie politique, de la perfidie à l’encontre de tous les serments de loyalisme. L’autorité sacrée du roi était ainsi bafouée publiquement par les plus hauts magistrats du royaume, et cela pour les meilleurs motifs, prétendaient-ils. Qu’on se représente l’effet délétère que, à long terme, un tel spectacle pouvait provoquer sur l’esprit public.

Ce mal durable ébranlait le royaume dans sa constitution propre, à l’intérieur des frontières. S’y ajoutait le scandale de l’inféodation du parti philosophique à la cause de l’étranger, à ces ennemis de la France que nos soldats combattaient en vain puisque l’éloge en était fait dans les salons “ pensants ” de la haute société de Paris et de province  ! L’attrait de la nouveauté grisait ces têtes françaises et les détournait de cette civilisation traditionnelle et classique qui faisait encore leur gloire dans toute l’Europe.

Et cela, pour adhérer à des rêves sans consistance qui plongeront la France dans le chaos sanglant de l’anarchie révolutionnaire et de la plus affreuse des tyrannies que le XVIIIe siècle ait connues. Les Français insouciants frondaient une société qui les avait portés, et dont ils vivaient à tout instant. Cette folie sacrilège reçut son premier châtiment dans la perte du Canada, hélas  ! trop peu cruellement ressentie pour la plupart, cette terre coloniale étant par trop lointaine et méconnue.

Revenons donc au Canada, après avoir sondé le mal qui rongeait la mère patrie.

L’ÉTAT DE LA RELIGION AU CANADA

La belle province de Nouvelle-France ne connaissait pas les deux grandes maladies qui rongeaient affreusement la mère patrie. Le jansénisme ne s’y était pas implanté, et aucun parlement ne troublait l’ordre politique par des menées subversives contre le roi. L’ordre des Jésuites était donc exempt ici de cette redoutable coalition religieuse et politique qui s’élevait contre lui en France.

Cette paix religieuse dont jouissait encore la colonie était précisément le plus puissant motif qu’avaient les philosophes de haïr le Canada. Bien de leurs disciples même, débarquant chez nous, perdaient à notre contact quotidien l’hostilité dont ils avaient été remplis envers la religion, et les jésuites en particulier. L’un d’eux, que nous avons déjà nommé pour être l’élève du célèbre d’Alembert, nous voulons dire Bougainville, écrit à ses amis “ philosophes ” de Paris  : «  Je deviens dévot, je suis très bien avec tous les prêtres et tous les jésuites du pays.  » Il faut dire que le clergé canadien méritait la haute estime que lui portait la population. L’évêque de Québec était d’ailleurs tout le premier à mériter un tel unanime hommage.

MGR DE PONTBRIAND

Mgr de Pontbriand

Mgr de Pontbriand

En 1727, la mort nous enlevait Mgr de Saint-Vallier, le deuxième évêque du Canada. Les quatorze ans de la vacance du siège épiscopal de Québec vont alors provoquer troubles et chicanes dans le clergé canadien. Lorsque Mgr de Pontbriand arrive en 1741, le diocèse est bien bas, et demande une vigoureuse reprise en main. La visite de tous ses fidèles est le premier souci du nouvel évêque. Il examine tout en détail, redresse les abus, ranime la piété, soulage les misères, apaise les discordes accumulées.

Son zèle infatigable pour le bien des âmes le porte aussi à prendre soin des corps. Il confie son inquiétude à l’intendant et obtient finalement de lui des mesures favorables aux plus pauvres. Il s’agit notamment de fixer le cours des denrées alimentaires en période de famine générale, pour éviter l’accaparement criminel et la hausse préméditée du prix des vivres ainsi raréfiés.

De même, la taxe sur les grains lui paraît nécessaire. Elle permet en effet à chaque paroisse de constituer un fonds de charité afin de procurer aux plus pauvres de ses habitants les semences indispensables pour la saison suivante. Il propose encore d’autres mesures pour éviter la famine et le vagabondage qui en est le corollaire habituel. Il rappelle enfin à tous le devoir chrétien de l’obéissance aux autorités légitimes de la Province, rappel bien nécessaire en ces temps si difficiles.

MGR DE PONTBRIAND ET LA GUERRE

Lorsque la guerre éclate, cet homme surnaturel élève d’emblée les âmes de ses fidèles et leur montre la leçon divine des événements  : «  Attendre des forces humaines le succès, c’est se tromper, c’est s’en rendre indigne, prévient-il dès 1756. Toutes les forces de la terre ne sont rien devant Dieu. Lui seul est le maître de la victoire. Si le Dieu des armées est pour nous, qui peut être contre nous  ?  » Aussi ordonne-t-il de supplier le Ciel par des prières publiques auxquelles toute la population doit prendre part, et pour les plus fervents, il recommande de redoubler de cœur dans les exercices de piété. Il exhorte aussi les combattants à se souvenir que non seulement le sort de leur patrie, mais aussi celui de la religion est lié à leur succès  : «  Vous allez donc combattre cette année, non seulement pour vos biens, mais encore pour préserver ces vastes contrées de l’hérésie et des monstres d’iniquité qu’elle enfante à chaque moment.  » (15 février 1756)

Ses mandements épiscopaux racontent succinctement les derniers événements militaires, traçant aux Canadiens la conduite à tenir en toutes occasions  : rendre grâce à Dieu pour les victoires, implorer la pitié divine au lendemain des défaites, en toutes circonstances se réformer pour ne pas adresser à Dieu des prières indignes et vaines.

Pasteur de son troupeau, il ne le conduit pas seulement de la voix, mais paie toujours de sa personne, montrant l’exemple, ne se ménageant pas dans l’épreuve commune. D’ailleurs, il n’attendit pas l’ébranlement de la guerre pour se dévouer sans réserve à ses tâches multiples et parfois inattendues. Ainsi, en 1753, il se rendit aux Trois-Rivières pour diriger la reconstruction du monastère incendié des ursulines  : «  Je me lève le plus communément à 2 h du matin. Je suis évêque, menuisier, charpentier, manœuvre.  » Il ne craint pas non plus d’exposer sa vie. En 1757, il organise l’assistance aux pestiférés débarqués de navires contaminés. Six cents malades s’entassent à l’hôpital général de Québec. Les prêtres se relaient sans discontinuer au chevet des malades, et l’évêque prend sa place à son tour, et même à celui des prêtres absents. Les victimes de ce dévouement surnaturel sont nombreuses  : six prêtres et sept religieuses meurent avec les mille matelots et soldats que l’épidémie a emportés en 1757-1758.

Mme de Vaudreuil

Madame de Vaudreuil

LE CLERGÉ ET LES FIDÈLES

Dans les dernières années du “ régime français ”, le clergé comptait cent quatre-vingts prêtres pour une population de soixante-dix mille âmes. Mgr de Pontbriand ne trouvait généralement qu’à s’en louer. Pour aviver leur piété, il restaura la pratique sanctifiante des retraites sacerdotales. Lorsque surviendront les événements dramatiques de la conquête anglaise, tout ce clergé montrera, à de rares exceptions près, une grande fidélité aux recommandations de prudence répétées par leur évêque, et à son esprit surnaturel qui cherche à sauver les âmes malgré les tourmentes imprévues.

Les deux visites pastorales qu’effectua Mgr de Pontbriand, en 1742 et 1749, ne révélèrent pas parmi les fidèles de désordres graves et généralisés qui auraient nécessité la rédaction d’un mandement de semonce et de correction. Cependant, quelques observateurs notent une certaine tendance au luxe et à l’alcool.

D’une manière générale, la religion populaire reste pleine de la ferveur candide, simple et profonde qui plaît tant au bon Dieu. Les associations pieuses sont actives. Ainsi la confrérie du Sacré-Cœur réunit-elle les âmes les plus saintes, depuis les plus humbles jusqu’aux plus respectables personnages de la colonie. C’est l’esprit de réparation et d’amende honorable qui anime ces cœurs, selon les demandes du Sacré-Cœur à Paray-le-Monial.

Marguerite d'Youville

Sainte Marguerite d’Youville

Parmi les personnages les plus célèbres, citons François Rigaud de Vaudreuil, frère du gouverneur général, et Pierre de la Vérendrye qui consacre chaque Premier de l’an aux exercices de dévotion au Sacré-Cœur de Jésus. Nombre de paroissiens de la Sainte-Famille, dans l’île d’Orléans, ont adhéré à la confrérie, entraînés par leur curé, frère de sainte Marguerite d’Youville.

Ces pratiques de dévotions, cette faveur dont jouissent les confréries dans la population montrent que le Canada conserve une foi catholique très vive. La sainteté fleurit parmi ce peuple, telle Marguerite d’Youville, la première Canadienne de souche que l’Église porta sur les autels. Elle fonda à Montréal la congrégation des sœurs de la Charité, dites “ Sœurs grises ”, toutes vouées à soulager le prochain dans ses misères de corps et d’âme. En 1753, l’hôpital général de Montréal leur fut confié, après bien des vicissitudes. Ce fut là le berceau d’un dévouement héroïque qui ne s’est pas démenti depuis, et a étendu sa bienfaisance à de nombreux pays.De son côté, la confrérie de la Sainte-Famille s’attache à détourner ses associées des mondanités, exerçant de ce fait une action modératrice dans les divertissements des milieux aisés. Madame de Vaudreuil, la pieuse épouse du gouverneur général, accentue encore cette tendance de la confrérie lorsqu’elle en devient présidente en 1755. La confrérie du Scapulaire est elle aussi fort nombreuse et fervente, surtout depuis les deux dernières guerres.

CERTAINS MAUVAIS SIGNES

Il faut cependant remarquer que le ton de Mgr de Pontbriand s’est infléchi dans le sens de l’inquiétude et de la réprimande à la fin du “ régime français ”. Ses mandements s’émaillent désormais d’alarmants reproches  : «  Ces vices autrefois si rares dans la colonie  : la licence dans les discours, la hardiesse à lire les livres les plus dangereux et à écouter le langage de l’impiété et de l’irréligion, le libertinage ne marchent-ils pas tête levée parmi nous  ?  » (Mandement de 1759)

Inconnu

Jeune homme inconnu, bien représentatif de la haute bourgeoisie et de la noblesse de Québec, sujettes à l’influence corrosive des prétendues Lumières.

En effet, l’arrivée de certains administrateurs, puis celle de troupes nouvelles en provenance de France, a favorisé l’introduction du mauvais esprit qui commence à régenter la mère patrie  : c’est celui de cette société libre-penseuse que nous avons déjà décrite et qui se veut l’élite de la France pour corrompre le pays au contact du philosophisme athée ou déiste, et de son immoralisme qui ne se cache plus. L’engouement de Montcalm et de ses officiers pour l’Encyclopédie nous est connu. Ce renfort inespéré d’adeptes du parti novateur, le clan d’affairistes qui s’organise autour du cynique intendant Bigot, tout cela crée à Québec une brillante société mondaine, libre de pensée comme de mœurs, entraînant dans son sillage la partie la moins religieuse de l’élite canadienne elle-même. Parlant des officiers de son entourage, Montcalm note tranquillement  : «  Ils auraient même encore plus fait si le goût de M. et Mme de Vaudreuil n’était tourné vers la dévotion et s’il ne fallait pas respecter le ton d’un pays où une dévotion à l’italienne n’exclut pas la galanterie.  »

Cette vie mondaine provoqua bien entendu nombre de scandales publics. Bigot comme Lévis affichent leurs maîtresses, les jeux de hasard aventurent des fortunes entières dans les salons de l’Intendance, tandis que la guerre réduit une grande part de la population à la plus extrême misère. Les deniers publics disparaissent sans que nul ne sache leur destination réelle  ! Mgr de Pontbriand ira jusqu’à devoir déplorer «  des déguisements impies, en dérision ou, pour mieux dire, en haine de la religion.  »

Le petit peuple n’est pas non plus à l’abri d’un tel dévoiement. L’action corruptrice des nouveaux soldats est d’autant plus à craindre qu’ils prennent leurs quartiers d’hiver chez l’habitant. N’a-t-on pas dit que le grand incendie des Trois-Rivières fut provoqué par trois soldats  ? Ce délabrement de l’esprit militaire, du capitaine à l’homme de troupe, ne pouvait qu’engendrer, dans les dernières années, pillages et désertions, que plusieurs poussèrent jusqu’à la trahison de leur pays. N’est-ce pas un déserteur qui a renseigné Wolfe sur le point faible de la défense française de Québec, lui indiquant le sentier de l’Anse au Foulon le 13 septembre 1759  ?  ! De même, c’est un maître pilote canadien qui a guidé la flotte anglaise, en 1759 et 1760, parmi les périlleux hauts-fonds du golfe du Saint-Laurent, ce qui lui valut une gratification royale de la part du gouvernement britannique. Alors qu’en 1711, la flotte anglaise de Walker périt drossée sur les récifs de l’embouchure du Saint-Laurent, parce qu’un pilote canadien prisonnier refusa, malgré les pires menaces, de guider les envahisseurs. Autres temps, autres mœurs. On voit comment l’issue d’une guerre dépend étroitement de l’âme des combattants.

L’exemple indigne que Bigot donnait à tout le Canada de ses malversations innombrables ne pouvait que corrompre à son tour l’esprit général. Quand le maître de la justice se met à voler son roi et ses concitoyens, comment pourra-t-on empêcher tout le monde d’en faire autant  ? «  Contaminés par l’exemple, les simples habitants, autrefois de si grande probité, ne se font pas le moindre scrupule de voler le roi, en s’abritant derrière le mot  : “ Notre bon roi remet tout à Pâques. ”  », disait l’officier Desandrouins.

Cette décomposition politique, sociale, morale et religieuse de la colonie ne pouvait laisser indifférent un pasteur tel que Mgr de Pontbriand, qui n’avait lui-même entrepris la réforme de son clergé que pour sauver les âmes de tous ces fidèles, dont il voyait alors l’égarement grandissant. L’évêque mit tout cela sous le regard de Dieu, éclairant de la lumière céleste tant de menées déshonnêtes. Il annonça dans ses ultimes mandements que «  Dieu lui-même est irrité, que sa main est levée pour nous frapper, et qu’en effet nous le méritons. Cette année nous paraît la plus triste et la plus déplorable parce qu’en effet vous êtes plus criminels. Renoncez pour jamais à vos désordres, et le Ciel, propice à nos vœux, dissipera à l’instant tous nos objets de crainte et de frayeur.  »

Si les exhortations épiscopales ne furent pas toujours vaines, si elles provoquèrent un véritable concours de peuple aux cérémonies de réparation et de pénitence publiques, Québec n’en tomba pas moins en septembre 1759.

C’est de leur pasteur, une fois de plus, que les Canadiens apprirent, et nous-mêmes avec eux aujourd’hui, à considérer chrétiennement ces funestes événements  : «  Heureux ceux qui y reconnaissent le bras vengeur du Seigneur et s’y soumettent. Plus heureux ceux qui travaillent à détruire en eux-mêmes les désordres qui nous faisaient craindre et annoncer ce que nous voyons.  » Mais tous n’ont pas ces bonnes dispositions, loin de là, et l’évêque doit continuer en déplorant que «  l’infâme passion de l’ivresse  » n’a jamais cessé, même en présence de l’ennemi, pas plus que les divertissements profanes, les discours injurieux et frondeurs.

Par ailleurs, Mgr de Pontbriand, très réaliste dans la conduite pratique, donne de larges permissions à ses prêtres qui doivent sauver leurs paroissiens dans ces circonstances extraordinaires. Ses instructions pastorales sont ainsi d’une grande sagesse dans leur précision  : «  Si l’ennemi entre dans une paroisse et s’en rend le maître, le curé lui fera toutes les politesses possibles. Il le priera d’épargner le sang de ses paroissiens et les églises.  »

En effet, les Anglais remontent le fleuve en pillant et ravageant les paroisses qui font simplement mine de leur résister. L’évêque donne encore à ses prêtres la permission de prononcer un serment de fidélité si l’ennemi l’exige. Après la chute de Québec, il interdit toute résistance à ses diocésains de la zone occupée  : «  La religion chrétienne exige pour les princes victorieux et qui ont conquis un pays toute l’obéissance, le respect que l’on doit aux autres.  » D’ailleurs, «  le roi d’Angleterre étant maintenant, par conquête, souverain de Québec, on lui doit tous les sentiments dont parle l’Apôtre saint Paul.  » Nous voyons que Mgr de Pontbriand applique ainsi la doctrine catholique dans son inflexible vérité, avec en même temps toute la charité de son zèle pastoral pour soulager les populations déjà tant meurtries.

Il tranche en cela le cas litigieux du serment de fidélité qui fut le prétexte de la récente déportation des Acadiens en 1755. Ce serment n’engage pas la foi catholique, comme ce sera le cas, quelques années plus tard, avec le “ serment du Test ”. Le gouverneur Murray, et même le général Amherst, après leur victoire, sauront gré au clergé canadien de sa modération pratique tout imprégnée de foi apostolique.

En attendant, la guerre a plongé les Canadiens dans la misère et l’évêque a le cœur étreint de voir l’état si pitoyable de son diocèse. Ce spectacle l’afflige au point de ruiner sa santé définitivement. La mort survient le 8 juin 1760, lui épargnant de voir jusqu’au bout le naufrage de la province, dont la capitulation générale n’interviendra que trois mois plus tard. Il n’eut pas ce chagrin immense, mais au contraire, du haut du Ciel, il commença d’intercéder auprès de Notre-Seigneur en faveur de son cher pays, répandant ses faveurs sur sa fidèle Église éprouvée.

Il a légué à Mgr Briand, son successeur et disciple, le trésor d’une doctrine simple et toute surnaturelle, d’une conduite droite et efficace, à laquelle il suffira de se référer pour ne pas périr. Mgr Briand, venu de France avec lui, suivra son enseignement à la lettre. Tous les évêques de Québec feront de même pendant le siècle qui va suivre, pour le salut du peuple confié à leur zèle éclairé.

Dans une prochaine partie, nous étudierons la conduite providentielle de l’Église canadienne, qui va lui permettre de passer saine et sauve à travers les périls nouveaux et inattendus de la domination protestante. C’est la doctrine paulinienne de la révérence sincère due au pouvoir légitime dans la sphère de son activité propre, selon la parole de Notre-Seigneur lui-même  : «  Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu  ». Cette sagesse divine de l’Église canadienne lui ouvrira, par-delà l’humiliation du moment, la voie au renouveau du siècle suivant, à la renaissance merveilleuse du catholicisme et à son expansion missionnaire sans précédent, étape, nous l’espérons, de son triomphe ultime en Amérique du Nord.

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