La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LE RÉGIME FRANÇAIS

Marie de l’Incarnation,
pour le Cœur de Jésus à Québec

UNE VOCATION ÉPROUVÉE

Portrait de sainte Marie de l’Incarnation, 1672

Portrait de sainte Marie de l’Incarnation, 1672

NÉE à Tours en 1599, Marie Guyart a désiré dès son enfance se consacrer à Dieu. L’opposition de ses parents la contraint à y renoncer. Elle se marie à dix-sept ans avec Claude Martin, maître tisserand en soieries  : mariage heureux dont naît un petit Claude Martin, futur moine bénédictin qui illustrera la Congrégation de Saint-Maur. Mais bien vite, c’est l’épreuve  : veuve à dix-neuf ans, Marie doit liquider la fabrique de son époux. Elle devient servante chez l’une de ses sœurs. Malgré un labeur harassant, elle ne cesse de mener une vie de piété intense. “ Dieu tenait mon cœur en un cloître et mon corps dans le monde ”, écrira-t-elle de cette période. Favorisée de ravissements mystiques, elle voit le Christ lui prendre le cœur et l’unir intimement à son Sacré-Cœur.

Des révélations sur le mystère de la Sainte Trinité la conduisent jusqu’au mariage mystique avec le Verbe divin lors de la Pentecôte1627. De sages religieux la dirigent. Ils reconnaissent le sérieux de ses aspirations à la vie religieuse, spécialement de son attirance vers les Ursulines de Tours. Elle y entre donc en 1631, ayant pris toutes les assurances nécessaires pour l’avenir de son petit Claude, et reçoit le nom de Marie de l’Incarnation. Après de nombreuses épreuves spirituelles, les prémices de sa vocation canadienne lui sont manifestées à Noël 1633.

LA VISION DU CANADA

«  Une nuit, rapportera-t-elle, il me fut représenté en songe que j’étais avec une dame séculière que j’avais rencontrée par je ne sais quelle voie. Elle et moi quittâmes le lieu de notre demeure ordinaire. Après bien des obstacles, enfin nous arrivâmes à l’entrée d’une belle place à l’entrée de laquelle il y avait un homme vêtu de blanc et la forme de cet habit comme on peint les Apôtres. Il était le gardien de ce lieu. Il nous y fit entrer. Ce lieu était ravissant, il n’avait point d’autre ouverture que le ciel, le silence y était qui faisait partie de sa beauté. J’avançais dedans, j’aperçus une petite église sur laquelle la Sainte Vierge était assise qui tenait son petit Jésus entre ses bras. Ce lieu était très éminent, au bas duquel il y avait un grand et vaste pays plein de montagnes, de vallées et de brouillards épais qui remplissaient tout. La Sainte Vierge, Mère de Dieu, regardait ce pays autant pitoyable qu’effroyable. Il me semblait qu’elle parlait à son béni Enfant de ce pays et de moi et qu’elle avait quelque dessein à mon sujet. Elle me baisa par trois fois, remplissant mon âme par ses caresses d’une onction et d’une douceur qui est indicible.  »

Cette vision soulève dans le cœur de notre ursuline une intense ardeur apostolique  : de son cloître, elle va faire tout ce qu’elle peut pour obtenir le salut des âmes qui sont dans les régions sauvages entrevues. Ce n’est qu’en janvier 1635 qu’elle apprend le sens du songe de Noël 1633  : «  Étant en oraison devant le Saint-Sacrement, cette adorable Majesté me dit ces paroles  : “ C’est le Canada que je t’ai fait voir, il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie. ”  » De la même manière, elle apprend que le gardien du pays entrevu est saint Joseph.

Le Canada  ! Jusqu’à ce jour elle croyait qu’il s’agissait d’un pays mythique inventé pour faire peur aux enfants turbulents. Et voici qu’elle se trouve à présent choisie pour y aller fonder une maison  !

UNE AUTHENTIQUE VOCATION CANADIENNE

Marie de l’Incarnation rapporte bien sûr cette vision à son confesseur, qui la rabroue sévèrement  : est-ce pensable, une moniale disant que “ son esprit se promène sans cesse dans les pays des sauvages pour y chercher les âmes les plus abandonnées ”. Lui-même a pour principe de considérer toute voie mystique extraordinaire comme illusoire. Pourtant, d’autres prêtres consultés, parmi lesquels de célèbres théologiens, déclarent qu’il y a bien là une vocation surnaturelle. Mais les obstacles à sa réalisation semblant insurmontables, ils conviennent tous qu’il faut attendre l’heure de Dieu.

Et de fait, où trouver les sommes nécessaires à une si lointaine fondation  ? D’autre part, les exigences de la clôture monastique sont-elles compatibles avec la vie de cette colonie où tout reste à faire  ? Sans compter qu’à Québec, on a plus besoin de pieuses filles dévouées que de nonnes cloîtrées  ! Or, sans la moindre intervention de sa part, tout va finir par s’arranger comme l’a entrevu notre sainte religieuse. Il y faudra cinq ans.

Avant de poursuivre notre récit, mesurons l’importance de ces événements. Puisque la vérité historique de cette vision est prouvée et puisqu’elle s’est réalisée entièrement, pourquoi ne pas en tirer la seule conclusion qui s’impose  ? Dieu veut à Québec celle qui est son épouse mystique et Il l’y conduira, témoignant ainsi d’un amour particulier pour cette terre canadienne et pour la Nouvelle-France qui s’y fonde.

Au cours de l’histoire canadienne, nous rencontrerons de nombreuses interventions providentielles, mais celle-ci est particulière  : en même temps qu’Il agit merveilleusement, Dieu laisse entrevoir son Cœur et cette prédilection ne sera pas démentie au long des siècles. La vocation du Canada français est un fait historique, autant que celle de la France.

LES DÉTOURS DE LA PROVIDENCE

La réalisation de la vision de Noël 1633 va passer par des voies bien détournées.

Madame de la Peltrie

Madame de la Peltrie

Une jeune veuve de vingt-quatre ans, Madeleine de la Peltrie, étant tombée très gravement malade en 1638, fait vœu à saint Joseph de consacrer sa fortune et sa vie à la conversion des petites Indiennes. Les Relations des jésuites ont fait connaître en effet leur état pitoyable aux bonnes âmes de France. Après une guérison “ inexplicable ”, aux dires des médecins, Madame de la Peltrie consulte saint Vincent de Paul qui l’encourage à réaliser son vœu. Comme son père exige qu’elle se marie, les jésuites, jamais pris de court, pensent à organiser un mariage “ blanc ” pour contenter le père et permettre la réalisation du pieux dessein de la fille. Un saint homme de Caen, Jean de Bernières, accepte le rôle de “ mari temporaire ” après que son confesseur a levé toutes ses objections. Il est, à ce moment, tout occupé à la rédaction d’un livre de spiritualité promis à la célébrité  : “ Le Chrétien intérieur ”, et sa demeure de l’Ermitage est transformée en véritable école de piété pour prêtres et hommes d’oraison.

Au printemps 1639, le faux ménage se dirige vers Tours où les jésuites ont signalé que les ursulines sont fort bien disposées envers les missions du Canada  : Madame de la Peltrie pourra y trouver ses éducatrices pour les petites Indiennes. À Tours, les visiteurs sont reçus avec allégresse et Marie de l’Incarnation reconnaît aussitôt en Madame de la Peltrie la dame du songe. Tout s’arrange donc pour le mieux et les supérieures n’ont que l’embarras du choix pour désigner une compagne à notre future bienheureuse. À force de délibérations, c’est la jeune et gaie Marie de Saint-Bernard qui est choisie et qui, de ce jour, se nommera Marie de Saint-Joseph… Elle doit en effet avouer que, pour être sûre d’être retenue de préférence à ses compagnes, elle a promis à saint Joseph cette petite délicatesse.

Arrivée à Québec des hospitalières et de Marie de l'IncarnationL’équipage repart alors de Tours pour Saint-Germain-en-Laye où la reine Anne d’Autriche désire s’entretenir avec les futures missionnaires  : elle les complimente fort, les mène au berceau du petit Louis Dieudonné, pas encore Louis XIV, et accorde son aide à leur fondation. À Dieppe, où a lieu l’embarquement, une ursuline de la ville se joint à elles tandis que montent aussi à bord du “ Saint-Joseph ” (  !) trois religieuses hospitalières qui partent fonder l’Hôtel-Dieu de Québec. C’est la duchesse d’Aiguillon, nièce de Richelieu, qui pourvoit à cette autre fondation dédiée au Précieux Sang de Notre-Seigneur.

La traversée pour le Canada est une périlleuse aventure à cette époque  : souvent il faut passer trois mois sur des flots capricieux au risque des brouillards et des “ glaces ” évitées de justesse. Mais «  il y a plaisir d’endurer lorsqu’on a le cœur gagné à Dieu  », dit Marie de l’Incarnation en relatant cette traversée qui lui est un continuel sacrifice  ! Elle ne peut pratiquement pas dormir, ni boire non plus, l’eau douce s’étant corrompue dès le départ.

Le 1er août 1639, les religieuses débarquent enfin à Québec et baisent aussitôt le sol de cette nouvelle terre de mission où Dieu les appelle  : «  Ce pays, le voyant, je le reconnus être celui que Notre-Seigneur m’avait montré il y a six ans.  » Sans tarder, on se met à l’œuvre  : les hospitalières ouvrent leur hôpital qui est bientôt débordé à cause d’une épidémie, et les ursulines logent dans les deux pièces de leur pauvre et petite maison les six premières pensionnaires indiennes  : “ les trésors que nous y étions venues chercher ”. C’est le début de leur première école.

LE SACRÉ-CŒUR ET LE ZÈLE MISSIONNAIRE

Marie de l’Incarnation se montre pour le Canada bien plus qu’une fondatrice d’écoles. Connue pour la sûreté de sa doctrine et l’élévation mystique de sa vie d’oraison, elle acquiert une grande influence sur toute la colonie  : beaucoup viennent la consulter au parloir, même les Pères jésuites et le futur évêque de Québec, Mgr de Montmorency-Laval, comme nous le verrons. En lisant ses écrits, Bossuet s’exclamera  : “ C’est la Thérèse de la Nouvelle-France  ! ”

La première au Canada, elle répand la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus qui lui a été révélée comme le moyen privilégié du salut des âmes  : «  Un soir que j’étais dans notre cellule, traitant avec le Père éternel du salut des âmes et souhaitant avec un ardent désir que le Royaume de Jésus-Christ fut accompli, j’entendis une voix intérieure qui me dit  : “ Demande-moi par le Cœur de mon Fils, c’est par lui que je t’exaucerai. ”  »

Sa dévotion au Sacré-Cœur accompagne un zèle missionnaire dont témoigne la célèbre “ prière apostolique ”  :

«  C’est par le Cœur de mon Jésus, ma voie, ma vérité et ma vie que je m’approche de vous, ô Père éternel. Par ce divin Cœur, je vous adore pour tous ceux qui ne vous adorent pas  ; je vous aime pour tous ceux qui ne vous aiment pas (…). Je veux par ce divin Cœur satisfaire pour toutes les âmes rachetées du Sang très précieux de mon divin Époux. Sur cet adorable Cœur je vous présente aussi tous les ouvriers de l’Évangile. Remplissez-les de votre Esprit-Saint par les mérites de ce divin Cœur.  »

Ce zèle missionnaire qui consume Marie de l’Incarnation, elle sait le communiquer, et en fera une caractéristique de la spiritualité du Canada français  : être un point de départ pour l’extension de l’Évangile dans toute l’Amérique du Nord. À la fin du XVIIe siècle, dès qu’on les connaîtra, les demandes du Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie seront satisfaites et pratiquées à Québec. Marie de l’Incarnation y a bien préparé les âmes.

PREMIERS ASPECTS DE LA NOUVELLE FRANCE

La colonie où arrive Marie de l’Incarnation en1639 a déjà un visage bien différent de l’établissement conquis momentanément par les Anglais en 1629. La Compagnie des Cent-Associés, bien qu’affaiblie par la capture de ses deux premières flottes, prend au sérieux ses engagements d’aider à l’œuvre d’évangélisation et de peuplement  : on compte déjà quatre cents colons, principalement autour de Québec. Champlain lui-même a donné l’impulsion de la reprise en veillant à l’installation de cette première population et en renouant des relations amicales avec les Indiens du Saint-Laurent et des Grands-Lacs.

À Québec, il a fait bâtir une église, Notre-Dame de la Recouvrance, en reconnaissance à la Sainte Vierge pour la restitution du Canada. À sa table, on fait la lecture de la vie des saints et toute sa maisonnée fait à genoux prières et examen de conscience  : «  À la fin de sa vie, écrit le Père Le Jeune, il perfectionna ses vertus avec des sentiments de piété si grands qu’il nous étonna tous.  » Champlain s’éteint le jour de Noël 1635, pleuré par tous les habitants. Il mérite vraiment d’être appelé le Père de la Nouvelle-France. Son successeur, Monsieur de Montmagny, suit son exemple et sa piété.

Le soin des âmes est assuré par les jésuites qui se dévouent auprès des Français comme auprès des Indiens. Chaque année, conformément à leur règle, ils envoient en France “ les Relations de ce qui s’est passé de plus important ès missions de Nouvelle France ”. Le retentissement connu dans toute la France par ces Relations est immense. Ce sont elles qui ont suscité déjà les générosités de Madame de la Peltrie et de la duchesse d’Aiguillon. Elles feront naître encore bien d’autres vocations canadiennes et réussiront à attirer des colons car le Père Le Jeune, leur talentueux rédacteur, a encore “ plus d’envie de voir ce pays défriché que peuplé ”. Pour nous, aujourd’hui, ces Relations constituent des documents historiques de premier ordre et d’un intérêt captivant.

Dès 1635, les bons Pères ouvrent, grâce à la générosité du marquis de Gamaches, un “ séminaire ” ou collège classique, le premier d’Amérique du Nord, pour les jeunes Français. Ils tentent d’éduquer aussi de jeunes Indiens, mais les élèves s’évadent pour aller rejoindre leurs frères en vacances perpétuelles  ! À une lieue de Québec, les jésuites font bâtir un village pour y installer des Algonquins et des Montagnais convertis  : cette petite “ réduction ” reçoit le nom de Sillery en l’honneur d’un autre généreux bienfaiteur français.

Ainsi Québec, avec sa représentation harmonieuse de toutes les classes sociales, prend les allures d’une vraie petite ville  : elle a son gouverneur, son clergé, sa garnison, ses écoles et son hôpital. Seulement, c’est une ville isolée au milieu d’un pays chaque jour plus hostile  : de plus en plus les Iroquois viennent semer la terreur et la mort sur les rives du Saint-Laurent et jusque dans l’enceinte de Québec. Le danger qui est grand commence à obscurcir l’avenir de la colonie et décourage tout projet d’installation loin de la protection du fort du cap Diamant.

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