La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
Print Friendly, PDF & Email

LE RÉGIME FRANÇAIS

Montréal,
pour le Cœur Immaculé de Marie

LE chapitre des origines de Montréal a l’avantage de faire l’unanimité des historiens. Tous conviennent que la fondation de Montréal (sous le nom de Ville-Marie) en 1642, fondation qui va assurer l’avenir de la colonie en consolidant la position de Québec, échappe aux simples explications politiques ou socio-économiques. Les faits sont là, irréductibles. À notre tour, suivons-les fidèlement et retenons leur signification.

UNE VOCATION PEU ORDINAIRE

Monsieur de La Dauversière

Monsieur de La Dauversière

C’est dans un document publié en 1643 et intitulé “ Les véritables motifs des Messieurs et Dames de la Société de Notre-Dame de Montréal ” que nous trouvons relatées pour la première fois l’origine et les circonstances de la fondation de Ville-Marie  : «  Le dessein de Montréal a pris son origine par un homme de vertu qu’il plut à la divine Bonté inspirer, il y a sept ou huit ans, de travailler pour les Sauvages de la Nouvelle-France, dont il n’avait, auparavant, aucune particulière connaissance et, quelque répugnance qu’il eût, comme chose par-dessus ses forces, contraires à sa condition et nuisible à sa famille.  »

Cet homme d’une quarantaine d’années, que par discrétion le document ne nomme pas, est Jérôme Le Royer de la Dauversière. Dans la petite ville de La Flèche, en Anjou, il remplit la charge familiale de receveur des tailles. Bon père de famille, il est d’une piété et d’une générosité louées de tous. Si bien qu’un jésuite n’a pas hésité à envoyer vivre chez lui, “ comme dans une école de piété ”, un de ses convertis du nom de Pierre Chevrier, baron de Fancamp, que nous retrouverons plus loin.

En 1635, notre saint homme reçoit, au cours d’une oraison, l’appel intérieur de tout mettre en œuvre pour que soit fondé un établissement français sur l’île de Montréal, au Canada, en vue de servir à la conversion des Indiens. Son directeur, le Père Chauveau, jésuite, estime que l’inspiration vient bien de Dieu. Mais, comme pour Marie de l’Incarnation, elle est jugée irréalisable  : ce bon chrétien, père de cinq enfants, ne peut ainsi partir pour le Canada et il n’a même pas la fortune nécessaire à une telle entreprise.

CE QUI EST IMPOSSIBLE AUX HOMMES…

Ce n’est pas la première fois que M. de la Dauversière reçoit du Ciel une mission étonnante. Déjà, en 1633, n’a-t-il pas clairement reçu l’ordre de fonder une congrégation de sœurs hospitalières vouées à saint Joseph  ? Or cette fondation, jugée folie par les hommes, a pu, après bien des vicissitudes, devenir réalité. D’abord nommé administrateur de l’Hôtel-Dieu de La Flèche, Monsieur de la Dauversière a fait la rencontre de Marie de la Ferre qui, en 1634, décide avec quelques compagnes de se consacrer au service des malades.

Les hospitalières de Dieppe, pressenties pour prendre en charge l’hôpital de La Flèche et la communauté naissante, se désistent de manière inattendue  ! Notre saint homme y voit un vrai signe de Dieu et se trouve amené à rédiger la règle de cette nouvelle communauté que l’évêque d’Angers approuvera plus tard sous le nom d’Hospitalières de Saint-Joseph.

La Dauversière va de nouveau expérimenter qu’on n’échappe pas à la volonté de Dieu. Plus il s’efforce de chasser de son esprit le projet de Montréal, plus celui-ci s’impose à lui. Peu à peu, les obstacles disparaissent et dans une apparition dont il bénéficie à Notre-Dame de Paris en 1635, la Sainte Famille le remplit de la vertu de force nécessaire à l’exécution du dessein de Dieu. Le P. Chauveau l’engage enfin à se dévouer à cette œuvre.

Dans ce but, Monsieur de la Dauversière se rend, en 1639, à Paris où il rencontre de façon providentielle le jeune abbé Olier. Leurs deux vocations s’accordent merveilleusement. Jean-Jacques Olier a reçu, le 2 février 1636, l’appel intérieur de travailler à être “ une lumière pour éclairer les Nations ”, et ces nations, il pense que ce sont tout d’abord les tribus indiennes puisque la France entreprend leur évangélisation. Plus tard, comprenant qu’il ne peut pas aller lui-même en pays de mission, il fondera, comme curé de Saint-Sulpice, la société de prêtres qui porte le nom de cette paroisse.

Mais, dès leur première rencontre, les deux nouveaux amis établissent les plans de “ la société de Notre-Dame pour la conversion des sauvages de la Nouvelle-France ”. Les six membres fondateurs sont deux anonymes, et Messieurs de la Dauversière, Olier, Fancamp et Renty. On trouve les buts de la Société résumés dans la Relation des jésuites pour l’année 1642  : «  Travailler à la conversion des pauvres sauvages de la Nouvelle-France et tâcher d’en assembler bon nombre dans l’île de Montréal qu’ils ont choisie, estimant qu’elle est propre à cela. Leur dessein est de leur faire bâtir des maisons pour les loger et défricher de la terre pour les nourrir et d’établir des séminaires pour les instruire et un hôtel-Dieu pour secourir leurs malades.  »

Cette entreprise nouvelle et hardie n’a donc d’autre motif que le zèle du salut des âmes. C’est l’une des nombreuses manifestations de la ferveur et de l’élan apostolique qui animaient la France de la première moitié du XVIIe siècle. L’admirable chrétienté d’alors va être transplantée au Canada et le projet de cette Ville-Marie est d’en paraître le plus beau fruit.

LES VÉRITABLES FONDATEURS DE MONTRÉAL

Avant de retracer l’histoire de cette transplantation sur le continent américain, arrêtons-nous un instant sur ses artisans. Madame Daveluy, par ses biographies et dans son histoire de la Société de Notre-Dame de Montréal, les a tirés de l’oubli et leur a rendu justice  : même si la plupart n’ont jamais foulé le sol canadien, ils sont en effet les véritables fondateurs de Montréal.

La Dauversière, initiateur et organisateur de l’œuvre, nous est déjà connu. Son ami tout dévoué, le baron de Fancamp, l’assiste dans toutes ses entreprises. M. de Fancamp deviendra prêtre et mourra à un âge très avancé, ayant mis sa fortune à la disposition de la colonisation canadienne. C’est lui qui donnera à sainte Marguerite Bourgeoys la statue de Notre-Dame de Bon-Secours que l’on vénère à Montréal.

De son côté, l’abbé Olier aide la Société de toute son influence, dans la mesure où sa faible santé le lui permet. Il y intéresse ses sulpiciens, qui sont adonnés à la réforme du clergé français par le moyen des séminaires. Et l’une de ses dernières joies sera d’envoyer en 1657 au Canada quatre de ses “ Messieurs ” pour prendre en charge la paroisse et l’île de Montréal. C’est aussi grâce à Monsieur Olier que son ami, M. de Renty, participe à la Société dès la première heure. Le baron Gaston de Renty est, au dire de ses contemporains, “ un des plus grands chrétiens du XVIIe siècle et de tous les temps ”. Père de cinq enfants, il se montre l’un des auxiliaires les plus actifs de saint Vincent de Paul.

D’esprit scientifique, il publie des ouvrages sur des sujets très divers  : mathématiques, médecine, stratégie militaire, géographie. Doué même pour la sculpture, il applique son talent à façonner et dorer des tabernacles dont l’un sera envoyé à Montréal. Ses directeurs sont deux des plus grands spirituels de l’époque  : le P. de Condren et le P. Saint-Jure qui écrira sa vie. Le baron de Renty s’éteindra à trente-sept ans, victime de son dévouement lors d’une inondation et d’une famine à Paris. Son entrée dans la Société Notre-Dame de Montréal est pleine de promesses puisqu’il apporte avec lui l’appui de la célèbre Compagnie du Saint-Sacrement dont il fut élu onze fois supérieur.

MONTRÉAL… GRÂCE À LA COMPAGNIE DU SAINT-SACREMENT

Le fondateur de cette pieuse confrérie est, nous l’avons vu, le duc Henri de Ventadour. Lui-même adhère en 1642 à la Société Notre-Dame de Montréal. Le but de la Compagnie du Saint-Sacrement est de promouvoir le bien sous toutes ses formes et dans tous les domaines. Le secret, qui fait partie des constitutions et pour lequel la Compagnie demeure très attaquée puis sera dissoute, a pour raison première de maintenir la plus grande discrétion sur les aumônes faites par les confrères. Tout doit être accompli “ dans une profonde humilité et profonde charité, imitant Jésus-Christ au Saint-Sacrement qui y est caché ”. Mais aussi, il s’agit “ d’entreprendre des œuvres fortes avec plus de prudence car l’éclat est la ruine des œuvres ”  : en l’occurrence, il faut essayer de contrecarrer, jusqu’à l’annuler, l’influence des protestants dans la vie publique, avec les risques qu’une telle entreprise peut entraîner.

L’influence de la Compagnie du Saint-Sacrement est considérable. Mais elle demeure si bien cachée que les historiens actuels ne parviennent pas encore à l’évaluer avec précision. Des trente-cinq membres que compte la Société de Montréal en 1642, dix-sept sont affiliés à la Compagnie du Saint-Sacrement. Mais M. Cl. Daveluy a bien montré que la Société n’est pas un simple comité de la Compagnie, contrairement au reproche de l’école protestante. D’une part, en effet, les femmes y sont admises. D’autre part le secret n’y est pas de rigueur puisque cette entreprise souhaite s’ouvrir au plus grand nombre de bienfaiteurs. Mais il demeure vrai que, sans la Compagnie du Saint-Sacrement, Montréal n’aurait pas vu le jour.

LES PRÉPARATIFS DE LA FONDATION

Avec de tels appuis, les Messieurs de Montréal peuvent agir. D’abord négocier l’achat de l’île de Montréal avec son propriétaire, Jean de Lauson, et avec la Compagnie des Cent-Associés. Puis envoyer à Québec, dès 1640, vingt tonnes de matériel en prévision de la future fondation. Il reste à choisir ceux qui partiront. Cinquante artisans et paysans sont sélectionnés avec soin afin de correspondre au grand idéal qui leur est confié et assigné  : servir de modèles aux Indiens pour les amener à la conversion par l’exemple d’une vie chrétienne et laborieuse.

Paul Chomedey, sieur de Maisonneuve

Paul Chomedey, sieur de Maisonneuve

Il faut aussi trouver un chef pour conduire cette troupe généreuse à travers toutes les difficultés bien prévisibles. Ce sera Paul Chomedey, sieur de Maisonneuve. Ce Champenois de Neuville-sur-Vanne, au baillage de Villemaur près de Troyes, est un jeune officier de vingt-huit ans qui désirait consacrer son épée et sa vie au service de Dieu. Il se demandait s’il n’irait pas s’engager pour défendre la Chrétienté contre les Turcs lorsqu’il lit une Relation des jésuites de la Nouvelle-France qui le persuada que son expérience militaire y serait davantage au service de la gloire de Dieu.

Les jésuites de Paris — y aurait-il eu un Canada français sans les jésuites  ? — le mettent alors en rapport avec M. de la Dauversière. Ils étaient faits pour s’entendre. Devenu membre de la Société Notre-Dame de Montréal, Maisonneuve reçoit très vite la responsabilité de l’expédition prête à embarquer à La Rochelle. Il porte le titre de gouverneur, que Louis XIII avait accordé à la Société pour l’île de Montréal avec le droit d’y bâtir un fort et d’avoir de l’artillerie.

À La Rochelle, peu de temps avant le départ de la “ recrue ” pour Montréal, une femme se présente à M. de la Dauversière. Elle désire passer au Canada pour s’y dévouer. “ La Gazette ” de Théophraste Renaudot, le premier de tous les journaux, la mentionnera ainsi dans son compte rendu du départ  : «  La Damoiselle Mance, originaire de la ville de Langres, âgée de trente-quatre ans, qui mène une vie très exemplaire et ne vit que de pain et d’eau, et à laquelle on dit que Dieu communique beaucoup de grâces, y est allée aussi.  »

L’histoire de cette Champenoise, dont le procès de béatification est ouvert à Rome, ressemble beaucoup à celle des autres fondateurs  : lecture des Relations des jésuites  ; signe d’une vocation pour le Canada authentifiée par d’éminents ecclésiastiques  ; absence totale de moyens financiers  ; dévouement d’une tierce personne qui rend le tout réalisable, en l’occurrence Madame de Bullion, “ riche à millions ”, comme disaient les chansonniers du temps, et qui voulait fonder dans l’anonymat un hôpital en Nouvelle-France.

En acceptant Jeanne Mance, M. de la Dauversière lui propose d’entrer dans la Société  ; elle hésite  : ne sera-t-elle pas ainsi moins abandonnée à la Providence  ? «  Vous ne serez pas moins fille de la Providence, car cette année nous avons fait une dépense de 75000 livres et je ne sais pas où nous prendrons le premier sol pour l’an prochain  ; il est vrai que je suis certain que ceci est l’œuvre de Dieu et qu’il le fera, mais comment, je n’en sais rien.  » Cette réponse, d’une foi héroïque, une foi à déplacer les montagnes, lève toutes les objections de Jeanne Mance.

Dès qu’ils la verront à l’œuvre, les “ Montréalistes ” ne tarderont pas à aimer Jeanne Mance. Soutien constant pour Maisonneuve, elle devient pour chacun comme une mère spirituelle, et ces “ croisés de Montréal ”, comme dit si justement Georges Goyau, assistent religieusement à ses leçons de catéchisme.

LA FONDATION DE VILLE-MARIE

Jeanne Mance

Jeanne Mance

À Québec, on cherche par prudence à retenir cette vaillante troupe, mais la réponse de Maisonneuve est catégorique  : il a une mission à exécuter et il entend bien fonder la colonie de Montréal «  quand tous les arbres de cette île se devraient changer en autant d’Iroquois  ».

Le 17 mai 1642, on débarque enfin sur l’île au chant du Veni Creator, puis, après la messe, il y a exposition du Saint-Sacrement selon la dévotion chère aux membres dela Compagnie. Des écorces de bouleau servent de murs à la première chapelle, et des “ mouches à feu ” (lucioles) emprisonnées dans un fin filet font office de veilleuse. Cette pauvreté et cette ferveur inspirent le P. Vimont, jésuite, qui prédit que «  ce grain de moutarde jeté par des mains si pieuses et animées par l’esprit de la foi et de la religion, produirait sans aucun doute un grand arbre  ».

La nouvelle cité avait été “ baptisée ” dès le 27 février, à Notre-Dame de Paris  : trente-cinq membres de la Société Notre-Dame de Montréal avaient consacré l’île à la Sainte Famille sous la protection spéciale de la Sainte Vierge et lui avaient donné le nom de Ville-Marie. Le premier hiver s’y passe «  à l’imitation de la primitive Église, dit la Relation de 1643, chacun s’acquittant si bien de ses devoirs envers Dieu et les hommes qu’on n’a trouvé aucun sujet de se plaindre, l’espace de dix mois entiers  : le commandement [de M. de Maisonneuve] a été doux et efficace, l’obéissance aisée et aimée de tous universellement.  »

La nuit de Noël est très agitée  : par suite d’un redoux subit, les eaux de la rivière proche sortent de leur lit et montent à grande vitesse vers le petit fort où tout le monde habite. Alors, Maisonneuve décide de planter une croix au bord des eaux en faisant publiquement le vœu, s’ils sont épargnés, «  de porter une croix lui seul sur la montagne de Mont-Royal  ». Les eaux dépassent la croix, envahissent les fossés mais s’arrêtent au niveau du seuil. Aussi, le jour de l’Épiphanie, le P. du Perron, jésuite, «  bénit la Croix et fait Monsieur de Maisonneuve premier soldat de la Croix avec toutes les cérémonies de l’Église  : il la charge sur son épaule, quoique très pesante et la plante sur la cime de la montagne  » où il y a messe et adoration dela Croix.

Une expression est à remarquer  : “ soldat de la Croix ”; c’est que Maisonneuve voulut être adoubé chevalier selon le cérémonial de ceux qui revêtaient la Croix pour partir à la Croisade. En cela encore se révèle son idéal, partagé par tous. Et tous savent que seule la Croix libérera ce pays du pouvoir de Satan.

L’île est un lieu de passage pour de nombreux Indiens. Découvrant l’affection que leur portent des étrangers venus de si loin dans l’unique but de leur faire connaître le vrai Dieu, les Indiens du voisinage sont incités à se convertir. Les Relations signalent bientôt quelques admirables conversions et la volonté exprimée par certains Indiens de s’installer pour cultiver. Ainsi Ville-Marie remplirait sous peu, espérait-on, sa vocation de rassembler pour une vie fraternelle Français et Indiens habités par un commun amour de Dieu.

Nous allons voir comment la réalité s’est montrée différente de ces beaux espoirs. Les Iroquois, surtout, y mettront les plus grands obstacles. Du reste, dès 1642, le P. Vimont en avait prévenu les Messieurs de Montréal  :

«  Ces Messieurs me permettront de leur dire en passant qu’on ne mène personne à Jésus-Christ que par la Croix  ; que les desseins qu’on entreprend pour sa gloire en ce pays se conçoivent dedans les dépenses et dedans les peines, se poursuivent dedans les contrariétés, s’achèvent dedans la patience, et se couronnent dedans la gloire.  »

La Croix apparaît à l’horizon du Canada…

Précédent    -    Suivant