La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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Le capitaine
JOSEPH-ELZÉAR BERNIER

Le capitaine Bernier lors de sa dernière expédition

Au centre, le capitaine Bernier lors de sa dernière expédition.

L E mythique passage du Nord-Ouest étant bientôt navigable plusieurs mois par an, l’Arctique et ses immenses ressources minières et pétrolières attirent les convoitises. Si le Canada est en droit de revendiquer sa souveraineté sur une partie de ces richesses, il le doit à l’acharnement d’un Canadien-français, catholique et nationaliste, le capitaine Joseph-Elzéar Bernier. Considéré comme le plus illustre navigateur de son temps, et adulé des foules comme une véritable vedette, il serait aujourd’hui oublié sans la passionnante biographie que Marjolaine Saint-Pierre vient de lui consacrer (Joseph-Elzéar Bernier, Capitaine et coureur des mers, édition du Septentrion). Suivons-la.

DE L’EAU SALÉE DANS LES VEINES

Joseph-Elzéar est né à l’Islet, sur les bords du Saint-Laurent, le 1er janvier 1852  :

«  – C’est un costaud… un vrai Bernier  ! constatait mon grand-père.

– À la santé de ton premier-né, Thomas  !

– Il sera capitaine  ! répondit celui-ci. À sa santé  !

– Capitaine  ! oui  ! comme son père et son grand-père.

– Dès qu’on est petit, ça nous tient, ce goût de la mer  !

– Ils sont faits pour ça  ! dit noblement grand-mère.  »

Excellents colons sous le régime français, les Bernier s’étaient découvert une nouvelle vocation après la destruction de leurs biens par les «  habits rouges  » en 1759  : constructeurs de navires et marins.

Thomas Bernier

Thomas Bernier,
le père de notre héros.

Thomas Bernier, le père de notre héros, commença sa carrière dans la marine anglaise, où il acquit un sens très développé de l’autorité et de l’ordre. Devenu capitaine à Québec, il prit son fils à bord, dès qu’il eut l’âge de trois ans. De quoi lui donner le goût de la navigation, mais pas celui d’aller à l’école. Heureusement, elle était tenue par les Frères des Écoles chrétiennes, et son directeur, le frère Chrysostome, prévenu de la vocation de marin de son jeune élève, décida de lui donner des cours particuliers de géographie, de sciences naturelles, d’astronomie, bref, de tout ce qui pourrait lui servir plus tard, réconciliant ainsi l’enfant avec la vie d’écolier. Ce cher Frère fit davantage, il ancra dans l’âme du futur navigateur une foi et une piété indéracinables ainsi que de fortes convictions nationalistes et anti-libérales.

Thomas Bernier, après un naufrage en 1864 et sur les instances suppliantes de son épouse, quitta un temps la navigation pour se lancer dans la lucrative industrie du chantier naval. À l’époque, le bois de nos forêts canadiennes ne servait pas encore à l’industrie du papier, mais à la construction navale et à l’exportation. En 1811, Québec expédiait 19 925 mâts, 1 224 000 pieds cubes de chêne et 2 645 000 pieds cubes de pin  !

Joseph-Elzéar eut donc le privilège de voir construire chez lui le futur bateau de son père. Remarquablement observateur et intelligent, doué d’une force physique peu commune, cet enfant de douze ans acquit là une expérience dont il fera bon usage.

Le Saint-Joseph

Le Saint-Joseph

Le navire, lancé en avril 1866, est baptisé du nom de Saint-Joseph, la grande dévotion de Thomas Bernier qui ne prenait jamais la mer sans une petite statuette du grand saint, statuette qui accompagnera aussi son fils dans toutes ses expéditions.

À RUDE ÉCOLE

Matelot à 15 ans.

Matelot à 15 ans.

C’est donc à treize ans que Joseph-Elzéar embarqua comme moussaillon sur le nouveau navire, sans qu’aucune faveur ne lui soit accordée. L’épreuve fut très, très dure, en particulier le jour où on l’attacha en haut du mât, pendant deux heures, pour lui faire passer le mal de mer  ! À cette rude école, il apprit à ne pas s’écouter. «  On doit se commander soi-même, si on veut commander aux autres  », dira-t-il plus tard. Il donna toujours l’exemple d’une vie moralement irréprochable, s’interdisant même, et c’était rarissime dans ce milieu, le tabac et la moindre goutte d’alcool.

Promu matelot à quinze ans, dès son service fini, il apprenait de son père l’art de la navigation, en particulier l’utilisation de la direction du vent et des courants marins pour augmenter la vitesse du navire.

L’année suivante, son père décide d’arrêter définitivement de naviguer, il confie le commandement à l’un de ses frères et élève son fils au rang de second officier, il vient d’avoir… seize ans. Mais l’oncle et le neveu ne s’entendent pas bien. Peu soutenu devant un équipage de matelots nettement plus âgés que lui, Joseph-Elzéar doit avoir recours aux poings pour imposer son autorité.

Plus grave, un jour qu’un ordre du capitaine risque de coûter la vie à un matelot, notre jeune second n’obéit pas et une bagarre s’ensuit, d’où il sort vainqueur. De retour à Québec, le tribunal lui donne raison contre son oncle qui démissionne. Joseph-Elzéar est nommé capitaine à sa place, avec toutes les autorisations nécessaires, tant ses capacités sont déjà reconnues sur le port de Québec. Il a… dix-sept ans, c’est le plus jeune capitaine de marine au monde. Il adopte comme devise celle des zouaves pontificaux  : «  Aime Dieu et va ton chemin  ».

LE MEILLEUR CAPITAINE

Capitaine à 18 ans

Capitaine à 18 ans

Commence alors une longue série de traversées océaniques, deux cent cinquante en un peu plus de vingt ans, ce qui est énorme. Évidemment, il commande les bateaux de son père, le St-Joseph puis le St-Michel, mais comme il est le meilleur capitaine de la place, les armateurs de Québec se l’arrachent. Sa compétence et sa prudence lui valent de battre vingt-deux fois le record de traversée de l’Atlantique, et de mériter le fameux ruban bleu.

Marjolaine Saint-Pierre nous fait le récit de quelques voyages mémorables, de catastrophes évitées de justesse grâce à son sang-froid, et celui de son naufrage au large de l’Irlande, où sa force herculéenne sauva l’équipage.

C’est un homme remarquable, il a tous les talents. Mais il a aussi une faiblesse  : sa chère épouse, Rose-Lima Caron, elle aussi de L’Islet. Il l’aimait depuis l’âge de 10 ans, et l’épousa après être devenu capitaine, à dix-huit ans. Ce fut un mariage heureux  ; cependant, elle n’avait pas, comme lui, «  de l’eau salée dans les veines  ». Les dangers de la mer la terrifiaient depuis que leur voyage de noces sur le St-Joseph avait été éprouvant. Ils n’eurent pas d’enfant, mais ils adoptèrent une filleule après quinze ans de mariage.

Rose-Lima

Rose-Lima

En 1885, le Capitaine réussit à convaincre son épouse de l’accompagner avec leur fille pour un formidable voyage, le tour des Amériques par le Cap Horn. Un périple extraordinaire où il pulvérisa tous les records de vitesse. À son arrivée à Astoria en Oregon, il fut accueilli en héros, la presse américaine lui fit un battage médiatique digne des plus grandes vedettes… mais sa chère épouse n’en fut pas réconciliée avec l’océan, bien au contraire.

Aussi accepta-t-il d’abandonner les grandes traversées, d’ailleurs le temps de la marine à voile touchait à sa fin, et pour lui, la conduite d’un bateau à vapeur était trop simple, ce n’était pas de la vraie navigation.

Recommandé par ses amis du parti ultramontain – on apprend ainsi ses idées politiques  ! – il obtint le poste de directeur du nouveau chantier naval de Pointe-Lévy. C’était une lourde responsabilité dont il s’acquitta avec sa perfection coutumière. Mais au bout de trois ans, il n’y tint plus et reprit du service pour de petits périples et comme pilote sur le Saint-Laurent.

DIRECTEUR DE PRISON

En 1895, un jour qu’il était à Montréal, un télégramme d’amis haut placés au gouvernement lui enjoignit de revenir d’urgence à Québec. Il apprit alors que sa femme avait intrigué en son absence pour lui obtenir la direction de… la prison de Québec  ! Probablement nourrissait-elle l’espoir de le garder à tout jamais auprès d’elle, mais si elle avait su ce qui allait arriver…

Le capitaine Bernier directeur de prison

Le capitaine Bernier
directeur de prison.

Il accepta ce qui était alors une fonction de prestige et s’en acquitta avec une conscience professionnelle qui lui vaudra de sérieuses inimitiés parmi les vingt gardiens sous ses ordres.

Cependant, il s’ennuyait. Un jour, il lut le récit de l’expédition arctique de l’américain Charles-Francis Hall. Ce lui fut une révélation. Désormais, une seule chose compta pour lui  : les expéditions polaires. Il voulut tout savoir sur le sujet, transforma son bureau directorial en bibliothèque spécialisée.

Avec l’aide d’un prisonnier qui purgeait une peine comme faussaire, il dessina une grande carte de l’Arctique d’après toutes les connaissances de l’époque, sur laquelle il reporta les trajets suivis par les différents explorateurs. La carte fut achevée le 31 décembre 1896. Sa conviction était faite…

Un soir, il invite à la prison ses amis de la Société de géographie de Québec, et après une conférence exhaustive sur les différentes expéditions d’exploration du désert blanc, il leur expose ses rêves ambitieux. La séance se termine à cinq heures du matin, mais tous ses amis sont prêts à le soutenir. C’est le lancement d’un formidable mouvement nationaliste canadien pour le contrôle du Grand Nord  !

Le Capitaine s’était rendu compte, en effet, que toutes les épaves prisonnières des glaces au Nord-Ouest de l’océan Arctique avaient dérivé pour se retrouver au Groenland quelques années plus tard. Il en était arrivé à la conclusion qu’on pouvait atteindre le Pôle par la voie maritime  ; il suffisait de se laisser prendre par les glaces à un endroit bien déterminé, et de se laisser dériver…

Une fois sa théorie au point, la prison ne compte plus. Son épouse doit se résoudre à le voir démissionner et entreprendre des tournées de conférences. Utilisant un projecteur d’images pour illustrer ses propos – une nouveauté à l’époque  ! – il captive ses auditoires. Il a quarante-six ans.

UN PROJET NATIONALISTE

Son succès considérable s’inscrit dans l’élan nationaliste du moment. «  Quelle autre nation a un plus grand droit naturel, une plus forte chance et une meilleure raison de fournir le conquérant du Pôle  ? (…) Avec de la persévérance, avec des hommes courageux, nous pouvons certainement planter notre drapeau sur le plus haut point de la terre. (…) Pourquoi permettrions-nous à d’autres pays de nous devancer  ?  »

Bernier fait allusion aux États-Unis dont les visées expansionnistes dans le Nord se sont révélées lors des négociations internationales pour la délimitation de la frontière de l’Alaska. Ils entendent bien profiter de l’imprécision de la délimitation des possessions britanniques du nord de l’Amérique, les Territoires du Nord-Ouest, transférées au Canada en 1880.

Territoires du Canada en 1898

Territoires du Canada en 1898.

Or, Wilfrid Laurier, le Premier ministre libéral du Canada, ne veut pas d’affrontement avec les États-Unis… Il l’a clairement indiqué  : «  Le temps est venu d’abandonner la politique revancharde, de démontrer au peuple américain que nous sommes frères et de lui tendre la main, sans perdre de vue les égards dus à notre mère patrie.  »

Les deux hommes se rencontrent pourtant le 16 avril 1899. Laurier fait semblant de s’intéresser au projet, d’en mesurer toutes les difficultés, de s’inquiéter des dangers. «  Mais quelle garantie pouvez-vous donner du succès de votre entreprise  ? demande-t-il finalement. – Sir Wilfrid, rétorque le Capitaine en se redressant, mon grand-père et mon père ainsi que onze membres de ma famille étaient navigateurs, et tous sont morts dans leur lit. Je ne veux pas rompre la tradition.  » Il en fallait davantage pour convaincre le Premier ministre  !

Conférencier en 1898.

Conférencier en 1898.

En 1900 et 1901, Bernier, fort de sa popularité, arrive tout de même à se faire entendre au Parlement, qui endosse le projet d’une expédition pour la prise de possession du Pôle. Mais Laurier avance des raisons budgétaires pour ne pas donner suite.

Bernier ne se décourage pas, il lance une souscription publique qui réunit 20 000 $, puis s’adresse une nouvelle fois au Parlement.

En mai 1903, Laurier paraît céder. Il accorde une subvention de 75 000 $, pour une expédition arctique baptisée Neptune, mais dont la portée est réduite à une patrouille de la baie d’Hudson et de l’archipel de l’Est. Bernier en est soigneusement évincé.

Mais en octobre 1904, l’accord final sur les frontières de l’Alaska, trop favorable aux États-Unis, provoque l’indignation des nationalistes et relance le projet. Des affiches, des tracts sont distribués, les tournées de conférences reprennent pour répandre partout le message  : «  Dans un avenir proche, le Nord deviendra un point stratégique pour le Canada. Pourquoi attendre que d’autres nations y plantent leur drapeau  ?  ».

CAPITAINE DE L’ARCTIC

Après une retentissante conférence de Bernier à Ottawa le 28 février 1905, Laurier est contraint de céder, toutefois le vieux renard ne se laissera pas dominer…

Le Gauss

L’Arctic

Il demande certes au Capitaine de préparer une expédition, mais en se gardant bien de préciser son but exact, et lui laisse toute latitude pour choisir le bateau. Le Capitaine opte pour le Gauss, un trois-mâts qui avait déjà navigué deux saisons dans les eaux arctiques pour les Allemands. Rebaptisé l’Arctic, ce bâtiment de 167 pieds de long et 37 de large, est considéré comme le meilleur navire polaire de l’époque  ; sa coque en forme ovoïdale résiste à la pression de la glace.

En avril, Bernier le rapatrie d’Allemagne, avec un équipage de 30 hommes, dont vingt lui sont imposés par le ministère de la Marine. Durant la traversée, il a plusieurs incidents avec ces derniers. À son arrivée, une campagne de presse les exploite pour le discréditer. Ce n’est que la première d’une longue série de tracasseries suscitées par les politiciens contre l’intrépide capitaine.

Sa coque en forme ovoïdale.

Sa coque en forme ovoïdale.

Heureusement, les tempêtes, le capitaine connaît ça  ! Il garde son sang-froid, rectifie les faits avec précision et, sans rien ajouter, se lance dans la préparation de l’expédition avec son génie de l’organisation. Tout est prévu, dans le moindre détail, pour quarante hommes prisonniers de la banquise pendant mille deux cents jours. Impressionnant.

Mais en juillet, lorsque tout est prêt, il reçoit l’ordre de décharger la majeure partie des provisions. Il apprend alors que sa mission n’est pas d’aller explorer le Pôle, mais de patrouiller en baie d’Hudson à la recherche d’un capitaine qui vend illégalement de l’alcool aux Esquimaux  ! Dupé par Laurier, sa première réaction est de démissionner avec fracas. Mais il se calme et accepte, considérant que cela lui sera une occasion d’acquérir l’expérience de la navigation dans l’océan Arctique.

Il part donc et hivernera à partir du 28 octobre 1905 au nord de la baie d’Hudson, devant le cap Fullerton. Le pont du navire est recouvert d’une structure de bois sur laquelle est étendue une toile de tente, et des murs de neige sont montés le long de la coque. Moyennant quoi, la vie à bord est confortable.

Cette première expérience polaire est concluante. Il sait maintenir le moral de son équipage dans des conditions tout de même éprouvantes, avec des divertissements, des compétitions sportives, des conférences. Il n’oublie pas les offices religieux.

Capitaine Bernier

Le 1er juillet 1906, il peut se libérer des glaces et revenir vers le St-Laurent, non sans avoir pris possession, au nom du Canada, de la pointe extrême de ce qu’on appelle aujourd’hui la péninsule d’Ungava. Pour la première fois le Canada marque officiellement sa frontière au Nord, et c’est bien nécessaire, puisque déjà de nombreux navires étrangers pêchaient dans les eaux canadiennes en toute impunité.

À son retour, le Parti conservateur fédéral, anglo-protestant donc, déclenche une campagne contre ses projets dans l’espoir de discréditer le gouvernement. L’affaire tourne court, mais donne un prétexte à Laurier pour enterrer définitivement toute tentative d’exploration du Pôle.

Bernier finira aussi par y renoncer, considérant la prise de possession du territoire comme un objectif plus important à long terme. Entre 1906 et 1911, il commande trois autres expéditions afin de reconnaître la frontière Nord du Canada.

En août 1906, il atteint l’île Melville, d’où il prend possession de l’archipel arctique. À l’occasion de ses relevés cartographiques, il baptise les lieux explorés du nom de ses officiers ou de ceux qui soutiennent ses projets. C’est ainsi que le Nord compte une péninsule Brodeur, une baie Vanasse, une anse Levasseur, une anse Moffet, une anse Prud’homme, etc…

Expédition 1908-1909

Il prend soin de suivre les traces des explorateurs britanniques, remettant en état les preuves de leur passage ou leurs pierres tombales, manière de montrer que le Canada est le successeur légitime de la Grande-Bretagne dans ses possessions nordiques.

Chacune de ses expéditions suppose donc un hivernage et des explorations sur la glace à l’aide des chaloupes du navire équipées de patins  !

Chacune aura aussi son lot de difficultés  : tous ses membres n’ont pas le même idéal que Bernier et ceux qu’il a recrutés dans sa parenté, dans son village natal ou à Québec. Ceux imposés par le gouvernement sont des anglo-protestants qui, le dimanche, vont courir les sauvagesses au lieu d’assister aux offices religieux présidés par le Capitaine.

Grand chasseur devant l’Éternel, comme tous les Bernier, le Capitaine avait permis à son équipage de faire la traite des fourrures. Mais il n’avait pas prévu que ses marins se dépouilleraient de tout pour en acquérir le plus possible auprès des Esquimaux afin de les revendre à leur retour. Ce fut le seul cas où il perdit le contrôle de ses hommes, on ne l’y reprendra plus  !

Prise de possession à Winter Harbour.

Prise de possession à Winter Harbour.

Le départ de l’expédition de 1908 coïncida avec les fêtes du tricentenaire de Québec. Il fut triomphal. Une foule garnissait les quais, tandis que l’escadre anglaise et plusieurs navires de guerre français et américains lui faisaient une haie d’honneur. Cette expédition fut l’apogée de sa carrière, il put atteindre l’île de Banks et l’île Victoria, mais elle lui donna aussi l’occasion d’un acte… héroïque.

C’était en août 1908, à son grand étonnement, il constata que le détroit du Vicomte-de-Melville, au nord de l’île Victoria, était libre de glace. Il avait donc la possibilité d’être le premier navigateur à franchir le passage du Nord-Ouest en une seule saison, c’était la gloire assurée… Mais, après un temps d’hésitation, il donna l’ordre de rebrousser chemin, ses instructions étant d’explorer les îles arctiques. Dans son journal, il note  : «  J’en ai eu les larmes aux yeux, tout à l’heure  ! J’en aurais pleuré. C’est un moment tragique. Peut-être qu’un autre aurait agi différemment. Pour moi, les ordres sont les ordres.  »

Il n’empêche que son retour à Québec, après un colossal travail de cartographie et la prise de possession de plusieurs îles, fut un véritable triomphe. Il venait d’ajouter 500 000 miles carrés à la frontière arctique de son pays.

LE TEMPS DES ÉPREUVES

Mais la chute du gouvernement Laurier, en 1911, sonna le glas des expéditions polaires gouvernementales. Ne pouvant se résoudre à l’inaction, Bernier acheta une petite goélette qu’il équipa à ses frais pour la rendre plus résistante à la banquise, et il repartit, comptant sur la traite des fourrures pour se financer.

Cette fois, il explora la région de l’Inlet Pond, entreprit la cartographie de l’archipel Est et l’inventaire de ses richesses minérales, et y découvrit deux importants gisements de charbon. C’est à cette époque qu’il expérimenta les cerfs-volants pour prendre des photographies aériennes afin de faciliter le tracé des cartes.

En 1914, il put acquérir en Écosse un vapeur deux-mâts avec lequel il effectua ses deux dernières expéditions privées, en 1915 et 1917. Au cours de cette dernière, il apprit la mort de sa chère épouse qui l’attendait dans la solitude, ce qui l’affecta beaucoup.

Au retour, il demanda à participer à l’effort de guerre. Malgré sa célébrité, on ne lui confia qu’un vieux navire à ramener en Angleterre. Le bâtiment était si vieux qu’il n’eut pas la puissance nécessaire pour suivre le convoi  ; pris dans une tempête, il fit naufrage. Une fois encore, son sang-froid et son savoir-faire lui permirent de sauver son équipage.

Le capitaine et sa seconde épouse, Marie Alma Lemieux<br /><br />

Le capitaine et sa seconde épouse, Marie Alma Lemieux.

Après la guerre, harcelé par beaucoup de femmes qui le croient riche, il préfère épouser une dame timide et pieuse, Marie-Alma Lemieux, et s’installe dans sa maison de Lauzon, au bord d’une falaise surplombant le Fleuve. Là, au milieu de nombreux souvenirs, il reçoit volontiers ses admirateurs. Le Capitaine reste aussi un conférencier recherché.

En 1920, les journaux rapportent qu’un Américain veut entreprendre l’exploration des terres à l’ouest de l’île d’Ellesmère dans le but d’en réclamer la possession pour les États-Unis. Le gouvernement conservateur de Meighen réagit en envoyant des patrouilles de la gendarmerie et en décidant la remise en activité de l’Arctic. Mais il en confie le commandement à… un capitaine de la Nouvelle-Écosse.

À cette nouvelle, le sang de Bernier ne fait qu’un tour. Il propose de racheter son bateau, mais surtout il écrit au Premier ministre une lettre remarquable, posant les bases d’une véritable politique de l’Arctique canadien. «  Je veux que vous compreniez que ceci me tient à cœur et soyez avisé que, même si nous avons pris possession de nos terres du Nord, nous risquons de tout perdre si nous n’en prenons pas le contrôle puisque possession veut dire occupation. Nous avons subi le déshonneur de nous faire dérober l’Alaska. Il ne faudrait pas laisser les Américains s’établir dans l’Est comme ils l’ont fait dans l’Ouest. (…) Je suis prêt à discuter de tous ces points avec votre gouvernement, car je crois qu’il est urgent d’empêcher que le Canada soit dépouillé de ses précieux territoires.  »

LA REPRISE DU SERVICE

Le 6 décembre suivant, les Libéraux reprennent le pouvoir et le nouveau Premier ministre, Mackenzie King, se range aux avis de Bernier. Il institue un service régulier de patrouille dans le Nord canadien, qui va fonctionner sur le même principe jusqu’au milieu des années soixante. Le commandement des premières expéditions est confié au capitaine Bernier, malgré ses soixante-dix ans.

Le premier départ, fixé au 18 juillet 1922, se fait dans la discrétion pour ne pas indisposer nos voisins du Sud. Quarante-trois personnes sont à bord, des néophytes du Grand Nord pour la plupart. Le Capitaine se fait un devoir de leur transmettre son expérience, car c’est l’embryon de l’administration fédérale qui assurera la souveraineté du Canada dans l’Arctique. Il les enthousiasme.

Le capitaine Bernier distribuant des biscuits aux Esquimaux.

Le capitaine Bernier distribuant des biscuits aux Esquimaux.

Bernier insiste aussi beaucoup sur le respect qu’on doit avoir pour les Esquimaux, Canadiens à part entière, mais dont il faut encore conquérir le cœur. Il avait conçu un programme d’assistance pour les aider matériellement et surtout dans le domaine de la santé, sans bouleverser pour autant leur mode de vie. Malheureusement, ces sages conseils ne furent pas entendus des gouvernements.

À 73 ans, sur la sellette !

À 73 ans, sur la sellette  !

Lors de l’expédition de 1923, son cousin et fidèle second, Wilfrid Caron, se noya. L’année suivante, c’est le bateau et tout l’équipage qui auraient été perdus sans sa présence d’esprit et sa vigueur  : en pleine tempête, il délesta le navire de 200 tonnes de charbon.

En 1925, à 72 ans, il reprit la mer pour sa dernière expédition. À bord, un jeune journaliste sut conquérir son estime, ce qui nous vaut non seulement d’intéressantes photographies, mais un témoignage circonstancié sur ce capitaine hors du commun qui se faisait encore hisser en haut du mât principal, assis sur une sellette, pour piloter son navire plus sûrement au milieu des glaces  !

Cependant, ce dernier commandement lui fut cruel. Il eut l’humiliation de faire deux erreurs de navigation et, au retour, lors d’un brusque changement de direction, il reçut en pleine poitrine la bôme, c’est-à-dire la poutre horizontale où s’attache la base des voiles. Le choc fut violent et le projeta presque par-dessus bord. On le releva inconscient. Mais malgré la souffrance, car il avait des côtes cassées, il resta maître de son navire.

Toutefois, quelques derniers miles avant Québec, l’émotion s’empara de lui et, s’étant retourné vers son jeune ami à ses côtés sur la passerelle, il dit simplement  : «  Je descends à terre, monsieur Steele, je crois que je vais enrouler ma corde.  »

LA RETRAITE D’UN GÉANT DES MERS

À la retraite

À la retraite

La retraite lui fut pénible, malgré quelques con-sultations comme expert maritime et plusieurs croisières avec son épouse. Évidemment, il s’intéressait toujours à l’Arctique. Après s’être renseigné auprès de ses successeurs, il écrivait des rapports au gouvernement pour réclamer une réglementation plus sévère de la pêche. Il s’inquiétait beaucoup du sort des Esquimaux que les pêcheurs étrangers corrompaient et que de nouvelles maladies, comme la tuberculose, décimaient.

S’il avait été anglo-protestant, le capitaine Bernier aurait été anobli. On fit plusieurs démarches pour lui obtenir cet honneur justement mérité, le Parlement vota même une résolution en sa faveur, mais rien n’aboutit.

Chevalier de l'ordre du St-Sépulcre<br /><br />

Chevalier de l’ordre
du St-Sépulcre

C’est le Pape Pie XI qui lui accorda une dernière récompense avec le titre de chevalier de l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre, en 1933. Pour le remercier, le Capitaine traversa une dernière fois l’océan. Lorsqu’il offrit au Saint-Père le livre racontant l’expédition de 1908, Pie XI lui dit qu’il l’avait déjà lu et qu’il admirait ses exploits  ! On devine l’émotion du vieux marin qui n’avait rien renié de sa foi et de sa piété.

Quelques semaines après son retour, il fut terrassé par une crise cardiaque en se rendant à la retraite paroissiale. Paralysé mais gardant toute sa conscience, il se fit apporter l’image de la Madone, étoile de la mer, qui l’avait accompagné dans tous ses périples et qu’il avait si souvent invoquée. Il vécut encore dix jours, murmurant chapelet sur chapelet et les prières des agonisants. Il s’éteignit doucement le 26 décembre 1934, dans un sourire, après avoir fixé ardemment le regard de son épouse. Il allait avoir 83 ans.

Durant sa maladie, la radio avait diffusé son bulletin de santé trois fois par jour, c’est dire la popularité qui était encore la sienne. Ses funérailles réunirent une foule.

Ainsi s’acheva le beau règne du Capitaine Joseph-Elzéar Bernier, dont le nationalisme, la compétence professionnelle et le souci des Esquimaux s’enracinaient dans sa profonde foi et sa charité catholiques.

RC n° 174, janvier 2010