La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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Peut-on parler de nation canadienne-française  ?

Le nationalisme de l’abbé Groulx
confronté à la doctrine contre-révolutionnaire de l’abbé de Nantes

NOTRE position au sujet de l’indépendance du Québec est connue  : la recherche du bien commun, tant de la communauté canadienne française que de la nation canadienne, s’oppose clairement à un bouleversement de l’ordre établi. Pourtant, notre démonstration se heurte à un argument d’un autre ordre, au-delà de la pure rationalité, pour ainsi dire métaphysique  : les Canadiens français constituent une nation, donc ils ont droit à l’indépendance. Aussi convient-il de compléter notre argumentation fondée sur la conjoncture politique, par une réflexion fondée sur l’histoire générale des peuples afin de déterminer si le Canada français est bien une nation.

ORIGINES DU NATIONALISME CANADIEN-FRANÇAIS,
DE PAPINEAU AU CHANOINE GROULX

Le nationalisme canadien-français est un fait du XIXe siècle, comme Fernand Dumont le reconnaît dans son dernier ouvrage 1Fernand Dumont, Génèse de la société québécoise, Boréal, 1993.. Le terme est classique, mais les partisans de Papineau lui ont donné une acception nouvelle empruntée au courant révolutionnaire qui bouleversait les États européens à la même époque. Le mot nation ne signifie plus une entité politique organisée, mais il désigne toute société dont les membres ont en commun la langue, la culture ou même la religion. Ces nations sont proclamées de nature autonome, indépendante et les discours enflammés des hommes liges de la franc-maçonnerie les incitent à secouer le joug du pouvoir royal, impérial, ou colonial, toujours présenté comme “ étranger ”. Ce droit à l’indépendance sera la machine de guerre qui pendant plus d’un siècle s’acharnera contre l’ordre ancien des nations chrétiennes, jusqu’à ses derniers bastions.

Au Canada, l’agitation des Patriotes poursuivait un but similaire  : la disparition de la société canadienne traditionnelle, qu’elle soit française et catholique, ou loyaliste. Malgré son échec, l’habile Hippolyte La Fontaine sut profiter de l’ouverture aux idées dites modernes d’une partie de la classe politique londonienne  ; avec Baldwin et le gouverneur Lord Elgin, il obtint l’instauration du gouvernement parlementaire “ responsable ”, autant dire souverain.

Cependant ce fut certainement l’ouvrage de l’abbé Laflèche 2Abbé L. Laflèche,
Quelques considérations sur les rapports de la société civile avec la religion et la famille, Montréal 1866.
 qui, bien malgré lui, ancra le plus cette conception révolutionnaire de la nation dans notre mentalité. En 1866, celui qui, quelques mois plus tard, devenait évêque de Trois-Rivières avant de succéder à Mgr Bourget à la tête du mouvement ultramontain, voulut défendre les droits politiques du clergé contre lesrouges anticléricaux. Sa thèse était simple  : oui, nous sommes une nation, mais une nation catholique et donc l’Église a le droit d’intervenir dans la vie publique  ! Le livre eut un grand succès dans les milieux traditionnels du Canada français. Depuis lors, les Canadiens français se considèrent comme membres d’une nation canadienne-française que certains voient catholique, que d’autres veulent laïque et qu’on accepte mal de voir dominée politiquement par les Anglais. L’œuvre d’historien du chanoine Lionel Groulx viendra renforcer ce sentiment  ; il donnera à ses compatriotes une vive admiration de leur histoire commune présentée évidemment comme une histoire nationale. Si le respect de l’ordre établi fut suffisant jusqu’aux années soixante pour écarter l’idée même de l’indépendance, le phénomène de la décolonisation contribua alors énormément à familiariser les Canadiens français avec une revendication nouvelle pour eux, mais fondée sur une notion déjà séculaire.

PEUPLES ET PATRIES

Sans passion, revenons à la théorie de la nation et suivons pour cela l’abbé de Nantes dans le premier chapitre de sa politique totale. Nous en résumerons le principal tout en vous en recommandant la lecture complète 3CRC n° 195, décembre 1983, tome XV. Toutes les citations entre grands guillemets («    ») en sont tirées.. Notre Père commence par rappeler que la politique est la science de la cité, c’est donc en scientifique qu’il faut se pencher sur les sociétés humaines pour y distinguer d’abord culture et civilisation. «   La civilisation est à la culture ce qu’est à la brousse africaine la merveille du jardin européen (…). La civilisation est certes le produit d’une nature et d’une culture, mais non quelconques, non sauvages, de peuples “ policés ”, et voilà qui nous ramène à notre “ politique ”  !  ». On comprend dès lors que l’épanouissement de la civilisation suppose un ordre politique  : «   Tous les sentiers de notre raison nous ramènent donc à cette paix, à cet ordre qui apparaissent les biens humains, je ne dis pas supérieurs ni ultimes, mais premiers, mais prioritaires, ceux qui demeurent les conditions nécessaires et majeures de ces autres biens assurément meilleurs que désigne le mot civilisation.  » La politique, la vraie, ayant ainsi reçu sa noble mission, il faut maintenant déterminer l’objet sur lequel elle s’exercera.

Charles Maurras

Charles Maurras

L’abbé de Nantes se montre ici disciple du fondateur deL’Action française. «  Charles Maurras a montré de façon définitive, fermant la parenthèse insensée, ouverte il y a deux siècles par Jean-Jacques Rousseau, que la société ne naît pas de l’homme, de ses volontés arbitraires, de ses définitions statutaires des droits et des devoirs, contrats à tout moment révocables, passés entre individus autosuffisants, autocréateurs  ! C’est l’homme qui naît de la société. […] Ce sont les familles qui précèdent logiquement et historiquement la communauté plus vaste, objet de la Politique.  » Toutefois, et c’est très important, les sociétés politiques n’ont pas toutes le même degré d’organisation. On distingue d’abord les peuples, «   c’est un mot. Mais ce mot, nous l’employons spontanément pour désigner la matière politique à son degré le plus bas d’organisation. Quand elle n’est encore qu’un “  agrégat naturel ”, une rencontre de familles, ou de tribus, inorganique et illimitée, sans structure ni frontières définies.  » Leur reconnaître “ un droit à disposer d’eux-mêmes ” est une folie, justement à cause de cette instabilité de structure.

Ces peuples peuvent se hisser à une forme de communauté plus remarquable, c’est la patrie. «   Quand les peuples se “ civilisent ”, la somme des biens matériels et spirituels que les générations se transmettent les unes aux autres augmente considérablement. Et le sentiment de la “ patrie ” grandit dans les cœurs à mesure que chaque héritier trouve davantage dans la maison de son père, dans la terre de ses ancêtres, qu’il n’a conscience d’y apporter, et moins qu’il ne veut y laisser  ». L’abbé de Nantes définit d’ailleurs la patrie comme étant une communauté historique. C’est ce que nos révolutionnaires du XIXe siècle ont appelé une nation  ! L’observateur des sociétés humaines remarquera que «   les peuples et les patries peuvent se concevoir et subsister à travers les âges, sans principe organisateur, sans autorité souveraine  », mais non une nation.

LA NATION, RÉALITÉ POLITIQUE FONDAMENTALE

C’est donc l’existence d’un principe organisateur qui distingue la nation de la patrie. «   Le nom très noble de “ nation ” sert communément (…) à désigner ces communautés humaines supérieurement organisées et nettement limitées, séparées des autres, qui garantissent à leurs membres le maximum d’ordre politique et de paix assurée par un État souverain. […] Sans État point de nation, comme réciproquement point d’État sans nation, celle-ci étant l’élément matériel, fluide, insaisissable, que celui-là seul est capable de fixer, d’ordonner, de réunir en un seul corps, de familles, de tribus et de peuples divers. […] De la patrie à la nation (…), il y a une mutation essentielle dès lors qu’un État est né, assurant la cohésion de la multitude et son gouvernement, rare nouveauté, merveilleuse perfection  !  »

Lionel Groulx

Lionel Groulx

Ces claires définitions ont manqué au chanoine Groulx. Pourtant, il a lu et annoté les principales œuvres de Maurras quoiqu’il ait dit  : “ J’ai peu lu Maurras dont les thèses fuligineuses m’ont peu séduit ”. Jean Éthier-Blais 4Jean Éthier-Blais, Le siècle de l’abbé Groulx, Leméac, 1993. s’étonne de cette déclaration  : “ L’adjectif me gêne, dit-il, serait-ce là une réaction de défense  ? S’il y a un homme dont les idées sont claires, c’est Maurras. ” On lit encore sous la plume de l’abbé Groulx  : “ Je n’ai jamais trouvé que fût si impeccable ce qu’on appelait son impeccable clarté. Et par ce qu’elle contenait d’imprécis et de confus, sa doctrine politique ne m’a jamais conquis ”. Pour notre part, nous en venons à nous demander si l’historien canadien français n’aurait pas affecté l’indifférence vis-à-vis de l’œuvre de Charles Maurras pour ne pas avoir à remettre en cause les principes de la sienne  ! Car si Maurras a raison, et ses démonstrations n’ont jamais été réfutées, l’expression “ nation canadienne-française ” devra être nuancée, quoiqu’il en coûte à nos cœurs patriotes, faute d’un État. Tout au plus, ô subtilité de l’orthographe, pourrions nous parler de “ nation canadienne française ”, sans tiret, pour souligner la cohésion et la richesse de civilisation de notre patrie inclue dans une entité politique plus vaste, ou encore de “ nation française au Canada ”.

Est-ce le cœur de l’abbé Groulx qui n’a pas suivi ce que sa raison ne pouvait pas ne pas comprendre  ? Ou bien a-t-il eu peur de perdre toute influence dans une société déjà trop acquise aux principes démocratiques  ? Qu’importe la réponse, le fait est là, la “ doctrine nationaliste ” de Groulx est viciée dans son fondement même.

NATION ET ÉTAT DÉMOCRATIQUE

Les définitions précédentes nous autorisent par contre à parler de “ nationalisme canadien ”, le Canada étant doté d’un État fédéral investi des prérogatives régaliennes. Comment expliquer dans ce cas la faiblesse du sentiment nationaliste canadien  ? La suite de l’étude de l’abbé de Nantes nous aide à le comprendre. «   Il faut, dit-il, pour que naisse une nation, associer à la force la raison et les vertus d’un sage gouvernement  » ou encore  : «   La nation repose sur un libre et stable accord du peuple avec le pouvoir qui le gouverne.  » Or, la forme démocratique de nos gouvernements les asservissant aux intérêts particuliers de ceux qui font l’élection, l’État moderne, ainsi handicapé dans son service du bien commun, est généralement incapable de susciter l’accord libre et stable du peuple. Maurras l’a aussi amplement démontré  : la démocratie, c’est la mort de la nation à plus ou moins long terme.

Cette argumentation renforce notre refus actuel de l’aventure souverainiste. Le Québec indépendant sera une démocratie  ?… Alors, ce ne sera jamais une nation  ! D’autant plus que le soutien de la population fait défaut aux souverainistes qui doivent entretenir un flou artistique entre souveraineté et association pour se rallier la moitié de l’électorat  ! On est loin du compte pour parler d’accord tacite sans lequel une nation ne peut naître à moins de se doter d’un régime totalitaire, mais cela n’aurait plus rien à voir ni avec l’abbé Groulx, ni avec Maurras, ni avec l’abbé de Nantes  !

Comment le chanoine Groulx a-t-il pu ne rien retenir de l’analyse maurrassienne des institutions démocratiques, si forte, si claire, chaque jour vérifiée  ? Au lieu d’une critique salutaire de nos institutions, il s’est contenté de dénoncer l’esprit chicaneux des Canadiens français  ! Et lorsque son thuriféraire, Jean Éthier-Blais, veut le présenter comme le grand maître du nationalisme canadien-français, parallèlement à Maurras, il se doit d’occulter l’apport principal du génie politique de celui-ci  ! Groulx, le Maurras du Canada  ? Oui, peut-être… Si Maurras n’avait jamais critiqué la démocratie  !..

On mesure à cela quels dons de la Providence furent pour la France les maîtres et les chefs qui la servirent de génération en génération. Groulx, il faut lui reconnaître ce mérite, ressentait bien le besoin de tels hommes dévoués à la cause de l’État français en Amérique du Nord, et par là à la nation canadienne-française. Mais justement, il ne s’en est jamais trouvé, ou plus exactement, ceux que nous avons eus n’imaginaient pas que le destin de notre peuple devait se limiter aux frontières singulièrement étriquées de la Belle Province. Groulx aurait pu en déduire que les desseins de la Providence étaient autres que ses rêves.

L’AVENIR DE LA NATION FRANÇAISE EN AMÉRIQUE

Si l’abbé Groulx avait retenu le meilleur de Maurras, il aurait compris ceci. Avant la Conquête, c’est la nation française qui est établie ici où elle réalise une œuvre admirable conforme à son génie. La Conquête la prive de son autorité souveraine organisatrice et d’une grande partie de son élite qui doit rembarquer  ; ce n’est pas encore suffisant pour la faire disparaître. Mais le venin démocratique va commencer son œuvre de mort, une première fois en la privant de l’influence des élites traditionnelles demeurées au pays (1791), une seconde fois en l’asservissant au système parlementaire (1850), une troisième fois en provoquant le ralliement de fait de son clergé au libéralisme (1898). Depuis, ce n’est plus qu’une longue asphyxie tempérée par l’action énergique de quelques uns – dont Groulx – mais sans résultat durable faute de durée, de doctrine sûre et d’institutions protectrices. L’abandon du système démocratique est le préalable obligé à l’avenir de la nation française en Amérique.

Toutefois, il ne faut pas oublier non plus que les bouleversements que nous attendons, inscrits dans l’Écriture sainte, rappelés par Notre-Dame à Fatima, créeront une nouvelle conjoncture définissant l’avenir du Canada français. On peut le concevoir comme la province dynamique d’une fédération canadienne renouvelée, on peut aussi imaginer un rattachement au Royaume de France. L’hypothèse de l’abbé Groulx d’un État français indépendant, elle-même, ne doit pas être éliminée a priori. On peut très bien concevoir que la nation canadienne, à peine formée, disparaisse victime de la démocratie  ; la recherche de notre bien commun pourrait rendre alors légitime la fondation d’un État canadien-français.

Cependant, quelques soient nos rêves patriotiques pour l’avenir, n’oublions pas ce que la métaphysique de l’abbé de Nantes ajoute au positivisme de Maurras  : la naissance et la survie d’une nation présupposent davantage que l’action des fondateurs et de ses chefs  ; notre Père précise  : «   Il n’y aurait pas de nations si Dieu n’en avait d’avance disposé les matériaux. […] L’histoire montre les évolutions très diverses des peuples dans cette voie du perfectionnement moral de leur être politique, selon des myriades d’événements sages ou insensés, vertueux ou vicieux, dont leur mémoire collective, leurs traditions, leurs institutions gardent des traces indélébiles. Comment ne pas attribuer alors ce qui est bon et valeureux aussi à la grâce de Dieu, à la Providence divine, à ses desseins infaillibles, dans l’impuissance des hommes à opérer seuls de si grands biens  ? La naissance et l’accroissement séculaire d’une nation paraissent échapper au jeu chaotique des forces naturelles et même au génie des hommes.  »

Ainsi, il n’y a pas de nation sans une volonté divine qui ordonne l’histoire de celle-ci, la parsemant de divines surprises. On comprend la nécessité pour une communauté historique de connaître son histoire, à condition que ce soit une histoire sainte, volontaire, c’est-à-dire qui recherche le dessein divin et juge des hommes et des événements à sa lumière. Si une nation canadienne-française devait s’élever un jour sur les ruines du Canada, ce ne pourrait pas être en rupture avec l’histoire des Canadiens français que nous connaissons bien maintenant. Notre patrie devenue nation ne cesserait pas pour autant d’avoir comme raison d’être la conversion du continent, car c’est la vocation indubitable de notre communauté historique canadienne, française, catholique et royale.

Enfin, la nation œuvre de vertu et de grâce suppose de ses artisans le respect de la loi divine. On ne pourrait la fonder, par exemple, sur le mépris de l’ordre établi, à l’encontre de la prédication évangélique et apostolique. Si la nation canadienne devait mourir, notre honneur serait de n’avoir en rien conspiré à ce désastre.

L’ABBÉ DE NANTES, NOTRE MAÎTRE POUR UNE RESTAURATION NATIONALE

L'abbé de NantesLa conclusion s’impose  : l’abbé Groulx ne peut pas être notre maître, quel que soit son mérite d’historien. La doctrine sûre, profonde, totale de l’abbé de Nantes, au contraire, contente nos intelligences et nos cœurs. Disciple de Maurras, il y a ajouté cependant énormément. Pour vous en convaincre, lisez les dernières pages de son étude sur la nation. Il nous en fait contempler la naissance  : un flot de grâces issu du Cœur du Christ organise le corps par le ministère du Roi pour aider au salut de ses membres. Rien de plus mystique et, cependant rien de plus conforme à la vérité historique. C’est bien une politique totale  ; loin de la politicaillerie, évidemment elle s’intéresse au bien commun temporel mais englobe la société humaine dans toute sa destinée. C’est la justification métaphysique et historique de l’augustinisme politique  : les deux glaives temporel et spirituel concourent au salut éternel des sociétés humaines. On peut penser que le cœur de prêtre du chanoine Groulx aurait été moins insensible à cette doctrine, s’il l’avait connue, qu’il ne le fût à celle du Maurras païen.

RC n° 13, janvier 1994, p. 1-3

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