La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’école néo-nationaliste de Montréal

“ LE DEVENIR DE LA NATION QUÉBÉCOISE ”

C‘EST sous ce titre judicieux que Jean Lamarre a publié au Septentrion l’essentiel de sa thèse de doctorat consacrée à l’École historique de Montréal qui fut fondée et animée pendant un quart de siècle par Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet. L’auteur montre l’influence de ces trois grands historiens montréalais sur la définition de la nation québécoise telle qu’elle est généralement admise aujourd’hui. Or, les conclusions de notre Histoire Sainte du Canada nous la font contester radicalement  ; il nous est donc nécessaire d’étudier le parcours de ces historiens et leurs principales thèses pour vérifier la justesse de notre propre doctrine.

Dans une première partie, nous étudierons rapidement la vie des trois maîtres à penser de cette école historique – le penseur, l’écrivain et le haut-parleur comme les appelaient non sans quelques raisons leurs ennemis – avant d’en exposer et discuter les théories dans une seconde partie.

MAURICE SÉGUIN, LE PENSEUR

Maurice Séguin

Maurice Séguin

Maurice Séguin, né en 1918 dans une famille ruinée par l’échec d’un projet de colonisation dans l’Ouest, eut tout de même la possibilité d’entreprendre de fortes études sous la direction des jésuites de Saint Jean-de-Brébeuf à Montréal. Il y subit avec enthousiasme l’influence de l’un de ses maîtres, le Père Dubé, connu sous son pseudonyme de François Hertel, dont les idées de gauche très avancées le feront chasser de son ordre en 1946. Notre futur historien avait fait sa demande pour entrer à son tour dans l’illustre Compagnie  ; mais les démêlées de son professeur avec les autorités le firent changer d’orientation. Hertel avait pris la mesure des talents de son jeune disciple, il forma le projet secret de le pousser à devenir le chef de file d’une nouvelle École historique qui prendrait le contre-pied des thèses jugées rétrogrades de Lionel Groulx qu’il détestait. Il conseilla donc à son protégé d’entreprendre des études supérieures d’histoire à Montréal, même si c’était sous la direction du chanoine.

Hertel ne fut pas le seul à laisser son empreinte sur l’esprit du jeune Séguin. Le scoutisme le fascina et fut pour lui le point de départ d’une longue réflexion sur les méthodes éducatives, qui aboutit à une condamnation de la pédagogie de nos collèges classiques catholiques. Il la jugeait incapable d’assurer l’épanouissement des individus puisqu’elle prétendait former avant tout des… disciples  ! Séguin sera donc un ardent défenseur des méthodes pédagogiques qui veulent que les enfants s’épanouissent selon leur choix. Lui-même, devenu professeur, développera parmi ses élèves un esprit critique systématique. Nous retrouvons là, à l’évidence, l’influence d’Hertel.

Quoique sa thèse portât sur un sujet on ne peut plus classique – la nation canadienne et l’agriculture – elle fut cependant l’occasion d’une révolution tranquille en histoire du Canada. À l’encontre de la tradition historiographique et du discours de notre élite, il montre que le commerce était la principale activité de la Nouvelle-France et que les Canadiens français ne sont devenus un peuple de ruraux qu’après la Conquête. Il en tirera que celle-ci a tout bouleversé. Dès lors, il considère, comme le résume Jean Lamarre, “ que l’épanouissement individuel passe d’abord par celui de la nation car l’individu ne peut faire abstraction des structures sociales et politiques qui pèsent sur les potentialités de son devenir. ”

Le reste de sa carrière universitaire, dans les années cinquante et soixante, au demeurant peu productive en travaux écrits, sera une longue réflexion pour essayer de dégager des faits historiques les lois universelles, ce qu’il appelle “ les normes ”, du processus de colonisation puis d’émancipation des peuples colonisés. Séguin a donc une conception déterministe de l’histoire qui accorde aux individus un rôle tout à fait secondaire. Les héros, tant chantés par Lionel Groulx, pas plus que l’Église ne jouent aucun rôle chez le père de ce qu’on appelle maintenant le néo-nationalisme. Et d’un  !

GUY FRÉGAULT, L’ÉCRIVAIN

Guy Frégault

Guy Frégault

Guy Frégault, le second maître à penser de l’École de Montréal, est né en 1916 lui aussi dans une famille pauvre de Montréal. Il ressent très durement la crise de 1929. Catholique ardent, très intelligent, il fait de brillantes études au point que Mgr Chartier, le doyen de la Faculté des Lettres et vice-recteur de l’Université de Montréal, ne cache pas son désir d’en faire son successeur. Mais il se passionne pour les catholiques français qui réfléchissent sur la crise de société des années trente, au premier rang desquels Jacques Maritain, puis Mounier et sa revue Esprit. Il en retire la conviction que l’oppression que la société fait peser sur l’individu explique la faillite de celle-ci. Il faut épanouir la personne, et, bien entendu, il n’y aura pas d’épanouissement sans Liberté. On retrouve donc la même pensée que chez Séguin, mais ici avec une formulation qui se veut plus philosophique, celle-là même qui triomphera au Concile Vatican II.

La guerre l’empêchant d’aller faire un doctorat de grec à la Sorbonne, il fait contre mauvaise fortune bon cœur et se lance dans un doctorat d’histoire à Chicago. Il y prépare en un temps record une thèse sur Iberville, mais surtout il y découvre l’histoire scientifique, la méthodologie. Ses ouvrages, il publie énormément, ont été les premiers ici à présenter des notes en bas de page, et ils sont dépourvus de toute espèce de lyrisme.

Formé avec cet esprit de chrétien de gauche, conscient de sa valeur reconnue d’historien, il commence, lui aussi, à réfléchir sur la condition du Canada français. Son regard est pessimiste  : la société meurt parce que l’Homme est étouffé de milles manières par une société trop conservatrice, il en conclut qu’il faut libérer le Canada français. L’historien aura, à ses yeux, un rôle fondamental à jouer dans cette libération. L’Historien est un homme de science, il a le Savoir  ; à lui revient la mission de retrouver dans le passé les grandes traditions capables aujourd’hui de redonner du souffle à la Liberté de l’Homme et à celle de la nation. “  On n’accepte les fidélités nationales que pour les prolonger en courants de vie renouvelés  ”, disait-il, et Lamarre explique que “  l’histoire objective lui apparaît comme l’un des principaux leviers qui vont enfin permettre au Canada français de s’épanouir  ”. Évidemment, l’Historien, toujours selon Frégault, sera nécessairement amené à distinguer dans l’héritage historique ce qui est vivant de ce qui est mort. Les habitués des critiques des théologiens modernes par l’abbé de Nantes ont certainement déjà fait le rapprochement entre cette conception de Frégault et celle de la tradition vivante qui ouvrit la porte à la révolution conciliaire. De la même manière, les néo-nationalistes ouvriront la porte à la révolution tranquille sous le couvert du nationalisme le plus ardent  ! Après dix ans d’enseignement, Frégault abandonne sa carrière universitaire pour devenir haut-fonctionnaire  : l’homme de Savoir se veut le conseiller des hommes de Pouvoir  ; il sera, en particulier, le premier sous-ministre du ministère des Affaires culturelles du gouvernement Lesage. Et de deux  !

MICHEL BRUNET, LE HAUT-PARLEUR

Michel Brunet

Michel Brunet

Au contraire des deux autres, Michel Brunet est né en 1917 dans une famille de la bourgeoisie aisée de Montréal. Catholique pratiquant, il connaît une jeunesse sans histoire et quelque peu nonchalante. Deux choses passionnent vraiment cet orateur-né, l’enseignement et la démocratie.

À 19 ans, il a le culot de demander un entretien particulier au Chanoine Groulx pour vérifier l’authenticité de ses sentiments démocratiques  ; il fut rassuré.

Boursier Rockfeller, il découvre à son tour les États-Unis et ses universités  : “ J’étais américanophile. (…) Nous sommes des Nord-Américains, je me sens Américain, je ne me sens pas Européen, c’est bien évident. ”

Revenu à Montréal, il cherche à expliquer notre retard par rapport aux États-Unis et au Canada anglais. C’est alors qu’il rencontre Séguin et Frégault qui lui donnent leur explication historique de ce fait sociologique  : la servitude des Canadiens-français s’expliquent par la Conquête et le discours traditionnel de nos élites. Brunet en tire aussitôt une conséquence dont il se fait ensuite l’infatigable promoteur  : la vie nationale est affaire de pouvoir. Moins pessimiste que ses collègues, il estime qu’une élite peut et doit donc s’imposer dans les institutions étatiques et économiques. Cette conviction fera de lui un admirateur de Duplessis mais aussi l’un des promoteurs de la révolution tranquille – “  maîtres chez nous  !  ” – et du Parti québécois. Et de trois  !

LES LIMITES DE L’OBJECTIVITÉ

Cette présentation des trois chefs de file de l’École historique de Montréal est suffisante pour nous rendre compte qu’ils sont à des années-lumière de notre doctrine  ! Que peut-il sortir de bon de ce magma démocrate, chrétien de gauche, personnaliste à la Mounier, américanophile, etc…  ? Il faut cependant convenir que la plus grande partie de leurs travaux historiques s’impose par son sérieux, son objectivité comme ils disent. Ce qui est suffisant pour nous obliger à les prendre en considération, malgré les lacunes et les erreurs de leur formation philosophique, métaphysique et politique.

Cependant, remarquons que s’ils mettent beaucoup de soin à critiquer le moindre document historique pour en discerner la valeur, ils considèrent leurs a priori personnalistes et démocrates comme des évidences qu’ils ne songeront même pas à mettre en question  ! Ainsi, c’est à l’aide d’une grille de lecture pour le moins subjective, et de surcroît d’une absurdité évidente, qu’ils jugent des documents avec lesquels ils prétendent élaborer une histoire scientifique  !

Mais grâce à notre doctrine CRC bien fondée, nous pouvons distinguer dans leurs travaux ce qui est de science historique de ce qui est de leur interprétation gauchie par leur fausse philosophie. Ainsi, nous pourrons en garder l’acquis proprement scientifique et l’intégrer à notre Histoire sainte du Canada car nôtre est le vrai. Nous rejetterons le reste comme l’ont fait certains de leurs contemporains, en ajoutant toutefois à leurs critiques la justification doctrinale qui leur manquait.

AU POINT DE DÉPART  : L’ABBÉ GROULX

Mais avant cela, rappelons la nécessité de situer leur œuvre par rapport à celle du Chanoine Groulx dont ils sont les successeurs immédiats à l’Université de Montréal. Redisons ici que, même si ses travaux ont vieilli et manquent parfois de rigueur scientifique, ils n’en ont pas moins le mérite d’avoir maintenu vivante l’épopée de la Nouvelle-France et d’avoir montré excellemment l’âme de ce petit peuple sans cesse menacée. Groulx a compris qu’il fallait la défendre constamment sans compromission. À ce titre, nous lui devons de sages appels aux Canadiens français pour qu’ils se gardent de toute division, notamment dans sa controverse avec Mgr Maheux sur laquelle il nous faudra bien revenir un jour. Cependant, nous avons déjà montré à quel point le chanoine Groulx s’était leurré, estimant que l’implantation du système démocratique avait été le salut du Canada français catholique en lui permettant de faire entendre sa voix aux Anglais.

Or, n’oublions pas que Séguin, Frégault et Brunet n’ont connu tout d’abord l’histoire de leur pays que par le travail de Groulx. C’est lui qui leur a donné le sens de la Nation canadienne-française. L’admiration des institutions démocratiques est passée des écrits de Groulx dans leur esprit, sans aucune difficulté. Le néo-nationalisme sera le nationalisme de Groulx, guère modifié par les conclusions de recherches plus scientifiques, mais défiguré par une transposition du personnalisme au nationalisme, erreur mortelle. La Nation de Groulx est d’abord un héritage à défendre, celle des néo-nationalistes sera une conquête fondée sur la revendication de la Liberté contre tout ce qui opprime, catholicisme conservateur compris.

INTÉRÊT ET LIMITES DE L’ÉCOLE NÉO-NATIONALISTE

La principale caractéristique de la doctrine des fondateurs de l’École historique de Montréal – la nation conçue comme le cadre de l’émancipation de la personne humaine – nous les rendait parfaitement étrangers, pour ne pas dire ennemis. Une telle conception conduit en effet à la subversion de l’ordre traditionnel catholique qui est le vrai fondement de notre nation canadienne française, ou mieux, de notre nation française au Canada.

Nous allons maintenant souligner l’intérêt indéniable de beaucoup de leurs travaux historiques une fois dégagés de leurs conclusions erronées. Sans les conséquences des absurdes principes philosophiques et politiques de leurs auteurs, ils renforcent notre nationalisme catholique, français et canadien qu’ils prétendaient confondre à jamais  !

SÉGUIN  : LA RUPTURE AVEC GROULX

Du point de vue de l’histoire du Canada, le mérite de Séguin est d’avoir montré pour la première fois l’importance de la question économique et du pouvoir royal dans le développement de la Nouvelle-France. Le Chanoine Groulx ne pouvait que souscrire à cette démonstration comme à celle du bouleversement opéré par la Conquête. Il n’y aurait jamais eu de rupture entre le vieux maître et la jeune école si Séguin n’avait pas poussé plus loin ses conclusions. En fait, le néo-nationalisme est né lorsque le jeune historien a affirmé que les Anglais nous ont dominés, nous dominent, nous domineront parce qu’ils contrôlent toute la vie économique. Logiquement, il va plus loin et il démontre aussi que le système parlementaire qu’ils nous ont octroyé n’est qu’un leurre. Jamais la démocratie ne nous permettra de secouer leur domination, prétend Séguin  ; au contraire, elle n’a comme finalité que de nous la faire mieux accepter.

Sacrilège  ! Tout un pan de la pensée du chanoine Groulx, le ressort du nationalisme traditionnel, s’écroule à ce coup  : la démocratie n’est pas la panacée universelle et le Canada-français n’a aucun espoir dans aucun domaine de secouer le joug anglais. Le chanoine Groulx s’insurge et accuse Séguin de plonger la nation canadienne-française dans le désespoir, de l’assassiner  !

Partageant le souci de Groulx de défendre la vocation catholique du Canada français, allons-nous rejeter Séguin et nous priver de ses acquis scientifiques ou bien, convaincus par sa science, allons-nous le suivre jusque dans son déterminisme laïc  ? Remarquons d’abord que ses thèses viennent corroborer les nôtres  : comme lui, nous avons démontré que le développement économique de la Nouvelle-France a été une œuvre royale et que le régime démocratique est un système piégé au profit des Anglais qui nous dominent. Nous allons même plus loin et nous reprochons à Groulx de ne pas avoir voulu profiter des leçons de Maurras pour comprendre que le système démocratique assure toujours la domination des plus forts et des plus mauvais sur les plus faibles et les plus vertueux. Bref, la démocratie c’est la mort de la nation  ! Contre Groulx-le-démocrate, nous sommes donc heureux de trouver chez Séguin-le-laïc des arguments historiques qui consolident notre démonstration.

LE NÉO-NATIONALISME  : UN NATIONALISME SANS ÂME

Seulement, alors que Groulx ne savait que s’offusquer des propos de Séguin et crier au fou, la doctrine CRC solidement élaborée par notre Père nous permet de critiquer à son tour le fondateur du néo-nationalisme sur un point essentiel de sa doctrine, celui-là même qui touchait au vif le patriotisme de Lionel Groulx. En effet, après avoir montré que la Conquête nous a réduits en servitude, Séguin daube sur le discours nationaliste traditionnel de l’élite canadienne-française, en particulier celui du clergé, qui se serait inventé de toute pièce unetradition rurale pour masquer au peuple son impuissance. Or, il nous serait facile de démontrer à Séguin que notre élite n’avait pas d’autre choix dans la mesure où elle voulait sauver l’âme du Canada français  ; mais cette réalité spirituelle, pourtant essentielle à la nation, Séguin l’ignore totalement  ! Pour lui, les Canadiens français sont français et catholiques parce qu’ils faisaient du commerce avec le roi de France  ! J’exagère à peine. Dans ce cas, comment expliquer qu’après deux siècles de domination anglaise nous ne soyons pas devenus anglais et protestants  ?

Cette simple question suffit à ruiner toutes les belles constructions néo-nationalistes  ; ni Séguin, ni Frégault, ni Brunet n’articuleront de réponse parce que ce serait mettre à l’honneur le catholicisme le plus traditionnel, celui qu’ils abhorrent. Donnons-la donc à leur place  : nous sommes restés français parce que la hiérarchie catholique et notre élite ultramontaine nous ont éloignés délibérément des centres anglais afin de sauver notre foi catholique. Elles se devaient de prôner la vie rurale pour éviter que la Nouvelle-France ne devienne une Nouvelle-Angleterre-bis, sauvant ainsi notre nation française et catholique en Amérique du Nord.

Ici, Groulx a donc raison contre Séguin, mais là Séguin avait raison contre Groulx puisqu’il était illusoire de croire que la démocratie compléterait efficacement cette stratégie de défense nationale et nous sauverait de l’influence anglaise ou états-unienne. Ainsi donc, notre foi et l’excellence de la doctrine qui en découle, nous donnent un avantage considérable sur Séguin pour comprendre l’histoire d’une nation catholique, tandis que notre critique empirique des mécanismes du système démocratique nous évite de tomber dans l’illusion parlementaire qui fascina l’abbé Groulx.

FRÉGAULT  : UN SCIENTIFIQUE PEUT CACHER UN PARTISAN

II n’est pas besoin ici de rappeler à quel point les méthodes scientifiques sont à l’honneur à la CRC, songeons simplement aux conférences de notre Père sur l’histoire ou sur les sciences modernes, ou encore aux travaux entrepris sous sa direction par Frère Bruno sur le Saint Suaire ou sur le Coran. Nous abondons dans le sens de Frégault qui veut que les thèses historiques reposent sur une analyse méthodique des documents, quoiqu’il soit tout de même réductionniste d’y cantonner l’histoire. Nous reconnaissons volontiers que ses travaux sur la Nouvelle-France sont remarquables. Notre Histoire Sainte du Canada y puise largement même si certains anachronismes sont parfois à regretter, en particulier dans ses appréciations des relations de la Nouvelle-France avec Versailles  : la France de Louis XIV ou de Louis XV n’est tout de même pas la IIIe ou la IVe République exploitant et perdant son empire colonial  !

Il n’empêche que si Frégault s’en était tenu strictement à son œuvre scientifique, il serait de nos maîtres. Malheureusement, il a prétendu que son Savoir lui permettait de discerner avec une quasi-infaillibilité les éléments de notre Histoire propres à servir à notre avenir et de rejeter les autres. Or cet exercice de discernement qui se veut scientifique, donc à l’abri de tout soupçon, va, comme par hasard, dans le sens de la déchristianisation de nos sociétés modernes  ! C’est le même phénomène que celui remarqué par notre Père à Vatican II, où le discernement de la Tradition vivante de l’Église abondait toujours dans le sens des révolutionnaires. Frégault regarde la société des années soixante, il n’y voit que la contestation de l’ordre catholique traditionnel mais ne perçoit pas les influences occultes, surtout celles de la franc-maçonnerie, qui dirigent le mouvement. Comme il veut surtout être de son temps et participer à l’émancipation de la personne humaine au Québec, il prend un fait passager pour le sens de l’Histoire. Sentencieusement, le voilà qui classe le catholicisme dans la catégorie des traditions mortes et les luttes héroïques de nos ancêtres dans celle des traditions vivantes propres à alimenter notre ardeur combative contre Ottawa  ! À ce compte, la vérité historique est vite malmenée, mais qu’importe  ! aux yeux de Frégault elle n’a d’intérêt que si elle sert au présent.

Nous sommes loin de la CRC où nôtre est le vrai, où l’éventuel mécontentent des lecteurs n’a jamais empêché l’abbé de Nantes d’enseigner la vérité. Pour ce dernier, c’est l’histoiretotale qui est féconde pour le futur, et non l’histoire arrangée au goût moderne. Frégault est donc à ranger dans notre galerie des faux esprits démocrates chrétiens pour qui une seule chose compte  : l’émancipation de l’Homme actuel. S’ils bâtissent une histoire scientifique, c’est pour s’en servir ensuite d’une manière sélective, au gré de leurs passions. On admire la perspicacité de notre Père au séminaire, prenant la résolution de travailler beaucoup et sérieusement pour pouvoir défendre notre religion et nos patries sur le propre terrain de leurs ennemis.

IL NE MANQUAIT À BRUNET QUE D’ÊTRE ULTRAMONTAIN

Si l’œuvre de Frégault est une référence obligée pour la connaissance de la Nouvelle-France, les travaux de Brunet sont les plus stimulants pour la compréhension générale de l’histoire moderne et contemporaine du Canada. D’abord, il se permet de corriger son ami Séguin sur l’appréciation de la Confédération en lui faisant remarquer l’évidence  : même si ses institutions sont piégées pour les francophones, elle n’en a pas moins été le cadre politique qui assura la survie du Canada français. Brunet s’interroge même sur le motif qui détermina les Anglais à nous concéder un régime si favorable et ne trouve que l’argument quantitatif pour justifier la générosité des dominateurs  : le poids numérique de la population francophone. Cette réponse est indigne d’un grand historien  : ne savait-on pas dès 1850 que la population anglophone allait devenir majoritaire  ? La vérité, dure à reconnaître pour un homme de gauche, est que le poids politique des Canadiens tenait à leur union et à leur soumission au clergé.

C’est curieux d’ailleurs, l’École historique de Montréal s’intéresse surtout à la Nouvelle-France puis aux années 1930; entre les deux  ? Une période aussi blanche que le centre de l’Afrique sur les cartes géographiques de 1830  ! Brunet parlera bien de la réaction de Mgr Bourget, la qualifiant même de Contre-réforme catholique, mais c’est pour lui donner comme principale caractéristique d’être anti-étatique. Ce qui n’est pas exact  : le saint évêque de Montréal n’est pas contre l’État, mais contre les protestants, les Anglais, les libéraux qui dominent ou domineront l’État. Que l’État soit entre les mains d’un Roi sacré respectant par serment les droits de l’Église, et Mgr Bourget n’aurait manifesté d’autre réticence que celle, traditionnelle, de la primauté du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel  !

C’est trop évident  : les néo-nationalistes ne veulent pas voir l’œuvre des catholiques du XIXe siècle parce qu’elle les obligerait à dire que le Canada français est intrinsèquement catholique. S’ils ont raison de souligner que la Conquête fut un coup mortel pour le Canada français, ils n’ont pas à se prétendre les premiers et les seuls à pouvoir le sauver  ! D’autres l’ont entrepris et l’ont réussi avant eux, et il n’y aurait qu’à revenir à leurs principes pour obtenir les mêmes résultats. Brunet n’avait rien à répondre à son collègue Hamelin qui lui faisait remarquer que c’est tout de même le Canada français prétendument défait qui a conquis l’Ouest.

LE RÔLE DE L’ÉTAT DANS LE NATIONALISME

Notons que Brunet rejoint cependant notre analyse lorsqu’il montre que la Confédération se centralise à partir des années trente. Mais, faute de critiquer le système démocratique, il en impute la responsabilité aux Canadiens anglais, alors que c’est le jeu même des institutions démocratiques qui conduit à la centralisation au profit de la force dominante, ici le nationalisme anglophone. Le sachant, Duplessis ne s’aventura pas sur la scène fédérale, mais s’employa d’abord à renforcer le nationalisme canadien français pour pouvoir ensuite récupérer un par un les droits usurpés par le fédéral. On aime à lire les hommages de Brunet à Duplessis, “ notre premier homme d’État ”, rare honnêteté intellectuelle à l’époque.

Enfin, seul parmi ses collègues, Brunet fait la distinction entre nation complète et nation incomplète, ce que nous retrouvons dans la doctrine nationaliste de notre Père. Il a compris qu’une nation a besoin d’un État, nous dirions d’une tête, sans lequel, incomplète, elle est privée de moyens de défense efficaces et s’étiole. Cependant, à la différence de l’abbé de Nantes, il prétend que l’État doit être national. Il est, dit-il, impossible de demander au Canada anglais de protéger le Canada français  : “ Depuis quand un groupe ethnique a-t-il l’obligation de protéger la culture d’un autre groupe ethnique  ? ” Brunet a raison dans le cadre d’une démocratie. Mais un roi indépendant des élections, ayant à l’évidence le soin du bien commun, peut bien gouverner une autre nation que la sienne en la prenant sous sa protection, l’histoire nous en donne de nombreux exemples. La démocratie empêche l’entente des nations dont chaque scrutin exacerbe les oppositions  ; la monarchie vouée au bien commun, les unit.

En conclusion, nous ne pouvons que remercier Jean Lamarre pour son analyse de l’École historique de Montréal, et surtout de l’œuvre et de l’évolution de la pensée de ses trois piliers. Sur des chapitres très importants comme le rôle du pouvoir royal en Nouvelle -France, la nocivité du régime parlementaire pour le Canada français ou le bienfait de la Confédération, elle confirme notre Histoire Sainte du Canada. Toutefois leurs conclusions divergent des nôtres sur de nombreux autres points où il nous est cependant facile de montrer que les a prioridémocrates et personnalistes ont soudainement pris la place chez eux de la rigueur scientifique de principe.

IL N’Y A DE NATIONALISME QUE TRADITIONNEL

Notre doctrine des 150 Points gagne à la confrontation aux autres écoles de pensée. Il est encourageant de trouver dans l’École de Montréal beaucoup de travaux qui confirment nos thèses et de constater que nous pouvons réfuter ceux qui les infirment. Ce qui nous permet de prendre chez eux tout ce qui est savamment étayé, sans la crainte d’aucune contagion  ! Nous ne serons jamais assez reconnaissants à notre Père d’être le seul à nous donner une doctrine nationaliste catholique, anti-démocrate et scientifique. Nationalistes comme Groulx, nous lui ajoutons plus de rigueur scientifique et une critique de la démocratie, essentielle pour élaborer l’avenir de la nation française en terre d’Amérique et pour nier ce nationalisme québécois, invention d’intellectuels ignorants de la religion et des mérites de leurs pères. Quelle tristesse que ce néo-nationalisme où le devenir d’une nation n’a d’autre lien avec son passé que dans les concepts d’une poignée d’intellectuels sans foi et sans maîtres  ! Il serait peut-être temps de remarquer que c’est sous la gouverne de dirigeants politiques influencés par les thèses néo- nationalistes que notre Province a perdu plus que jamais ses caractères distinctifs  ! Le Québec, société distincte  ?… dépêchez-vous de renoncer au culte de l’Homme et à la démocratie pour que cela reste vrai  !

Extraits des RC nos 21 et 22, 1994

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