La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
Print Friendly

OLIVAR ASSELIN

I. Un coeur passionné de sa nation et de la justice

LE FILS DU TANNEUR “ ROUGE ”

ON ne trouvera pas d’homme public plus fidèle à ses convictions et traditions familiales qu’Olivar Asselin. Né le 8 novembre 1874 à Saint-Hilarion, dans le comté de Charlevoix, de Rieule et Cédulie Asselin, il trouve dans son berceau ce qui fera la joie et les tourments de toute sa vie  : la foi chrétienne certes, mais aussi un enthousiasme passionné pour la lutte des Patriotes, autrement dit pour la Liberté avec un grand L. Ce n’est pas un hasard s’il fut prénommé Olivar, contraction d’Olivier et de Bolivar, le “  libérateur ” de l’Amérique du Sud  !

Rieule et Cédulie Asselin, les parents d’Olivar.

Son père est donc un Rouge, ce qui ne l’empêche pas d’être un notable dans le village dont il sera le maire à deux reprises, et marguillier de sa paroisse. Lors des élections fédérales de 1876, il prend parti pour le candidat libéral, un natif du pays, contre Sir Hector Langevin, le ministre conservateur parachuté dans le comté. Ce dernier est facilement élu avec l’aide du clergé, ce qui provoqua le fameux procès pour «  influence indue  », célèbre dans notre histoire pour avoir cristallisé l’opposition entre Mgr Laflèche, héritier de Mgr Bourget, et Mgr Taschereau. Or, Rieule Asselin n’avait pas hésité à témoigner dans ce procès contre son curé… Cet acte de courage fit l’admiration de la famille, ce fut aussi le commencement de ses malheurs. En 1880, celle-ci dut quitter le village pour aller s’installer de l’autre côté du Fleuve, à Sainte-Flavie de Rimouski.

C’était repartir à zéro. Heureusement que les affaires allèrent bien, toutefois la famille, qui s’agrandit jusqu’à compter onze enfants, ne connut jamais l’opulence.

Olivar est un enfant chétif, mais avec du caractère  ! Il semble vouloir compenser sa petite taille par le courage et l’endurance. Très intelligent et observateur, il passe des heures dans l’atelier de son père à écouter les discussions des hommes qui aiment s’y réunir. Toute sa vie, il restera très attaché à ce peuple canadien-français, paysan, dont il découvre les mérites et les vertus. «  Ce futur homme d’action aux volte-face spectaculaires, cauchemar des exégètes de l’idéologie, demeurera pourtant, toute sa vie, le fils du tanneur “  rouge ” de Saint-Hilarion et de Sainte-Flavie, nous dit sa biographe. Les valeurs qui guideront ses choix déconcertants sont désormais bien en place  : culte obsessionnel de la liberté et du courage politique, respect admiratif du paysan, de l’artisan et du petit travailleur, mépris souverain de la politique politicienne, des prébendes et des honneurs, solidarité à toute épreuve envers son groupe social et la petite communauté canadienne-française au destin de laquelle il se sent intimement lié.  »

Il fait de brillantes études secondaires au nouveau et très austère Séminaire de Rimouski, où, faute de ressources, professeurs et élèves souffrent de la faim et du froid. Olivar se fait remarquer par son esprit frondeur, mais aussi par son intelligence et son énergie  ; on le surnomme “  le petit caporal ”. Avec son frère Raoul, futur prêtre diocésain, ils se partagent tous les prix d’excellence.

En 1890, c’est le drame  : un incendie ravage la tannerie familiale. Ruinée, la famille s’exile aux États-Unis.

LA PIQÛRE DU JOURNALISME
À LA FRANÇAISE

Jeune étudiant

En Nouvelle-Angleterre, une crise économique rend aléatoire la recherche d’un emploi. Olivar garde le moral et trouve un exutoire dans la pratique du sport, mais aussi dans la lecture… des journaux français qu’il découvre au presbytère de sa paroisse. Pour la première fois de sa vie, il lit des journaux d’opinion. C’est un choc, un enthousiasme  : il découvre la richesse de la langue française, ses différents styles, et se régale des polémiques. C’en est fait, au fond de lui-même son choix est arrêté  : il sera journaliste polémiste.

Il commence par écrire des petits articles pour le journal local, comme pigiste. Au bout de quelques semaines, le patron lui propose de l’engager comme journaliste. Malgré un salaire de crève-la-faim, il accepte. Il a 19 ans. Il végète là jusqu’à ce que, en 1896, Aram J. Pothier, un franco-canadien, futur gouverneur du Rhode Island, le remarque et lui confie le secrétariat de rédaction de La Tribune pour en faire un journal d’opinion. Une amitié indéfectible va lier désormais les deux hommes.

Dès cette époque, Asselin fait preuve d’une surprenante indépendance de jugement. Par exemple, malgré son ascendance rouge, il est très critique vis-à-vis de Wilfrid Laurier  ; l’affaire des écoles du Manitoba lui a ouvert les yeux. Avant d’être “  rouge ”, il est donc nationaliste. S’il n’aime pas Mgr Laflèche pour cause d’influence indue, il soutient comme ce dernier Mgr Langevin, “  le lion de Saint-Boniface ”.

Il met sa plume aussi au service des Franco-américains contre leurs évêques irlandais qui veulent les assimiler.

Il ose même critiquer l’encyclique Affari vos du pape Léon XIII, dont le texte lénifiant lui paraît être en réalité une capitulation devant les exigences des anglophones.

Son expérience du capitalisme yankee le rend aussi perspicace sur la doctrine sociale de l’Église, qu’il qualifie d’utopie. À ses yeux, les États-Unis sont coupables de vouloir rapprocher Dieu et Mammon. Lui prend systématiquement le parti des pauvres pour lesquels il réclame en particulier l’école obligatoire, publique et laïque  !

Avec tout cela, il y a suffisamment de matière pour lui faire une réputation d’homme de gauche, anticlérical, voire proche de la franc-maçonnerie  ; réputation qui le précédera à Montréal.

Mais nous n’en sommes pas encore là. En 1898, c’est la crise de Cuba provoquée par la politique impérialiste des États-Unis contre les possessions espagnoles en Amérique, camouflée sous le drapeau du combat de la Liberté contre le colonialisme. Cette fois, Asselin tombe dans le panneau de la propagande yankee  : il quitte son emploi pour s’enrôler dans l’armée américaine. Aussitôt, son exemple est monté en épingle, il est un héros  !… Sans lendemain  : son régiment ne fut envoyé au feu qu’une seule fois, et ce jour-là, Asselin était à l’infirmerie  !

À son retour de la guerre, son poste étant pris au journal, il décide de tenter sa chance à Montréal, non sans être retourné à Sainte-Flavie chez son frère aîné dont il admire la belle famille et l’entreprise agricole prospère. Il en tire une leçon qu’il n’oubliera jamais  : le Canadien français n’est maître chez lui que sur sa propre terre.

LES DÉBATS

À Montréal, ses relations l’introduisent dans ce cercle de jeunes gens admiratifs de la littérature française qu’on appelle “  l’école littéraire de Montréal ”. S’y côtoient de pauvres hères et la jeunesse dorée de la bourgeoisie. Asselin n’y est pas à l’aise  : il se rend compte que cette passion pour l’art français cache souvent un comportement qui scandalise son âme de paysan-ouvrier. Ce n’est pas lui qui prendra «  le dérèglement de tous les sens  » pour le sommet de l’art  ; il a trop vu les funestes conséquences de l’alcool chez les pauvres pour trouver plaisir dans les beuveries de ces jeunes intellectuels.

Il écrit dans la revue Les débats où, le premier, il soutiendra la lutte anti-impérialiste d’Henri Bourassa contre la participation du Canada à la guerre du Transvaal. Ses cibles sont Wilfrid Laurier, mais aussi l’archevêque de Montréal pour ses sympathies trop anglophones, ses refus de l’instruction publique et de la politique d’hygiène publique réclamée par les radicaux.

Le jour de son mariage, le 3 août 1902.

Asselin aura beau être un membre très actif de la Saint-Vincent-de-Paul et commencer à fréquenter une jeune femme très pieuse, Mlle Alice Le Bouthillier, son anticléricalisme lui restera longtemps comme une tunique de Nessus.

La victoire de Laurier aux élections de 1890 sonne le glas des Débats. Asselin est alors engagé comme secrétaire particulier de Lomer Gouin, le futur premier ministre libéral de la Province, pour lors ministre de la Colonisation et des Travaux publics. Il commence avec enthousiasme parce qu’il est déjà persuadé que l’avenir du Québec passe par la colonisation  : l’occupation des terres assurera la richesse réelle du Canada français, condition nécessaire pour effacer les conséquences de la Conquête anglaise.

Mais il déchante rapidement en découvrant les coulisses de la vie politique, les ravages de l’ambition, du système du patronage, des faveurs qui remplacent la compétence et le travail. Déçu, il se remet au journalisme sous des noms d’emprunt, sans souci de l’orientation du journal auquel il envoie ses textes, pourvu qu’il puisse défendre les intérêts de son peuple. «  J’aime par-dessus tout ma race et ma province   », écrit-il à cette époque.

Il découvre les travaux d’Errol Bouchette, notre premier économiste à avoir expliqué que l’avenir du Canada français passait par la maîtrise de son économie. Malheureusement, Bouchette raisonne dans un cadre strictement capitaliste. À sa suite, Asselin n’arrivera pas à concevoir un autre type de rapports sociaux et économiques que celui qui nous a été imposé par les anglo-protestants et qu’il déplore.

LA LIGUE NATIONALISTE

À la fin de 1902, Laurier s’étant finalement opposé aux demandes impérialistes du gouvernement anglais, Bourassa a réintégré le Parti libéral. Ses jeunes partisans comme Asselin, Omer Héroux à Montréal, ou Lavergne à Québec, restent plus circonspects. Ils fondent une Ligue nationaliste dont Asselin devient rapidement le principal animateur. Leur revendication de l’autonomie politique, commerciale et militaire du Canada s’appuie sur un travail très sérieux qui leur permet de faire respecter leurs idées dans de nombreux milieux, y compris dans la presse anglophone. C’est à cette époque qu’Asselin s’impose en maître auprès de la jeunesse.

Durant ces mêmes années, Asselin prend conscience des limites d’Henri Bourassa, qui l’empêcheront d’être le véritable chef nationaliste dont le Canada français a besoin. D’ailleurs, Bourassa le lui écrit  : «  Pour l’amour du ciel, ne m’appelez pas chef  ! En dépit de mes airs de matamore, au fond, je suis un poltron, et j’ai toujours peur quand on me fait sentir que je pourrais avoir des responsabilités  !  »

Les évènements viennent malheureusement corroborer cet aveu lucide. Dans les mois qui suivent, Bourassa se défile devant la possibilité de devenir Premier ministre de la province de Québec. Il laisse ainsi échapper une occasion unique de mettre en application une politique franchement nationaliste qui entraînerait, la Ligue nationaliste en est convaincue, un tel développement de la Province que les rapports de forces politiques au fédéral en seraient modifiés.

Devenu un personnage trop public pour pouvoir rester secrétaire particulier de Lomer Gouin, Asselin démissionne donc pour se consacrer entièrement à la Ligue tout en vivant avec sa jeune et courageuse épouse dans une misère noire.

Rien ne l’arrête dans son action, surtout pas les conseils de prudence pour éviter les foudres de Mgr Bruchési ou préserver les enjeux électoraux de certains amis. C’est ainsi qu’il se fait l’acteur principal de l’élection à la mairie de Montréal d’Hormidas Laporte  : un excellent catholique, très soucieux de la situation sociale et sanitaire catastrophique de la ville, quoique conservateur. Après Calcutta, Montréal est alors la seconde métropole du monde pour la mortalité infantile.

LE NATIONALISTE

Le 6 mars 1904, son rêve se réalise  : paraît Le Nationaliste, un hebdomadaire de qualité dont chaque numéro sera un évènement politique et littéraire. Toute la jeunesse universitaire, les jeunes hommes d’affaires canadiens-français et beaucoup de juristes attendent sa parution. Plusieurs journaux conservateurs, surtout La Vérité de Tardivel, mais aussi des journaux anglophones reproduisent ses articles.

Dès le début, tout en s’affirmant comme un journal d’idées, Le Nationaliste adopte ce ton enjoué, mordant qui a fait la bonne fortune du journalisme “  à la française ”. Il est le premier journal à mettre une caricature à la une. «  Ce qui arrive de nous chaque semaine, écrit Asselin, ce n’est pas la substance de notre âme ni la fleur de nos facultés. C’est l’instinctif éclat de rire devant la sottise, l’irrépressible cri de dégoût devant la lâcheté, l’imprécation devant le triomphe insolent de la force brutale sur la raison impuissante.  »

Henri Bourassa

Henri Bourassa

Pour Asselin, l’aventure du Nationaliste représentera quatre années d’intense activité. En 1904, c’est la lutte contre le bill de la Milice, en 1905, l’affaire des écoles du Nord-Ouest pour laquelle il s’en prend une nouvelle fois à Laurier alors que Bourassa s’en sépare mollement  ; en 1906, l’opposition au bill du dimanche, inspiré par les puritains anglo-protestants, lui permet de défendre nos coutumes et traditions catholiques.

Toutefois, c’est contre les trusts que Le Nationaliste va particulièrement s’illustrer  : rien ne lui paraît plus contraire à l’esprit français que ce capitalisme américain dont l’hypocrisie lui est insupportable. Asselin penche pour un socialisme mais qu’il ne veut pas étatique, prévoyant que si l’État prenait en charge la justice sociale, il engendrerait une nouvelle classe sociale, le fonctionnariat, dont le coût financier compromettrait l’avenir de la société. Malheureusement, sa clairvoyance ne va pas jusqu’à lui ouvrir les yeux sur l’utopie de son socialisme que, au demeurant, il ne cherche pas à préciser. Asselin n’est pas un doctrinaire, c’est un redresseur de torts  !

Ses attaques se concentreront surtout sur Louis-Joseph Forget et son neveu Rodolphe qui sont en train de mettre la main sur les contrats publics d’électricité, après avoir pris possession d’une grande partie des journaux afin de pouvoir agir en toute impunité. Asselin n’épargnera rien pour dénoncer l’exploitation des salariés de ces bienfaiteurs… du diocèse de Montréal.

Ses prises à partie d’une hiérarchie ecclésiastique «  complice  » et son socialisme latent font à Asselin une fort mauvaise presse parmi le clergé. Il a beau dénoncer aussi les manœuvres de la franc-maçonnerie pour noyauter l’administration municipale de Montréal, beaucoup, en particulier chez les religieux chassés de France, s’inquiètent du ton et des idées progressistes de l’hebdomadaire.

Tardivel, qui se veut le gardien de la pensée ultramontaine, cite volontiers les éditoriaux vengeurs d’Asselin dans son journal La Vérité. Mais il n’en poursuit pas moins avec lui une polémique sur la soumission due aux évêques. À Bourassa, qui essaie de concilier les deux tendances nationalistes, Tardivel répond fort justement  : «  Vous disiez que La Vérité est trop religieuse pour être lue par la foule. Il me semble que dans les circonstances, j’avais raison de rétorquer que Le Nationaliste n’est pas assez catholique pour faire du bien au peuple.  »

C’est évident. Il aurait fallu chez Asselin et son équipe de jeunes journalistes ardents, une doctrine, des principes qui ne soient pas simplement la justice sociale et la défense du Canada français contre les Anglais et les intérêts de la haute finance. Il leur aurait fallu une compréhension de la lutte au sein de l’Église entre libéraux, libéraux-conservateurs et catholiques intégraux pour faire réfléchir leurs lecteurs sur les véritables enjeux, au lieu d’irriter le clergé et les fidèles pour finalement provoquer inutilement les foudres épiscopales, donc compromettre la réussite de leur combat.

En attendant, Asselin gravit les sommets de la popularité, au point de faire ombrage à Bourassa. D’ailleurs, tout sépare les deux hommes. Le tribun populaire est un admirateur du système politique anglais, il rêve de la grandeur du Canada par l’entente des deux peuples fondateurs. Le journaliste polémiste est francophile, mais son amour de la France va surtout à la Révolution française et à son idéal de Liberté, d’Égalité et de Fraternité  !

À partir de 1905, Lomer Gouin étant premier ministre à Québec, Asselin déclenche une campagne contre la corruption qui lui vaudra procès sur procès, et autant de triomphes populaires, mais aussi l’occasion de nouvelles dettes pour frais de justice  ! Le Nationaliste tire alors à 20 000 exemplaires, ce qui est considérable pour la Province.

LE DIVORCE AVEC BOURASSA

Jules Fournier

Cette activité combative répugne au tempérament conciliateur de Bourassa qui finit par lui tourner le dos. Or, sans son appui, Asselin, croulant sous les frais des procédures que ses opposants multiplient à plaisir, est contraint de jeter l’éponge. En mars 1908, son ami Jules Fournier le remplace à la direction du Nationaliste avec le désir de continuer le combat.

Déprimé par cet échec, Asselin doit en plus subir une grave opération suivie d’une longue convalescence, ce qui n’est pas pour améliorer la situation financière de sa famille. Au cours de ce repos forcé, il découvre Péguy, dont le nationalisme et le socialisme utopique lui conviennent tout à fait, et L’Action Française. Plus que les éditoriaux de Maurras, c’est la verve de Daudet et les analyses de Bainville qui le captivent. Dès 1906, il a compris que la menace allemande pèse sur l’Europe et entraînera dans la guerre l’Angleterre et… le Canada.

Il a alors 34 ans. S’il respecte la foi de sa femme, qui est celle de ses ancêtres, lui s’est éloigné de l’Église, furieux du conservatisme et de la suffisance du haut clergé. Après son opération, à la demande de son épouse, il accepte cependant d’aller faire une retraite dans une Trappe, loin de Montréal. Mais cela se passe mal. À un ami, il écrit  : «  Je crois plus que jamais qu’il n’y a qu’une seule religion sensée qui est de faire le plus de bien possible en la vie et s’en rapporter pour le reste à la miséricorde de Dieu.  »

À son retour, il n’a qu’un désir  : travailler à la fondation d’un quotidien nationaliste. Comme il est toujours endetté et menacé de nouveaux procès, il doit céder la première place à Bourassa qui, tirant les leçons de l’expérience malheureuse du Nationaliste et de son fondateur, conçoit un journal indépendant financièrement, dont il se réserve la direction effective. Asselin est mis sur la touche, cantonné aux affaires municipales  ! Le 10 janvier 1910, le premier numéro du Devoir est publié. C’est un vif succès. Les étudiants viennent régulièrement manifester leur enthousiasme nationaliste sous les fenêtres de la salle de rédaction, ils réclament Bourassa, mais aussi… Asselin pour les acclamer. Or le torchon brûle entre les deux hommes  ; le 5 mars, Asselin démissionne.

Pour faire vivre sa famille, il accepte un emploi chez un courtier immobilier  ! C’est une déchéance qu’il ressent durement, d’autant plus qu’un mauvais placement d’argent emprunté augmente encore le poids de ses dettes. Ce qui ne l’empêche pas de prévoir lucidement que le mouvement autonomiste de Bourassa fera long feu et sera récupéré par les Conservateurs, ce qui arriva.

À LA DÉCOUVERTE DE PARIS

Le Premier ministre fédéral, Borden, lui propose alors d’aller en France pour étudier la politique d’immigration canadienne. C’était un des chevaux de bataille des nationalistes  : entre 1901 et 1906, le Canada avait accueilli 560 000 immigrants, dont seulement 7 000 francophones  !

C’est l’occasion rêvée pour Asselin de franchir pour la première fois l’océan. Paris l’enchante et il se sent parfaitement à l’aise dans le monde des arts et de la politique où ses fonctions officielles l’introduisent. Il profite de son séjour pour assister à des débats organisés par L’Action Française; si nous en croyons sa biographe, il ne semble pas tant intéressé par les idées que par la manière de mener les débats contradictoires entre orateurs qui se respectent et alignent des faits  : à L’Action Française on cherche la vérité, la juste analyse, le bien commun. Quelle différence avec la partisanerie de la vie politique canadienne  !

Cependant, le monde des intellectuels catholiques libéraux le séduit davantage. C’est une découverte  : des catholiques ardents qui séparent la foi de la politique, qui ont une religion intérieure qui laisse toute liberté aux autres  ! Voilà de quoi le réconcilier avec l’Église…

Mais remarquons la contradiction entre son enthousiasme pour la recherche de la vérité objective dans les débats de L’Action française, et la vive séduction qu’exerce le libéralisme sur son âme à la foi vacillante.

PRÉSIDENT DE LA SAINT-JEAN-BAPTISTE

À l’automne 1912, de retour à Montréal, il traverse une pénible dépression. Mais en avril 1913, le voilà reparti pour une nouvelle aventure  : redonner à la Société Saint-Jean-Baptiste, dont il vient d’être élu président, son lustre combatif d’antan.

Ses projets ne manquent pas  : un ensemble immobilier de logements ouvriers, un centre sportif de loisirs, des cours publics. Mais surtout, il s’engage à fond pour soutenir la lutte des francophones de l’Ontario contre le règlement 17 qui veut supprimer leurs écoles. Il arrive même à fédérer plusieurs organisations patriotiques pour organiser des manifestations.

Pour augmenter le soutien financier à cette bonne cause, il décide de réduire les dépenses de la Société Saint-Jean-Baptiste en supprimant le traditionnel défilé de la Saint-Jean où des chars allégoriques entourent celui de saint Jean-Baptiste enfant parmi les moutons. Pour Asselin, c’est folklorique. Mais comme les francs-maçons de Montréal s’empressent de le féliciter de cette décision, «  la mort du mouton  !  », l’affaire tourne au scandale.

Asselin refuse de revenir sur sa décision. Il est encore persuadé que le combat nationaliste n’a rien à voir avec la religion. Les Anglais en veulent aux Français, dit-il, et non pas aux catholiques, la preuve  : il existe des catholiques anglophones.

Cependant, lorsqu’on apprend qu’il a souscrit pour un monument élevé en l’honneur de la République, qui fera pendant à celui élevé en l’honneur de sainte Jeanne d’Arc, et qu’il soutient le suffrage féminin, Mgr Bruchési juge de son devoir d’intervenir et de faire connaître publiquement son mécontentement. Cela suffit pour contraindre Asselin à la démission, le 13 juin 1914.

En août, c’est la déclaration de guerre. Vingt-cinq mille Canadiens français s’engagent aussitôt. Asselin voudrait être de ceux-ci, mais il a charge de famille et son fils aîné est malade.

Bourassa, lui, prend parti contre la participation du Canada à la guerre, au nom de son autonomie. Aussi, lorsqu’on apprend, début 1915, que finalement Asselin s’est engagé et a même accepté de lever un régiment, sa décision provoque un électrochoc parmi les nationalistes qui se divisent. Au cours d’une conférence publique au Monument national qui fait salle comble, il réussit à retourner l’assistance en sa faveur.

Il ira se battre, explique-t-il, pour la France «  malgré l’Angleterre  ». «  Moi, si je veux partir, c’est que j’aimerais mieux mourir que de voir la France vaincue et impuissante.  »

Malheureusement, son âme et son cœur sont encore loin de la foi de ses pères, cette foi catholique et romaine qui a fait la France et le Canada français. «  Je pense quelquefois que le plus grand besoin de notre race, c’est encore d’apprendre à mépriser, quand il le faut, la vie, à ne pas trop s’attacher au bien-être, à l’aisance purement matérielle, à être dure pour elle-même, et prodigue, à l’occasion, de son sang. Sur ce point, je suis encore plus nietzschéen que chrétien. Pour la race, je comprends le renoncement comme un moyen de domination. Je voudrais que nous fussions à notre manière des Spartiates, non des Nazaréens qui présentent l’autre joue comme des esclaves.  »

C’est dans la boue des tranchées et par la lecture de Maurras qu’il reviendra à la foi catholique. Son ardeur combative voudra alors en faire bénéficier son peuple, mais il y trouvera la Croix.

RC n° 182, novembre 2010