La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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DOM PACÔME
et la Trappe d’Oka

Dom Pacôme

Albert Gaboury,
en religion Dom Pacôme

L A Trappe d’Oka a une particularité entre toutes, celle d’avoir eu à sa tête durant un demi-siècle un abbé remarquable  : Dom Pacôme Gaboury, mort en 1964. Or, celui-ci, après avoir vu les réformes se dessiner, avait prévenu qu’elles entraîneraient la ruine de l’Ordre, osant même désigner nommément le responsable en la personne du Pape. Rappelons son œuvre et nous comprendrons le principe de la vitalité de telles institutions dans l’Église, et la cause de leur dépérissement.

LA FONDATION DE NOTRE-DAME-DU-LAC

C’est en mai 1881 que Dom Chouteau, abbé de la Trappe de Bellefontaine en France, arrive à Montréal à la recherche d’un lieu pour fonder un monastère qui, éventuellement, pourrait servir de refuge à sa communauté menacée d’exil par les lois de la République.

Dom Chouteau

Dom Chouteau

Il n’a pas de peine à s’entendre avec les Sulpiciens de Montréal qui, depuis 1800, appelaient de leurs vœux la fondation d’un tel établissement sur les bords du Saint-Laurent  ! Ils lui concèdent un vaste terrain riverain du Lac des Deux-Montagnes, à Oka. Lorsque les cinq fondateurs, sous la conduite du Père Guillaume Lahaye, arrivent en septembre 1881, le gros œuvre du premier monastère est déjà suffisamment avancé pour que l’Archevêque de Montréal puisse le bénir.

Ces commencements rapides et apparemment sans difficulté, ne vont pas dispenser la jeune communauté de bien des épreuves, à commencer par celle d’une extrême pauvreté, rendue encore plus pénible par la rigueur du climat que les moines, habitués à la douceur angevine de Bellefontaine, n’imaginaient pas. Dom Chouteau, qui dirige la fondation de loin, mettra longtemps avant d’admettre un assouplissement de la Règle en ce qui concerne le chauffage… L’été, les maringouins sont une autre forme de pénitence qui exerce durement les Trappistes, au point que certains diront  : «  Mieux vaut grelotter en hiver que gigoter en été  ». Les intempéries s’en mêlent  : un ouragan dévaste le chantier et un incendie détruit la scierie. Mais, pire encore pour ces bons religieux, les autochtones de la réserve voisine s’opposent à leur installation, leur volent du bois et, finalement, apostasient pour se faire méthodistes.

Dom Oger

Dom Oger

Dom Guillaume, accablé, démissionne en 1886. Il est remplacé par le Père Antoine Oger, 34 ans, qui est élu prieur le 10 mai 1887. C’est un homme à la fois doux et énergique, patient et travailleur  ; ces qualités lui seront bien nécessaires pour assurer la survie de la fondation. À son arrivée, elle compte déjà 22 moines  ; deux ans plus tard, il y en a 40 dont 22 frères convers qui s’occupent d’une ferme de 300 arpents avec un troupeau de 110 bêtes à cornes et 25 chevaux. À la demande du gouvernement, une école d’agriculture fut adjointe à la ferme  : son rayonnement sera considérable dans toute la province et, en 1908, elle sera élevée au rang de faculté.

Il faut donc construire. Dom Oger, malgré les réticences de Dom Chouteau, son Père immédiat, s’attelle à la tâche dès novembre 1889. Dix-huit mois plus tard, les moines peuvent emménager dans leur nouveau monastère, élevé au rang d’abbaye en 1892, sous le nom de Notre-Dame-du-Lac  ; le 28 mars, Dom Oger en est élu premier abbé.

ÉPREUVES ET PROSPÉRITÉ

Sa charge est considérable  : la communauté ne cesse de grandir (en 1894, 74 moines dont 20 novices convers  !) et le fardeau de la dette progresse au même rythme. En février 1893, arrive heureusement à Oka le frère Alphonse Juin, expert dans la fabrication du fromage appelé Port-du-Salut, du nom de son abbaye d’origine. Grâce à ce fromage, devenu bientôt célèbre ici sous le nom de fromage d’Oka, l’abbaye trouve enfin une source de revenus régulière, ce qui lui avait cruellement fait défaut depuis quinze ans.

Mais les épreuves ne sont pas finies pour autant. En 1893, le feu détruit l’hôtellerie et épargne de justesse le nouveau monastère. Dans les années qui suivent, pratiquement tous les ans, un bâtiment au moins passe au feu. Mais l’heure de la grande épreuve sonne le 23 juillet 1902. Citons-en le sobre récit extrait de la chronique du monastère  : «  Vers quatre heures de l’après-midi, le feu se déclare dans l’aile du chapitre, apparemment au vestiaire. En quelques minutes, tous les religieux et employés sont sur le théâtre de l’incendie qui se développe en des proportions alarmantes et devient bientôt incontrôlable. Vers cinq heures, tout espoir est perdu. Le feu est tellement intense qu’il faut se tenir à une distance assez considérable. À six heures, tout est fini, le feu ayant saisi sa dernière proie, l’hôtellerie. À 7 heures, notre cher monastère, notre église, tout n’est plus qu’un foyer de débris fumants, dont la lueur sinistre attire la population des alentours. Partout, sur le chemin qui conduit du monastère à l’école d’agriculture, sont déposés les effets sauvés de l’incendie. Avant de prendre ses quartiers pour la nuit, la communauté se rassemble auprès des ruines et chante le Salve Regina, plutôt de cœur que de bouche, car tous sont à peu près épuisés.  »

Avec sagesse, Dom Oger décide que le produit de l’assurance servira à payer les dettes en priorité. On reconstruira plus tard, dès que possible. En attendant, les moines trouvent refuge à l’école d’agriculture. Mais les vocations ne tarissent pas pour autant  : sept jeunes gens se présentent dans les semaines qui suivent l’incendie.

Les ruines du deuxième monastère et le monastère temporaire

Les ruines du deuxième monastère et le monastère temporaire

Commencée en 1903, la reconstruction est achevée le 30 septembre 1905. Que de tourments pour Dom Oger, à qui on reprocha son autoritarisme  ! Mais c’est oublier les difficultés que représente la direction d’une communauté si jeune et si nombreuse dans de telles conditions, l’anxiété du poids des dettes, les inquiétudes de la fondation de Mistassini, au Lac Saint-Jean, entreprise à la demande du gouvernement pour encourager la colonisation de ces régions reculées. Incompris de son Père immédiat, il eut à souffrir la défiance des supérieurs de l’Ordre pendant plus de deux ans, avant qu’une visite canonique ne rétablisse entièrement sa réputation et l’appelle à sauver de la ruine une Trappe aux États-unis. Le 1er août 1913, épuisé par tous ses travaux, il s’éteint doucement. Il est le véritable fondateur de la Trappe d’Oka dont il a assuré toutes les ressources.

DOM PACÔME GABOURY

Dom Pacôme, nouvel abbé, en 1913

Dom Pacôme, nouvel abbé,
en 1913

Le 24 octobre 1913, les moines élisent comme nouvel abbé Dom Pacôme Gaboury, qui va exercer cette charge accablante pendant un demi-siècle et laissera le souvenir d’un Père abbé exemplaire.

Albert Gaboury, le futur Dom Pacôme, est né à Saint-Césaire en 1873. Son père, qui est notaire, l’encourage à entreprendre des études commerciales. Sportif, acrobate, volontiers facétieux et boute-en-train, le jeune homme est aussi un bon élève. En juillet 1892, une retraite de Saint-Ignace suffit à le persuader qu’il doit être religieux. Sa décision ne tarde pas  : il se présente à la Trappe d’Oka le 16 mars 1893. Le 25, il reçoit l’habit et le nom de frère Pacôme. Il n’a encore que 19 ans. À sa mère éplorée qui, le jour du départ, lui demandait s’il allait revenir, il avait répondu  : «  Non, maman, je ne reviendrai pas.  »

Il fut d’abord affecté à la buanderie, travail très pénible s’il en est. Un ancien se souvient  : «  En 1894, il y avait au rez-de-chaussée du vieux moulin un grand novice maigre qui s’époumonait à faire la lessive, et à qui on n’aurait pas donné longue vie. À travers un teint pâle, brillaient deux grands yeux noirs, c’était le frère Pacôme.  » Il a été formé à l’aide du Directoire de 1869, tout imprégné de l’esprit de l’abbé de Rancé, abbé de la Trappe et réformateur des cisterciens au 17e siècle. Aussi, «  venu à la Trappe pour souffrir  », frère Pacôme se crut-il obligé, même s’il n’avait pas l’âge requis, de se soumettre à la loi du jeûne qui consistait à prendre un seul repas par jour, vers quatre heures de l’après-midi. Quand il eut atteint ses vingt-et-un ans, Dom Oger le fit demander pour lui dire  : «  Maintenant, vous êtes en âge de jeûner selon la sainte Règle. – Mais, répondit le jeune moine, je le fais depuis mon arrivée à la Trappe.  » Un peu confus, l’Abbé, après un moment de silence, se contenta d’ajouter  : «  Eh bien  ! puisque vous n’êtes pas mort, continuez votre jeûne.  »

Dom Pacôme ne renia jamais sa formation et cette conception de la vie monastique qui était celle de la Trappe et que Dieu bénissait manifestement, comme l’abondance des vocations le prouvait.

Peu de temps après ses vœux temporaires, en mars 1895, le frère Pacôme devient le secrétaire particulier de Dom Oger, qui lui confie aussi la comptabilité du monastère. Son abbé apprécie sa vive intelligence, son sens de l’initiative qu’il concilie avec une obéissance exemplaire, son esprit d’ordre et de pauvreté. Ordonné prêtre le 19 mai 1898, il est nommé sous-prieur au mois de novembre suivant. À cette charge, il acquiert l’estime de la communauté, en particulier en défendant ses droits auprès de l’administration gouvernementale. En juin 1900, il est nommé prieur, charge très importante à cause des absences répétées de Dom Oger. Il n’a alors que 27 ans, mais il révèle dans cette fonction des qualités remarquables, en particulier en résolvant de main de maître un grave problème de discipline à l’école d’agriculture.

Aussi, n’est-il pas étonnant que les supérieurs de l’Ordre aient pensé à lui pour prendre la tête de la fondation de Mistassini, qui était au bord de la faillite. Malgré les réticences de Dom Oger qui aurait voulu le garder auprès de lui, Dom Pacôme quitte Oka le 28 juin 1901. Muni de sa lettre d’obédience écrite au verso d’une enveloppe usagée, sans autre bagage que son chapelet, son bréviaire et son billet de passage, il arrive à Mistassini le 4 juillet, où on ne l’attendait pas. En l’espace de quelques mois, ne se laissant impressionner par aucune difficulté, prenant des mesures énergiques, il rétablit si bien la situation que la fondation est érigée en prieuré indépendant le 20 novembre 1903.

Élu prieur, très aimé de ses moines, Dom Pacôme sait aussi toucher les cœurs des colons de la région. Il trouvait toujours quelque expédient pour leur venir en aide, même si lui et la communauté vivaient très pauvrement. D’autre part, sa force et sa ténacité étaient devenues légendaires, surtout du jour où, seul, il réussit à dégager d’un banc de sable le bateau de Roberval…

Monastère de Mistassini, construit par Dom Pacôme

Monastère de Mistassini
construit par Dom Pacôme

En 1904-1905, sa perspicacité et sa prudence lui permettent de sauver le monastère des intrigues d’un escroc, tandis que son indépendance vis-à-vis du député gouvernemental de la région lui vaut, paradoxalement, l’estime du Premier ministre libéral, Lomer Gouin, qui lui accorde un important prêt sans intérêts pour lui permettre de construire en 1907 un vaste monastère à l’abri du feu. Il est vrai que ces largesses n’étaient que justice puisque c’est à la demande du gouvernement que les trappistes avaient ouvert la région à la colonisation. En 1911, le Délégué apostolique vint bénir le nouveau monastère qui dominait le site des futures villes de Dolbeau et de Mistassini. Tous louaient les qualités d’administrateur du jeune prieur. Le Premier ministre lui-même n’avait-il pas déclaré  : «  Le prieur de Mistassini est la plus forte personnalité financière de la Province de Québec avec, peut-être, Mère Piché, supérieure générale des Sœurs grises.  » Dom Oger, déjà bien fatigué, participait à la cérémonie  ; prévoyait-il que Dom Pacôme serait appelé à lui succéder deux ans plus tard  ?

En tous cas, cette réussite à Mistassini ne pouvait qu’attirer l’attention des moines d’Oka et porter leurs suffrages sur celui qu’ils avaient déjà apprécié lorsqu’il était leur prieur, douze ans auparavant. Le 24 octobre 1913, Dom Pacôme Gaboury était donc élu Abbé de Notre-Dame-du-Lac, qui comptait 96 religieux  : 41 moines de chœur, 38 frères convers, 10 novices, 3 oblats, 4 postulants.

Son allocution, le jour de son installation, définit parfaitement son programme, citons-en ce passage significatif  : «  Par notre vocation, nous sommes contemplatifs, et nous devons vivre loin du monde. Les préoccupations de nos fondateurs se révèlent dans le choix de cette vallée solitaire comme site de l’abbaye. Le sanctuaire a rayonné, il est vrai, et des novices sont venus  : mais les pierres et les cailloux ont aussi résonné, au dire des anciens. Entraînés, dès le début, par les besoins d’un pays jeune et nouveau, et par les instances de nos gouvernements, à donner notre part d’exemple, nous fûmes obligés à nous constituer maîtres d’école.  » Dom Pacôme veut accorder la préférence à la vie monastique dans toute son austérité, tout en continuant l’œuvre de l’enseignement agricole.

UN INFATIGABLE BÂTISSEUR

Sa première réalisation fut le pensionnat adjoint à l’école d’agriculture. À peine était-il terminé, qu’un incendie détruisit complètement les granges et l’écurie. Il fallut se remettre à la tâche, mais au préalable, comme il le fera désormais à chaque occasion, Dom Pacôme s’informa des progrès en matière de construction et de prévention des incendies. Cette fois, il conçut une grange-écurie avec arches, sans poutres ni poteaux, reposant sur un plancher de béton armé sous lequel il plaça les écuries.

Ruines en 1916

Ruines en 1916

À deux heures du matin, le 27 décembre 1916, l’épreuve de 1902 se renouvelle. Le feu, qui s’est déclaré dans la cave du juvénat à proximité de l’abbaye, poussé par le vent, se communique rapidement au monastère. En peu de temps la situation est désespérée, ne laissant aux moines sous la direction de Dom Pacôme que le temps de sauver une partie de l’ameublement et les archives. Vers cinq heures du matin, il ne reste plus rien du deuxième monastère bâti par Dom Oger, alors qu’une dette de 69 000 dollars grève déjà les finances de l’abbaye.

Ému de la situation, Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, propose à Dom Pacôme d’organiser une quête dans l’archidiocèse, tout en craignant qu’une telle initiative ne rencontre pas l’assentiment de la population persuadée que les Trappistes sont riches. Dom Pacôme n’hésite pas sur la conduite à tenir  ; il répond à l’Archevêque de Montréal  : «  Je reconnais que nous avons favorisé une telle opinion en admettant trop de visiteurs, et en faisant trop montre de notre prodigalité pour la cause de l’agriculture. En promenant les innombrables visiteurs dans nos vergers et nos départements, nous nous ruinons dans leur opinion au point de vue de la pauvreté de nos moyens. Il nous faudra, un jour ou l’autre, rentrer dans l’ombre qui convient aux Trappistes… Merci, Monseigneur, pour votre généreuse initiative. Mais nous n’accepterons rien des quêtes publiques. Avec la grâce de Dieu et nos faibles ressources, nous reconstruirons le monastère comme nous l’avons fait l’été dernier pour nos granges. Nous réserverons l’hôtellerie pour la fin, dans trois ou quatre ans. De cette façon, le public aura le temps de désapprendre le chemin de la Trappe.  »

Dès lors, Dom Pacôme maintiendra sa communauté dans une austère pauvreté, ce qui n’empêche pas les vocations d’abonder au point qu’il profite de la reconstruction pour agrandir le monastère. Malgré le coût élevé des matériaux durant la guerre, les travaux avancent bon train. Le procureur de l’Ordre lui écrit en 1917  : «  Nous admirons avec quelle rapidité marchent vos reconstructions, et avec quelle habileté vous profitez de ce désastre pour apporter encore d’excellentes améliorations à votre monastère que le Révérendissime Père Général admirait comme étant le plus pratique de tout l’Ordre.  »

Jusqu’en 1960, les constructions nouvelles et les améliorations pour répondre aux besoins de la communauté grandissante en pleine activité, ne cessent de se succéder. On en a compté 234 entre 1914 et 1960. C’est Dom Pacôme aussi qui bâtit en 1930 l’Institut agricole d’Oka, à la périphérie du domaine de la Trappe, afin que les activités de l’école d’agriculture, liée au monastère par un contrat avec le gouvernement jusqu’en 1960, dérangent moins la vie monastique.

La Trappe d'Oka et ses dépendances

La Trappe d’Oka et ses dépendances

L’IDÉAL DE LA VOCATION CISTERCIENNE

Ce qui est particulièrement admirable chez Dom Pacôme, et ce qui explique aussi la vitalité de sa communauté, c’est que jamais il ne permit que les activités ne viennent troubler la régularité et l’observance de la Règle. Une lettre de lui, adressée au Père abbé de la Trappe de Rogersville, en Acadie, dont il venait d’hériter de la paternité, dit bien sa conviction à ce sujet  : «  Vous êtes déjà descendu sur le radeau de sauvetage, à la merci des vagues. La régularité a baissé dans la communauté  ; le temporel a fléchi considérablement, et le moral est à terre. Il faut de toute nécessité rétablir la régularité, même au prix de quelques sacrifices d’argent. Ceci est très important. (…) Vous devez exiger que les religieux ayant des emplois prennent part à tous les offices, même durant l’été. Que tous se couchent et se lèvent avec la communauté. Moins vous êtes nombreux, plus vous devez être exacts sur ce point. La régularité est notre vie, notre force et, par là seulement, nous donnons l’édification et maintenons notre ferveur.  »

Quatre fois par semaine, durant cinquante ans, il commente au chapitre la Règle de saint Benoît. Il veille aussi à la correction des moindres écarts. Plusieurs anciens de Notre-Dame-du-Lac aiment voir dans leur abbé un saint. L’un d’entre eux se plaisait souvent à répéter  : «  Dom Pacôme était un saint et il voulait faire de nous des saints.  » Un autre avouait bien simplement  : «  Si j’ai quelques vertus aujourd’hui, c’est à Dom Pacôme que je les dois.  » On lui pardonnait facilement sa sévérité, à cause de sa grande affection. «  Les hommes du monde, disait-il, reçoivent à certaines heures, plusieurs abbés dans l’Ordre ne reçoivent que durant les intervalles. La porte du père abbé d’Oka est toujours ouverte.  » Malgré sa surcharge de travail, il écoute ses moines attentivement, parfois même leur offre… un chocolat, suprême gâterie  !

Dom Pacôme sur un chantier

Dom Pacôme sur un chantier

Il édifie aussi sa communauté par son exemple. Sans se ménager, il se donne entièrement à son devoir. Toujours, il est le premier à l’office de nuit, même s’il a passé une partie de la nuit à travailler. Il est aussi invariablement fidèle aux jeûnes de règle, à la récitation de l’Office au chœur et aux travaux communautaires. On le voit sur tous les chantiers, la pelle ou la truelle à la main. Souvent on le rencontre allant bûcher en forêt, à la tête d’un groupe de moines. Quand il commandait sur le lieu du travail ou sur les chantiers de construction, sa voix, qu’on entendait à peine lorsqu’il présidait les cérémonies liturgiques, devenait alors puissante et impérieuse.

Dans ses relations avec les personnes extérieures à la communauté, on remarquait sa jovialité et sa douceur de saint. «  D’une distinction native, l’esprit fin, aiguisé, il reçoit ses visiteurs avec grâce et mansuétude. En dépit d’une austérité naturelle, il possède cet art exquis de descendre au ton familier avec les humbles, sans jamais cependant s’abandonner complètement. Il demeure toujours l’Abbé, le haut dignitaire de l’Église qui impose respect et admiration  », témoigne Jean-Charles Magnan, l’un des pères de la science agronomique au Québec, qui était un ancien élève d’Oka.

L’ANGOISSE DE SON ORDRE

Dom Pacôme en compagnie de J-C Magnan en 1960

Dom Pacôme en compagnie
de J-C Magnan en 1960

Les dernières années de Dom Pacôme sont cependant marquées par une plus grande épreuve que celle des souffrances de la maladie et de la vieillesse, ou encore du poids de la conduite d’une communauté qui compte 178 religieux. Dès la fin des années cinquante, Dom Sortais, le jeune abbé général de l’Ordre, lance celui-ci sur la voie de la réforme. Dom Pacôme en ressent une profonde angoisse. Avec toute son énergie, il s’oppose aux nouvelles normes qui préconisent des adoucissements dans le style de vie des Trappistes. Il s’insurge aussi contre les directives concernant la liturgie, qu’il met au fond d’un tiroir en disant  : «  Mon successeur s’en occupera. Les Chartreux n’ont rien changé, nous aurions dû faire comme eux.  » Mais ce qui l’afflige surtout, c’est la réforme des études et l’obligation d’envoyer les jeunes moines à Rome  : pour lui, de telles dispositions entraîneront nécessairement la perte de l’esprit de la Trappe. C’est alors qu’il ose écrire à Dom Sortais ces lignes prophétiques  :

Dom Pacôme et Dom Chouteau

Dom Pacôme et Dom Chouteau

«  J’ai fait deux rêves qui m’ont bien impressionné et fatigué l’esprit. Dans le premier, j’étais à Cîteaux avec notre fondateur, Dom Jean-Marie Chouteau, et tous deux nous cherchions à manger dans les cuisines de Cîteaux sans pouvoir rien trouver. Dans le second rêve, le pape assistait à l’une de nos réunions et, survenant à l’improviste, il a tout brouillé nos affaires, et nous laissa dans le nuage. Première application  : les vieux moines ne trouvent plus à manger à Cîteaux. Deuxième application  : le pape, avec nos études, nous a enlevés notre solitude et notre clôture…  »

La mentalité des jeunes religieux marqués par l’action catholique, qui ne peuvent recevoir la moindre remarque sans mettre en doute leur vocation, le laisse interdit. Il préfère les voir partir que réformer son monastère pour leur plaire et les garder. Au Père général qui s’étonne de ces départs, il écrit  : «  J’ai pleuré avec vous le départ des dispensés, mais je me félicite d’avoir eu la grâce de pouvoir soulager la communauté d’un poids mort, d’un groupe de sarabaïtes.  »

Dans ses instructions, il insiste alors sur la conception traditionnelle de la vie cistercienne, par exemple le 15 juin 1958  : «  Notre vocation cistercienne, notre mission dans l’Église a son expression vraie dans cette Parole de saint Paul  : ” Je complète dans ma chair ce qui manque à la passion du Christ pour son corps qui est l’Église. ” Là se trouve pour nous le pourquoi de notre vie pénitente, si peu comprise du monde  ; là est notre idéal, dont la beauté surnaturelle nous éprend dans la mesure où nous demeurons unis de pensée, d’affection, à la pensée, à l’amour de notre Chef. (…) Il nous faut l’amour, sans ce puissant secours, nous ne soutiendrons pas les austérités de notre vie.  »

Certains dans l’Ordre souhaitent qu’il démissionne. Mais Dom Sortais, sans illusions, confie à un moine  : «  Même si Dom Pacôme démissionnait, la communauté le réélirait  ». Conscient de son devoir dans la tourmente qu’il pressent, Dom Pacôme déclare quant à lui  : «  Je n’ai plus que la peau et les os et il faut que je continue.  »

Dom Sortais

Dom Sortais

Le 30 août 1963, on fête son jubilé d’or d’abbatiat, en présence de Dom Sortais. Il a 90 ans. «  Je me félicite d’avoir inhumé 101 morts sur les 132 depuis la fondation  », dit-il. Il ne sait pas qu’il sera le 133e de la liste.

En janvier 1964, il se rend en Europe pour participer à l’élection du successeur de Dom Sortais mort subitement le 13 novembre précédent. Il en revient très fatigué  : «  Je ne pouvais me dérober à cet ultime devoir de ma charge, même si je prenais un gros risque.  » Le 18 avril, durant la nuit, il fait une mauvaise chute dans sa chambre et se brise le col du fémur. Après une longue hospitalisation, il est de retour à Notre-Dame-du-Lac pour y mourir. Le 17 juin, il reçoit les derniers sacrements. Le lendemain, toute la communauté est réunie à son chevet pour la prière des agonisants. Aux prières rituelles, il demande, de sa voix faible de moribond, d’ajouter un Pater et un Ave Maria  ; puis il fait signe à la communauté qu’elle peut se retirer. Ce fut son dernier acte d’autorité. Quelque temps plus tard, il remit paisiblement sa belle âme à Dieu.

QUAND DEUX FIDÉLITÉS S’EXCLUENT…

Dom Fidèle

Dom Fidèle

Le 6 juillet suivant, Dom Fidèle Sauvageau est élu pour lui succéder. Né en 1922, il était entré à la Trappe en 1946 puis ordonné prêtre en 1952. Dom Pacôme lui avait confié l’enseignement de l’Écriture Sainte et de la philosophie, avant de le nommer en 1960 aumônier des religieuses trappistines de Saint-Romuald. Le nouvel Abbé choisit comme devise «  Sois fidèle  ». Malheureusement, il lui fallait choisir entre la fidélité aux enseignements et aux avertissements de Dom Pacôme et la fidélité à l’esprit du Concile Vatican II… Il choisit celle-ci. Admiratif du génie précurseur de Dom Sortais, il permit au vent du changement de souffler à Notre-Dame-du-Lac. Par sa patience, son tact, son inaltérable douceur, il réussit à introduire dans la Communauté les changements imposés par les Chapitres généraux après Vatican II, malgré la sourde opposition «  de toute une génération de moines, marqués par la forte empreinte de Dom Pacôme  ». Sous prétexte de retour à l’inspiration originelle des instituts, il fallait faire correspondre ceux-ci aux conditions nouvelles d’existence. Notre Père dans la Contre-Réforme catholique n° 61 d’octobre 1972, montre bien la contradiction  : «  Il s’agit de plaire au monde, de participer à sa vie, d’entrer dans son esprit… Tout en retrouvant la pureté jaillissante des origines  ! Comme si c’était une seule et même chose que de plaire au monde pourri et de revivre la sainteté évangélique des origines  !   » À la Trappe, on imposa, par exemple, l’abrogation de la séparation entre religieux de chœur et religieux convers  ; tous devaient avoir voix au chapitre, esprit démocratique oblige…

Dès lors, le déclin de la Trappe d’Oka commença inexorablement. Les effectifs diminuant régulièrement, il fallut vendre la ferme et une partie du domaine. L’absence de soucis financiers qui s’ensuivit pendant presque vingt ans, donna le change sur la bonne santé de la vénérable communauté. Pour son centenaire en 1981, Camille-Antonio Doucet concluait son histoire de la Trappe d’Oka par ces mots qui donnent la mesure de l’illusion  : «  Sous la sage et prudente direction du Très Révérend Père Dom Fidèle Sauvageau, la Trappe d’Oka continuera de s’acquitter de sa mission principale [après la réforme…]   : la prière contemplative dont notre société a de plus en plus besoin.  » Le dénouement actuel apporte un cruel démenti à cette ” prophétie “.

Aujourd’hui, les trente-quatre survivants dont la moitié a plus de 70 ans, projettent d’emménager dans leur nouveau monastère en 2007. Sera-t-il un monastère pour le troisième millénaire  ? Probablement pas, faute de moines, à moins que la Trappe, comme les autres instituts religieux, revienne au véritable esprit de leur fondateur ou réformateur, que Dieu bénissait puisqu’il suscitait tant de vocations. Cela pourra se faire, à l’heure du triomphe du Cœur Immaculée de Marie, qui entraînera une vraie Contre-Réforme. Notre Père en a posé les principes pour les instituts religieux dès octobre 1972, dans la Contre-Réforme catholique n° 61  : «  Le plus urgent souci de Vatican III sera d’abord de réformer tous les instituts religieux, c’est-à-dire d’y opérer par une très nécessaire contre-réforme un retour à l’ordre moral et à la perfection régulière corrompue par la prétendue réforme de Vatican II. Cette restauration ne sera pas, bien sûr, un pur et simple retour aux formes passées, aux coutumes et manières de jadis. Elle s’accompagnera donc de cette rénovation, tout à fait secondaire, par laquelle les instituts religieux s’adaptent aux conditions nouvelles d’existence, comme dit Perfectae Caritatis. S’adapter pratiquement, matériellement, c’est inévitable et instinctif. Mais non pour s’aligner sur le monde  ! S’y adapter pour s’en garder spirituellement.  » C’était bien l’essentiel de la pensée de Dom Pacôme.

Extraits de la RC n° 125, février 2005, p. 1-6

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