La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LE PÈRE VICTOR LELIÈVRE

P LUSIEURS fois, nous nous sommes attachés à démontrer que les mythes conciliaires ne résistaient pas à leur confrontation avec l’histoire authentique de l’Église. La page que nous nous apprêtons à ouvrir aujourd’hui en est une nouvelle illustration, et déconsidérera les fanatiques de “ l’Église des pauvres ” et de “ la promotion du laïcat ”. Il s’agit de la vie du Père Victor Lelièvre, Oblat de Marie Immaculée qui fut pendant un demi-siècle le grand apôtre du Sacré-Cœur au Canada français.

Le Père Lelièvre est un Breton, né à Vitré en 1876, dans une famille d’artisans pauvres et très pieux. De santé fragile, il fut un enfant choyé, après cinq autres enfants morts à la naissance. C’est avec une filiale reconnaissance qu’il dira tenir sa dévotion de sa mère –  «  J’ai prié parce que j’avais une mère qui était pieuse.   » Elle lui inculque surtout la dévotion au rosaire et au chemin de croix. Le jeu préféré de l’enfant est d’organiser des processions avec les petits voisins.

«  VIENS ET SUIS-MOI  »

C’est le 6 juin 1886 que la vie de Victor Lelièvre va prendre son orientation définitive. Il a dix ans, à peu près le même âge que saint Jean Bosco lors de son premier songe, ou que saint Maximilien Kolbe lors de la vision de Notre-Dame et des deux couronnes. Ce jour-là, il fait sa première communion et il entend une voix qui lui dit  : «   Viens et suis-moi  ». Il le raconte aussitôt à sa mère qui n’y prête pas attention. Cependant, le caractère de l’enfant change  : il devient timide, renfermé, et surtout distrait. La pauvreté du foyer exclut toute possibilité d’études scolaires, ses parents lui trouvent donc un emploi d’apprenti imprimeur qu’il occupera sept années durant, sans aucun goût ni aptitude  !

Père Victor Lelièvre à son arrivée au Canada.

Le Père Victor Lelièvre
à son arrivée au Canada.

Il a 17 ans lorsque le nouveau vicaire de sa paroisse, impressionné par sa piété, lui dit  : «  Victor, tu devrais faire un prêtre. Va voir Notre-Dame de Pontmain et demande-lui de t’éclairer.   » Il s’y rend en pèlerinage avec sa mère, y rencontre le Père Lemius, le recteur de la basilique de Montmartre, qui l’encourage dans sa vocation. Un bienfaiteur lui permet de rattraper son retard scolaire suffisamment pour entrer au noviciat des Oblats en 1896. Peu brillant dans ses études «   J’étais souvent premier, quand on avait soin de commencer par la queue   » – gauche, distrait, victime désignée de toutes les farces de ses confrères, il se juge indigne du sacerdoce. Il serait parti sans la perspicacité de son maître des novices. Finalement, il est ordonné le 24 juin 1902, fête de saint Jean-Baptiste, patron des Canadiens français, et prononce ses vœux perpétuels le 26 juillet suivant, en la fête de sainte Anne, patronne de la Province de Québec  ; intersignes pour son futur apostolat.

C’est le jour de sa première messe à Vitré que son cher père lui donne ce conseil  : «  Eh bien  ! Victor, quand tu prêcheras, parle donc pour que le pauvre monde comprend.  » Ces mots, l’oblat les retiendra à la lettre et n’admettra jamais qu’on redresse l’incorrection grammaticale  : «   C’est comme ça qu’il m’a parlé  !   »

Quelques jours plus tard, il rejoint à Angers l’équipe de prédicateurs de retraites paroissiales du Père Grelaud. C’est à lui que le Père Lelièvre doit d’avoir vaincu sa timidité. La première rencontre avait pourtant été rude  : le Père Grelaud lui avait déchiré son brouillon de sermon jugé trop académique, ce qui ne l’empêcha pas de discerner en son jeune confrère un certain talent pour se faire comprendre des ouvriers. Il lui donne alors ce précieux conseil  : «   L’Évangile, c’est le passe-partout du bon Dieu, c’est la clé qui ouvre les cœurs.  »

VICAIRE À SAINT-SAUVEUR DE QUÉBEC

Lorsqu’en 1903 les lois anticléricales obligent les oblats à quitter la France, le Père Lelièvre est envoyé au Canada. Il doit rejoindre la communauté de dix oblats en charge de la paroisse Saint-Sauveur dans la basse ville de Québec. C’est une grosse paroisse de plus de 13 000 âmes, essentiellement les ouvriers des manufactures de chaussures.

Le Père Lelièvre n’a pas de mal à s’entendre avec le jeune supérieur et curé, le Père Valiquette qui avait toujours l’air d’un jour de fête. On lui confie l’organisation des premiers vendredis du mois. En octobre 1904, il réunit une cinquantaine d’adoratrices habituelles et leur tient à peu près ce langage  : «   Mes bonnes Dames et Demoiselles, voici pourquoi vous êtes ici. Vous voici cinquante. Partagez-vous la paroisse et recueillez chacune dix noms d’hommes ou de femmes qui s’engagent à venir chaque mois passer une heure devant le Saint-Sacrement. Si vous en trouvez davantage, prenez-les, mais avec cinq cents, le Sacré-Cœur aurait déjà une belle garde d’honneur. Surtout, pas d’argent, pas de discussions, pas de oui-non-oui, mais des oui solides. Allez, je vous bénis.  » Or, le premier vendredi du mois suivant, au lieu des cinq cents adorateurs attendus, on en compte exactement 1 826  ! L’oblat ne manque pas de féliciter celles qu’il appelle désormais ses trompettes du Sacré-Cœur. Grâce à elles, dirigées par lui, de mois en mois, une expression nouvelle se popularise dans la paroisse  : «   Faire le Sacré-Cœur  », autrement dit être fidèle à l’Heure Sainte du premier vendredi de chaque mois.

L’HEURE SAINTE DES OUVRIERS

Vicaire à St-Sauveur en 1916

Vicaire à St-Sauveur en 1916

Dix-huit mois se passent tout absorbés par le ministère ordinaire d’un vicaire zélé. C’est à ce titre que le 25 juin 1903, il va porter les derniers sacrements à un ivrogne qui se meurt. «   Je trouve mon pauvre type étendu, non sur son lit, mais sur une paillasse, en plein milieu de la chambre. Après quelques invocations, j’invite la mère et les enfants en larmes à se retirer, puis je présente au moribond mon crucifix à baiser. Il ouvre de grands yeux et répond à mon salut  :

– Mais vous êtes le père du Sacré-Cœur, vous  ? Vous savez, je bois sans bon sens, mais je fais le Sacré-Cœur quand même.

– Vraiment  ? Je Le croyais mieux fait que ça… On m’a pourtant dit que tu n’allais pas à la messe.

– C’est vrai. Mais je ne peux pas, Père. J’ai vendu mon linge du dimanche pour boire. Il me reste mes chaussures, ma chemise et mes “ overalls ” (vêtement de travail). Mais ça ne m’a jamais empêché de faire mon Sacré-Cœur. Depuis que vous avez inventé ça, je suis là tous les premiers vendredis, en arrière, pas loin du bénitier. En overalls, Père, vous comprenez que c’est difficile d’avancer. Mais vous savez, votre petit livre, c’est terrible ce que vous sortez de là-dedans… L’autre jour, celui qui mangeait dans l’auge, ça c’était moi…  »

Le lendemain, le Père Lelièvre n’a pas de difficulté à convaincre son curé qu’il faut faire une heure sainte spéciale pour les ouvriers en habits de travail. Aussitôt la permission obtenue, le père se précipite dans les usines  ; malgré les directions anglo-protestantes, il réussit à faire arrêter la production le temps d’expliquer aux ouvriers, dans son style inimitable, qu’il faut absolument qu’à la sortie du travail, ils se rendent directement à l’église, pour une heure sainte en l’honneur du Sacré-Cœur. Ce soir-là, malgré toutes les appréhensions du père, la nef est pleine. C’est un triomphe  ! Le Père Lelièvre sait toucher les cœurs de ces hommes rudes  : «   Mon sermon, ce n’était qu’une parlote, sans quoi ils filaient par la porte.  » Mais dès cette première fois, beaucoup poussent plutôt celle du confessionnal… En 1903, l’église est dotée de quatre confessionnaux, dix ans plus tard il y en a dix. Le Père Lelièvre prend l’habitude pour 25 ans de prêcher deux heures saintes chaque premier vendredi, celle des travailleurs, et celle réservée aux femmes, car, disait-il avec son humour habituel, «  l’heure sainte, c’est l’heure des travailleurs avec le Créateur et non avec la créature.  »

LES MONUMENTS ET LA PROCESSION DU SACRÉ-CŒUR

L’initiative du Père Lelièvre de faire venir à l’église des travailleurs en habits de travail, suscite bien des railleries dans la haute ville de Québec, mais le cardinal Bégin l’approuve sans hésitation. Non seulement cela, mais le 24 juin 1908, il préside en personne l’inauguration du premier monument du Sacré-Cœur jamais érigé. Encore une initiative du Père Lelièvre. «  Les hommes célèbres ont toujours une statue après leur mort. Je suis surpris que le Sacré-Cœur n’ait pas la sienne sur la place publique dans un pays si croyant.  » Un triduum de prédications, d’heures saintes, avec messe pontificale et feu d’artifice, a préparé la population à la cérémonie  ! La foule des ouvriers s’y est pressée. Remarquons qu’à la même époque, l’archevêque de Montréal se lamente sur la désaffection de la classe ouvrière pour les paroisses  ; là-bas il faudra les miracles de saint Joseph et du Frère André pour y porter remède.

L’impact de cette fête est si grand que la pratique du monument au Sacré-Cœur se généralise en l’espace de quelques années dans toute la Province. Tous les monuments du Sacré Cœur qui se voient encore aujourd’hui, ont été érigés sur le modèle de celui de Saint-Sauveur, après une retraite paroissiale copiée sur celle du Père Lelièvre, lorsque celui-ci n’était pas invité par le curé à venir la prêcher lui-même. Des statues du Sacré-Cœur furent aussi installées dans les maisons et dans les ateliers d’usine. Il est certain que la prédication du Père Lelièvre contribua à arracher le respect humain dans les mœurs du peuple canadien-français. En outre, elle était profondément anti-libérale, en ce sens que le Père Lelièvre ne concevait pas une foi qui puisse se cantonner à des pratiques personnelles ou même strictement paroissiales. Il fallait pour le Sacré-Cœur un culte public.

Le reposoir de 1950

Le reposoir de 1950

Maintenant que Saint-Sauveur a un si beau monument, il ne faut pas s’étonner que le Père Lelièvre veuille en faire un reposoir pour une procession de la fête du Sacré-Cœur. Elle a lieu pour la première fois en 1914. L’année suivante, le parcours dans la paroisse est nettement plus long, et les paroissiens, toujours préparés par un triduum, rivalisent de zèle pour la décoration de leur maison. En 1917, on franchit les limites de la paroisse pour aller au reposoir installé sur la façade de l’Hôtel-Dieu. Vingt mille personnes participent à la procession. En 1920, on monte à la haute ville, le reposoir est alors situé devant le Parlement, et le gouvernement est présent au grand complet. Désormais et jusqu’au Concile, la fête du Sacré-Cœur sera l’événement de l’année à Québec. En 1949, le Père Lelièvre décide de remplacer la procession par une nuit de prières  : «  Trop de cadavres ambulants  ! Au lieu de promener des pécheurs, nous honorerons le Sacré-Cœur avec des âmes en état de grâce.  » En 1951, cinquante mille personnes y communient. Un curé de la banlieue de Québec témoigne  : «  Aucun prêtre ne nous a fait travailler comme le père Lelièvre. Nous confessions des après-midi ou des veillées entières dans nos paroisses, en vue de la fête. Que voulez-vous  ? La radio annonçait des heures saintes et des confessions partout, et il fallait marcher… Au parc, le soir même, c’était la grande corvée  : une centaine de confessionnaux nous attendaient dans le pourtour du parterre  ; des prie-Dieu s’y ajoutaient au besoin. Une des dernières années, j’ai vu Monseigneur l’archevêque Roy, s’asseoir modestement à un confessionnal du terrain de jeux comme le plus humble des vicaires, en attendant l’heure de sa messe au reposoir.  » Il est arrivé qu’il y eut une file d’attente aux cent confessionnaux vingt-quatre heures durant  !

Inutile aussi de dire que le Père Lelièvre devint la terreur des hommes politiques. On se souviendra longtemps de la déroute d’un échevin qui s’était moqué de la fête du Sacré-Cœur  ! En juin, le Père avait dit publiquement son nom, et aux élections de novembre, les électeurs ne l’avaient pas oublié  ! Il en fut de même dans toute la province pour les municipalités qui favorisaient les lieux de débauche ou les débits de boisson.

LES BIENFAITS SOCIAUX DE CETTE DÉVOTION

Cette dévotion publique au Sacré-Cœur n’était pas un feu de paille. Elle provoqua, surtout par la pratique de l’Heure sainte et de la confession mensuelle, une nette amélioration des conditions de vie morale des familles ouvrières. L’efficacité des actuels comités contre la violence conjugale, par exemple, fait piètre figure à côté des bienfaits réalisés par une authentique Église des pauvres. Les témoignages des curés de Québec sont unanimes  ; et c’est ce qui explique que le Père Lelièvre ait été invité rapidement à prêcher partout dans la Province et jusque dans les diocèses francophones de l’Ouest. Gaudiose Hébert, un des fondateurs du syndicalisme catholique, affirme quant à lui  : «   L’œuvre fondée à Saint-Sauveur par le R.P. Lelièvre nous a fait un bien immense. L’heure d’adoration du Premier Vendredi a été pour la classe ouvrière un rendez-vous pacifique où nous sommes allés chercher la vérité dans la charité, et la paix dans la justice. Le Sacré-Cœur a eu pitié de la foule. Il a rapproché les ouvriers et les patrons. Il a éteint la haine et guéri bien des blessures. Il existe certainement un esprit nouveau depuis que le Sacré-Cœur a éclairé, relevé, saisi et entraîné, par l’Évangile et l’Eucharistie, notre classe ouvrière.   »

Toutefois notre doctrine CRC refroidit ce bel enthousiasme. Il aurait fallu que cette réforme des cœurs soit soutenue par une réforme des institutions politiques et sociales  ; faute de quoi, l’œuvre du Père Lelièvre ne pouvait pas survivre à la Révolution tranquille renforcée par la révolution conciliaire.

LE COMITÉ DU SACRÉ-CŒUR

Le Père Lelièvre, lui, ne se berce pas d’illusions devant ses succès de foule. Il sait que si de telles manifestations sont nécessaires pour stimuler la dévotion et provoquer des conversions, elles ne sont pas suffisantes pour attacher définitivement les cœurs au Cœur de Jésus. Or, là est son idéal, car il est convaincu que les pénibles conditions de vie des ouvriers de l’époque ne sont pas un obstacle insurmontable pour la grâce. Chaque soir, il s’occupe du cercle paroissial de Saint-Sauveur qui réunit alors quatre cents jeunes gens  ; leur direction lui permet d’en lancer sur le Sacré-Cœur un bon nombre, c’était son expression. Ces jeunes foyers chrétiens très ardents sont une de ses plus vives consolations.

Il y a aussi un groupe d’une bonne cinquantaine d’hommes qui l’aident pour les premiers vendredis et pour organiser les processions. Ce sont eux aussi qui ont bâti le monument. Il leur en demande toujours davantage, eux répondent avec une générosité sans faille, largement récompensée par de grandes grâces dont il est le témoin ébloui. Or ces hommes désirent de plus en plus une direction spirituelle ferme et un encadrement à leur dévouement. C’est pour répondre à leur demande que le Père Lelièvre fonde le 28 décembre 1919, le Comité du Sacré-Cœur. Le but immédiat de l’institution est de pallier les insuffisances pratiques de notre apôtre du Sacré-Cœur  ; car, ce prêtre si doué pour émouvoir les cœurs des pécheurs, reste un incorrigible distrait, dépourvu du moindre don manuel. Il est incapable aussi bien de changer une ampoule électrique que de prendre un billet de train ou de construire un reposoir monumental  ! Il lui faut donc une cohorte d’aides dévoués et compétents qui le dégage de tout souci matériel. On pense irrésistiblement au diaconat, pas à celui de nos temps modernes, mais à celui des temps apostoliques, institué pour que les apôtres «  restent assidus à la prière et au service de la Parole.  » La comparaison n’est pas exagérée  ; voici ce qu’en dit le Père Nadeau, le meilleur biographe du Père Lelièvre  : «  Le pourquoi du Comité, c’est évidemment l’action. Mais cette dernière sera basée sur la prière ou n’existera pas. Ces hommes issus de toutes les classes, est-ce leur faire injure que de les déclarer triés d’abord par le cœur  ? L’oblat cherche d’abord des donnés, des priants, des fervents. Lui-même se charge de mettre à la base de toutes leurs activités la conviction ferme de leur néant. Une fois admis le “ Sans moi vous ne pouvez rien faire ”, il veut l’adhésion positive de tous ces hommes au divin Cœur et à celui de la Vierge, par la dévotion à l’Eucharistie, à la Passion, au Rosaire  ; le tout consolidé par une retraite fermée annuelle et l’abonnement à un journal catholique.  » À partir de 1921, s’ajoute l’obligation de l’heure sainte de onze heures à minuit, le jeudi de chaque semaine. «  Tenons à l’Heure sainte, c’est la base de notre œuvre.  »

Louis Émond

Louis Émond

Louis Émond présidera le Comité jusqu’à sa mort, survenue en 1949. On l’a surnommé le Louis d’or, et sa vie pourrait faire l’objet d’une prochaine conférence tant elle est édifiante. Marié, père de trois enfants, contremaître dans l’industrie du cuir puis fonctionnaire municipal, il est l’âme sœur du Père Lelièvre. Son avis toujours sage s’impose de soi. Bien vite, le Père lui demande même de donner une causerie du soir aux retraitants ouvriers  ; et le Père aime à raconter cette remarque d’un ouvrier  : «  C’est le Père Lelièvre qui a préparé ma confession, c’est le curé X… qui m’a confessé, mais c’est Louis Émond qui m’a décidé à persévérer.  »

La sévérité du Père Lelièvre pour les membres du Comité est inouïe. Il les mène rudement, les félicite rarement quoiqu’il ne cache pas son admiration. En cas d’infidélité à l’engagement tacite d’un dévouement absolu, la sanction tombe souvent implacable, à moins d’intervention de Louis Émond. Si le renvoi immédiat d’un membre qui s’est vanté de ses succès d’apostolat peut se comprendre fort bien, les congédiements d’autres qui avaient charge de famille, pour manque de célérité à rendre un service, paraissent surprenants au premier abord. L’épouse de l’un de ces hommes parfois réquisitionnés sept soirées sur sept, témoigne  : «  Nos hommes avaient une certitude difficile à expliquer  : nous aurions dit que tout ce que demandait le Père Lelièvre était une exigence du Sacré-Cœur.  » Puisqu’il voulait les lancer sur le Sacré-Cœur et non pas accaparer leur affection et leur dévouement, il adoptait donc volontairement cette rudesse qui fait contraste avec la bonhomie de son tempérament.

Toutefois, les témoignages de tous les membres, y compris de ses “ victimes ”, sont unanimes  : personne ne lui en a voulu. Ainsi celui de ce vieillard de 80 ans, sorti jadis de la misère la plus noire par le jeune vicaire de Saint-Sauveur, devenu ensuite l’un des piliers du Comité  : «  Oui, ce prêtre-là nous a “ maganés ”. Si je vis encore à 80 ans c’est que je ne suis pas tuable, car cet homme-là a tout fait pour me tuer.  » Lorsqu’on lui demande si malgré tout le Père Lelièvre était un saint prêtre, il n’hésite pas  : «  Vous mettriez le Bon Dieu ici et le Père Lelièvre là, et, ma foi, je crois que je ne les distinguerais pas.  » Un autre dira  : «  Pour moi, plus saint que ça, je sais pas où c’est qu’on va le prendre.  » Ou encore  : «  Si cet homme-là touche au purgatoire, nous autres on est tous damnés.  »

LES RETRAITES FERMÉES

Au contact de son Comité, le Père Lelièvre saisit toute l’importance de la retraite fermée. D’ailleurs, les membres du Comité ne cessent de le lui dire et de réclamer pour leurs amis le même privilège. C’est la modeste origine de la grande œuvre du Père Lelièvre  : celle des retraites fermées pour les ouvriers. Comme les Jésuites ont une maison à Québec où ils prêchent des retraites de cinq jours, le Père Lelièvre et les membres du Comité commencent par y envoyer quelques recrues. C’est un échec. D’abord la durée de la retraite est trop longue – l’ouvrier et sa famille sont privés du salaire d’une semaine – mais surtout le style de prédication d’un jésuite de la haute ville de Québec laisse insensible l’ouvrier de la basse ville. Il faut donc trouver une autre solution…

Pour l’été 1921, le Comité, avec l’accord du curé de Saint-Sauveur, transforme l’école paroissiale des frères en maison de retraite fermée et le Père Lelièvre en est le prédicateur. Sa méthode est immédiatement au point. La retraite dure deux jours pleins, de nombreuses instructions se succèdent entrecoupées de courtes méditations en cellule  ; beaucoup de prières communes, une heure sainte, une procession. La première expérience profite à 114 retraitants, et il en sort une vocation.

Le cardinal permet de renouveler l’expérience, en plus grand. Cette fois-ci, le Père Lelièvre jette son dévolu sur la paroisse de Saint-Augustin de Portneuf, près de Québec. Avec l’aide du curé, on décide d’inviter les hommes de la paroisse à faire une retraite au collège des Frères, mis à la disposition du Comité pour l’été. Citons une nouvelle fois le Père Nadeau  : «  C’est plutôt un livre qu’il faudrait consacrer à l’effrayante saison d’été qui va suivre. Effrayante est le mot, car nous ne connaissons pas, en toute la vie apostolique du Père Lelièvre, deux mois plus exténuants que ceux de juillet et août 1922, au cours desquels dix-huit groupes d’hommes et de jeunes gens, formant un total de 622 retraitants, seront évangélisés dans des conditions matérielles qui dépassent aujourd’hui le vraisemblable. L’oblat en sortira d’ailleurs décharné. La frénésie de la croix le saisit d’abord le premier. On s’est demandé où et quand il a dormi en ces deux mois, car les nuits d’adoration se succédaient au collège de Saint-Augustin, et, quelle que fût celle de votre choix, vous trouviez le père Lelièvre devant l’ostensoir de la petite chapelle. Il souffrait de calculs rénaux, et Louis Émond affirme l’avoir vu, certaines nuits, étendu sur l’herbe et se tordant de douleur. “ C’est comme rien, Louis, on doit avoir de grosses conversions en vue  : ma pierre me fait trop mal. ” (…) Ce fut incontestablement une saison de miracles. On ouvre, le 28 août, un grand triduum paroissial de reconnaissance. Le père Lelièvre en profite pour remercier les dix-huit confesseurs venus de Québec et qu’il fait travailler une partie de la nuit au “ grand nettoyage des consciences ”. Au début de septembre, tout Saint-Augustin prendra part à la procession de clôture.  »

LA MAISON DE JÉSUS-OUVRIER

L’archevêque de Québec constatant le bien réalisé, décide de ne pas ménager la susceptibilité des Jésuites et impose aux supérieurs oblats l’ouverture d’une maison de retraite pour les ouvriers qu’il veut confier au Père Lelièvre. C’est la maison de Jésus-Ouvrier, fondée dans la plus grande pauvreté et déréliction.

S’ouvre alors la période peut-être la plus douloureuse de la vie publique de l’apôtre du Sacré-Cœur. La division s’installe à son sujet dans sa congrégation et il en souffrira beaucoup sans pourtant jamais se permettre une plainte. Une seule fois, à un intime qui lui raconte une nouvelle brimade, il répond d’un ton triste  : “ Ils ne comprennent pas l’œuvre ”. Une autre fois, il encourage un étudiant qui doit essuyer quelques vexations, par ce kérygme on ne peut plus mystiquement réaliste  : «  Endure, la maison sera plus belle.  » Car si le Père Lelièvre a conquis le cœur des foules, – «  À Québec, parler contre le père Lelièvre, c’est risquer un coup de poing dans la figure.  » – à la suite de son maître bien-aimé, il connaît aussi la persécution, surtout de la part d’une partie du clergé et des intellectuels qui l’accusent d’être un comédien abusant des foules. On lui reproche surtout de prêcher toujours la même chose, il répond  : «  C’est drôle, mais depuis que je confesse, j’entends toujours les mêmes péchés. Changez vos péchés, et je changerai mes Évangiles.   »

Le père Lelièvre prêchant dans la chapelle de Jésus Ouvrier.

Le père Lelièvre prêchant dans la chapelle de Jésus-Ouvrier.

On lui reproche aussi de ne pas savoir structurer ses sermons  ; le défaut n’est que trop évident, mais comme le dit son provincial  : «  Cela n’avait ni queue ni tête, mais c’était sublime.  » Enfin, sa prédication, dit-on, manque de contenu  ; réponse de son supérieur  : «  Cela me met hors de moi lorsque j’entends ça. Son contenu, c’est l’Évangile, ce sont tout de même des paroles de Notre-Seigneur, si cela ne suffit pas à certains, cela suffit pour le bon Dieu.  » Un jour, un théologien patenté lui reproche son manque de théologie en chaire  ; sans se démonter l’oblat lui rétorque  : «  Je n’en fais pas beaucoup, c’est vrai  : mais je vous les amène, vous pouvez toujours leur en faire.  » Enfin, citons cette remarque d’un curé d’une paroisse rurale, sa boutade dit tout du mystère du Père Lelièvre  : «  Je ne comprends pas votre Père Lelièvre. Il peut faire un sermon en trois points  : annoncer une vente de bancs, une partie de carte et une quête, et les gens se ruent sur les confessionnaux.  » Les dénonciations vont jusqu’à Rome et il a besoin de l’influence du cardinal Villeneuve, archevêque de Québec et lui-même oblat, pour le défendre.

Le climat à Québec devient si tendu à son sujet, que son provincial l’envoie, à son corps défendant, se reposer en Europe  ! Mis à part deux pèlerinages à Paray-le-Monial – “ pays de mes délices ” – le repos se transforme en tournée de prédication en Italie et en France. Un beau soir, dans un hangar de la banlieue parisienne, il se retrouve par un stratagème au milieu d’une foule d’ouvriers communistes  ; il monte alors sur un tonneau et il commence à leur parler de l’Évangile à sa manière … deux heures de temps  ! À la fin, lorsqu’il refuse d’emporter le montant de la quête spontanée que les ouvriers ont faite, l’un d’eux lui dit  : «  Gardez ça pour nous faire un moule de curé comme vous  !  »

Stimulé par ses lettres quotidiennes, le Comité profite de son absence pour édifier une nouvelle maison de Jésus-Ouvrier. Lorsqu’il revient en octobre 1934, après 18 mois d’absence, l’accueil à Saint-Sauveur est triomphal. Avec une joie immense, il prend possession de la nouvelle maison de Jésus-Ouvrier, plus belle. En trente ans, il y recevra 60 000 retraitants.

Pour le Père Lelièvre, ce fut sans aucun doute, la plus importante de ses œuvres, son “ travail sérieux ”. Non seulement parce qu’elle lui permit d’éveiller de nombreuses vocations dans des milieux pauvres (probablement plus de 200 dont 83 oblats et 12 trappistes), mais surtout parce qu’il y provoqua de vraies conversions radicales et durables. Peu à peu, il y admit aussi des membres des professions libérales dont il fit des bienfaiteurs. Ceux-ci lui permirent de payer les études de quatre-vingt futurs prêtres, d’aider d’innombrables œuvres paroissiales ou missionnaires, depuis la restauration de l’église de son baptême jusqu’à la mission de Pelly Bay de notre cher Père Henry.

LA SOIF DU SALUT DES ÂMES

Le père Lelièvre en 1950.

En 1950

Le secret du Père Lelièvre  ? Celui que les riches et les savants ne veulent pas admettre mais que les pauvres et les simples perçoivent aussitôt  : c’est tout simplement son union au Cœur de Jésus. «  – Croyez-vous tout ce qu’il dit dans ses sermons  ? demande en riant un jeune oblat auprès d’un retraitant. – Ah  ! mon Père, quand on a vu ce prêtre-là à l’autel…  » Les témoignages de ce genre abondent. Durant ses instructions aux retraitants, il lui arrivait de se lever pour aller saisir un de ses auditeurs et continuer à prêcher tout en le tenant serré contre lui  ; plusieurs années après sa retraite, un octogénaire confiait  : «  Je suis venu assez mal  ! C’est comme si le Sacré-Cœur m’avait pris dans ses bras…  ». Plusieurs étudiants entrés à la chapelle la nuit en silence, témoignent l’avoir entendu parler à Notre-Seigneur à haute voix alors qu’il se croyait seul. Ils ont été bouleversés de la simplicité de son oraison, de sa ferveur et de sa familiarité. Un jour, l’un d’eux à la fin de sa direction spirituelle s’entend dire par le père Lelièvre  : «  Tu vas prier fort, car je suis terriblement tourmenté. Vous, tourmenté  ? de quelle manière  ? Le Sacré-Cœur me tourmente tout le temps pour avoir des âmes. Je te le dis, je suis tourmenté jour et nuit. C’est pour ça  ? Oui, oui, c’est une soif qui n’est pas “ rassasiable ”. Père, je suis bien prêt à prier, mais si c’est le Sacré-Cœur qui le veut, j’ai idée que ça va plutôt augmenter que diminuer. Tu as raison. Si je te dis ça, ce n’est pas pour me plaindre… Un jour, tu sais, tout va disparaître, et il n’y aura plus que Lui. Si on va être heureux alors  !  » On ne s’étonne plus de son activité débordante, pour ne pas dire inhumaine. Le codex de sa communauté nous permet un compte exact. Par exemple, pour l’année 1949 – le Père a 74 ans  ! – outre les 107 retraites à Jésus-Ouvrier pour 5 914 retraitants, il prêche quinze heures saintes dans des paroisses différentes, trois retraites des “ Quarante heures ”, trois triduum et vingt-cinq sermons de circonstance à l’occasion de fêtes particulières, six retraites d’une semaine et cinq retraites sacerdotales avec trois ou quatre instructions par jour. Il a encore présidé trois neuvaines de prédication à la radio et il a prêché de trois à dix fois vingt dimanches de l’année.

Père Lelièvre prêchant une retraite à la radio.

On sait aussi qu’il pratiquait des pénitences héroïques et passait presque des nuits entières à la chapelle en colloque avec Notre-Seigneur ou à réciter des chapelets, car il était “ le plus infatigable égreneur de chapelets qu’on ait connu ”.

L’APÔTRE CRUCIFIÉ

C’est en juin 1953 que, pour la première fois en quarante-trois ans, la maladie le contraint de renoncer à participer à la fête du Sacré-Cœur. Un mieux ressenti durant l’été lui fait reprendre certaines activités. Mais en janvier 1954, il est terrassé par une embolie au cerveau qui va réduire cet infatigable apôtre à l’inaction pendant près de trois ans. «  Sa plus grande épreuve, affirme un de ses meilleurs amis, curé à Québec, ce fut sa dernière maladie. Il a subi une purification terrible, comme seuls les saints en connaissent. Une détresse sans nom… Cette angoisse n’était pas naturelle, car le Père Lelièvre était une âme de joie. Le bon Dieu l’a purifié par la tristesse   : une tristesse presque sanglante. Lui, foncièrement gai de tempérament et de style, est tombé dans un désarroi aussi profond que l’était auparavant sa joie.  »

À l'hôpital en 1955

À l’hôpital en 1955

Pendant trois mois, il se croit réprouvé à cause de péchés d’omission. Il retrouve ensuite une certaine paix, mais vivra comme un ermite à Jésus-Ouvrier, avec de rares et courtes instructions aux retraitants. Toutefois, à l’approche de chaque fête du Sacré-Cœur, il retrouve suffisamment de vigueur pour s’y rendre au milieu d’une foule d’autant plus attentive et émue qu’elle pense le voir pour la dernière fois. En 1956, c’est effectivement la dernière fois, il a 80 ans. Voici le texte de sa dernière intervention publique, elle résume cinquante ans de prédication  : «  Mes bons amis, il faut éviter le péché. Aimer le Sacré-Cœur, c’est marcher dans son chemin. Avoir la foi, c’est savoir par cœur les commandements de Dieu, c’est les vivre les uns après les autres, et tous ensemble. La foi, c’est la connaissance de Jésus  ; la fidélité, c’est un accueil de Jésus, c’est un cheminement en sa présence, comme les disciples d’Emmaüs. Pensez-y, la mort ne vient qu’une fois. Il n’y a pas de reprise. Après la mort, il n’y a pas deux rencontres, il n’y en a qu’une. Il vaut la peine d’y penser. La mort se prépare, le purgatoire répare, et l’enfer sépare.  »

Il est l’objet d’une telle vénération de la part de la foule, que spontanément mais rapidement canalisée par la gendarmerie, elle s’ébranle pour défiler devant lui et recevoir une dernière bénédiction. Pressé de toutes parts, il a peine à regagner la voiture, l’angoisse se peint un moment sur son visage, et on l’entend murmurer  : «  Pas moi, pas moi  : le Sacré-Cœur  !…  »

Il est mort à l’aube du 29 novembre 1956, seul car il avait renvoyé le jeune frère chargé de veiller sur lui mais qui était trop fatigué. Quelque temps auparavant, il avait dit à son provincial venu le visiter  : «  C’est la Congrégation qui vient à moi dans votre personne… Comme elle fut bonne de m’avoir accepté  !… Quand elle m’a pris, je ne valais rien, et elle m’a permis quand même de prêcher l’Évangile… J’offre ma vie pour la Congrégation… J’ai prêché le Sacré-Cœur de toute mon âme et sans hypocrisie…  »

À Jésus-Ouvrier, quelques heures après sa mort.

À Jésus-Ouvrier, quelques heures après sa mort.

On se souvient de la promesse du Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie  : «  Mon divin Maître m’a fait connaître que ceux qui travaillent au salut des âmes travailleront avec succès et sauront l’art de toucher les cœurs les plus endurcis, s’ils ont une tendre dévotion à son Sacré-Cœur, et s’ils travaillent à l’inspirer et à l’établir partout.   » Le Père Lelièvre en est une illustration parfaite. Mais au-delà de cet encouragement pour notre dévotion au Sacré-Cœur, une constatation s’impose qui doit renforcer notre attachement au combat de la CRC  : un abîme sépare la religion du Père Lelièvre que seul l’abbé de Nantes défend aujourd’hui, de la religion de Vatican II  ! On reconnaît l’arbre à ses fruits   : quelle est la religion fidèle à l’Évangile  ? Celle du Père Lelièvre ou celle de Vatican II  ? – Où trouver l’Église des pauvres  ? À la paroisse Saint-Sauveur du temps du Père Lelièvre, ou à celle d’aujourd’hui  ? Prions donc le Sacré-Cœur pour que l’heure du triomphe du Cœur Immaculé de Marie arrive, alors de vrais apôtres de l’Évangile nous serons donnés qui rassembleront le troupeau dispersé.

20 AOÛT 2004, EXHUMATION DU PÈRE LELIÈVRE  :
LE CORPS TROUVÉ INTACT

Des ouvriers ont tout d’abord creusé la terre très délicatement avec une pelle mécanique. Après quelques mètres de profondeur, on nous a annoncé qu’il y avait de l’eau et que probablement elle pouvait s’être infiltrée à l’intérieur du premier cercueil fait en plomb dans lequel se trouvait le second cercueil fait en bois. D’emblée chacun de nous a fait la réflexion suivante  : «   le corps doit être complètement désintégré  ». Les ouvriers ont alors placé des câbles pour soulever cette immense structure d’acier, hors de la fosse boueuse, pour la déposer délicatement sur la terre ferme. Les gens étaient perplexes  ! Les ouvriers ont entamé le cercueil de plomb, à la scie électrique.

Dès qu’une des extrémités fut dégagée, on aperçut le cercueil de bois  : il semblait brûlé par le temps passé sous terre et sous les effets produits par les écarts de température propres au Canada  ; il était noir comme de l’ébène. À première vue, la partie supé­rieure était partiellement écrasée. Visiblement les ouvriers n’avaient pas la tâche facile. Ils devaient continuer de scier le cercueil de plomb totalement rouillé. Aupara­vant, ils avaient dû le pencher pour laisser s’échapper l’eau infiltrée. Nous nous sommes tous regardés encore une fois et, devant une telle évidence, avons fait un remarque collective  : «  Il n’y a rien à faire, il ne doit plus rien du corps  !  »

Ne pouvant retirer le second cercueil de son antre de plomb, les ouvriers ont continué de découper, cette fois le couvercle de plomb. Ensuite, les deux contenants ont été transportés sur un chariot non loin de tente qui avait été érigée pour l’occasion, à l’abri des regards et des caméras indiscrètes. II y avait un seul pho­tographe officiel, mon­sieur Jean Normandin. Lorsque les ouvriers eurent mis la touche finale à leur travail, un phénomène exceptionnel s’est alors produit sous nos yeux grands ouverts et baignés d’étonnement  : le couvercle de plomb soulevé a découvert la tombe de bois en ruine dont les quatre côtés déjà, en piteux états, se sont immédiatement effondrés pour laisser émerger dans son sommeil éternel, incroyablement, le corps INTACT du père Lelièvre  : tout le monde s’est écrié  : «  C’est lui, c’est lui  ». Aucune odeur nau­séabonde ne s’échappait de là. Ce n’était pas un squelette, mais bien le père Lelièvre tel qu’il avait été enterré quarante-huit ans auparavant. «  Regarde ses chaus­sures  », me souligne le père Gaudreau. En effet, on aurait dit que le père Lelièvre venait de les chausser  ; elles étaient comme fraîchement cirées et très bien lacées. De plus, on distinguait très bien son visage, ses mains prian­tes, son chapelet, son volume des quatre Évangiles intact lui aussi, une croix de bois et des vêtements sacerdotaux violets. La chair était là. Le père Lelièvre était aussi corpulent que sur les photogra­phies que j’avais vues de lui dans un album, à peine quelques heures auparavant, sur une table de la communauté oblate de Jésus-Ouvrier. Incroyable, mais vrai.

Il y avait à côté de moi, un prêtre totalement figé par ce qu’il voyait  ; aucune syllabe ne pouvait sortir de sa bouche  ; son regard ne pouvait quitter la scène. Plusieurs minutes après, je l’ai entendu dire à quelqu’un qui passait près de lui  : «  Si je n’avais pas assisté à cet événe­ment, et vu de mes yeux vus ce que je viens de voir, je ne l’aurais pas cru si même on me l’avait raconté  ». (…)

Danièle Miny
Apostolat International, nov.-déc. 2004, p. 5-6

RC n° 59, août-septembre 1998, p. 1-6

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