La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LE BIENHEUREUX PÈRE FRÉDÉRIC

I. LA FORMATION D’UNE ÂME D’APÔTRE POUR LE CANADA

Père Frédéric

Le Père Frédéric en 1881

LE 24 août 1881, le Père Frédéric Janssoone, franciscain, descend à la gare de Lévis. Il arrive au Canada pour quêter au profit des œuvres de la Terre Sainte dont il est Vicaire Custodial. Son arrivée provoque un émoi dans la petite ville et bientôt à Québec. Voilà près d’un siècle qu’on n’a plus vu la bure des fils de saint François sur les rivages du Saint-Laurent  ; les communautés de Récollets, comme on les appelait jadis, s’étaient éteintes doucement après l’interdiction de leur recrutement par le conquérant anglais. L’aspect physique du religieux n’est pas non plus étranger à la réaction immédiatement sympathique du peuple  : son visage d’ascète, éclairé par un regard extraordinairement vif et lumineux, les pieds nus dans des sandales, sa pauvreté tout aussi manifeste que son recueillement, font immédiatement la conquête de ceux qu’il croise. Il se rend chez son hôte, l’abbé Provancher, le célèbre savant botaniste qui était aussi un fervent pèlerin de Terre Sainte autant qu’un prêtre zélé contre le libéralisme.

LA RETRAITE DE SAINT-ROCH

En attendant d’avoir la permission de Mgr Taschereau, l’archevêque de Québec, pour commencer la quête, on décide qu’il prêchera une retraite d’une semaine aux quelques membres du Tiers-Ordre franciscain. Elle doit avoir lieu du 4 au 10 septembre et se tenir dans la petite église Notre-Dame de Jacques Cartier, dans la paroisse Saint-Roch de la basse ville de Québec. On attend tout au plus cent participants… Le soir du premier jour, on en compte déjà trois mille  ; et de jour en jour la foule grandit. Bientôt c’est toute la ville de Québec qui, pour ainsi dire, entre en retraite  ! La biographie très documentée du Père Frédéric par les Pères Légaré et Baillargeon, que nous utiliserons abondamment, résume bien les témoignages de l’époque et du procès de béatification. «  Les gens étaient gagnés par la figure ascétique, par ce petit moine irradiant la sainteté. C’était si beau, si nouveau d’entendre parler de la Terre Sainte, du pays de Notre-Seigneur par quelqu’un qui l’avait vu  ! On l’écoutait comme un saint  ; “ Notre-Seigneur devait parler comme cela  ! ” Le ton qui était celui d’une causerie, était si religieux, si modeste qu’il faisait penser à une prière. Le prédicateur racontait des faits, évoquait avec onction les sanctuaires de Terre Sainte. Ses discours étaient longs. Mais, comme l’avoue un témoin, “ il aurait pu parler des heures et des heures, et les gens ne se fatiguaient pas de l’écouter. ” Sa parole touchait parfois les auditeurs jusqu’aux larmes. Il lui arriva de parler jusqu’à douze heures entières à une assemblée presque permanente de milliers de fidèles.  » Entre-temps, c’est évidemment des confessions à n’en plus finir. «  Les gens allaient à lui avec une audacieuse confiance  : “ C’est un saint à faire des miracles ”, disaient-ils. Et ils lui en demandaient.  » Et, il en fit  !

Le jour où il annonce qu’il fera vénérer des reliques de Terre Sainte, huit mille personnes se pressent, plus exactement se présentent car, et c’est remarquable, on n’enregistre aucune bousculade alors que la cérémonie dure plus de quatre heures. Chacun attend patiemment son tour, priant à mi-voix. Cependant l’émoi est grand lorsqu’un jeune homme atteint de cécité, recouvre la vue et qu’une femme paralysée des deux jambes, se lève et marche normalement à la vue de toute l’assistance. Le lendemain, il est inévitable que des malades et des infirmes de toute la ville et même des environs affluent à l’église et au presbytère où se renouvellent des scènes évangéliques. Il y a d’autres guérisons miraculeuses, en particulier celle d’une mère de famille nombreuse devenue aveugle.

LA MISE EN GARDE CONTRE LE LIBÉRALISME

À la fin de la retraite, le Père Frédéric remet l’habit du Tiers-Ordre franciscain à une centaine de personnes sévèrement sélectionnées, puis il monte en chaire visiblement ému. Déjà quelques jours plus tôt, saintement consolé par la piété et le recueillement de cette foule qui lui fait aimer à jamais le Canada français, il avait fait le vœu de vouer sa vie à ce peuple pour le garder au Christ. Mais aujourd’hui, il ne les quittera pas sans laisser une nouvelle fois parler son cœur et les mettre en garde contre les erreurs modernes qui, à la même époque, ravagent la Chrétienté en Europe et détournent les âmes de l’Église. «  Si tous les pays d’Europe sont malades aujourd’hui, cela est dû à la grande plaie du libéralisme. Cette maladie fait de grands ravages en France. Elle s’attaque de préférence à l’enfance  : car de la sorte les libéraux espèrent réformer la société. On ne veut plus de Dieu dans les écoles, on fait disparaître les croix et les images de Marie, afin d’apprendre aux enfants à blasphémer ce qu’ils ignorent. Combattons donc cet ennemi, soyons de vrais catholiques, et le libéralisme ne prendra pas racine au Canada.  »

Abbé Provancher

L’abbé Provancher

Les biographes minimisent le propos et soutiennent que le Père débarquant de France ignorait totalement la lutte politique qui opposait alors les catholiques intégraux aux conservateurs modérés au pouvoir accusés, sur preuve, d’être les fourriers du libéralisme. Pourtant, l’abbé Provancher était un catholique intégral zélé  ; comment dès lors imaginer que les deux prêtres, vivant sous le même toit et mangeant à la même table depuis trois semaines, ne se soient pas entretenus des menaces qui pesaient sur la foi de ce peuple canadien que le Père Frédéric découvrait avec admiration  ? La vérité est tout autre  : s’il a voulu mettre en garde ses auditeurs d’une manière si solennelle, au moment où la foule était la plus nombreuse à se presser pour l’entendre, c’est que son âme était étreinte de la même angoisse que celle des catholiques intégraux canadiens. Son zèle apostolique ne pouvait faire de lui qu’un ennemi du libéralisme. Par contre, il est probable que dans l’innocence de son âme, il ne pouvait imaginer la passion partisane qui animait l’altier archevêque de Québec contre les catholiques intégraux.

Or, comme il aurait fallu s’y attendre en ces temps de polémique acharnée, les journaux se sont emparés de sa déclaration. Quelque peu affolé par la tournure des évènements – n’oublions pas qu’il attendait de l’archevêque l’autorisation de quêter pour les œuvres de la Terre Sainte au bord de l’asphyxie financière  ! – il fit publier, non pas comme le disent ses biographes une rétractation mais une précision  : il n’a pas voulu, dit-il, se mêler de la politique canadienne dont il ignore tout, mais simplement rappeler les condamnations pontificales qu’il développe longuement dans la suite de l’article  !  !  ! Or, c’est justement leur interprétation qui est le fond du litige entre l’archevêque de Québec et son suffragant de Trois-Rivières  ! Le résultat ne se fait pas attendre  : Mgr Taschereau chasse le petit père franciscain de son diocèse, nonobstant ses miracles  !

L’ACCUEIL DE TROIS-RIVIÈRES

Le Père Frédéric avouera que cet interdit fut la plus grande humiliation de sa vie. Qu’allait-il devenir, et surtout qu’allaient devenir les œuvres de Terre Sainte sans le secours financier qu’il est urgent de leur procurer  ? C’est une fois encore l’abbé Provancher, en bon instrument de la Providence divine, qui va trouver la solution  : chassé de Québec pour anti-libéralisme, le Père Frédéric trouvera sans aucun doute refuge à Trois-Rivières  ! En outre, explique-t-il à son saint ami dépité, la piété de l’évêque du lieu ne fera probablement aucun embarras pour favoriser la quête en faveur des Lieux saints. Et c’est ainsi que le samedi 24 septembre 1881, le Père Frédéric se présente pour la première fois à l’évêché de Trois-Rivières et reçoit la bénédiction puis l’accolade de Mgr Laflèche dont l’accueil a vite fait d’effacer l’amertume du départ de Québec. Toutes les permissions lui sont aussitôt données de prêcher, de confesser, de quêter, et même de se bâtir dans un proche avenir un Commissariat de Terre Sainte  ! Sans plus attendre, il est invité à se rendre à Bécancourt pour prononcer le lendemain trois grandes conférences et jeter ainsi les bases d’une future fraternité du Tiers-Ordre. Le dimanche soir, il est de retour à Trois-Rivières, pour prêcher une retraite semblable à celle de Québec, avec le même retentissement.

Abbés Désilets et Duguay

L’abbé Désilets et son vicaire, l’abbé Duguay.

C’est à l’issue de celle-ci que Mgr Laflèche lui propose d’aller prendre quelque repos à la cure du Cap-de-la-Madeleine, chez son ami, l’abbé Désilets, celui-là même qui, deux ans auparavant, a obtenu le miracle du pont de glace. L’évêque, dont l’admiration et l’amitié pour le Père Frédéric ne se démentiront jamais, a compris que les deux hommes étaient faits pour s’entendre  !

C’est ainsi que quelques jours après avoir été honteusement chassé du diocèse de Québec, le Père Frédéric se lie d’une indéfectible amitié avec “ l’école de Trois-Rivières ”, qui regroupait tout ce que la province comptait d’anti-libéraux  ! Sa vie en reçoit, selon une volonté divine qui lui sera clairement manifestée, une orientation nouvelle pour les trente-cinq années qui lui restent. Mais avant d’en entreprendre le récit, revenons en arrière pour parcourir rapidement les quarante-trois premières années de son existence qui vont nous apparaître maintenant comme une préparation à sa mission canadienne.

MYSTÈRES JOYEUX ET DOULOUREUX D’UNE ENFANCE CHRÉTIENNE

C’est en 1838 que Frédéric Janssoone naquit à Ghyvelde, dans les Flandres françaises, non loin de l’actuelle frontière belge. Comme le mariage de ses parents était pour chacun d’eux un second mariage, il est le huitième et dernier enfant du couple, mais le treizième de sa mère et le onzième de son père  ! Il y eut jusqu’à dix-huit enfants sous le même toit. Ses parents qui étaient des cultivateurs aisés à force de travail, étaient aussi d’excellents chrétiens. L’éducation qu’ils donnèrent à leurs enfants fait irrésistiblement penser à celle reçue par Lucie de Fatima. C’est la Chrétienté, dans ce qu’elle a de plus admirable, par-delà toutes les frontières. Les journées s’écoulent au rythme de la prière, et la lecture quotidienne de la vie des saints peuple l’imagination des enfants. La tendresse des parents n’a d’égale que la sévérité de l’éducation qui bannit impitoyablement tout mensonge et forge l’âme à toutes les vertus. Plus tard, aux gens qui s’étonnaient de son extraordinaire mortification, le Père Frédéric répondait  : «  Je dois cela à ma bonne et sainte mère, elle nous enseignait le prix de la souffrance, de la mortification et de la tempérance. Elle ne manquait pas une occasion de nous faire pratiquer ces vertus. Lorsqu’arrivait l’heure des repas, c’est elle-même qui se chargeait de nous servir, elle connaissait la santé et la constitution physique de chacun de ses enfants, et ne servait que la quantité nécessaire pour maintenir les forces jusqu’au repas suivant, sans s’occuper du plus ou moins d’appétit. Nous devions nous contenter de cela, sans réclamer plus. Après le repas, le désir de manger encore disparaissait, et on travaillait bien jusqu’au repas suivant sans être incommodé par la faim. Mon estomac ne s’est pas dilaté sous la pression d’un trop gros volume d’aliments, et voilà pourquoi aujourd’hui il me faut peu de nourriture pour me satisfaire et entretenir mes forces. Je ne fais que continuer ce que ma mère m’a enseigné.  »

Son père mourut en 1848 entouré de toute sa famille  ; “ Que Dieu vous garde, au revoir au Ciel  ! ” furent ses dernières paroles. Frédéric avait dix ans.

Sa mère continua tout d’abord l’exploitation de la ferme, mais au bout de cinq ans la faillite d’une entreprise à laquelle elle avait confié tout son avoir, la réduisit à la misère alors qu’elle avait encore six enfants à charge. C’était vraiment une sainte femme. Un témoin du procès de béatification rapporte  : “ J’ai entendu plusieurs fois le Père Frédéric se féliciter d’avoir appartenu à une famille profondément chrétienne. Son admiration pour sa sainte mère était très grande. C’était un véritable culte. Dans son premier sermon à la cathédrale des Trois-Rivières, en 1881, j’étais présent, il ne put s’empêcher d’en parler et d’en faire des louanges si chaudes, que c’était un touchant panégyrique. L’auditoire en fut surpris. Un tel discours n’avait pas encore été entendu en chaire. On admirait beaucoup cette piété filiale. ” Elle aurait souhaité que tous ses enfants se consacrent à Dieu, elle fit donc de gros sacrifices pour leur permettre de faire des études dans des institutions catholiques. Mais la ruine l’obligea à les en retirer.

Frédéric, qui a 16 ans, trouva alors un travail de commis dans un magasin de tissus. Six ans durant, il y réussit brillamment, au point que le propriétaire qui n’avait qu’une fille, aurait bien voulu en faire son gendre et son héritier. Il reconnaîtra volontiers qu’il était devenu un dandy.

Mais en 1861, sa mère s’éteint après s’être offerte en victime pour la vocation de ses trois fils. Son sacrifice est manifestement agréé puisqu’en quelques mois, tous les trois se consacrent à Dieu  ; Henri entre au séminaire où il décédera avant son ordination, Pierre ira aux Missions étrangères de Paris  ; envoyé aux Indes il y mourra en odeur de sainteté. Quant à Frédéric, c’est un concours de circonstances providentielles qui finalement le conduit en mai 1864 au noviciat franciscain d’Amiens.

CHEZ LES FRANCISCAINS

À cette époque, les fils de saint François, victimes comme bien d’autres de la tourmente révolutionnaire, commencent simplement à se réimplanter en France. C’est la branche espagnole de l’ordre, réformée au XVIème siècle par saint Pierre d’Alcantara célèbre par ses mortifications, qui assume cette renaissance. Le Père Frédéric sera toujours fidèle aux pratiques d’austérité apprises au noviciat où l’on prétendait former des saints, “ non des saints ordinaires, mais des saints à faire des miracles, à convertir les plus grands pécheurs. ” Plus tard, il manifestera même son mécontentement des relâchements introduits dans les coutumes de l’ordre sous Léon XIII, exactement de la même manière que le Frère Marie-Albéric, qui deviendra le Père de Foucauld, réagit aux accommodements introduits dans la règle des trappistes.

De nature scrupuleuse, toujours inquiet de ne pas répondre suffisamment aux grâces reçues, il est souvent tenté de découragement et il aurait abandonné sans la sage fermeté du maître des novices qui a saisi la générosité de son âme. Il fait profession en 1865, puis entreprend ses études de philosophie et de théologie. C’est un bon élève qui s’intéresse à tout. On a gardé certains de ses cahiers admirablement bien tenus, remplis d’une fine écriture semblable à celle de notre vénéré Père Charles de Foucauld.

LE CHOC DE LA LAÏCITÉ

La guerre de 1870 hâte son ordination, et il est nommé aumônier d’un hôpital militaire à Limoges. Les biographes passent rapidement sur ces quelques semaines  ; pourtant son âme de jeune prêtre va en être marquée d’une manière indélébile. En effet, lui, l’enfant heureux d’une famille ardemment catholique, découvre avec effroi les ravages du laïcisme et de l’anticléricalisme dans la jeunesse française. Le Père Augustin Bouynot, son auxiliaire dès cette époque, mais aussi déjà son ami, son vrai frère, qui n’était alors que diacre, témoignera du bouleversement du jeune franciscain qui décupla son zèle apostolique et produisit d’abondants fruits spirituels. Sans se lasser, il assiste les blessés et multiplie les pénitences  : en particulier malgré l’hiver rigoureux, c’est les pieds nus dans de simples sandales qu’il accompagne chaque mort au cimetière, par des chemins remplis de neige. «  Il arrivait la plupart du temps les pieds ensanglantés au bord de la fosse. Il bénissait celle-ci et récitait les dernières prières au nom de la famille du défunt absente. Il y eut bien des retours à Dieu, des premières communions faites dans les salles, le baptême d’un musulman sur le point d’expirer, la guérison et la conversion de M.  »

Après la guerre, malgré son jeune âge, il est nommé sous-maître des novices. Mais au bout de quelques mois, en octobre 1871, il est envoyé à Bordeaux fonder un couvent dont il devient le supérieur. C’est là qu’il révèle ses dons extraordinaires de prédicateur. Il attire comme irrésistiblement les foules, surtout de pauvres ouvriers, auxquelles il s’adresse simplement, racontant l’Évangile ou la vie de saint François avant de les faire prier au cours de grandioses cérémonies liturgiques qu’il organise de main de maître. Par contre, le supériorat le plonge dans des angoisses terribles, au point que le chapitre provincial doit le retirer de Bordeaux en juillet 1874. Il est alors adjoint au Père Bernard d’Orléans, l’un des plus grands prédicateurs populaires de son temps, après avoir été le restaurateur des communautés franciscaines françaises de Terre Sainte après la Révolution  ; c’est lui qui l’initiera au ministère de la prédication des retraites paroissiales et qui éveillera en son âme le désir d’être missionnaire sur les pas de Jésus.

Il sera exaucé. En 1876, il part pour Jérusalem via Assise et Rome. Prenons le temps de citer le compte-rendu de son passage au mont Alverne puisqu’il nous fera mieux comprendre quelle âme extraordinairement ardente et tendre est celle de notre saint franciscain que la Providence prépare, sans qu’il le sache, à la lutte contre le libéralisme ravageur. «  Il y a treize ans, au noviciat, je me disais  : Oh  ! si le bon Dieu me donnait de voir un jour cette sainte montagne  ! Et je la gravis, cette montagne, maintenant, à cette heure même  ; j’aperçois déjà là-haut ces rochers et cette cime, couronnée de grands arbres comme d’une immense chevelure  !… Et je cours en avant de mon compagnon comme un insensé, et je chante ces mots de la sainte Église  : Crucis Christi mons alvernae recenset mysteria… Et je cours encore, et je chante encore… je suis fou de joie  ! Vous me pardonnerez, mon très révérend Père, de ne pas dire toutes nos autres émotions en arrivant au sommet du mont. On sent ces choses, on ne les dit pas  : elles sont ineffables.  »

MISSIONNAIRE EN TERRE SAINTE

C’est le 12 juin qu’il arrive à Jaffa  ; «  Il y a quelque chose de religieux et de solennel dans la première apparition de la Terre Sainte. Je fus saisi d’une émotion inexprimable lorsque le matin on dit  : la Terre Sainte  ! J’arrivais donc enfin à cette terre si longtemps désirée, à cette terre de merveilles.  » Au procès de béatification, un prêtre canadien témoigne que lorsqu’il fit part au Père Frédéric de son enthousiasme du pèlerinage en Terre Sainte qu’il venait d’effectuer, celui-ci lui répondit  : «  Je n’en suis pas surpris  ; j’ai habité la Terre Sainte pendant douze ans. J’ai été tout le temps pénétré d’enthousiasme en présence de ces lieux sanctifiés par Notre-Seigneur Jésus-Christ.  »

Il fut d’abord envoyé en Égypte comme prédicateur de retraites dans les instituts catholiques. Il se donna à son ministère avec une telle ardeur que ses supérieurs craignirent pour sa santé et l’invitèrent à une plus grande modération, mais trop tard. Il tombe malade et la fièvre le conduit aux portes de la mort. «  J’étais comme fou de joie en pensant que mon exil allait finir  ; j’avais la douce confiance que le bon Dieu ne me rejetterait pas de devant sa face, après une préparation de six semaines et un désir persévérant de quinze années  ; j’avais encore compté sans la vertu d’obéissance  : mon confesseur m’ordonna de laisser faire la communauté, qui tout entière se mit en prière pour ma guérison, et le bon Père ne me donna pas les sacrements. Je me croyais, dans ma simplicité, aux portes du Paradis  ; il fallut rebrousser chemin.  »

Nommé aumônier des Frères des Écoles Chrétiennes au Caire, il fait des merveilles auprès des élèves. C’est à cette époque qu’on commence à parler de sa sainteté. Comme saint Jean Bosco au même moment à Turin, il axe toute son action sur la confession et la communion fréquentes. «  Oh  ! la communion, la sainte communion, fréquente, oui, oui, fréquente et sainte, comme nous le dit notre mère la sainte Église. Prêchons, prêchons la sainte communion, la sainte communion fréquente  ! Soyons fous d’amour pour Notre-Seigneur dans le sacrement de son amour. Saint François aimait éperdument Jésus-Eucharistie, tous les saints, ses enfants, l’ont aimé de même  : ils prêchaient cet amour aux peuples, et Dieu les bénissait et les peuples se convertissaient.  »

VICAIRE CUSTODIAL DE TERRE SAINTE

Père Frédérict

Le Père Frédéric, Vicaire Custodial

En juin 1878, il est appelé à Jérusalem pour occuper la haute charge de Vicaire Custodial de Terre Sainte, traditionnellement réservée à un franciscain français. Son intelligence et ses vertus le recommandent pour ce poste délicat puisqu’il s’agit de gérer les Lieux saints, le plus souvent en butte aux tracasseries du gouvernement turc et des autres confessions religieuses. Il exerce cette charge durant dix ans  ; il y fait preuve des qualités d’un diplomate et d’un administrateur hors pair. On lui doit en particulier la mise au point d’un code d’utilisation des Lieux saints, qu’il réussit à faire approuver par les autorités religieuses non catholiques  ; ce règlement restera intégralement en vigueur jusqu’à l’occupation israélienne de Jérusalem en 1967, et est encore aujourd’hui la base du modus vivendi des religions chrétiennes en Palestine. Il est aussi le maître d’œuvre de la construction de la basilique de la Nativité à Bethléem.

Au milieu de ses travaux, il trouvait sa consolation dans ses retraites passées sur l’un ou l’autre de ces lieux où Notre-Seigneur avait vécu et souffert. C’est là que sa tendre dévotion très concrète s’épanouit encore et décupla son zèle apostolique. En témoigne par exemple cette lettre à son frère Pierre missionnaire aux Indes  : «  O mon frère bien aimé, je vous tends la main à travers les espaces. Restons unis dans la charité de Jésus-Christ et sauvons les âmes  : toi au milieu de ton petit peuple de Coorgs, que tu affectionnes, où le Ciel te promet une riche moisson, et moi sur cette terre de prodiges, aujourd’hui terre de désolation, où les conversions sont, hélas  ! trop rares. Non, non, ne répète plus ce que tu as dit dans ta dernière lettre. “ Je suis à l’étude de ma sixième langue et j’espère que c’est la dernière ”. Ne disons jamais c’est assez. Dans l’œuvre des âmes, il faut dire  : encore plus, Seigneur, encore plus  ! Oh  ! c’est ici, recueilli et prosterné sur le plateau du Calvaire, à l’endroit même où Notre-Seigneur prononçait cette parole, qui depuis dix-huit siècles fait écho dans le cœur de tout vrai missionnaire  : Sitio  ! c’est ici, dis-je, que l’on comprend le prix d’une âme.  » Il trouvait de quoi rassasier son ardeur apostolique dans l’organisation et l’animation des pèlerinages, en particulier ceux des Assomptionnistes français. Comme l’atteste le procès de béatification, les pèlerins n’ont pas oublié le Vicaire Custodial qu’il suffisait d’entendre prêcher le chemin de croix dans les rues de Jérusalem pour être convaincu qu’il était un saint. C’est au cours d’un pèlerinage qu’il se lie intimement avec le Père Marie-Alphonse Ratisbonne, le converti de la Médaille miraculeuse. Toute cette immense activité se fait sous un climat particulièrement difficile à supporter, et au milieu d’incessants tracas administratifs résultant des luttes politico-religieuses et de la cohabitation avec la population musulmane.

Mais surtout la diminution graduelle des aumônes, occasionnée par les persécutions religieuses qui affligent certains pays d’Europe, notamment la France des vrais républicains, met en cause la survie des œuvres franciscaines en Terre Sainte. C’est pour y remédier que le Custode eut l’idée, en 1881, d’envoyer son Procureur général quêter en Espagne et son Vicaire Custodial en France. Si le premier mène à bien sa mission, le second va de déboire en déboire, n’oublions pas qu’en mars 1880 un décret gouvernemental avait décidé l’expulsion de tous les religieux de France  ! En mai 1881, quelques tentatives infructueuses montrent rapidement qu’il est vain de continuer la quête dans ces conditions. Et c’est alors qu’un vicaire de Paris qui avait connu le Père Frédéric à Jérusalem, lui présente un prêtre canadien âgé d’une soixantaine d’années, réputé pour ses travaux de botanique. Mais l’abbé Provancher, car c’est de lui qu’il s’agit, est aussi un propagandiste du Tiers Ordre franciscain dans sa patrie, et c’est à ce titre qu’il arrivait de Rome où il avait entrepris des démarches auprès du Ministre général franciscain pour que celui-ci décide une fondation au Québec. Il se heurta à une fin de non-recevoir, mais il reçut les pouvoirs d’admettre les fidèles à la vêture et à la profession du Tiers Ordre. On imagine bien qu’il n’a pas fallu longtemps pour que ce prêtre zélé embrasse la cause du Père Frédéric et l’invite à se rendre à Québec où il lui garantissait la réussite de sa quête…

C’est pourquoi le 24 août suivant, le Père Frédéric débarquait à la gare de Lévis, sans savoir que Notre-Seigneur et Notre Dame allaient lui faire jouer un rôle de premier plan dans l’histoire sainte de notre pays, ce devait être sa vraie vocation préparée dans la chaude atmosphère de sa famille chrétienne, fortifiée par l’austère règle des fils de saint François et embrasée en Terre Sainte, sur les pas de Jésus  !

II. UN SAINT AU SERVICE DE LA CAUSE ANTI-LIBÉRALE

Venu providentiellement au Canada dans le but de quêter pour sauver de la ruine les sanctuaires de Palestine, le Père Frédéric s’était voué au Canada français. À l’un de ses correspondants, il rappellera  : «  J’ai promis solennellement, à mon premier voyage au Canada, de travailler, tout le reste de ma vie, au bien spirituel et temporel de ce cher pays, dont nous avons été les premiers missionnaires, et j’en bénis le Seigneur, j’ai la consolation d’avoir pu tenir ma promesse depuis plus de vingt ans.  » Comment expliquer que ce saint religieux qui, selon sa propre expression, “ était tout le temps pénétré d’enthousiasme en présence de ces lieux sanctifiés par Notre-Seigneur Jésus-Christ ”, ne veuille plus y vivre  ? Peut-on soutenir que cet ardent apôtre veuille quitter Jérusalem uniquement pour le plaisir de prêcher à de plus vastes auditoires, au demeurant acquis d’avance  ? Évidemment, non  ! Il n’a pu faire solennellement un tel vœu que poussé par un puissant motif surnaturel conforme à sa piété et à son zèle apostolique  : la défense de l’admirable chrétienté canadienne contre le libéralisme dont il savait les effets pernicieux depuis son expérience auprès des soldats de 1870, confirmée par son récent séjour à Paris.

UNE IMPRESSION QUI NE SE DÉMENTIRA PAS

Père Frédéric, 1888

Le Père Frédéric, au lendemain du
“ miracle des yeux ”, en 1888.

Retrouvons le Père Frédéric au presbytère du Cap-de-la-Madeleine où il est l’hôte du curé Désilets et de l’abbé Duguay, son jeune et admiratif vicaire. Lisons le témoignage de ce dernier  : «  C’est le 29 septembre 1881, que j’ai eu l’occasion de rencontrer pour la première fois le Serviteur de Dieu. Il arrivait des Trois-Rivières en canot. Quand je le vis s’avancer de la grève vers M. Luc Désilets qui l’attendait au bord du promontoire, je fus frappé par la modestie de son regard et la dignité de son maintien. Cette figure calme, amaigrie, austère était celle que je m’étais faite de Saint François d’Assise. Ce sentiment d’admiration et de respect qui s’empara de moi fut vite partagé par les fidèles qui stationnaient autour de moi devant la porte de l’église. (…) M. Luc Désilets me disait  : “ C’est un saint  ! Le bon Dieu bénit tout ce qu’il entreprend  ; de grandes conversions se font par son intermédiaire. ” Moi-même, je constatais les mêmes résultats.  »

Qui nous dira les entretiens de ces trois prêtres à l’heure où Mgr Laflèche partait pour Rome, pensant éclairer le Pape Léon XIII sur les ravages du libéralisme à l’université Laval  ? Cependant les archives ont gardé une lettre de l’abbé Désilets à son évêque lui rendant compte du déroulement du séjour du Père Frédéric. Elle vaut d’être citée, elle nous dispensera de revenir en détail sur la vie quotidienne de notre saint afin de nous consacrer à l’exposé de sa mission  ; car tel il fut durant les premières semaines de son séjour, tel il sera jusqu’à sa mort. La lettre datée du 18 novembre 1881, est adressée à Rome  :

«  Le jubilé et les Quarante heures, au Cap, sont terminés depuis quelques jours, et me voici libre. Le R.P. Frédéric a prêché et réussi admirablement. C’est là un homme de Dieu, un saint, et un savant. Plus on voit cet homme de près, plus on le vénère, et on l’admire. Il m’a demandé de passer quelques jours dans la solitude du Cap pour préparer son Manuel du Tiers-Ordre pour le Canada  : je lui ai accordé de bon cœur. Ici, il peut être tranquille et travailler. Or il travaille jour et nuit comme le plus misérable des mercenaires, toujours nu-pieds, nu-tête, jeûnant au pain et à l’eau les trois quarts du temps, ne prenant presque rien, dormant peu, ne sortant pas de sa cellule improvisée, couchant sur la dure, et toujours le visage riant et d’une humeur magnifique. Si vous voyez ses Supérieurs, vous pouvez les assurer qu’il vit comme un saint. (…) Il faut vivre un peu avec cet homme extraordinaire pour voir ce qu’il y a en lui de vertu, d’intelligence, de cœur et de noblesse (…) Le Père Frédéric nous est ici d’un appui nécessaire [dans la cause anti-libérale] et les bons catholiques, le clergé, les Jésuites appellent sa mission ici toute providentielle. Que sera-ce quand il aura été à Montréal dans quelques semaines  ? Il n’a fait encore que prêcher dans six ou sept paroisses, mais partout avec un succès prodigieux. Cependant, c’en est assez pour remuer les populations et faire parler tout le monde. On court après lui, comme au temps des saints, et bien des malades sont guéris.  »

UNE CROISADE ANTI-LIBÉRALE

Nous voyons que le premier souci du Père Frédéric a été de développer le Tiers-Ordre franciscain comme ses supérieurs l’en avaient chargé. Cependant, il le fait dans un esprit de croisade contre le libéralisme. Nous en tenons la preuve dans une lettre confidentielle au Père Cazeau, un jésuite de Montréal, ardent catholique intégral et propagandiste du Tiers-Ordre. Voici ce que le Père Frédéric lui écrit le 16 novembre 1881  : «  Si la France doit être sauvée par le Tiers-Ordre, ainsi que l’a prédit notre Ministre Général, si le monde entier doit revenir à une vie meilleure, d’après la pensée de Léon XIII, par la propagation du Tiers-Ordre, à mon humble avis, le cordon séraphique et le Tiers-Ordre doivent être la planche de salut pour notre pauvre Canada menacé d’un terrible naufrage… dans sa Foi  ! Le mal est immense, mon révérend Père, et j’ai grande hâte de vous voir pour pouvoir parler avec vous de ces choses dans l’intimité. De même qu’à l’origine de la colonie ce sont les Enfants de Saint-Ignace et les pauvres Franciscains bien unis ensemble qui ont travaillé à développer le germe de la foi dans ces contrées alors si sauvages  ; de même le moment semble venu où de nouveau les enfants de ces mêmes deux grands patriarches doivent s’unir pour soutenir une lutte d’un autre genre, lutte terrible et dont l’issue se cache encore dans les secrets desseins de Dieu. Toutefois, mon Révérend Père, des lettres reçues hier de Rome nous encouragent grandement, et nous donnent l’espérance fondée que le Saint-Père, déjà mieux éclairé, prépare au libéralisme un coup dont il ne se relèvera que difficilement  : fiat, fiat  !  »

Voilà un document capital pour comprendre l’œuvre du Père Frédéric au Canada  : en attachant plus étroitement les cœurs à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à Notre-Dame par le moyen du Tiers-Ordre, le Père Frédéric veut donner au pays une élite allergique au libéralisme, capable de préserver la foi catholique du plus grand nombre. Nous dirions aujourd’hui  : une communion phalangiste. «  Il cherchait à grouper les âmes d’élite, témoigne le curé Bellemare, pour enrayer le mal et opposer leurs exemples à l’influence du mal.  » D’où son inlassable zèle que les désillusions causées par les décisions de Léon XIII ne feront qu’aiguillonner, comme nous le verrons.

Sa réussite apostolique dépasse toutes ses espérances  : c’est par centaines qu’on s’enrôle dans le Tiers-Ordre là où il prêche. Pourtant il n’hésite pas à aggraver la sévérité des règles de sélection, tant il craint l’attiédissement des fraternités, ce qui aurait à ses yeux des conséquences plus graves que le mal à combattre. Il ne se cache pas que cette prodigieuse fécondité de sa parole et les nombreux miracles qui accompagnent la vénération des reliques de Terre Sainte sont des grâces de Dieu qui authentifient sa mission pressentie lors de la retraite de Québec. Une autre lettre confidentielle au Père Cazeau, datée du 14 janvier 1882, nous le montre  : «  J’ai ici, au diocèse des Trois-Rivières, une foule de prédications que l’on me demande de toutes parts. Dieu en soit béni, c’est une marque que le Ciel ne nous sera pas trop défavorable dans la lutte que le chef du diocèse est allé soutenir à Rome, uniquement pour le triomphe de la vérité. Il me tarde extrêmement, mon Révérend Père, de vous voir à Montréal  ; en attendant, permettez-moi de vous dire intimement que quant à moi, loin de craindre, je sens une confiance si grande dans le secours du Ciel, que j’assiste déjà en quelque sorte au triomphe  ; continuons à prier, mais sans anxiété et surtout sans découragement  : le salut du Canada est proche  !  »

Le 21 janvier 1882, il tombe gravement malade au point qu’il crut en mourir. C’est à cette époque que le curé Désilets qui le soignait disait à son vicaire  : “ Venez voir souffrir un saint  ! Que c’est beau de savoir souffrir pour le bon Dieu  !  ”.

Ce qui ne l’empêche pas d’entreprendre des démarches pour préparer la fondation d’un monastère franciscain à Montréal. Mais là, il se heurta à un refus catégorique de Mgr Fabre, le successeur de Mgr Bourget. L’évêque jugeait intempestif le zèle anti-libéral du Père Frédéric. Une lettre confidentielle au Père Cazeau, du 5 avril 1882, nous livre les sentiments du Père après la réponse négative de Montréal  : «  La lettre de Mgr m’a jeté dans la stupeur  : quand je l’examine au point de vue du principe qui l’a dictée et des conséquences qui en découlent, j’en reste épouvanté  : pauvre Canada  ! Je ne donnerai pas cette lettre pour tout l’or du monde  ; c’est une des pièces, je l’espère, qui servira le plus à éclairer le Saint Siège.  »

Ces quelques extraits de lettres suffisent à nous montrer à quel point le Père Frédéric était un ardent opposant au libéralisme, épousant tout à fait la cause de Mgr Laflèche, y compris dans sa résistance aux volontés de Léon XIII.

INSTRUMENT DE L’IMMACULÉE

Mais en avril 1882, un télégramme le rappelle d’urgence en Terre Sainte où le climat politique se dégrade. Le 1er mai, il quitte le Canada «  avec un grand serrement de cœur, mais non sans quelque espérance de revoir une autre fois ce petit peuple béni de Dieu.  »

Ses amis vont tout faire pour obtenir de ses supérieurs une obédience définitive au Canada. C’est le curé Désilets, à Rome pour défendre les intérêts de son évêque, qui avec l’abbé Provancher est chargé des négociations. Mgr Laflèche écrit à ce dernier le 20 novembre 1884  : «  Je serais heureux de revoir au Canada le bon Père Frédéric. Sa parole éloquente pourrait nous être d’un grand secours dans les luttes actuelles contre l’envahissement des erreurs dans notre pays.  » Toutefois, son retour fut inopinément retardé pendant plusieurs années. C’est donc en Terre Sainte que le Père apprit la suite de mauvaises nouvelles qui s’abattaient sur les catholiques intégraux canadiens, en particulier la division du diocèse de Trois-Rivières en 1885.

La situation se débloque en 1888, après que Mgr Laflèche a garanti la fondation du Commissariat de Terre Sainte dans sa ville épiscopale. Le 18 avril, le Père Frédéric quitte Jérusalem où il ne laisse que des regrets.

LE PÈRE FREDÉRIC ET LE PÈRE RATISBONNE

LE Père Frédéric s’était lié d’amitié avec le Père Marie-Alphonse Ratisbonne en 1882 à Jérusalem, alors que celui-ci y fondait le couvent des Filles de Sion, peu de temps avant sa mort le 6 mai 1884. La chroniqueuse de ce couvent note à la date du 10 janvier 1886  : «  Nous sommes profondément émues et touchées de ce que nous a dit le R.P. Frédéric  : “ Après ma communion, j’ai vu, dit-il, une âme rayonnante, c’était votre vénéré Père  ; il me dit  : “ Dites à mes filles qu’elles ont raison de prier jusqu’à ce que l’Église ait parlé, mais moi je suis heureux, je suis heureux dans la gloire. ” Restez donc consolées, mes chères sœurs, ajoute le R.P. Frédéric, car je suis persuadé que votre Père est au ciel. ” Le ton et la profonde émotion de ce saint Père, en nous faisant part de cette vision, nous montrent bien qu’il dit vrai, et nous demeurons sous la douce impression de ses paroles.  »

Le 15 juin suivant, il débarque à Trois-Rivières, accompagné d’un frère franciscain. “ Nous étions tous heureux comme si nous avions revu un membre de la famille après une longue absence ”, dira le frère du curé Désilets, Gédéon Désilets, qui plus tard sera le syndic des franciscains à Trois-Rivières.

Il arrive donc juste à temps pour la dédicace solennelle de l’ancienne église du Cap-de-la-Madeleine, Notre-Dame du Rosaire, le 22 juin. “ Il fut l’âme de cette journée à jamais inoubliable ”, se souvient l’abbé Duguay. Il donne le sermon et l’assistance est étonnée de l’ardeur de son ton  : il parlait comme un prophète, dira-t-on. «  Ce sera à l’avenir le sanctuaire de Marie, s’écria-t-il. Vous y viendrez prier, paroissiens du Cap. On y viendra de toutes les parties du diocèse  ; on y viendra de tous les points du pays. Il deviendra trop étroit pour contenir les foules qui viendront implorer la Vierge du Rosaire.  »

Le soir de cette journée, le Père Frédéric, le curé Désilets et un infirme qui vient demander sa guérison, vont prier au sanctuaire. Ils y sont depuis quelques minutes lorsque le visage de la statue s’anime. Le Père Frédéric témoigne  : «  La statue de la Vierge, qui a les yeux entièrement baissés, avait les yeux grandement ouverts  : le regard de la Vierge était fixe  ; elle regardait droit devant elle, droit à sa hauteur. L’illusion était difficile  : son visage se trouvait en pleine lumière, produite par le soleil qui luisait à travers une fenêtre et éclairait parfaitement tout le sanctuaire. Ses yeux étaient noirs, bien formés et en pleine harmonie avec l’ensemble du visage. Le regard de la Vierge était celui d’une personne vivante  ; il avait une expression de sévérité mêlée de tristesse. Ce prodige a duré approximativement de cinq à dix minutes.   » Quoique l’infirme n’ait pas été guéri, une joie surnaturelle envahit les trois hommes. Aussitôt, le Père Frédéric interprète ce regard comme une volonté de la Sainte Vierge de voir venir les foules prier à ses pieds dans ce sanctuaire  ; et il en convainc aisément le bon curé Désilets. La vocation particulière du Père Frédéric, découverte lors de son premier séjour, va donc trouver à s’exercer d’une manière imprévue.

Arrivant en juin 1888 avec le titre de Commissaire de Terre Sainte et de visiteur du Tiers-Ordre, il avait son plan de marche bien arrêté avec l’accord de ses supérieurs, car il ne faisait jamais rien hors d’une scrupuleuse obéissance. Il devait prêcher des retraites paroissiales dans toute la province afin de multiplier les fraternités franciscaines dans le but que nous avons expliqué précédemment. Il organiserait aussi la quête au profit des œuvres de Terre Sainte. Il ferait construire à Trois-Rivières un modeste monastère, le Commissariat de Terre Sainte, sur le terrain obligeamment mis à sa disposition par Mgr Laflèche. Et de là, il pourrait préparer la réimplantation de son ordre sur cette terre jadis sanctifiée par les Récollets.

Or, le 30 août 1888, le curé Désilets décède subitement d’une seconde crise cardiaque. L’abbé Duguay raconte que «  dans un entretien tout intime, le dernier que j’eus avec lui, il me révéla tout l’avenir du sanctuaire, me demandant de vouloir régler les affaires et continuer son œuvre. Cette charge, je l’ai toujours redoutée. Alors me regardant  : “ C’est l’œuvre de la Sainte Vierge. Si vous la négligez, elle vous rejettera et choisira un autre ouvrier. Au reste, le R.P. Frédéric vous sera un aide  : car ce n’est pas sans un dessein spécial de la Providence qu’il est venu ici. ”   » Du coup, l’obédience du Père Frédéric va se trouver englobée dans une mission particulière  : la fondation et le développement des pèlerinages à Notre-Dame du Cap. Il en sera l’âme jusqu’en 1902, date de l’arrivée des Pères Oblats.

À L’OMBRE DE MONSEIGNEUR LAFLÈCHE

Père Frédéric au quai

Le Père Frédéric à l’arrivée d’un bateau de pèlerins.

En fait, la vie du Père Frédéric au Canada se divise en deux grandes périodes  : avant et après 1898, autrement dit avant et après la mort de Mgr Laflèche et la victoire du libéralisme.

Aussi longtemps que le prélat trifluvien mènera sa lutte contre le libéralisme, on peut dire que l’œuvre du Père Frédéric s’épanouira à son ombre. Comme prévu initialement, il répond aux demandes des curés pour aller prêcher des retraites dans les paroisses. Il en profite pour organiser les pèlerinages au Cap-de-la-Madeleine, qui ont lieu par bateau durant la belle saison. L’été, il reste donc le plus souvent au Cap où il accueille les pèlerins et les prêche inlassablement toute la journée, jusqu’à la consécration finale et le chant toujours émouvant du Magnificat avant le départ.

Nous n’avons pas la place ici pour évoquer ces journées de prières qui laisseront un souvenir ineffaçable dans les âmes des heureux participants. Il faut bien se rendre compte que les guérisons miraculeuses qui se produisent régulièrement sont peu de chose à côté du bien spirituel que la Vierge Immaculée opère par son instrument. C’est Notre Dame, Auxiliatrice des chrétiens, qui rassemble son peuple là, à ses pieds, pour le protéger.

Le Père Frédéric aura l’idée de prolonger l’action bienfaisante de ces pèlerinages par l’édition d’une revue, Les Annales du Très-Saint-Rosaire, dont il sera le principal pour ne pas dire l’unique rédacteur pendant plus de dix ans. C’est la nuit qu’il s’adonne à cette rédaction. S’y ajouteront la revue du Tiers-Ordre franciscain et des œuvres de Terre Sainte, et la Revue eucharistique, organe de l’adoration perpétuelle  !

Père Frédéric bénissant

En 1908.

Comme convenu, le Commissariat de Terre Sainte a été construit à Trois-Rivières à l’emplacement de la chapelle Saint-Antoine où se trouve maintenant le tombeau du Bienheureux Père Frédéric. Mais la bâtisse, extrêmement pauvre, ne sera continuellement habitée qu’à partir de 1901. Cependant un couvent de franciscains a été inauguré en 1890 à Montréal, pour la plus grande joie du Père qui, quant à lui, est le plus souvent par monts et par vaux quand il n’est pas au Cap-de-la-Madeleine.

Le Tiers-Ordre connaît lui aussi un développement prodigieux. Le diocèse de Trois-Rivières sera le diocèse le plus tertiaire du monde. On estime que de son vivant, le Père Frédéric a enrôlé plus de soixante mille tertiaires dans la Province de Québec. Citons un extrait d’une de ses charmantes lettres à Mère Marie de la Passion, alors à Rome, fondatrice et supérieure générale des Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie  ; elle est datée du 23 janvier 1890  :

«  Pour ce qui est de la nouvelle maison du Commissariat aux Trois-Rivières, c’est Bethléem, c’est Nazareth. Les trois frères ne forment qu’un cœur et qu’une âme. Le plus défectueux, c’est sans contredit celui qui vous griffonne cette lettre. Toutefois le mal n’est pas trop grand, très Révérende Mère, je n’y suis presque jamais. Il me serait difficile d’énumérer les missions et les triduums ou retraites que j’ai prêchés durant l’année qui vient de s’écouler  ; une fois en quatre jours, j’en ai prêché cinq ou six à la paroisse, aux garçons, aux filles, aux frères, aux tertiaires. Dans une mission, sur les montagnes, j’ai reçu trois cents tertiaires. Dans une autre, nous avons donné le saint habit à sept cents postulants et postulantes, et le vénérable curé m’écrivait quelques semaines plus tard  : “ Nos tertiaires marchent droit  ; ils tiennent à leur Règle  : plutôt que d’y manquer, ils se laisseraient couper la tête  ! ” J’ai fait imprimer une petite brochure de soixante-douze pages sur le Tiers-Ordre à 10 000 exemplaires. On en a distribué jusqu’à 1 500 dans un même petit village. Voilà le Canada  !  »

Père Frédéric, 1915

Photographie de son jubilé 1915.

Comment expliquer ce rayonnement, sinon par la sainteté. Tous les témoins du procès de béatification sont d’accord pour reconnaître qu’il était aussi éloquent que Mgr Laflèche, mais plus attachant  : “ Quand on l’avait entendu une fois, on ne voulait pas perdre un de ses sermons. ” Et pourtant, ses discours étaient excessivement simples puisqu’il n’utilisait aucun artifice d’orateur. En réalité, c’était son cœur qui parlait. Il l’explique lui-même à un curé qui lui demandait comment il devait faire pour parler à son peuple  : «  Priez, et priez beaucoup. Étudiez et méditez longuement. Désirez grandement le salut, la sanctification et le bien général des âmes auxquelles vous devez parler. Ensuite, montez en chaire quand le temps sera venu, et le Saint-Esprit parlera par votre bouche. Ne vous inquiétez pas d’avance.  » Le curé en question continue son témoignage  : «  Je compris que c’était ainsi qu’il faisait lui-même. Comme son amour de Dieu était immense, il pouvait trouver dans cet amour une matière inépuisable, et il parlait longtemps, trop longtemps selon quelques-uns. Il était pourtant goûté par le plus grand nombre. Il n’y avait rien de commun et de trivial dans son discours. Il n’attirait pas l’attention par de grands mouvements oratoires, au sens des règles de la rhétorique, mais il savait émouvoir et on s’en retournait recueilli. Il ne tonnait pas contre les vices, mais il les déplorait, et avait des expressions pour faire connaître son horreur du péché. Ses expressions pénétraient jusqu’au fond de l’âme des auditeurs. (…) Il faut ajouter que son extérieur exerçait une influence salutaire sur ses auditeurs. Sa figure recueillie, ses yeux baissés, ses traits amaigris étaient une prédication. Sa démarche même attirait le respect des foules.  » C’est dans la prédication du chemin de croix qu’il était le plus émouvant. Il avait le don des larmes, et on ne résistait pas à l’expression d’une telle tendresse. «  Il enseignait surtout la piété. Ce qui paraissait lui attirer l’estime, c’était sa simplicité, sa bonté, sa pureté et sa modestie.  » On sait qu’il fit édifier au Cap-de-la-Madeleine, à Saint-Élie-de-Caxton et à Pointe-aux-trembles, des chemins de croix en plein air ayant la même longueur que celui de Jérusalem. Ce souci du détail concret est aussi une marque de la prédication du Père Frédéric  ; nous avons par exemple un plan de sermon sur l’Assomption de la Sainte Vierge  : il raconte l’événement selon la tradition et ajoute la description très précise du tombeau de la Vierge tel qu’il se trouve à Jérusalem. Pour lui cette précision avait une valeur apologétique  ; il aurait donc été un lecteur enthousiaste des travaux d’archéologie biblique de notre Frère Bruno, sans parler du Saint Suaire  !

Sa mortification était connue. Jusqu’à l’âge de soixante-dix ans, il se contenta d’une tasse de café et d’une tartine de pain le matin, d’une pomme de terre avec un peu de sel comme dîner, et du même menu comme souper  ! Avec cela, un perpétuel sourire. Le procès de béatification rapporte plusieurs témoignages de franciscains qui ont fait leur noviciat à Montréal  ; tous disent quel charmant compagnon était le Père Frédéric  ; sa présence en récréation était l’assurance d’agréables moments.

Évidemment, il faudrait un grand chapitre pour évoquer le Père Frédéric thaumaturge. Beaucoup de ses miracles eurent lieu pendant la vénération des reliques de Terre Sainte, ce qui lui permettait de les attribuer à celles-ci, ou encore au sanctuaire de Notre-Dame du Cap, il s’effaçait alors devant la puissance de la Sainte Vierge  ! Mais les foules savaient aussi qu’il était capable d’en faire de lui-même. Le plus souvent, il se contentait de bénir ou de toucher le mal, et c’était plus tard, lorsqu’il n’était plus là, que la guérison s’opérait. Il n’empêche qu’il fit publiquement de prodigieux miracles, comme lors de l’incendie de forêt qui encerclait le village d’Hérouxville dont quelques maisons étaient déjà en flammes  : le feu s’éteignait au passage du Père traçant de grands signes de croix en direction des flammes.

UN ZÈLE INLASSABLE

Père Frédéric

Le regard “ triste et sévère ” devant les progrès du libéralisme.

Telle fut pour l’essentiel la vie du Père Frédéric de 1888 à 1898. Les choses vont changer avec la mort de Mgr Laflèche et le développement de l’ordre franciscain au Canada qui se produit à peu près à la même époque. D’ordre du Pape, les catholiques intégraux doivent se rallier au gouvernement libéral, et ce n’est probablement pas de gaieté de cœur que le Père Frédéric obéit à cette consigne, lui qui était bien placé pour en voir les conséquences funestes  ! Nous n’avons pas eu encore l’occasion d’étudier l’ensemble de sa correspondance, peut-être y trouverons-nous d’autres aveux comme ceux déjà cités. Ce qui est certain, c’est qu’il garda un indéfectible attachement à Mgr Laflèche et à Trois-Rivières, “ la patrie de mon cœur  ”, comme il aimait à dire.

Les témoins du procès de béatification insistent sur la continuité de son zèle apostolique. Jamais il ne se relâcha. Jamais il ne prit de repos, sinon que contraint et forcé par la maladie. Depuis que la polémique doctrinale et politique était interdite, il estimait que sa mission n’en était que plus nécessaire. Il fallait plus que jamais préserver les âmes des erreurs modernes, et le seul moyen dont on disposait encore était la prédication de la tendre dévotion et de l’idéal évangélique le plus haut, celui que saint François d’Assise incarnait.

En 1902, il put se dessaisir de l’accablante charge de la direction du pèlerinage de Notre-Dame du Cap, au profit de la communauté des Oblats de Marie Immaculée. Mgr Cloutier, le disciple bien-aimé de Mgr Laflèche et son successeur, mit le point final à toutes les démarches nécessaires pour la reconnaissance canonique du pèlerinage marial.

En 1904, à cause du rayonnement du sanctuaire et de la profusion de miracles qui s’y obtenaient, le Pape saint Pie X accorda la faveur du couronnement de la statue miraculeuse. Ce fut un jour de fête incomparable. Le Père Frédéric fut choisi pour porter la couronne dans la procession. Il le fit avec sa modestie habituelle, mais tous remarquèrent son air extatique. Ce fut, de son aveu même, le plus beau jour de sa vie.

Cependant, il continua avec la même ardeur la prédication des retraites paroissiales, et il y ajouta même un apostolat d’un genre nouveau. Après avoir enflammé la province de piété mariale et d’admiration pour la Terre Sainte, il voulut y augmenter la dévotion eucharistique. Il recruta beaucoup pour l’œuvre de l’Adoration perpétuelle. Lorsqu’il apprit qu’un couvent de franciscaines missionnaires de Marie ne pouvait se vouer à cette pieuse activité féconde en grâces, faute de ressources pour construire une chapelle suffisamment digne, il eut l’idée d’écrire des livres dont le produit de la vente serait réservé à cette fin. Il allait en écrire une trentaine en vingt ans, notamment les vies de saint François, de la bonne sainte Anne, de la Vierge Immaculée, de saint Joseph  ; et surtout une Vie de Notre-Seigneur, et un ouvrage sur le Ciel. En réalité, il s’agit de compilations d’écrits des saints sur ces sujets, mais avec quelle dévotion  ! Alors, il ne se contenta plus de prêcher des retraites dans les paroisses, mais il visita, une par une, les maisons du vaste diocèse de Québec, puis de celui de Valleyfield, au profit de la fondation d’un couvent de Clarisses, et enfin du diocèse de Joliette pour la construction d’un monastère du Précieux-Sang. À lui seul, il amassa ainsi des fortunes pour l’époque, mais au prix de quelles souffrances  ! Rien que la considération des rigueurs du climat, nous fait comprendre le caractère héroïque de l’apostolat de celui que tous appellent maintenant “ le Saint Père ”. De cette manière, une bonne partie des maisons de la Province de Québec ont reçu sa visite  : que de confessions, de guérisons miraculeuses, de vocations suscitées par son passage. Car il prêche plus encore d’exemple que de parole  ! «  Encore quelques années, disait-il, puis ce sera le ciel. Comme nous serons heureux d’avoir vécu saintement  !  »

À cela, il ajoutera l’organisation de pèlerinages à Sainte- Anne de Beaupré. Depuis Trois-Rivières ou Montréal, le voyage en bateau dure une journée… Sans prendre de repos, le Père prêche et fait prier son monde, tantôt à bâbord, tantôt à tribord. Un curé témoigne  : «  Ses retraites, ses pèlerinages étaient toujours couronnés de succès. Plusieurs fois après l’annonce d’un pèlerinage, on m’a demandé si le Père Frédéric serait présent. Sur réponse affirmative, on n’hésitait pas à acheter son billet. On espérait alors pouvoir lui parler, lui raconter ses difficultés, lui demander des conseils, et on revenait du pèlerinage satisfait et content.  »

Au procès de béatification, le R.P. Leblanc résume bien toute la vie du Père Frédéric en disant  : «  C’était visible, le Père Frédéric était tout préoccupé de la gloire de Dieu. Pour le faire aimer, il ne reculait devant rien  : il était capable des plus grands sacrifices. Sa vie de piété et de dévouement est comme une hymne de louange à la gloire du bon Dieu. Les paroles du Pater  : “ Que Votre Nom soit sanctifié, que Votre règne arrive, que votre volonté soit faite ”, n’étaient pas vides de sens pour lui, il les a pleinement vécues.  »

Une déclaration émouvante du procès est celle du bienheureux Frère André qui témoigne quel indéfectible soutien il reçut du Père Frédéric au début de l’œuvre de l’Oratoire, lorsque celle-ci était très controversée. Il dit aussi sa joie de lui servir la messe, «  Le passage du Père Frédéric, si pieux, m’encourageait.  » Une fois, très souffrant, il se recommanda aux prières de son saint ami  : «  J’en ai eu du soulagement.  »

LA MORT D’UN SAINT

Le Frère André sera d’ailleurs un des derniers visiteurs qu’il reçut en août 1916, quelques jours avant sa mort  : le thaumaturge de l’Oratoire voulait apposer à son ami une médaille de saint Joseph pour le guérir du cancer de l’estomac qui l’avait terrassé en juin, au retour d’un pèlerinage à Sainte-Anne-de-Beaupré  ; mais le Père l’arrêta en lui disant simplement  : «  Laissons faire le bon Dieu  ».

Avec le père Bouynot

Avec son ami, le Père Bouynot, 1915.

Il faut lire le récit des cinquante derniers jours de la vie du Père Frédéric, émouvant comme toutes les morts des saints. Outre d’intolérables souffrances physiques, il subit des attaques du démon qui lui apparaissait sous la forme d’un chien enragé. Dans ces derniers moments, il fut assisté par son incomparable compagnon, le Père Augustin Bouynot qui l’avait rejoint au Canada en 1895. Ils se complétaient merveilleusement dans l’apostolat, l’un prêchait, l’autre confessait, et dans la vie religieuse, tous les deux étaient des âmes ardentes, aux mêmes aspirations.

Son Père provincial raconte  : «  Le 4 août dans l’après-midi, le bon Père Augustin s’approcha de lui et, comme ils l’avaient convenu tous deux, lui fit répéter le “ Veni, Domine Jesu, noli tardare ” comme oraison jaculatoire, plusieurs fois. Le Père Frédéric, assis dans son lit, semblait un peu attiré vers le crucifix appendu à la muraille et le priait avec ferveur, son visage paraissant illuminé et transfiguré. La communauté était en prière à côté de son lit, admirant sa patience, son recueillement et sa sérénité. Après avoir prononcé “ Veni, Domine Jesu, noli tardare ”, il a rendu son âme avec beaucoup de calme et une expression de paix indéfinissable. (…) Je me demande si l’attitude du Père Frédéric regardant le Crucifix était plus qu’une oraison affective ou un simple regard ou même si ce n’était pas une oraison d’union extatique. J’inclinerais à croire que nous étions témoin d’une extase. Depuis plusieurs jours, il n’avait plus parlé des choses de la terre, au moins à ma connaissance  ; il était tout en Dieu, c’était une oraison continuelle.  »

Après un premier service funèbre au couvent franciscain de Montréal, en présence d’un nombreux clergé, le corps fut rapporté à Trois-Rivières dans un cercueil non fermé. Entre la gare et la chapelle du couvent franciscain, qui n’est pas loin, trois mille personnes étaient massées. Pendant deux jours, des centaines et des milliers de personnes dont beaucoup d’enfants, défilèrent devant la dépouille mortelle. Plusieurs guérisons miraculeuses ont été attestées. Il fut enterré dans l’allée centrale de la chapelle du couvent  ; plus tard un musée exposant ses souvenirs fut aménagé dans la crypte de la chapelle.

Quoique la dévotion des fidèles se soit estompée avec le temps, Mgr Laurent Noël, évêque de Trois-Rivières, obtint à force d’insistance sa béatification en 1988. Il faut lui en savoir gré. Ne doutons pas que, du haut du Ciel, il prie pour son cher Canada et bénit ceux qui y continuent le combat contre les ravages du libéralisme, malgré le Pape, mais sans jamais faire schisme. Si bien que nous pouvons faire nôtre son propos de 1882  : «  Je sens une confiance si grande dans le secours du Ciel, que j’assiste déjà en quelque sorte au triomphe  ; continuons donc à prier, mais sans anxiété et surtout sans découragement  : le salut du Canada est proche  !  »

Renaissance catholique, nos 63 et 64,
décembre 1998 et janvier 1999

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