La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LE CARDINAL ELZÉAR-ALEXANDRE TASCHEREAU

PEU de temps avant sa mort, Mgr Laflèche, évêque de Trois-Rivières et chef de file des «  ultramontains  » canadiens français, montra aux prêtres admis dans sa chambre, un reliquaire de sainte Anne. «  C’est Mgr Taschereau qui me l’a donné… Pauvre cardinal  ! Il m’a fait bien de la misère… Oh  ! je lui pardonne… Tout de même, j’ai hâte d’être de l’autre côté pour savoir si c’est lui ou moi qui avait raison.  » La thèse de doctorat de Jean-Claude Dupuis, Mgr Elzéar-Alexandre Taschereau et le catholicisme libéral au Canada français 1820-1898, soutenue à l’Université Laval de Québec en 2006, permet de lever tout doute à ce sujet  !

LA RENAISSANCE CATHOLIQUE DE 1840

Mgr Elzéar-Alexandre TaschereauPour bien juger de l’épiscopat de Mgr Taschereau, il ne faut pas oublier qu’il s’est tout d’abord inscrit dans l’extraordinaire mouvement de renaissance catholique qui a entraîné le Canada français à partir de 1840.

Après la Conquête, l’Église catholique avait connu une lente asphyxie, quoique ses droits aient été reconnus par la Couronne anglaise. Les congrégations religieuses étaient empêchées, les liens avec la France coupés, les vocations pratiquement taries. Cent quarante-quatre prêtres vieillissants pourvoyaient aux besoins spirituels et éducatifs d’une population qui passa, en trente ans, de 200 000 à 500 000 habitants.

Cependant, comme Serge Gagnon l’a établi dans un récent ouvrage intitulé Quand le Québec manquait de prêtres, ce clergé fut très méritant et remarquablement fidèle à ses devoirs pastoraux. C’est certainement ce dévouement persévérant – et non pas l’inconsciente et collective réaction, après l’échec des Patriotes, de tout un peuple opprimé  ! – qui mérita ce qu’on appelle la «  réaction catholique de 1840  ».

Le Cœur Immaculé de Marie ne pouvait, en effet, rester longtemps insensible aux prières de ces prêtres et de ces fidèles, et laisser mourir l’œuvre de la bienheureuse Marie de l’Incarnation ou de sainte Marguerite Bourgeoys  ! La Sainte Vierge donna donc une incroyable fécondité à la parole de son serviteur, Mgr de Forbin-Janson, évêque exilé de France après la révolution de 1830. Sa prédication réunit à Québec, du 13 au 27 septembre 1840, dix mille personnes. Durant une semaine, trente-cinq prêtres confessaient sans discontinuer et enregistraient un millier de retours à la pratique religieuse après plusieurs années d’abstention.

Mgr de Forbin-Janson prêcha ensuite à Montréal, à Trois-Rivières, dans la Beauce. Partout il toucha les cœurs avec le même succès. Mais seul Mgr Ignace Bourget, jeune évêque de Montréal, comprit que cet embrasement des âmes avait besoin d’être soutenu par des institutions, faute de quoi il serait sans lendemain. Il lui fallait donc fonder rapidement des écoles et des organisations charitables catholiques, et surtout il voulait pourvoir chaque paroisse d’un curé qui veille sur le troupeau. Il voulait aussi travailler à ce que la colonie se dote de lois protégeant la foi et les mœurs catholiques. Autrement dit, Mgr Bourget était un ultramontain, comme on disait à l’époque, ou encore, selon Jules-Paul Tardivel, un de ces «  catholiques sans épithète, qui professent sans arrière-pensée les doctrines romaines et cherchent à les appliquer  ».

Quant à nous, à la suite de l’abbé de Nantes, nous préférons parler de «  catholicisme intégral  » puisque, en définitive, ce n’est pas la soumission au Pape qui le distingue mais la conviction que le Christ doit régner sur la société comme sur les individus, que la religion n’est pas à cantonner au domaine privé, mais qu’elle intervient aussi dans le domaine public.

Mgr de Forbin-Janson n’avait pas encore fini de prêcher sa retraite que Mgr Bourget décidait d’aller en Europe recruter des communautés religieuses, malgré l’interdiction de la loi britannique. Le timoré évêque de Québec, Mgr Signay, s’en inquiéta  : n’était-ce pas manquer de soumission au pouvoir établi  ? Mais l’entreprenant évêque de Montréal était convaincu que le gouverneur ne prendrait pas le risque d’indisposer l’Église qui assurait la loyauté de la population, et donc qu’il renoncerait à l’application des décrets contre les communautés religieuses. Et c’est bien ce qui arriva. Oblats de Marie Immaculée, Jésuites, Pères de Sainte-Croix, Clercs de Saint-Viateur, Frères de l’Instruction chrétienne et Dames du Sacré-Cœur s’installèrent au pays discrètement mais sans difficulté, tandis que l’infatigable pasteur fondait sans aucune tracasserie administrative les communautés des Sœurs de la Providence, du Saint-Nom de Jésus et de Sainte-Anne.

Il en résulta un essor prodigieux du diocèse de Montréal qui se communiqua aux diocèses voisins, à commencer par celui de Québec où les communautés installées à Montréal essaimèrent à l’appel du coadjuteur, Mgr Turgeon, et de l’abbé Baillargeon, curé de la cathédrale et futur archevêque. Québec connut à son tour une renaissance catholique avec une multiplication des œuvres de charité et des écoles.

La première ville du pays pouvait cependant se vanter de posséder la plus ancienne et la plus renommée des institutions scolaires  : le Séminaire. Curieusement, cet établissement faisait preuve d’un étrange engouement pour les institutions parlementaires. Un fait en dit long  : le jeune Papineau y prononça ses premiers discours enflammés, encouragé sans retenue par ses maîtres, malgré le contenu déjà contestataire et très anticlérical de ses propos.

À part cette dérive, qui sera lourde de conséquences, le Séminaire de Québec connaissait pour l’heure, sous l’impulsion des abbés Demers et Holmes, un remarquable renouveau pédagogique. C’est donc dans ses murs que, en 1852, fut fondée l’Université Laval, sous l’impulsion de Mgr Bourget.

UN BRILLANT SUJET

C’est dans ce contexte que va grandir Elzéar-Alexandre Taschereau. Né le 17 février 1820, à Sainte-Marie-de-Beauce, il est l’avant-dernier de sept enfants, d’une famille aisée parmi les plus notables de la colonie. Il fait toutes ses études classiques au Séminaire de Québec où il accumule les prix. Sa conduite est exemplaire, sa piété solide. Il termine son cours classique à la veille de la rébellion des Patriotes, autrement dit, il a passé toute son adolescence dans l’effervescence parlementaire dont les échos parvenaient au Séminaire voisin. Comme beaucoup alors, il était persuadé que la démocratie parlementaire serait, pour les Canadiens français, le moyen d’une efficace défense contre les injustices des Anglais. Toutefois, il ne se destina pas à la carrière politique, mais à l’autel. Dès janvier 1836, il en faisait part à ses parents.

Ses brillantes études lui valurent d’être choisi, avec deux autres condisciples, comme compagnons de voyage de l’abbé Holmes qui se rendait en Europe étudier les différents systèmes éducatifs. Le voilà donc à 16-17 ans visitant l’Angleterre, les Pays-Bas, la France et, bien sûr, l’Italie et Rome où il arriva en février 1837. Une rencon-tre avec Dom Guéranger, le restaurateur de l’ordre de saint Benoît, le bouleversa au point qu’il décida de rester en Europe pour se faire bénédictin. Mais l’abbé Holmes n’entendait pas abandonner au cloître un si brillant sujet  ; il s’en prit vertement à Dom Guéranger et multiplia les pressions sur le jeune homme qui, finalement, abandonna la vocation monastique et revint en juillet 1837 à Québec pour entrer au grand séminaire.

Ordonné le 10 septembre 1842, après de brillantes études, il est donc l’un des premiers prêtres de la renaissance catholique.

L'abbé Taschereau, vice-recteur de l'Université de LavalNommé professeur de philosophie, il se montra un pédagogue remarquable. C’est lui qui introduisit au Canada l’étude de saint Thomas d’Aquin. Prêtre zélé, il n’hésitait pas non plus à se rendre au chevet des victimes du typhus, au risque de sa vie. En 1849, il fut coopté par «  les messieurs du Séminaire  ». À ce titre, il est, à 32 ans, l’un des fondateurs de l’Université Laval. Un autre séjour à Rome lui permit d’obtenir un doctorat en droit canon  ; il se révélera un des meilleurs juristes de sa génération, qu’évêques canadiens et hommes de loi n’hésiteront pas à consulter. Il accumulait les charges tant au Séminaire que dans le diocèse – il fut vicaire général – et à l’Université dont il devint le vice-recteur en 1862. C’était enfin un prêtre érudit  ; l’Université Laval lui doit sa fameuse bibliothèque.

Une seule ombre au tableau  : son autoritarisme qui le faisait craindre de ses confrères. À la mort de Mgr Baillargeon, en 1869, tout le monde pressentait sa nomination et certains la redoutaient au point de faire des démarches pour que Mgr Bourget s’y opposât auprès des instances romaines. L’évêque de Montréal s’y refusa par principe, et lorsqu’il fut consulté par Rome, il vanta les indiscutables mérites de l’abbé Taschereau qui, finalement, fut nommé archevêque de Québec le 24 décembre 1870.

Lorsque Mgr Taschereau prend possession de son siège archiépiscopal, voilà donc déjà trente ans que l’Église connaît une formidable expansion dans la Province de Québec, dans le reste du Canada et, surtout, dans l’Ouest grâce aux missionnaires Oblats. Or, sous son épiscopat, cet élan va être freiné, puis finalement brisé. Quelle fut sa responsabilité  ?

LE PROGRAMME CATHOLIQUE

Sa nomination sur le siège de Mgr de Laval suivait aussi de près le bouleversement du cadre politique dans lequel l’Église évoluait. Jusqu’en 1867, les catholiques étant très nettement majoritaires au Bas-Canada, elle s’était bien accommodée du régime parlementaire. Les hommes politiques étaient catholiques, certains sincèrement comme Hippolyte Lafontaine, d’autres plus hypocritement comme Georges-Étienne Cartier.

Mais à partir de 1867, les Canadiens français ne représentaient plus environ que le quart de la population du nouveau Dominion. Une question se posait donc  : quelle serait l’attitude des politiciens canadiens-français au sein des partis politiques majoritairement anglo-protestants  ? Par ambition politique, ne seraient-ils pas tentés de rallier les positions de ces derniers  ?

C’est pour leur faciliter la lutte contre cette tentation que certains catholiques intégraux, avec l’accord de Mgr Bourget et de Mgr Laflèche, préconisèrent ce qu’on appela le Programme catholique. Il se résume en une seule proposition  : les électeurs catholiques étaient invités à ne voter que pour les candidats, quel que soit leur parti, qui s’engageaient publiquement à défendre les droits de l’Église et la morale catholique.

Évidemment, ce fut un électrochoc dans toute la classe politique  ; chez les anglo-protestants bien sûr, mais aussi chez les politiciens canadiens-français qui crurent leurs alliances politiques compromises. Leurs véhémentes protestations se répercutèrent dans une partie du clergé.

LA DIVISION DU CLERGÉ

En effet, si des prêtres soutenaient le Programme catholique, d’autres, souvent ceux qui jouissaient de l’amitié, de la protection et de l’estime des hommes politiques, s’en effrayèrent  : craignant qu’il ne suscite une réaction antipapiste dans la majorité protestante, ils le considéraient comme une provocation inopportune et dangereuse. Ils rappelaient que l’Église n’était que tolérée dans cette colonie britannique, que les institutions religieuses et les congrégations pourraient y être supprimées du jour au lendemain. Ils soutenaient que la survie de l’Église, dans les conditions concrètes de la vie politique canadienne, supposait donc une séparation entre la religion et la politique. Certes la religion devait être protégée par les lois, mais le clergé n’avait pas à se mêler de politique tant que la morale ou la liberté de l’Église n’étaient pas directement en jeu.

Les catholiques intégraux taxèrent évidemment ce raisonnement de libéralisme. D’autant plus qu’ils considéraient, à juste titre, que la menace d’une persécution protestante était largement exagérée  : aucun politicien ne prendrait le risque de s’aliéner les Canadiens français puisqu’aucun parti fédéral ne pouvait se maintenir au pouvoir sans leur vote  ! Donc, l’Église catholique, désormais trop forte pour être anéantie, avait le devoir de travailler sans crainte à assurer le règne du Christ dans la société pour le salut des âmes. Il ne s’agissait pas d’imposer le catholicisme, il s’agissait d’en protéger avec énergie les acquis et de promouvoir une société de plus en plus catholique. Car il ne fallait pas se faire d’illusion, rappelaient les catholiques intégraux, notre monde étant le théâtre d’un combat inexpiable entre Satan et le Christ, si la société ne se soumettait pas toujours davantage au Christ, elle ne resterait pas neutre, elle se séculariserait de plus en plus.

Mgr BourgetLes capacités et le zèle de Mgr Bourget et de Mgr Laflèche en faisaient les chefs de file des catholiques intégraux. Mgr Taschereau, fils d’une des familles les plus notables de la province, brillant juriste, considéré par tous comme un homme éminent, apparenté à plusieurs hommes politiques et magistrats, admirateur des institutions politiques britanniques, avait tout pour prendre la tête de ceux que nous appelons les libéraux, qui voulaient l’entente «  raisonnable  » avec le pouvoir politique par la reconnaissance de son autonomie.

Il en résulta non seulement une division du clergé, mais surtout une guerre inexpiable entre les deux tendances  : les libéraux ne supportaient pas les catholiques intégraux, dont les prises de position compromettaient leur sage politique de bonne entente avec le «  monde  », tandis que les catholiques intégraux voyaient dans le pragmatisme des libéraux l’annonce d’inévitables et funestes trahisons au détriment de l’Église et des âmes.

Il est de bon ton, aujourd’hui, de faire porter la responsabilité de la division et de la «  lutte fratricide  » qu’elle engendra, sur les catholiques intégraux, auteurs du Programme catholique puisque c’est ce dernier qui mit le feu aux poudres. Mais une telle position est déjà du libéralisme, c’est faire passer la nécessité de l’union avant la proclamation et la défense de la vérité qui divise, de l’aveu même de Notre-Seigneur (Lc 12, 42-53)  !

Mgr LaflècheDiviser n’est une faute que lorsque c’est une trahison de la vérité, tandis que si la division résulte de la défense de celle-ci, c’est un malheur dont la responsabilité morale revient à ceux qui se ferment à la vérité  !

Jean-Claude Dupuis souligne cependant que Mgr Taschereau affirmait être d’une doctrine impeccable et que Rome ne fit pas droit à la plainte de Mgr Laflèche l’accusant de libéralisme catholique. Admettons, mais si le «  libéralisme  » de l’archevêque de Québec n’avait été que prudence et pragmatisme dans la résolution de situations locales délicates, comment expliquer son acharnement contre les catholiques intégraux, que le dépouillement de sa correspondance permet d’établir hors de toute contestation  ? C’est qu’une question de principe, donc de doctrine, se jouait au Canada français  !

LIBÉRALISME CONTRE CATHOLICISME INTÉGRAL

Dès 1871, dans l’affaire du démembrement de la paroisse Notre-Dame à Montréal, qui opposait Mgr Bourget aux Sulpiciens, Mgr Taschereau, appelé à intervenir comme arbitre, laissa paraître au grand jour son parti pris. Il n’hésita pas à mettre en péril la liberté même de l’Église en donnant raison aux Sulpiciens, qui refusaient de reconnaître les nouvelles paroisses créées par l’évêque, sous le prétexte que celles-ci n’avaient pas été reconnues par l’État. Depuis quand les décisions d’un évêque dans l’administration de son diocèse devaient-elles être approuvées par le gouvernement pour s’imposer à une communauté religieuse  ?

Jean-Claude Dupuis montre en réalité que l’archevêque de Québec a agi ainsi par ressentiment contre Mgr Bourget qui approuvait le Programme catholique. Il montre également que Mgr Taschereau voulant établir à Montréal une succursale de l’Université Laval, qui resterait sous sa juridiction, cherchait à se faire des alliés contre l’évêque  : les Sulpiciens lui rendraient bien ce service.

Plus lourd encore de funestes conséquences fut le refus de Mgr Taschereau de faire pression sur le gouvernement fédéral pour que celui-ci intervienne, comme la Constitution lui en donnait le pouvoir, en faveur des écoles catholiques du Nouveau-Brunswick, supprimées par le parlement provincial au profit d’un réseau scolaire déconfessionnalisé. Sous le fallacieux prétexte qu’une opposition au gouvernement conservateur fédéral pourrait faciliter l’accès au pouvoir du Parti libéral, l’archevêque de Québec sacrifia un droit constitutionnel des catholiques, créant un précédent dont les écoles franco-catholiques du Manitoba, de l’Alberta et du Keewatin pâtiront ensuite.

Dans l’affaire Guibord, ce procès intenté contre Mgr Bourget par la famille de ce franc-maçon interdit de sépulture dans un cimetière catholique, Mgr Taschereau adopta aussi un point de vue timoré. En tant que juriste, il pensait que la Couronne britannique, succédant par droit de conquête à la Couronne de France, avait hérité des prérogatives royales des fils de saint Louis  ! Comme par hasard, ce fut la décision finale du Conseil privé, qui condamna Mgr Bourget… Preuve que Taschereau avait raison  ? Preuve plutôt que l’État n’a pas manqué de profiter de la division de l’épiscopat pour s’immiscer dans les affaires de l’Église et infliger un camouflet à l’évêque de Montréal  !

En 1875, au moment de la discussion de la nouvelle loi scolaire, Mgr Bourget aurait désiré qu’on exige du gouvernement une plus grande protection de la confessionnalité des écoles et du système éducatif. Mgr Taschereau s’y opposa, prétextant qu’on pouvait faire confiance au ministre Chauveau, un de ses anciens camarades de classe  ! Mgr Bourget lui répondit, mais en vain  : «  Les bonnes dispositions des hommes d’État ne devraient pas faire illusion sur le laïcisme latent de toute société libérale.  »

Jean-Claude Dupuis démontre irréfutablement que si Mgr Taschereau affectait de défendre les principes catholiques, de dénoncer les injustices et les empiétements dont l’Église était victime, il préférait en fait temporiser pour ne pas, selon lui, aggraver le mal. Toujours, il préféra négocier discrètement avec les autorités civiles plutôt que d’en appeler à l’opinion publique catholique. Attitude qui pourrait paraître paradoxale pour un démocrate convaincu, si Maurras n’avait pas démontré que la démocratie était en réalité la domination d’un «  pays légal  », d’une classe politique, sur le «  pays réel  ». Or, pour Mgr Taschereau il semble bien que la meilleure manière d’assurer le bien de l’Église était de travailler à établir une inaltérable bonne entente entre l’épiscopat et le «  pays légal  ».

«  LES LIBÉRAUX SONT DES GENS FÉROCES  »

Deux grands litiges opposant libéraux et catholiques intégraux, laissent paraître la mauvaise foi de l’archevêque de Québec. C’est tout d’abord son intransigeante opposition à la fondation d’une université selon les vœux de Mgr Bourget, à Montréal. Or, si en 1862, Mgr Taschereau pouvait alléguer avec quelque apparence de raison le risque financier que son ouverture ferait courir à l’Université Laval, il n’en était plus de même en 1872; comme peu d’étudiants de Montréal étudiaient à Québec, leur départ aurait certes privé l’Université de revenus, mais ce n’était rien en comparaison de la charge financière que représentait pour Laval l’entretien d’une succursale à Montréal, comme le voulait l’archevêque.

En réalité, Mgr Taschereau n’avait qu’une phobie  : la formation à Montréal d’une université catholique intégrale  ; c’est ce qu’il voulut empêcher, peu importe le prix à payer. Son opposition à une université montréalaise dura jusqu’à ce qu’il soit assuré, en 1891, que le successeur de Mgr Bourget, Mgr Fabre, était incontestablement rallié à ses positions.

Mais les enjeux du conflit au sein de l’épiscopat vont apparaître en pleine lumière dans l’affaire des procès pour «  influence indue  ». Lorsqu’aux élections de 1875, les candidats libéraux furent défaits, certains prétendirent faire procès aux curés qui, en chaire, avaient appelé à voter conservateur. Ils alléguaient l’article 95 de la loi électorale, qui réprimait l’influence indue  ; pourtant, il était évident que, dans l’esprit du législateur, cet article visait les violences ou encore les intimidations d’un employeur, mais certainement pas le prêtre en chaire éclairant ses fidèles sur leurs devoirs de chrétien.

Dans un premier temps, Mgr Taschereau réagit avec vigueur contre les prétentions du Parti libéral en rédigeant une lettre pastorale collective qui recueillit l’unanimité de l’épiscopat. Cette prise de position indisposa les anglo-protestants, mais aussi les évêques irlandais des autres provinces, en particulier ceux de l’Ontario, qui avaient adopté une neutralité politique absolue, semblable à celle adoptée par l’épiscopat américain.

Devant cette levée de boucliers, Mgr Taschereau s’empressa de publier un mandement épiscopal qu’il présenta comme un ensemble de consignes pour la mise en application de la lettre pastorale. Or, ce mandement ne prévoyait aucune condamnation des libéraux. Ceux-ci en tirèrent aussitôt la conséquence  : ils n’étaient pas condamnables  ! L’unanimité de l’épiscopat, un moment retrouvée sur l’affirmation théorique des principes, se brisa de nouveau.

Pendant ce temps, les actions judiciaires poursuivaient leur cours. Il se trouva un tribunal pour donner raison au candidat libéral contre son curé. Or le président de ce tribunal était le juge Casault qui enseignait à… l’Université Laval  ! Le scandale fut énorme. Casault présenta sa démission mais l’Université la refusa sous prétexte de ne pas indisposer les anglo-protestants. Mgr Taschereau s’opposa à toute condamnation pour éviter une escalade de réactions qui, selon lui, pourrait aller jusqu’à la démission forcée de tous les juges catholiques, rien de moins  !

Le jugement fut porté en appel devant la Cour suprême qui le confirma. Or l’un des juges suprêmes était… le propre frère de l’archevêque de Québec  ! Ce dernier s’opposa à toute protestation publique de l’épiscopat et ne consentit qu’à une déclaration collective destinée uniquement aux membres du gouvernement.

Assailli de mémoires de protestations ou de défense, le Saint-Siège résolut d’envoyer un Délégué apostolique au Canada. Mais Mgr Taschereau, par un réseau de connaissances soigneusement entretenu à Rome, obtint la désignation d’un prélat irlandais de tendance libérale, Mgr Con-roy, qui reçut comme consigne d’imposer la neutralité politique au clergé.

L’élection de Léon XIII, évidemment, consolida la position de l’archevêque de Québec qui ne put alors s’empêcher de persifler ces «  ultramontains  » qui maintenant désobéissaient au Pape.

Fort du soutien de Rome, il s’opposa, lui, à toute révision de la loi électorale afin d’empêcher dans l’avenir les poursuites contre le clergé pour influence indue. Inutile de changer la loi, disait-il, puisque les prêtres ne doivent plus faire de politique  !

Lorsqu’en 1882, Mgr Laflèche l’accusa à Rome de libéralisme, Mgr Taschereau répondit que «  le grand danger dans notre province est le zèle imprudent de ceux qui, sous prétexte de défendre le clergé, le compromettent, le discréditent et donnent l’exemple de la révolte et du mépris envers les évêques et le Saint-Siège.  »

Jean-Claude Dupuis résume très bien la situation  : «  Mgr Laflèche, en accord avec le Syllabus, défie ouvertement le libéralisme  ; Mgr Taschereau cherche, en accord avec la Propagande, à établir un modus vivendi entre l’Église et une société libérale de type britannique.  »

Pour affaiblir Mgr Laflèche, les libéraux avaient suggéré de diviser son diocèse pour ne lui en laisser que la partie la plus pauvre. L’injustice était si flagrante que même Mgr Conroy, qui ne portait pourtant pas l’évêque de Trois-Rivières dans son cœur, déconseilla cette mesure extrême dans son rapport de mission. Le Saint-Siège se rallia à sa position. Malgré cela, en secret, Mgr Taschereau poursuivit les démarches pour arriver à ses fins. Le 8 mars 1883, à la surprise générale, on apprit la division du diocèse de Mgr Laflèche. Celui-ci, qui n’avait même pas été consulté, partit aussitôt pour Rome. Ses protestations véhémentes provoquèrent l’envoi d’un nouveau Délégué apostolique, Dom Smeulders, dont la mission tourna à l’avantage des catholiques intégraux.

Ce fut alors au tour de Mgr Taschereau de se rendre à Rome où il obtint définitivement gain de cause.

PREMIER CARDINAL CANADIEN

Le cardinal Taschereau en 1887En 1886, il devenait le premier cardinal canadien. Les innombrables marques de considération qu’il reçut achevèrent de le convaincre, si c’était nécessaire, du bien-fondé de sa politique d’entente.

Voilà pourquoi il s’opposa aussi énergiquement au Visiteur des Frères des écoles chrétiennes, le Frère Réticius, qui mettait en garde les Canadiens français contre l’intervention de l’État dans l’éducation. Il parlait pourtant d’expérience puisque la République chassait de France les religieux enseignants. Mgr Taschereau, toujours soutenu par Rome, était persuadé au contraire «  qu’à prétendre vouloir chasser l’État de l’école, on fera que ce sera l’État qui en chassera l’Église  ». L’avenir montra que c’était le frère qui avait raison, et le cardinal qui se fourvoyait  !

Jean-Claude Dupuis établit aussi que même la ferme condamnation de la franc-maçonnerie par Mgr Taschereau était en réalité très atténuée puisque toute dénonciation publique était interdite. D’ailleurs, Mgr Taschereau prit la défense des fonctionnaires de l’Instruction publique accusés de promouvoir les idées maçonniques, et de l’Université Laval accusée d’employer des francs-maçons. En 1863, il y avait cent soixante loges au Canada, vingt ans plus tard on en comptait cinq cent trente-cinq.

Le cardinal ne connut qu’un échec, en 1887. Honoré Mercier, alors Premier ministre provincial, voulant à tout prix paraître bon catholique pour des raisons électorales, avait voulu enfin dédommager les jésuites de la confiscation de leurs biens sous le régime anglais, et pour cela leur verser une forte somme. Toute la province applaudit Mercier mais Mgr Taschereau revendiqua l’argent pour son diocèse sous prétexte que la corporation constituée par eux à leur retour en 1842, n’était pas celle qui avait été dépossédée. L’archevêque de Québec fit pression à Ottawa, aussi bien auprès des conservateurs que des libéraux, pour qu’ils interviennent afin de corriger cette injustice  ! Ce qu’il s’était refusé à faire pour sauver les écoles catholiques du Nouveau-Brunswick, il le faisait maintenant pour son diocèse  ! Cependant, Macdonald comme Laurier refusèrent de se mêler de cette affaire. Ô ironie de l’histoire, pour lui refuser ce «  service  », ils lui opposèrent l’argument des catholiques intégraux que le cardinal n’avait jamais voulu entendre, à savoir qu’un gouvernement fédéral ne pouvant être au pouvoir sans les voix de la province de Québec, aucun chef de parti ne prendrait le risque de mécontenter l’électorat canadien-français  !

Malheureusement, le cardinal n’eut pas le loisir de méditer longtemps sur cette vérité politique qu’il avait si souvent récusée pour justifier son attentisme. Cette même année 1887, les premiers symptômes de dégénérescence mentale se manifestèrent. En 1891, il céda totalement l’administration de son diocèse à son coadjuteur, Mgr Bégin, qu’il avait choisi pour ses sympathies libérales.

Mgr Taschereau s’éteignit le 12 avril 1898, peut-être sans s’être rendu compte que Mgr Begin, constatant les conséquences funestes pour l’Église canadienne de la politique de son mentor, l’avait reniée pour rallier celle de Mgr Laflèche et permettre ainsi un certain renouveau de l’Église au Canada, mais sans comparaison avec celui de 1840.

En prétendant laisser au pouvoir politique la plus grande autonomie possible, Mgr Taschereau a donc bien enclenché le processus de sécularisation de notre société. Aujourd’hui, certains s’en réjouissent, tandis que d’autres s’en inquiètent, voyant les mauvais fruits d’une telle sécularisation… Toutefois, personne n’oserait proposer un remède, car le seul qui tienne, c’est le retour au catholicisme intégral, parce que fidèle à la Révélation du Christ, il attire la grâce en faisant rayonner la Vérité divine sur les individus comme sur les sociétés  ! Mais pour cela, il faudra faire repentance pour plus d’un siècle de libéralisme et pour les erreurs de Vatican II  ! Cette œuvre salutaire de Contre-Réforme se fera nécessairement puisque l’Église a les promesses de la vie éternelle et l’assurance du triomphe du Cœur Immaculé de Marie  ! Patience.

RC n° 153, déc. 2007, p. 1-6

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