La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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MÈRE CATHERINE-AURÉLIE
Religieuse du Précieux-Sang, fille de l’Immaculée

«  Travailler avec ardeur dans le vaisseau agité de l’Église  »
Mère Catherine-Aurélie du Précieux-Sang

Mère Catherine-Aurélie du Précieux Sang

Aurélie Caouette, en religion
Mère Catherine-Aurélie du Précieux Sang

DÈS les origines de la colonie, la dévotion au Précieux-Sang s’est implantée sur les bords du Saint-Laurent par l’influence des missionnaires jésuites, de sainte Marguerite Bourgeoys, des sœurs Augustines dont le premier hôpital à Québec était sous le vocable du Précieux-Sang. Au 19e siècle, les religieuses du Bon Pasteur en avaient un culte particulier que Mgr Bourget encouragea et répandit dans les paroisses. Mais ce furent les filles de la ” sainte Mère Caouette ” qui popularisèrent dans le pays et au-delà même de ses frontières, cette dévotion particulière pour obtenir la conversion des pécheurs et de grandes grâces de protection.

La vie d’Aurélie Caouette présente une abondance de faits extraordinaires que Dom Mercier, son biographe le plus moderne, développe consciencieusement au long de ses cinq volumes. Nous ne nous y attarderons pas, puisque Dieu ne les a voulus que pour authentifier une vocation particulière  ; c’est celle-ci que nous allons essayer de comprendre, alors qu’elle est malheureusement dénaturée ou tout simplement ignorée en nos temps d’apostasie.

UNE ENFANT PRÉDESTINÉE

Joseph Caouette

Monsieur Joseph Caouette,
père d’Aurélie.

Aurélie Caouette est la septième enfant de Joseph Caouette, le forgeron de Saint-Hyacinthe, et de Marguerite, sa chère épouse plus pieuse encore que lui, ce qui n’est pas peu dire  ! Lorsqu’elle attend un enfant – elle en aura neuf – elle fait chaque jour le chemin de croix pour sanctifier le plus tôt possible l’âme de celui qu’elle porte. Ne nous étonnons pas que la petite Aurélie ait été une enfant d’une piété précoce puisque dès l’âge de 4 ans, elle témoigne d’une vive compassion pour les souffrances de Jésus  : un jour, son père la surprend marchant péniblement chargée d’un lourd morceau de bois, «  je suis Notre-Seigneur portant sa croix au Calvaire   » lui dit-elle simplement. Elle a à peine six ans lorsqu’une lumière intérieure l’éclaire sur la Présence réelle de Jésus au tabernacle. De ce jour, elle sera capable de passer des heures entières en prières à l’église et de faire des pénitences comparables à celles des enfants de Fatima, pour la conversion des pécheurs.

Mais un beau jour, sa mère s’aperçoit avec stupeur qu’elle monte à l’étage de la maison en volant à 15 cm au-dessus des marches  ! L’enfant trouve cela naturel, et dit que cela lui arrive depuis le jour où elle a dit un «  je vous salue Marie   » à chaque marche. Le curé, averti par les parents inquiets, s’occupe dès lors de sa jeune paroissienne avec beaucoup de dévouement, mais il ne peut que constater son parfait équilibre et sa grande intelligence des choses surnaturelles. Aussi l’admet-il à la première communion dès neuf ans, alors que l’âge requis était de treize ans.

UN PÈRE SPIRITUEL… LIBÉRAL

Les années passent. En 1845, à 12 ans, elle est placée comme pensionnaire à Saint-Hyacinthe même, chez les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame. Elle y restera cinq ans, cinq ans de bonheur puisque Notre-Seigneur lui accorde de grandes grâces d’oraison qui ne l’empêchent nullement d’être le point de ralliement de la cour de récréation.

Mgr Joseph-Sabin Raymond

Mgr Joseph-Sabin Raymond

C’est au pensionnat qu’elle rencontre celui qui sera son directeur spirituel quarante ans durant, l’abbé Joseph-Sabin Raymond. Âgé de 35 ans, il est déjà un des prêtres les plus éminents de la province. Il sera bientôt, et pour trente ans, le supérieur du Séminaire de Saint-Hyacinthe d’où il exercera une influence considérable sur le clergé de son temps. Évidemment d’une moralité insoupçonnable, il est pieux et très versé dans toutes les sciences ecclésiastiques. Introducteur de l’Ordre des Dominicains au Canada, il sera l’un des principaux artisans du renouveau thomiste. Jeune prêtre, sa polémique remarquable contre les anticléricaux, en particulier sa réfutation du darwinisme, a fait franchir à sa renommée les limites de son diocèse d’origine et même de la Province. Apparemment donc, Aurélie Caouette ne peut trouver guide plus sûr.

Toutefois, et aucun des biographes de notre sainte religieuse ne pense à le dire  ! ce prêtre éminent est aussi l’introducteur au Canada des idées libérales de Montalembert et de Lacordaire. L’abbé Raymond, bientôt monseigneur Raymond, est en effet résolument un homme de progrès considérant que “ l‘Église libre dans un État libre ” est l’idéal à rechercher dans la société moderne qui ne peut plus être intégralement catholique. Certes, il récusera toujours l’étiquette de libéral; il adhère, dit-il, à la condamnation du libéralisme catholique fulminée par Pie IX, mais, proteste-t-il, la situation en Amérique est toute différente  : le libéralisme ici est tout au plus une attitude conciliante avec le pouvoir civil et les libertés démocratiques, et non pas une doctrine.

Or, la vocation d’Aurélie Caouette est évidemment liée, comme nous allons le montrer, aux combats de l’Église dont le libéralisme est le plus dangereux ennemi  ; sa direction par un prêtre libéral laisse donc perplexe. Une lecture confiante des biographies ne montre aucun nuage entre le bon Père et sa fille spirituelle. Cependant, une lecture plus attentive, notamment à la date des documents cités avec de larges coupures, laisse apparaître des zones d’ombre, et met en lumière le rôle joué dans la pleine réalisation de cette vocation extraordinaire, par deux évêques catholiques intégraux, dont l’un deviendra ” son tendre père “.

ONZE ANNÉES DE DURES ÉPREUVES

Lorsqu’en 1850, à 17 ans, Aurélie quitte le pensionnat pour retrouver le foyer familial, elle est donc, et pour plus de dix ans, sous la gouverne exclusive de l’abbé Raymond. Ce sera la période la plus dure de sa vie, une période d’épreuves. D’abord de très grandes souffrances physiques les maladies se succèdent et qui la conduisent plusieurs fois aux portes de la mort dans d’horribles souffrances. Mais elle accepte tout  : «  Oh  ! qu’elle est douce la douleur  ! je la savoure. Souffrir encore pour Vous, je le veux, je le veux. Vous le voulez aussi, n’est-ce pas  ? Vous avez tant souffert pour moi. Donnez-moi la grâce de souffrir et de souffrir avec patience. Otez-moi tout ce que Vous voudrez, mais laissez-moi la croix.  » Ces souffrances physiques culminent le 4 février 1852, quand elle reçoit la grâce des stigmates. «  Elle me dit, rapporte l’abbé Raymond, que Notre-Seigneur lui était apparu crucifié, lui avait fait mettre ses mains et ses pieds à elle sur les siens, et qu’elle s’était vue transpercée alors  ; et qu’elle avait demandé à Dieu que les douleurs restassent sans qu’il parût de plaies.   » Elle fut d’abord exaucée, mais plus tard, notamment avant chaque fondation d’un nouveau monastère, plusieurs témoins verront le sang couler de ses pieds, de ses mains et de son front, et jaillir de son cœur à travers ses vêtements.

FILLE DE L’IMMACULÉE

En 1852, elle fait vœu d’obéissance à son supérieur qui, on le comprend, ne sait pas à quelle communauté religieuse confier sa fille spirituelle. L’année suivante, le 15 août, elle fait vœu de virginité. Avant la communion, elle a une vision de Jésus, comme son Époux, qui lui présente dans une douce et vive lumière une croix d’où découle du sang. C’est la première des grandes grâces mystiques qu’elle reçoit un jour de grande fête mariale. En effet, il faut remarquer, et cela nous touche beaucoup, que chez Aurélie Caouette, la dévotion au Précieux Sang est inséparable de la dévotion à l’Immaculée Conception. Notons que nous sommes juste à l’époque de la définition solennelle du dogme (1854). L’Immaculée Conception évoque pour Aurélie Caouette la parfaite pureté de Celle qui donna son Sang à Jésus  ; ce Sang, versé sur la Croix, purifie les hommes et les rend enfants de Marie, jusqu’à les rendre saints et immaculés pour l’éternité bienheureuse du Ciel. L’Immaculée Conception est donc à la fois comme la source du Précieux Sang, son œuvre parfaite, la Mère médiatrice de toutes grâces qui applique sur les âmes le Sang versé, et le modèle des épouses du Christ.

Le même jour, elle ajoute à son prénom celui de Catherine, par dévotion spéciale à sainte Catherine de Sienne. La vie mystique de la sainte tertiaire dominicaine du 14e siècle, très semblable à celle d’Aurélie, suffit à établir une union d’âmes entre les deux. Mais Aurélie n’ignora pas non plus le rôle actif que sainte Catherine de Sienne joua auprès du Pape à Avignon, afin qu’il rentre à Rome pour mettre fin au Grand Schisme d’Occident. Elle savait aussi que, stigmatisée comme elle, sainte Catherine de Sienne prêcha la croisade dans les villes italiennes, intervenant même sans hésitation dans la vie politique pour le bien de la Chrétienté  ; ce qui est à tout le moins hors de saison pour un libéral  ! Le choix d’une telle sainte comme modèle d’Épouse du Christ crucifié, se dévouant sans relâche au service de l’Église, nous indique donc que l’esprit d’Aurélie Caouette était exempt de libéralisme.

DES SIGNES POUR AUTHENTIFIER UNE MISSION

Les mois passent, et aux souffrances physiques qui ne cesseront cependant jamais, succèdent en intensité les peines spirituelles. La vision de la pureté de Dieu qui lui est donnée, fait paraître, en regard, l’indignité de son âme. Seule la communion l’apaise. Comme ses maladies ne lui permettent pas d’aller souvent à la messe, elle multiplie les communions spirituelles. Le 27 février 1856, au cours de l’une d’elles, elle constate avec ravissement qu’elle a une hostie sur la langue. Les jours suivants, elle voit un ange la lui apporter, tandis que l’abbé Raymond constate qu’une hostie disparaît de sa patène à chacune de ses messes. Une fois, il oublie de mettre une hostie, et c’est le niveau du Précieux Sang qui baisse dans le calice, tandis que ce jour-là l’ange communie Aurélie au Sang de Notre-Seigneur. L’abbé Raymond s’emploie à multiplier les “ expériences ” pour déjouer toute éventuelle supercherie. Notre-Seigneur se plie à ses désirs les plus secrets devant tous les témoins qu’il veut.

L’abbé Raymond réagit de même devant les lévitations d’Aurélie, devant le phénomène de sa langue qui se couvre de sang ou de ses robes qui, quelle que soit leur couleur originelle, deviennent rouges au moment de sa communion jusqu’à la fin de son action de grâces. Enfin, il invitera tous les évêques de passage à Saint-Hyacinthe à constater à quel point sa dirigée brûle de l’amour de Dieu  : il suffit qu’ils lui donnent leur croix pectorale à appuyer quelques instants sur son cœur pour qu’elle la leur rende… brûlante  !

Le savant directeur s’extasie et consigne chaque jour, scrupuleusement, ces événements extraordinaires et les grâces mystiques qu’elle lui confie  ; il en couvrira 2 868 pages de sa fine écriture  !

L’ÉPOUSE DE JÉSUS CRUCIFIÉ

On y lit le compte-rendu de grâces magnifiques, celle-ci par exemple, du 6 avril 1856  : «  Il me fut donné de voir les âmes que les prières faites avec foi et confiance en Marie, sauvaient de la perte éternelle. Il me fut dit que mes oraisons et mes prières étaient agréables à Jésus… Il me fut dit que j’étais la victime d’immolation que Jésus s’était choisie. Marie ajouta  : “ Rien désormais ne te pourra séparer de mon Fils qui a pour toi un amour de prédilection… ”  » Ou encore, le 4 août de la même année  : «  Dans ce moment où Marie me parlait de la pureté, je vis son cœur ouvert et dans lequel une colombe d’une merveilleuse blancheur paraissait reposer paisiblement. Alors il me vint à la pensée de demander ce que signifiait cette colombe qu’elle portait avec une si étroite charité dans son cœur. Elle me répondit  : “ C’est ton âme, ô ma fille bien-aimée, qui a été ainsi purifiée par le Sang de mon Fils et que je veux désormais tenir renfermée dans cette solitude inaccessible. ” Elle m’engagea aussi fortement au mépris de moi-même, à la recherche de la croix, et à la pratique de la plus stricte obéissance, car, ajouta-t-elle, c’est l’unique chemin qui conduit à la vraie perfection, la voie la plus sûre qui mène au Ciel et le plus court moyen pour tout obtenir. “ Le Cœur de mon Divin Fils a soif de se communiquer avec la plénitude de ses dons à l’âme de sa chère épouse, mais ce ne sera quen autant qu’elle mourra à elle-même pour ne vivre que de sa vie, de ses divines volontés, qui lui seront manifestées par la voix de celui à qui son amour l’a confiée. Plus donc tu seras prompte à obéir, plus mon Fils sera prompt à t’exaucer. ”   »

Le 8 décembre 1856, en la fête de l’Immaculée Conception, elle reçoit la grâce du mariage mystique. En témoignage de cette alliance, Notre-Seigneur lui remet un anneau magnifique qu’elle sentira toujours, mais qui le plus souvent restera invisible.

LA RENCONTRE AVEC MGR BOURGET

La question de sa vocation devient de plus en plus pressante. L’évêque de Saint-Hyacinthe, Mgr Prince, décide de l’envoyer consulter Mgr Bourget. Citons le récit que Dom Mercier fait de cette entrevue de deux âmes saintes qui tout de suite se reconnaissent.

Mère Catherine-Aurélie

Portrait de Mère Catherine-Aurélie dans son
Costume des Soeurs Adoratrices du Précieux-Sang

«  L’entrevue eut lieu le 11 août 1859, et l’évêque fut “ frappé de l’expression de sainteté qu’il y a dans sa personne et de la joie céleste de son regard, malgré les souffrances qu’elle semble endurer dans ce moment même. ” Il l’interrogea sur ses inspirations et intentions, puis la fit entrer dans son oratoire, et là, en présence du Saint-Sacrement, et après avoir prié avec elle, il prononça cette phrase prophétique  : «   Mon enfant, si j’étais l’évêque de Saint-Hyacinthe, je vous dirais  : “ Allez-vous-en dans une petite chaumière bien solitaire, et fondez une communauté d’Adoratrices du Précieux Sang, filles de Marie Immaculée. ”   »

«   Je ne saurais exprimer, dira plus tard Catherine-Aurélie, la dilatation de mon cœur, quand j’entendis ces mots  : “ une communauté d’Adoratrices du Précieux-Sang, Filles de Marie Immaculée. ” En un instant, je passai d’une profonde tristesse à une vive allégresse. Tout mon être exultait. Tout chantait en moi  : “ Vive le Sang de Jésus  !… Amour à Marie Immaculée  !… ” J’étais convaincue que Notre-Seigneur me voulait dans cette communauté.   »

«  Catherine-Aurélie fit part à Mgr Bourget du profond sentiment de son indignité, surtout à la pensée de l’insinuation qu’il avait faite qu’elle serait elle-même la fondatrice de cette nouvelle Communauté. L’évêque la rassura en lui disant qu’elle n’aurait qu’à obéir en exécutant exactement ce que ses Supérieurs lui demanderaient de faire, et il lui donna une image de la fondatrice des Sœurs Sacramentines, religieuses consacrées à l’Adoration perpétuelle du Saint Sacrement, lui faisant remarquer le costume de ces sœurs, une robe blanche et un scapulaire rouge.

«  Le même jour, Mgr Bourget écrivit à Mgr Prince pour lui faire part de ses sentiments et de sa conviction qu’elle était appelée à fonder une communauté nouvelle, spécialement consacrée à la dévotion au Précieux Sang et à l’Immaculée Conception. Cette lettre réjouit grandement l’évêque de Saint-Hyacinthe dont elle rencontrait les vues.  »

LA FONDATION

Mgr LaRocque

Monseigneur Joseph LaRocque

La mort de Mgr Prince, quelques semaines plus tard, allait encore retarder les choses. Le coadjuteur de Mgr Bourget, Mgr Joseph LaRocque, lui succède comme deuxième évêque de Saint-Hyacinthe. C’est un saint homme, lui-même très dévot au Précieux Sang, un vrai disciple de l’évêque de Montréal, mais il est timoré. Cette nouvelle fondation lui fait peur  ; n’oublions pas qu’elle serait la première communauté contemplative au Canada  : les Rédemptoristines n’arriveront que 12 ans plus tard, les Carmélites, 15 ans plus tard, les Servantes de Jésus-Marie, 30 ans plus tard. Le nouvel évêque demande alors une grâce intime de force à saint Joseph, s’il veut que la fondation se fasse. Elle lui est accordée, au-delà de ses espérances, en la fête du Patronage de saint Joseph, le 14 avril 1861  ! Tout est dès lors mené rondement et le 14 septembre de la même année, Catherine-Aurélie et ses trois premières compagnes inaugurent leur vie de communauté. Deux ans plus tard, le 14 septembre 1863, Mgr LaRocque, malade, cède la place à Mgr Bourget pour donner le saint habit aux huit premières sœurs et recevoir la profession religieuse de celle qui sera désormais Mère Catherine-Aurélie du Précieux-Sang. «  Oui, Monseigneur, je veux, en faisant mes vœux de religion, consacrer ma vie au culte du Précieux Sang de Jésus et à celui de Marie Immaculée.   »

UNE VOCATION DE RÉPARATRICE AU SERVICE DE L’ÉGLISE MILITANTE

C’est une période très heureuse. Souvent, la Vierge Marie vient la consoler et la conseiller. Elle reste sous la direction de Mgr Joseph-Sabin Raymond, mais Mgr Joseph LaRocque s’occupe très activement de la nouvelle communauté  ; c’est alors que pour Mère Catherine-Aurélie, il devient son tendre Père.

C’est à cette époque, qu’après une nuit d’adoration, elle écrit d’une traite un commentaire de la parole de Notre-Seigneur sur la Croix, «  Sitio  !   »C’est un long texte admirable sur la dévotion au Précieux Sang et sur la vocation de son Institut. Citons-en un passage pour souligner à quel point cette dévotion s’inscrit dans le combat de l’Église  :

Mère Catherine-Aurélie«   Les vierges du Sang prieront pour la sanctification des peuples, leurs prières feront descendre une bienfaisante rosée sur les apôtres du Christ, qui évangélisent leurs frères encore assis à l’ombre de la mort  ; elles obtiendront pour le pécheur la grâce du repentir. Les vierges réparatrices prieront aussi pour le cœur que la souffrance déchire et que le désespoir poursuit  ; elles prieront pour que le juste soit plus juste, pour que la vierge soit plus vierge, pour que le prêtre soit plus saint, pour que la flamme de son zèle soit plus vive et qu’il soit plus digne dispensateur du Sang divin. À l’exemple de leur séraphique et douce protectrice, sainte Catherine de Sienne, elles travailleront avec ardeur dans le vaisseau agité de l’Église, verseront le baume de la prière sur ses blessures profondes et brûleront de donner leur sang, leur vie, la moelle même de leurs os pour la défense de sa sainte cause; enfin, par leurs gémissements et leurs mortifications, elles attireront les grâces dont la terre a soif  ; et si elles sont véritablement contemplatives, Dieu donnera à leurs âmes des ailes divines, pour voler comme des Anges partout où les intérêts du Bien-Aimé les appelleront.   »

Les vocations arrivent avec abondance puisqu’en l’espace de trois ans, elles sont vingt-sept. On entreprend donc la construction du vaste monastère qui existe toujours à Saint-Hyacinthe  ; il est complètement achevé en 1869. À ce moment, Mgr Joseph LaRocque est contraint à la démission à cause de sa mauvaise santé. Le nouvel évêque, Mgr Charles LaRocque, son cousin, est de tendance libérale. Comme il ne manifeste pas beaucoup d’intérêt pour la nouvelle communauté, il permet à son prédécesseur de continuer de la diriger et de s’installer dans l’ancien monastère qui jouxte le nouveau.

C’est à l’occasion du sacre du nouvel évêque à Saint-Hyacinthe que Mgr Lynch, évêque de Toronto, rencontre Mère Catherine-Aurélie et demande une fondation dans sa ville épiscopale. Elle se fera en août 1869, non sans un surcroît de souffrances pour la fondatrice. Accompagnant les religieuses à Toronto, elle a la surprise de se voir accueillir à la gare par une grande foule  ; Toronto est alors une ville en majorité catholique. Sa réputation l’a précédée et ces braves gens veulent voir ” la sainte ” et lui confier leurs intentions  ; on lui coupe des morceaux de son voile, à son insu, et le flot des visiteurs ne tarit pas durant son séjour au modeste couvent.

LA GRANDE ÉPREUVE

Cette vénération publique qui la gêne beaucoup se renouvellera à Montréal en 1874, lorsqu’elle s’y trouvera pour la seconde fondation de l’Institut. Heureusement, la reconnaissance officielle de la clôture obtenue à cette époque lui permet de mettre un frein aux visites.

Mère Catherine-Aurélie

Mère Catherine-Aurélie
du Précieux Sang

Ce monastère de Montréal sera la vraie croix de Mère Catherine-Aurélie. Mgr Fabre qui succède à Mgr Bourget en 1875, a un style de gouvernement d’autant plus autoritaire qu’il veut rompre avec l’esprit trop “ fanatique ” de son saint prédécesseur. Il ne cache pas qu’il souhaiterait que le monastère du Précieux Sang de Montréal soit exclusivement sous sa gouverne. Il fait savoir aux sœurs que les rapports avec la fondatrice ne doivent concerner que le for externe et qu’ils sont facultatifs pour le for interne. Certaines sœurs en déduisent que Mgr Fabre ne veut plus de contact avec Saint-Hyacinthe, conclusion facilitée par l’aumônier du couvent, l’abbé Maréchal, un prêtre éminent, mais qui ne désire qu’une chose  : s’arroger la direction spirituelle exclusive des religieuses.

La situation va se détériorer lentement. La communauté montréalaise se divise. En 1880, les sœurs rebelles à l’autorité de Saint-Hyacinthe, mais fortes de l’attitude de Mgr Fabre, se justifient et répandent dans les autres maisons leurs critiques de la fondatrice. On lui reproche en effet de ne pas respecter suffisamment la clôture, d’être trop bonne avec les jeunes sœurs, de s’absenter trop souvent de l’Office divin, etc. Cela en vient au point où Mgr Moreau devenu en 1876 le quatrième évêque de Saint-Hyacinthe, décide une visite canonique. Il entend toutes les sœurs et fait des recommandations. Mais celles-ci n’apaisent rien et comme Mgr Fabre veut toujours s’immiscer dans les affaires de la Communauté, il décide de faire preuve d’autorité. Malgré les protestations de Mgr Joseph LaRocque qui n’a pas non plus été épargné par les critiques, il dépose Mère Catherine-Aurélie, le 27 novembre 1882. Il lui garde cependant le premier rang dans la Communauté, mais il nomme une nouvelle administration avec une religieuse remarquable à sa tête. Malheureusement, celle-ci, très attachée à sa fondatrice, en tombe malade et meurt trois mois plus tard. Sans elle, le nouveau conseil est si incompétent que Mgr Moreau est dans l’obligation d’intervenir sans cesse dans l’administration de la Congrégation. En 1886, les sœurs lui demandent humblement le rétablissement de leur fondatrice, mais il refuse sans qu’on sache exactement pourquoi.

Toujours est-il que Mère Catherine-Aurélie fait preuve d’une admirable obéissance. À Mgr LaRocque, elle dit combien c’est la croix la plus dure de sa vie, surtout lorsqu’elle pense à l’état des âmes des sœurs rebelles. Aussi, accepte-t-elle tout pour le salut de ses filles et pour l’expiation de ses propres manquements  ; elle a reçu tant de grâces, dit-elle, qu’il est impossible qu’elle y ait toujours correspondu, il est donc juste qu’elle soit châtiée.

Et Mgr Raymond dans tout cela  ? Si on se fie aux biographies, il brille alors par son absence. Dom Mercier ne cite plus que de rares lettres, mais dit en passant qu’il se plaint de ce que sa dirigée ne lui écrive plus de sa main, mais dicte ses lettres. Par contre, à la même époque, Mère Catherine-Aurélie, écrit d’abondantes et d’admirables lettres à son tendre Père. N’oublions pas que ces événements coïncident avec l’ascension des Libéraux à la remorque d’Honoré Mercier dont Mgr Raymond est un chaud partisan… Mais, seule une étude plus poussée permettrait d’affirmer une relation de cause à effet entre cette flambée de libéralisme et la disgrâce de Mère Catherine-Aurélie.

Mgr Raymond meurt subitement dans la sacristie du couvent de Saint-Hyacinthe, le 3 juillet 1887, alors qu’il s’apprêtait à chanter la messe du Précieux Sang. Mère Catherine-Aurélie est bouleversée de la disparition soudaine de celui qui prenait soin de son âme depuis quarante ans. Elle l’appelait l’ange gardien de sa vie et disait l’aimer comme la moitié de son âme.

Toujours est-il que c’est après ce décès que Mgr Moreau envisage de la rétablir à la tête de sa Communauté. La fondatrice n’avait jamais perdu son estime  ; au mois de mai précédent, il avait tenu à ce qu’elle s’occupe personnellement de la fondation du couvent d’Ottawa.

Le 18 novembre, Mgr Joseph LaRocque entrait à son tour dans son éternité. Ce fut une nouvelle perte très cruelle pour la fondatrice, mais le 9 décembre 1887, les élections organisées par Mgr Moreau la désignent comme supérieure du couvent de Saint-Hyacinthe et supérieure générale.

LES FRUITS ABONDANTS

Catherine-Aurélie Caouette

«  Rien ne paraissait de ses troubles
devant ses compagnes.
  »

Vingt-six ans après la fondation, le rythme des vocations qui s’était un temps ralenti, reprend de plus belle. En l’espace de 60 ans, 1 200 jeunes filles embrasseront cet idéal si haut défini dans le Sitio. Au long des dix-huit années qui lui restent à vivre, Mère Catherine-Aurélie va fonder sept nouvelles maisons. En 1889, c’est à Trois-Rivières qu’elle établit ses filles au plus grand contentement de Mgr Laflèche. En 1890, elle ouvre une maison à New-York, et en 1891 à Portland en Orégon.

Cette fondation est spéciale, puisqu’elle s’accompagne de manifestations diaboliques. Mère Catherine-Aurélie y souffre comme jamais. À l’issue d’une crise qui l’a laissée comme morte après de pénibles manifestations d’effroi, elle répond à l’aumônier qui l’interroge  : «  Je me suis offerte à Jésus Crucifié comme victime pour le salut de l’Orégon. Et au même moment, je vis la justice de Dieu prête à châtier ce peuple et une multitude d’âmes condamnées à l’enfer. Terrible spectacle  ! Alors je m’écriai  :

“ Seigneur, prenez mes enfants de ce Monastère et sauvez l’Orégon, sauvez ces âmes que je vois tomber.

– Ma justice n’est pas satisfaite, elles ne pèsent pas assez dans la balance pour l’apaiser.

– Bien, Seigneur, prenez-moi et sauvez l’Orégon.

– Oui, jaccepte ton sacrifice, Je ferai miséricorde au peuple de l’Orégon. ”

«   J’ai eu juste le temps de m’offrir, car j’étais à la porte du tombeau  ; un instant plus tard et j’étais dans mon éternité. J’ai vu en ce moment que mon âme était prête à paraître devant Dieu… que je navais pas de péché à expier et que j’entrerais tout droit au ciel.   »

La chronique continue  : «   Notre héroïque Mère a préféré demeurer plus longtemps en exil pour les âmes du pauvre pays de l’Orégon qu’elle voyait tomber en enfer. Le terrible tableau de ces âmes de reprouvés sur le point de tomber dans l’abîme, ce spectacle était sans cesse durant la nuit devant ses yeux, elle se mettait les mains devant la figure disant  : “ Éloignez cet horrible spectacle de devant mes yeux. Que c’est terrible  ! ” Elle reconnaissait les figures de personnes qu’elle avait rencontrées, pauvres gens en voie de perdition.  »

Au retour de cette fondation éprouvante, elle apprend qu’à la demande de Mgr Moreau, le Saint-Siège l’a nommée supérieure générale à vie.

En 1895, elle ouvre un monastère à Sherbrooke, l’année suivante à Nicolet, en 1898 à Manchester et en 1902, à La Havane.

«  LA SOUFFRANCE, C’EST MA VIE  »

Chapelle du Précieux-Sang

Chapelle du Précieux-Sang,
Maison-mère de Saint-Hyacinthe

En 1896, elle s’était déchargée du supériorat de Saint-Hyacinthe pour pouvoir visiter plus facilement les différentes maisons et y séjourner plus longuement. Mais en 1902, les religieuses de la Maison-mère la réélisent. Elle accepte, mais elle prévient qu’elle ne finira pas son mandat. De fait, avec l’âge, elle est maintenant septuagénaire les infirmités se multiplient et chaque voyage l’épuise. En 1904, elle ne peut plus quitter Saint-Hyacinthe. Et lorsque dans les premières semaines de 1905, une simple bronchite la conduit une nouvelle fois aux portes de la mort, on se doute bien que son rétablissement sera de courte durée. À sa nièce qui lui souhaite de ne plus avoir de souffrances, elle répond  : «   La souffrance, c’est ma vie, c’est ma joie en Dieu, c’est l’objet de mon aspiration continuelle. C’est en aimant et en souffrant, à l’exemple de Jésus, que je veux atteindre le ciel, c’est par la souffrance que je veux achever, ainsi que parle saint Paul, ce qui manque en moi à la passion de mon Sauveur et que je veux sauver des âmes par milliers. (…) Par l’amour de Jésus, nous devons, dans la souffrance et l’humiliation, gravir la montagne du calvaire, le suivre, notre Jésus, paisible et doux, versant son Sang tout au long de la voie douloureuse.   »

Dans les chroniques du monastère on lit que dans la nuit du 11 au 12 février 1905, son infirmière la voyant enfin endormie après de rudes souffrances, se disposait à aller se coucher «   quand elle aperçut devant elle une Dame toute lumineuse et très belle, vêtue de blanc et portant une ceinture bleue qui lui descendait jusqu’au bas des genoux, qui lui dit  : “ Ma sœur, votre Mère va mourir. ” La belle Dame n’ajouta rien, elle fit quelques pas et disparut.   »

Mère Catherine-Aurélie ne quitte plus l’infirmerie, et une succession de fortes crises cardiaques annonce le dénouement fatal. Elle expire doucement le soir du 6 juillet 1905. Elle eut des funérailles triomphales à Saint-Hyacinthe, après qu’une foule de petites gens eut défilé devant les restes mortels de celle qu’on appelait déjà “ la sainte Mère Caouette ”.

LE PRÉCIEUX SANG ET LA CONTRE-RÉFORME

Son procès de béatification a été ouvert en novembre 1984. On ne peut s’empêcher cependant d’être frappé de l’abîme qui sépare la religion conciliaire de cette vie toute centrée sur la dévotion réparatrice au Précieux Sang et sur la dévotion mariale. «   Dans l’amour qui nous presse, écrivait-elle dans son “ Sitio  ”, il faut nous dérober aux vents glacés du siècle  ; il nous faut la solitude et la retraite, la paix et le silence  ; il nous faut les murs du cloître, où dégagées des soucis et des sollicitudes des mondains, nous puissions travailler de toutes nos forces pour la gloire de Celui qui a tant travaillé à l’œuvre de notre salut.   »

Par contre, il est évident qu’elle ne peut que nous aider à fortifier en nous la dévotion réparatrice au Saint Suaire de Turin, dont on a dit qu’il était l’ostensoir du Précieux Sang, derrière notre Père. Le 1er juillet 1962, jour de l’indépendance de l’Algérie, ce dernier prononça un sermon pour la fête du Très Précieux Sang de Notre-Seigneur, comme il fait parfaitement écho à la vie de Mère Catherine-Aurélie Caouette, concluons en en citant quelques passages.

«   Mes bien chers frères, que ce soit aujourd’hui la fête du Très Précieux Sang de Jésus-Christ, voilà qui, hélas  ! ne nous émeut guère et la raison en est aussi inquiétante que le fait. Jamais autant qu’à notre époque, les chrétiens, les civilisés, n’ont été si indifférents au sang versé et, je dis bien, au sang versé pour notre défense et notre salut. (…) Voilà où nous en sommes ou plutôt, voilà comme on nous a faits  ! Alors, le Sang versé il y mille neuf cents ans par Jésus pour nous acquérir le Salut éternel, comment pourrait-il nous émouvoir si celui de nos frères, aujourd’hui à notre porte, nous indiffère  ?   »

Notre Père alors de développer «  ces vérités positives qui doivent orienter notre effort  : 1 ° Et d’abord, ravivons en nos cœurs le souvenir et le culte du Sang de Jésus-Christ, versé pour la réparation de nos crimes. (…) 2° Ce culte, mes frères, ne peut aller sans le culte ému et fervent du sang des martyrs et des soldats de notre cause, sans l’émotion intense que nous éprouvons au spectacle de tant de morts innocents parmi nos concitoyens et nos frères dans la foi.   »

Et il conclut  : «   LApôtre saint Paul nous le dit en termes exprès  : “ Il n’y a pas de rémission sans effusion de sang ”. Il n’y aura de paix profonde que par un retour au culte du Sang Précieux de Jésus-Christ, de concorde sociale que dans le souvenir de ceux qui sont morts pour nous, et de salut dans les temps si lourds de menaces que nous vivons que dans la consécration des meilleurs de nos enfants aux tâches redoutables et belles où l’on donne, où l’on risque sa vie.   »

La vocation de Mère Catherine-Aurélie Caouette nous paraît donc un élément essentiel de l’orthodromie du Canada-français, préparant au-delà de l’actuelle apostasie la conversion de toute l’Amérique de Nord en lui montrant l’importance de la dévotion au Précieux Sang de Jésus, trésor de l’Église catholique, inconnu du protestantisme.

Frère Pierre de la Transfiguration
RC n° 57, mai 1998

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