La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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Elzéar DeLamarre et le Lac-Bouchette

Le pèlerinage du Lac-Bouchette

Sur les cinq sanctuaires nationaux que compte le Canada, quatre se trouvent au Québec  : la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré, la basilique Notre-Dame-du-Cap, l’Oratoire Saint-Joseph et… et… le petit ermitage Saint-Antoine de Lac-Bouchette, dans le lointain Saguenay. Loin des circuits touristiques habituels, il reste méconnu, sauf de ses habitués.

Il a tout cependant pour retenir notre intérêt et attirer notre dévotion puisqu’il a participé à l’endiguement du libéralisme pendant plusieurs décennies, grâce à son fondateur, l’abbé Elzéar DeLamarre, grand admirateur et imitateur du Père Marie-Antoine de Lavaur, ce saint capucin que nous connaissons bien depuis le pèlerinage jubilaire de notre Phalange à Lourdes. Autant dire que le Lac-Bouchette doit être un “ pèlerinage de notre paroisse ”…

L’AMOUR DES PAUVRES ET DE LA PAUVRETÉ

Carte Lac BouchetteElzéar DeLamarre est né en 1854, l’année de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception. Quatre ans plus tard, ses humbles et courageux parents se lancent, à la suite du curé Hébert, dans l’aventure de la colonisation du Saguenay. Ils sont parmi les premiers défricheurs du village qui portera le nom du curé fondateur  : Hébertville.

La pauvreté de la famille et de la colonie ne permettra pas à Elzéar de fréquenter l’école avant onze ans, mais dès qu’il y met les pieds, le curé remarque aussitôt ses talents et ses bonnes dispositions. Il persuade ses parents de le laisser étudier et il paie ses études au séminaire de Québec. À quatorze ans, robuste comme un homme, Elzéar côtoiera les petits pendant deux années avant de commencer son cours classique. Les moqueries n’ébranlent pas son courage et bien vite «  il sera aimé de tous  », comme le jeune Joseph Sarto, qui deviendra le pape saint Pie X, auquel il nous fera penser à plus d’un titre.

Elzéar DeLamarre, étudiant

Elzéar DeLamarre, étudiant

Dix ans plus tard, en 1878, il entre au grand séminaire de Québec, puis rejoint celui de Chicoutimi qui vient d’être fondé. Mgr Paquet, son ancien confrère, dira de lui  : «  Il était une âme d’élite, sensible aux beautés de la nature, plus sensible aux charmes et aux séductions de la grâce, capable d’entreprises généreuses, incapable de visées basses et jalouses, modeste dans le succès, accueillant, délicat. Le bonheur de ses amis faisait le sien. Je garde bien vivante en mon esprit la mémoire de ce confrère si richement pourvu de toutes les qualités qui font le prêtre instruit, vertueux, l’homme d’action voué aux meilleures œuvres de bienfaisance et de zèle.  »

Sa santé fragile retarde son ordination d’un an, jusqu’au 29 juin 1883. Nommé vicaire à la populeuse paroisse de La Malbaie, il s’y dévoue sans compter pendant presque quatre ans. Les quelques souvenirs que nous rapporte son biographe nous font penser, là aussi, au jeune abbé Sarto  : même souci de soutenir l’action de son curé, même amour des pauvres et de la pauvreté, même zèle bon enfant pour attirer les cœurs et les conduire à Jésus.

Mere Saint-Gabriel

Mere Saint-Gabriel

Son amour des pauvres dépasse vite les frontières de sa paroisse. En 1884, deux religieuses hospitalières de l’hôpital général de Québec sont arrivées à Chicoutimi pour y fonder un hôpital destiné tout d’abord à recueillir les matelots étrangers, malades ou blessés, abandonnés sur le port. La supérieure, mère Saint-Gabriel, est la cousine du jeune prêtre  ; lors de ses études à Québec, il aimait la visiter régulièrement au parloir et des liens d’amitié spirituelle s’étaient tissés entre eux.

De ce fait, l’abbé DeLamarre n’est pas indifférent à l’extrême pauvreté des débuts de la fondation. À sa besogne ordinaire déjà lourde, il ajoute donc toutes les industries que lui suggère son bon cœur pour venir en aide à sa chère cousine.

Au bout de quatre ans de ce régime, épuisé, il doit aller se reposer en Floride. Mais, à l’encontre des noirs pronostics des médecins, il se remet et en profite pour prendre contact avec les Franco-américains, ce qui affermit encore ses convictions nationalistes.

Car, faut-il le dire  ? dès cette époque, l’abbé DeLamarre est “ un battant ”. À ses yeux, la religion est un amour de Jésus et de Marie, et donc un combat multiforme contre le démon. Or, ici, il est clair que le protestantisme est l’auxiliaire du Malin, l’ennemi extérieur de l’Église, tandis que le libéralisme en est l’ennemi intérieur. Son séjour aux États-Unis lui fait voir la puissance du catholicisme contre le protestantisme, à condition que sa foi, sa morale et sa discipline soient vécues sans compromis. Il n’oubliera pas cette leçon.

À l’été 1888, l’abbé DeLamarre revient à Chicoutimi pour être desservant aux Éboulements. Mais son nouvel évêque, Mgr Bégin, futur cardinal-archevêque de Québec, est son ancien directeur au séminaire  ; il n’a pas oublié les qualités intellectuelles et les vertus de son élève, aussi lui demande-t-il d’aller achever sa formation dans la Ville éternelle.

ROME, LOURDES, PADOUE

L’abbé DeLamarre étudie donc deux ans au collège de la Propagande à Rome pour obtenir son doctorat en théologie. Au cours de ce séjour en Europe, deux pèlerinages sont déterminants pour son avenir  : à Lourdes, il rencontre le Père Marie-Antoine de Lavaur, le saint religieux, promoteur des pèlerinages à la grotte de Massabielle. Sa prédication tonitruante, sa dévotion triomphaliste, sa confiance absolue dans le triomphe de l’Immaculée, ses dénonciations des erreurs modernes, l’enthousiasment et lui donnent à jamais une grande admiration des capucins.

L’abbé DeLamarre et le Père Marie-Antoine à l’époque où ils se rencontrèrent à Lourdes.

L’abbé DeLamarre et le Père Marie-Antoine
à l’époque où ils se rencontrèrent à Lourdes.

C’est ce même religieux qui lui fait connaître l’œuvre du Pain de Saint-Antoine, dont l’initiative revient à une pieuse Toulonnaise, Louise Bouffier, qui ne savait comment soutenir l’œuvre des missions. Un jour où elle avait oublié les clefs de son magasin, et pour éviter de devoir en briser la porte, elle eut l’idée de demander l’aide de saint Antoine, en échange elle lui promit de donner un pain pour les pauvres. La grâce fut aussitôt obtenue et la porte s’ouvrit miraculeusement. Une de ses amies, témoin de la scène, promit aussitôt à saint Antoine deux pains pour les pauvres si une personne qu’elle connaissait était délivrée d’un défaut contre lequel elle combattait vainement depuis vingt-trois ans. La grâce fut bientôt accordée, et le défaut jamais ne reparut. Il s’ensuivit que l’arrière-boutique de Mlle Bouffier devint un petit sanctuaire à saint Antoine, où les grâces abondaient moyennant promesse d’aide aux pauvres  ; en peu de temps, chaque mois on put ainsi acheter en moyenne 1 300 kg de beau pain blanc pour les pauvres  !

Chanoine Antoine Locatelli

Chanoine Antoine Locatelli

Du coup, l’abbé DeLamarre fit aussi pèlerinage à Padoue où il rencontra l’ami du P. Marie-Antoine, le chanoine Antoine Locatelli, grand restaurateur et propagandiste de la dévotion à saint Antoine en Italie et dans toute l’Europe.

«  Le jeune prêtre saguenéen n’en peut croire ses yeux, nous dit son biographe, son être est véritablement ébranlé d’un coup de foudre. Et quand un tel coup de foudre tombe dans une jeunesse sacerdotale à l’intelligence vive et créative, douée à l’extrême d’un sens pratique et réalisateur, dans une âme fortement rivée au surnaturel et imbue des plus généreuses aspirations, cela devient un départ bondissant. Le jeune prêtre quitte Padoue avec des idées plein la tête, des notes plein sa serviette, des résolutions plein le cœur. Une amitié sacerdotale naît entre les deux hommes. Le chanoine lui dit  : “ Allez, travaillez pour saint Antoine, exploitez sa puissance à l’égard des pécheurs et des miséreux. J’ai donné la France comme territoire à mon ami le Père Marie-Antoine de Toulouse  ; à vous, je donne l’Amérique ”  ».

Les deux prêtres entretiendront une fidèle correspondance, et c’est le chanoine Locatelli qui paiera le maître-autel de la chapelle de l’hôpital de Chicoutimi.

SAINT ANTOINE AU SAGUENAY

De retour au pays, l’abbé DeLamarre n’allait pas tarder à faire preuve de son ardente dévotion pour celui qu’on nomma “ le marteau des hérétiques ” aussi bien que “ le père des pauvres ”.

Nommé professeur de théologie au séminaire de Chicoutimi, directeur des élèves, responsable de la Congrégation de la Sainte Vierge, de la société Saint-Dominique et du théâtre collégial, il se voit ajouter par son évêque “ un petit ministère ”  : l’aumônerie de l’hôpital et de ses religieuses. Le lendemain, il se présente ainsi aux sœurs  : «  Vous constaterez en moi des défauts, mais, pour mon dévouement, je puis vous assurer qu’il ne vous fera pas défaut.  »

Comme l’existence matérielle de l’établissement est toujours précaire, il décide de faire appel à saint Antoine en demandant aux sœurs d’installer une statue du grand thaumaturge sur la façade de l’hôpital. «  Mais monsieur l’abbé, nous n’avons pas d’argent pour nous payer une statue  ! – Saint Antoine vous en trouvera  !  » Et l’abbé va s’en faire l’instrument en imitant le Père Marie-Antoine  : il publie un opuscule qui expose l’œuvre du Pain de Saint-Antoine.

Aussitôt, les faveurs de saint Antoine abondent au point qu’en une année, l’hôpital peut s’agrandir d’un… orphelinat. Bientôt, toujours avec la même source de financement, on construira le monastère des religieuses, puis on agrandira l’orphelinat, et enfin l’hôpital. C’est ainsi que le très modeste et précaire “ hôpital des matelots ” de Chicoutimi devint l’hôpital St-Vallier.

Les agrandissements successifs de l'hôpital de Chicoutimi.

Les agrandissements successifs de l’hôpital de Chicoutimi.
La statue de saint Antoine se situe au fronton (n°3)

L’abbé DeLamarre se fait un devoir de répondre à toutes les lettres de demande ou de remerciement qu’il reçoit, comme le faisait le chanoine Locatelli, mais c’est un travail écrasant, même avec l’aide des religieuses et des grandes orphelines. Aussi, un beau jour de 1895, annonce-t-il aux sœurs l’arrivée d’un matériel d’imprimerie, tout le nécessaire pour publier un bulletin qui relaterait les faveurs obtenues et donnerait un article de doctrine religieuse et le point de vue de l’Église sur l’actualité. Le Messager de Saint-Antoine était né, son premier numéro parut au mois de juin 1895. «  Va donc, petit Messager, si tu portes la moindre consolation à ceux qui pleurent, le moindre soulagement à ceux qui souffrent en mettant dans leur cœur l’espérance et sur leurs lèvres la prière, sois heureux, tu as remporté le plus beau des succès, tu as rapproché une âme de Dieu  ». Son prix modique permet à ce mensuel, d’apparence volontairement modeste et ordinaire, d’entrer dans les foyers qui ne peuvent pas se payer le luxe d’un abonnement à un quotidien catholique.

Voici un extrait de son premier éditorial  : «  Quand parut saint Antoine, au 13e siècle, la société souffrait d’un malaise semblable à celui qui la travaille aujourd’hui  ; les faibles gémissaient sous le joug des puissants, l’orgueil et le mépris régnaient en haut  ; en bas, il y avait l’envie et la haine. À presque tous les degrés de l’échelle sociale, se rencontrait l’amour effréné des jouissances. Saint Antoine prêcha aux grands le détachement et l’humilité  ; aux déshérités de la fortune, l’abnégation. À tous, l’amour du prochain. On l’écouta. Les riches considérèrent les pauvres comme leurs frères et les secoururent  ; les pauvres apprirent à supporter patiemment leurs peines, à préférer les biens de l’âme à ceux du corps. Faire pénétrer partout la dévotion à saint Antoine et la charité envers les pauvres, tel est le but de notre bulletin.  »

Le succès de la petite revue est étonnant  : trois mois après son lancement, elle compte… dix mille abonnés.

En 1894, après de nouveaux ennuis de santé et un séjour de convalescence aux États-Unis, il est déchargé de son “ petit ministère ”, pour ne conserver que l’enseignement de la théologie et le Messager de Saint-Antoine. Mais ce relatif repos sera de courte durée.

“ LE MARTEAU ” DU LIBÉRALISME

En 1898, avec l’abbé Eugène Lapointe, le futur fondateur du premier syndicat catholique au Canada, il lance le journal La Défense pour défendre les intérêts religieux et nationaux des Canadiens-français. Comme dans Le Messager, l’abbé DeLamarre y pourchasse l’indifférentisme et l’impiété des doctrines tendancieuses répandues par les journaux protestants ou libéraux, que ce soit «  l’Américanisme accommodant  » ou bien le «  modernisme pernicieux qui tend, par une adaptation odieuse des dogmes et de la morale catholique, au paganisme actuel  ».

L'abbé DeLamarre, supérieur du Séminaire

L’abbé DeLamarre,
supérieur du Séminaire

Il s’en prend à la franc-maçonnerie, «  l’église de Satan  », aussi bien qu’aux grands principes révolutionnaires  : «  Liberté, égalité, fraternité. Tout ce que contenaient ces trois mots a fait la plus évidente banqueroute. La liberté a produit l’asservissement de l’homme  ; l’égalité a donné le monopole et l’impôt écrasant  ; la fraternité a enfanté les massacres et les boucheries qu’on appelle la guerre  ». Nombre de ses réflexions restent d’actualité, par exemple  : «  Le mal n’est pas dans le progrès même. Il est dans ceux qui se font contre Dieu une arme de ce progrès. Dieu hors du monde, c’est le règne de l’or et du fer, de la sensualité et de la brutalité  ».

Même lorsque ses autres fonctions l’obligeront à quitter la direction effective du journal, il gardera toujours un rôle de conseiller auprès de ses rédacteurs, pour eux sa porte sera toujours ouverte. D’ailleurs, il ne cachait pas que s’il n’avait pas eu la vocation sacerdotale, il aurait aimé être journaliste pour répandre et défendre la vérité.

En 1899, il est nommé supérieur du séminaire. Pour répondre aux besoins de cette institution qui ne cesse de s’agrandir, il fonde en 1904 la communauté des Sœurs de Saint-Antoine-de-Padoue, dont il recrute les premières religieuses. Il en écrit la Règle et les constitutions.

L'abbé DeLamarre et les sept fondatrices des soeurs Antoniennes

L’abbé DeLamarre et les sept fondatrices des soeurs Antoniennes

Cependant, les épreuves ne lui sont pas épargnées. En particulier, il est la cible de critiques de plus en plus acerbes, quoique voilées. Il faut savoir que dans ce diocèse de Chicoutimi, où les intérêts économiques sont aux mains de grandes familles anglo-protestantes, le clergé est en partie libéral. L’incessante polémique que soutient l’abbé DeLamarre en indispose plus d’un, même parmi ses confrères du Séminaire, inquiets de son emprise sur les jeunes clercs qui lui sont très attachés.

Sa dévotion à saint Antoine catalyse les critiques. Elle déchaîne les esprits forts, on parle de superstition, on l’accuse «  d’exploiter la crédulité populaire  ».

Sans crainte, il répond dans les colonnes du Messager  : «  Les paroles malicieuses contre une œuvre si efficace ne changeront rien. Pas plus que par le passé, saint Antoine ne demandera à ces messieurs la permission de faire des miracles  ; ceux qui le prient continueront d’obtenir des miracles et de faire l’aumône en retour  ; de leur côté, les pauvres continueront à bénir saint Antoine et l’œuvre du Pain.  »

Les grâces abondent. Pour un seul mois, en 1901, 61 faveurs spéciales, 29 guérisons, 3 conversions sont signalées. Quelques années plus tard, le Messager de Saint-Antoine en publie une moyenne de 125 par mois.

À ceux qui l’accusent de répandre une dévotion teintée de mercantilisme, il rétorque  : «  On n’achète pas les faveurs de saint Antoine avec de l’argent  ! Il ne manquerait pas de riches qui donneraient des milliers de piastres pour guérir d’une maladie douloureuse, pour obtenir le prolongement de leur vie  ! S’il n’était question que d’argent, les personnes les plus favorisées de la fortune obtiendraient tout ce qu’elles voudraient. Non. Il y a un côté surnaturel dans cette dévotion. Sans doute, on peut voir dans son développement une intention miséricordieuse de Dieu qui veut secourir les pauvres, mais ce n’est pas là son dessein providentiel. Il y a un point de vue auquel on ne fait pas attention, celui du progrès spirituel de chacun… Quand on offre de l’or pour les pauvres, ce n’est que le premier pas dans la voie du sacrifice qui est à l’origine de toutes les vertus  ; on commence par sacrifier ce que l’on a, puis on sacrifie ce que l’on est.

«  Plus les personnes qui invoquent saint Antoine se prêtent à ce progrès spirituel, plus elles ont de chances d’obtenir des grâces ou des faveurs temporelles. Plus vous avez à cœur d’être exaucés, plus vos supplications se font ardentes et sincères. Voilà déjà chez vous développé le penchant à la prière  ; n’est-ce donc rien  ? En outre, vous pratiquez la charité. Enfin, il est évident que pour obtenir une faveur, il est de la plus élémentaire sagesse de ne rien faire qui déplaise à votre bienfaiteur. La dévotion à saint Antoine doit toujours produire des avantages spirituels.  »

Sa démission du supériorat en 1905 ne désarme pas ses opposants. Aussi, en 1907, il doit abandonner toutes ses charges dans cet établissement… même la direction effective de sa communauté religieuse dont on ira jusqu’à lui dénier le titre de fondateur. Le coup est cruel tant pour son cœur de père que pour celui de ses filles. Celles qui osent protester devant cette injustice sont renvoyées. Quant à lui, il adopte résolument la ligne de conduite des saints  : il garde le silence, on ne l’entendra jamais proférer de plainte, il conservera les meilleures relations avec le Séminaire et ses confrères du diocèse, “ comme si rien ne s’était passé ”.

SAINT ANTOINE AU LAC-BOUCHETTE

C’est dans ce contexte que s’est fondé l’ermitage du Lac-Bouchette et que le Ciel y accorda ses premières faveurs surnaturelles. Singulière bénédiction du combat et de la vertu du fondateur  !

En 1903, le frère aîné de l’abbé DeLamarre avait acquis une belle terre dans cette nouvelle paroisse de colonisation sur la rive est du Lac-Bouchette. Et l’abbé aimait s’y rendre l’été. Il résolut d’acheter un vaste terrain sur l’autre rive du lac, avec l’idée d’y bâtir une maison de repos pour les prêtres du Séminaire. Mais la propriété était à peine achetée qu’il devait quitter le Séminaire dans les circonstances que nous venons de dire et on ne donna pas suite à son projet.

L'Ermitage San Antonio

L’Ermitage San Antonio

L’abbé fit contre mauvaise fortune bon cœur. Considérant qu’il valait mieux se tenir éloigné un temps de Chicoutimi, il se construisit une modeste résidence avec l’aide de sa famille, et en particulier de son neveu, Victor DeLamarre, le fameux homme fort. Il la baptisa Ermitage San Antonio. Il y adjoignit une petite chapelle dédiée à saint Antoine, que son ami, le peintre nationaliste Charles Huot, décora entièrement de belles peintures représentant les scènes les plus marquantes de la vie du grand thaumaturge. Le résultat, que l’on peut toujours admirer, fut un petit joyau où il fait bon prier, au grand contentement du pieux prêtre pour lequel rien n’est jamais trop beau pour le Bon Dieu.

Ses amis, ses collaborateurs du Messager, apprennent vite le chemin du Lac-Bouchette et l’ermite y est rarement seul. On assiste à sa messe, on prie saint Antoine et… des faveurs sont obtenues  ! Le bruit s’en répand, si bien que les visites se multiplient.

Comme l’abbé DeLamarre ne peut rester insensible à la moindre détresse, il accueille les visiteurs, les fait prier, les confesse, les console. Et c’est ainsi que chaque été, car l’ermitage n’est pratiquement pas habitable l’hiver, le pèlerinage s’étoffe malgré l’austérité des lieux. À ses sœurs qui avaient voulu les aménager plus confortablement, l’abbé avait répondu  : «  Ce n’est pas un lieu de luxe, c’est un lieu de prière et de pénitence  !   »

C’est en 1912 que se fit le premier pèlerinage organisé, celui des enfants de Marie de la paroisse du Lac-Bouchette.

NOTRE-DAME AU LAC-BOUCHETTE

La grotte avant 1970

La grotte avant 1970

Or, au cours du même été, prenant enfin le temps d’explorer “ sa terre ”, l’abbé découvre, à quelques centaines de mètres de l’habitation, près de la rive du Lac, dans la forêt, une grotte qui ressemblait à celle de Lourdes.

Quelques années auparavant, à l’hôpital de Chicoutimi où il demeurait durant la mauvaise saison depuis son éviction du Séminaire, une guérison avait été obtenue par les religieuses en priant devant une statue de Notre-Dame de Lourdes, qu’elles avaient placée sur leur terrain dans une grotte. Plus tard, un père de famille nombreuse y avait retrouvé la vue. À cette occasion, l’abbé DeLamarre avait dit textuellement  : «  Venez souvent, mes sœurs, devant ce rocher qui rappelle celui de Massabielle, priez-y la sainte Vierge qui cherche de préférence les beaux sites et les endroits où règnent le calme, le silence et la paix du désert  !   » Et voilà qu’il découvrait dans son désert du Lac­-Bouchette, un rocher semblable à celui de Massabielle…

Vous devinez vous-même la suite des évènements  : un chemin fut vite tracé entre l’ermitage et la grotte, celle-ci fut dégagée, on y construisit un petit autel après avoir placé une statue de Notre-Dame de Lourdes dans le creux du rocher. Quelques jours plus tard, les pèlerins suivaient le bon prêtre jusqu’à sa grotte, et un homme fut instantanément guéri du cancer. Inutile de dire que la nouvelle ne tarda pas à se propager dans toute la contrée.

Désormais, la dévotion à saint Antoine allait conduire à celle de l’Immaculée.

La chapelle souvenir

Comme les pèlerins se multiplient, la première chapelle ne suffit plus. En 1915, il en construit une plus grande, capable d’abriter cent cinquante personnes, l’actuelle chapelle-souvenir. Lorsqu’en 1918, on achève les travaux d’aménagement de la grotte, un coup de pioche d’un ouvrier fait surgir une petite source d’eau sur la gauche. La ressemblance avec Massabielle n’en est que plus frappante aux yeux des pèlerins qui prennent l’habitude, comme à Lourdes, de repartir chez eux avec de l’eau puisée à cette source, et à laquelle on attribue des bienfaits.

LE DÉVELOPPEMENT DU PÈLERINAGE

Quelques jours plus tard, pour la première fois, l’évêque de Chicoutimi vient présider un pèlerinage, celui des conscrits qui se préparent à partir sur le front en Europe. Il les met sous la protection de saint Antoine et de Notre-Dame de Lourdes, puis bénit la fontaine et dit la messe à la grotte.

Comme le Séminaire refuse toujours à l’abbé DeLamarre des sœurs Antoniennes pour s’occuper des pèlerins, il a recours à ses neveux et nièces. En 1918, on enregistre 5 000 pèlerins, 12 000 l’année suivante. La cérémonie d’inauguration du chemin de croix, en 1921, attire 2 000 personnes, celle de la Scala sancta, en 1926, 6 500 pèlerins  !

En 1922, l’abbé DeLamarre, toujours infatigable, avait fait construire un hôtel qui devint le berceau des retraites fermées au Saguenay, prêchées par des jésuites ou des capucins, lorsque ce n’était pas par lui-même.

On se demande comment il a pu faire face, seul, à tant de besogne. «  Ce qui l’a tenu en vie, dit son biographe, c’est son calme au milieu des besognes les plus énervantes. Il était toujours de belle humeur, mais sa gaieté habituelle n’était pas exubérante. Son apparence plutôt réservée donnait l’impression d’un homme sévère, et ses yeux vifs et noirs gênaient ceux qui ne le connaissaient pas, car il avait l’air de fouiller jusque dans leur conscience  ; mais sa bonté avait vite fait de briser la glace. Cet homme qui faisait le travail de trois hommes ordinaires n’avait pourtant jamais l’air pressé.  » Un des charpentiers qui travailla pour lui témoigne  : «  Il disait tout bonnement ce qu’il avait à dire. On n’avait pas envie de le contredire, car il décidait avec aplomb et ce qu’il voulait, nous le savions clairement. Ce n’était pas un parleux ni un homme pressé et énervant. Il prenait son temps. Je ne l’ai jamais vu s’impatienter. Toujours d’humeur égale.  »

LES FRÈRES DU PÈRE MARIE-ANTOINE

L'abbé DeLamarre vers la fin de sa vie

L’abbé DeLamarre
vers la fin de sa vie

Les années passant, la question de sa succession se posait. L’évêque voulait que le diocèse ou le Séminaire récupèrent la pleine propriété du pèlerinage. Pour l’abbé DeLamarre, il n’en était pas question, les libéraux auraient eu vite fait d’en changer l’esprit, aussi, depuis longtemps, son choix s’était fixé sur les Capucins. Ce fut le seul point sur lequel il osa tenir tête à l’évêque jusqu’à avoir gain de cause.

En 1890, l’année même où il fit la connaissance de l’abbé DeLamarre à Lourdes, le Père Marie-Antoine avait réussi à persuader son provincial qu’il fallait mieux prévoir une fondation au Canada plutôt qu’en Amérique du Sud, pour recevoir la communauté en cas de persécution religieuse en France. Le jeune Père Alexis de Barbezieux fut envoyé en mission à cette fin. Ce père, prédicateur de talent, était un émule du Père Marie-Antoine, notoirement antilibéral et antirépublicain. Arrivé à Québec, il fut vite éconduit par le cardinal Taschereau, puis, à Montréal, par Mgr Fabre. Il se retrouva à Ottawa où Mgr Duhamel, très ami de Mgr Laflèche, le reçut à bras ouverts. Il y fonda la paroisse St-François d’Assise, se lia d’amitié avec l’évêque au point que son biographe peut affirmer que le prélat eut envers lui une confiance telle «  qu’il n’en eut pour personne de toute sa vie, excepté Mgr Bourget et Mgr Moreau.  »

Le Père Alexis de Barbezieux

Le Père Alexis de Barbezieux

Le Père Alexis fut de tous les combats nationalistes de l’époque, en particulier la lutte contre le Règlement 17 auprès de Mgr Latulipe dont il était le conseiller théologique. Il était aussi l’ami du Frère André et du Père Frédéric, l’ami et le directeur spirituel de l’abbé Mangin. Il ne pouvait donc que bien s’entendre avec l’abbé DeLamarre pour le soutenir dans son combat nationaliste antilibéral et dans ses efforts pour répandre la dévotion à saint Antoine.

Assez rapidement, l’abbé DeLamarre lui proposa de prendre en charge le Lac-Bouchette. Mais le provincial de Toulouse, dont dépendait la fondation canadienne, préféra fonder à Restigouche, en Gaspésie, puis à Limoilou, dans la basse ville de Québec.

En 1925, Toulouse donna enfin son consentement pour le Lac-Bouchette à cause du bien spirituel que faisait le pèlerinage et parce qu’il était devenu une pépinière de vocations. L’évêque de Chicoutimi accepta le transfert, qui fut signé le 13 avril 1925.

Le 21 avril suivant, l’abbé DeLamarre s’éteignait paisiblement en invoquant saint Antoine et Notre-Dame de Lourdes, quelques heures après avoir été victime d’une première crise cardiaque.

Dans ses dernières volontés, il avait spécifié qu’il désirait être enterré simplement devant la grotte, en pleine terre, «  afin d’être piétiné par les pèlerins, comme il le méritait à cause de ses péchés  ». Finalement, on l’inhuma sous le plancher de la petite chapelle Saint-Antoine, devant l’autel. Il y repose encore aujourd’hui, «  piétiné par les pèlerins  »…

Un prédicateur capucin prêchant aux pèlerins

Un prédicateur capucin prêchant aux pèlerins

Les Capucins reprirent donc rapidement le flambeau  ; ils surent maintenir le pèlerinage et Le Messager de Saint-Antoine dans le même esprit.

Père Casimir de Cieutat

Père Casimir de Cieutat

Il faut mentionner surtout l’action du Père Casimir de Cieutat qui s’y dévoua de 1927 à 1939, date à laquelle les Capucins établirent leur résidence à l’année longue au Lac-Bouchette. Il développa les pèlerinages des paroisses, les organisant à l’occasion des retraites paroissiales que les capucins prêchaient durant l’hiver. Tous les mouvements de piété et d’apostolat de la région eurent aussi leur jour de pèlerinage au Lac-Bouchette. Il y convoqua également des mini-congrès eucharistiques ou mariaux, qui réunissaient tout de même des foules de sept mille personnes.

La foule des pèlerins en 1952 ; au fond, la verrière de la nouvelle chapelle mariale

La foule des pèlerins en 1952; au fond, la verrière de la nouvelle chapelle mariale

Les installations construites par l’abbé DeLamarre étaient devenues insuffisantes. Dans les années quarante, on conçut un vaste ensemble dont on peut voir la maquette au musée du sanctuaire, regroupant un couvent, une basilique, une chapelle mariale, et une chapelle extérieure auprès de la grotte. Le couvent fut construit en 1948, la chapelle mariale deux ans plus tard, ensuite les lieux d’hospitalité furent agrandis ou rénovés pour donner le bel ensemble actuel. Mais les plans de la basilique restèrent dans les cartons  : la Révolution tranquille et le Concile étaient passés aussi par le Saguenay.

Aujourd’hui, «  centre de ressourcement spirituel pour le développement intégral de la personne  », le Lac-Bouchette reçoit encore, par an, plus de 150 000 pèlerins prenant au moins un repas sur le site. Quant au Messager de Saint-Antoine qui compta jusqu’à 68 000 abonnés, il tire encore à 35 000 exemplaires.

En 2001, l’évêque de Chicoutimi ouvrit le procès de béatification de l’abbé DeLamarre. Il n’aboutira probablement pas de sitôt, mais ce saint prêtre est pour nous un bel exemple du clergé canadien-français. Comme pour le bienheureux Père Frédéric et quelques autres, la fidélité à la doctrine catholique, le zèle apostolique et la charité l’avaient rendu clairvoyant sur les funestes conséquences du libéralisme.

L’Église au Québec a mis ces saints prêtres au musée, elle s’est ouverte au monde, mais elle meurt de cet aggiornamento. Le jour où elle reviendra à la foi catholique intégrale, ses saints et les institutions qu’ils ont fondées donneront de nouveau toute leur fécondité. En attendant, qu’ils bénissent l’œuvre de notre Père et son combat qui fut le leur.

RC n° 170, août-septembre 2009
Audio-vidéo    : PI 4.21

La chapelle Saint-Antoine, décorée par Huot. L’abbé DeLamarre repose sous la marche de l’Autel

La chapelle Saint-Antoine, décorée par Huot.
L’abbé DeLamarre repose sous la marche de l’Autel

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