La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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LA BIENHEUREUSE ÉMILIE GAMELIN :
une laïque engagée jusqu’à se faire religieuse

«  Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes,
si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien.
  »
(1 Cor. 13,2)

Mère Émilie Gamelin

La Bienheureuse Émilie Tavernier-Gamelin
en religion, Mère Émilie Gamelin

LE 7 octobre 2001, le Pape Jean-Paul II a béatifié Émilie Tavernier-Gamelin, plus connue à Montréal sous le nom de Mère Gamelin, la fondatrice des Sœurs de la Providence. Elle est proposée comme modèle de charité aussi bien pour les religieuses de sa congrégation jadis florissante, que pour les bénévoles laïcs. Pourtant, la leçon de cette existence de dévouement, en quête de la charité la plus parfaite, est tout autre. Elle illustre parfaitement une des vérités que notre Père, l’abbé de Nantes, souhaite voir restaurée par un Concile Vatican III, à savoir la supériorité de la vie religieuse consacrée par des vœux sur la vie séculière. «  La vie religieuse est garantie par l’Église comme la condition la plus propice pour le service exclusif et le culte de Dieu seul, et l’annonce de l’Évangile aux pauvres. (…) Combien de laïcs s’y sont engouffrés à travers les âges  ! Avides de connaître, d’aimer et de servir Dieu, ils sont montés très haut, ils ont élevé les multitudes. Épris d’amour de Dieu, renvoyés par Lui au service de leurs frères, ils ont éduqué, instruit, soigné, secouru, consolé leur prochain. C’est cette multiforme action religieuse et charitable que restaurera Vatican III, en appelant tous les fidèles à participer à la vie plus parfaite de leurs frères et sœurs consacrés à Dieu, établis par Lui les pères et mères de familles spirituelles aux enfants innombrables.  » (CRC n° 55, avril 1972, p. 9. voir aussi CRC n° 61, octobre 1972). Alors, Mère Gamelin, une bienheureuse pour la Résurrection de l’Église  ? Jugez-en vous-même.

JEUNESSE BOURGEOISE

Émilie Tavernier est née le 19 février 1800, à Montréal. Son père, Antoine, qui travaillait une terre louée aux religieuses hospitalières de Saint-Joseph, avait bien du mal à nourrir sa nombreuse famille  : six enfants vivants, neuf étant morts en bas âge. Aussi devait-il pratiquer d’autres métiers  : voiturier, tanneur, charpentier, journalier.

Le caractère vif de la future bienheureuse n’avait d’égal que son bon cœur qui fut à bonne école  : la mère de famille, Marie-Josephte Maurice, ressemblait à s’y méprendre à la mère d’une autre sainte, Sœur Lucie de Fatima. Bienheureux ces enfants qui n’ont qu’à regarder leur maman pour apprendre à prier et à aimer les pauvres  ! Malheureusement, quelques jours avant son quatrième anniversaire, Émilie eut la douleur de perdre cette mère tendrement aimée. Elle fut recueillie par sa tante Marie-Anne qui, devenue veuve, jouissait d’un patrimoine confortable mettant sa nièce à l’abri des soucis matériels. Émilie reçut donc une éducation au-dessus de la moyenne chez les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame. Entre-temps, elle connut la vie des jeunes filles de la bourgeoisie canadienne française du Montréal de cette époque, qui ne comptait pas vingt mille habitants  ; les Anglais y accaparaient les activités économiques laissant aux Canadiens les professions libérales.

Après la mort de son père, en 1814, Émilie resta chez sa tante quoique son tuteur légal fût son frère aîné François, qui était aubergiste. Toutefois, en 1818, elle ira l’aider à tenir son auberge pendant les quelques mois de son veuvage. Ce fut pour elle l’occasion de son premier acte public de dévouement aux pauvres  : elle leur fit réserver une salle où elle leur servait gratuitement des repas.

Après le remariage de son frère, en avril 1819, elle retourna vivre chez sa tante pour peu de temps, avant d’aller à Québec aider sa cousine Julie qui attendait dans l’angoisse son premier enfant. Puisque le mari de cette dernière tenait un rang honorable dans la haute bourgeoisie alors en train de conquérir ses droits politiques démocratiques, Émilie se retrouva au milieu de cette société aisée, très animée et agitée, où elle fit bonne figure. D’allure très distinguée, grande, vive d’esprit, simple et gaie, elle était en effet charmante, comme un portrait de cette période en témoigne. Elle fut courtisée et un mariage fut même presque conclu, mais au dernier moment, le fiancé fit faux bond  ! Elle se consola rapidement de cette humiliante déconvenue en apprenant, quelques semaines plus tard, que celui qui avait réussi à la séduire n’était qu’un triste individu. À ce coup, la vie mondaine perdit de son charme et de ses attraits. Elle resta deux ans à Québec, vivant dans le monde sans en être tout à fait. Sa correspondance assez importante avec sa parenté, ne nous laisse cependant rien deviner du fond de son âme. Lorsqu’elle revint à Montréal en 1822, ce fut pour prendre soin de sa tante qui s’éteignit en avril. Ce deuil bouleversa sa vie quotidienne du jour au lendemain. Elle ressentit vivement le mépris soudain de plusieurs membres de sa famille et de ses relations qui lui firent cruellement comprendre qu’elle n’était qu’une orpheline pauvre. Cela acheva de lui faire perdre toutes ses illusions sur un monde brillant mais impitoyable. Dans une lettre de cette époque à sa chère Julie elle confia un certain attrait pour les Sœurs Grises, où une de leurs cousines venait de prendre l’habit. Mais rien ne se fit, et pour cause.

MADAME GAMELIN

Dans les semaines qui suivirent, Émilie Tavernier, qui avait alors vingt-trois ans, fit en effet la connaissance de Jean-Baptiste Gamelin, le nouveau voisin de son frère François. Cet ancien maître cordonnier, âgé de quarante-sept ans, s’était lancé depuis quelques années dans le commerce des pommes et du cidre  ; il y réussissait fort bien mais pas suffisamment cependant pour faire oublier qu’à deux reprises, le jour de son mariage, il fut incapable de prononcer le oui, ce qui lui valut en plus des quolibets, un procès en réparation de la part de sa seconde ex-fiancée  !

Madame Jean-Baptiste Gamelin

Madame Jean-Baptiste Gamelin

Au printemps 1823, la jeune femme annonça son mariage. Et ce fut une union très, très, très heureuse. Il faut insister sur ce point. C’est qu’ils avaient en commun non seulement l’épreuve de la solitude, mais surtout une forte piété et l’amour des pauvres. Par exemple, M. Gamelin avait recueilli à demeure une pauvre femme et son enfant muet parce que celui-ci lui avait sauvé la vie un jour que des bandits l’avaient laissé comme mort au bord d’un chemin. Ce mariage inespéré mit M. Gamelin au comble de la joie et, contre les railleurs, il loua la Providence qui avait su empêcher les précédents engagements afin de le garder pour celui-ci  ! Ils eurent trois enfants  ; les deux premiers moururent trois mois après leur naissance, mais le dernier, Toussaint, né le 29 octobre 1826, survécut au terrible hiver 1826-1827 où les bancs de neige atteignaient trois mètres de haut.

Le bonheur d’Émilie fut cependant de courte durée. En octobre 1827, son cher époux fut arraché à son affection en quelques jours. Sur son lit de mort, il lui recommanda de prendre soin de Dodais, le petit muet, «  en souvenir de leur amour  ». Elle le fit, évidemment. Et elle en fut extraordinairement récompensée  : quelques années plus tard, au moment de mourir, l’enfant qui n’avait jamais parlé, articula clairement, de manière à être entendu de l’entourage, une phrase de remerciement pour sa bienfaitrice  ! Mais surtout, cette recommandation de M. Gamelin fut pour sa veuve le point de départ d’une œuvre de charité sans équivalent au Canada français  ; et il est bien juste que ce soit sous le nom de Mère Gamelin qu’Émilie Tavernier soit devenue la fondatrice des Sœurs de la Providence.

CONSOLATRICE DES PAUVRES

Gravure de Notre-Dame des Douleurs

Image de Notre-Dame des Douleurs offerte
à Madame Gamelin par son confesseur.

Pour cela il lui fallut souffrir encore davantage. Le 28 juillet 1828, elle assistait, impuissante, à la mort de son petit Toussaint. La voyant écrasée par l’épreuve, son confesseur lui remit une gravure représentant Notre-Dame des Sept-Douleurs. Vingtdeux ans plus tard, elle se souvint  : «  Les plus grands sacrifices dans ce temps-là, c’était un époux et un enfant chéris que je pleurais tous les jours  ; j’avais le cœur percé d’un glaive douloureux, et ne trouvais de consolation qu’à méditer sur les Douleurs de la Sainte Vierge, et cherchais auprès de cette gravure ma consolation.  » Consolée par la Sainte Vierge, elle eut encore davantage le souci de consoler les pauvres. Elle commença par visiter ceux de son quartier, et lorsqu’elle en trouvait de trop démunis ou de trop malades, elle les prenait chez elle, avec Dodais et sa mère. Les semaines et les mois passèrent, et peu à peu la renommée de la maison de madame Gamelin se répandit parmi les pauvres gens de Montréal qui comptait maintenant vingt-sept mille habitants.

En 1830, les Sulpiciens auxquels madame Gamelin se confessait, lui proposèrent le rez-de-chaussée d’une de leurs maisons au faubourg Saint-Antoine, pour y loger dix pauvres. Elle accepta, et dès lors, deux fois par jour, elle s’y rendait pour distraire et réconforter ce petit monde, lui faire des lectures pieuses et chanter… et il fallait bien cette douce et belle voix pour calmer à certains moments les humeurs de ses pensionnaires souvent sans éducation et peu habitués à la vie commune.

Mgr Jean-Jacques Lartigue

Mgr Jean-Jacques Lartigue

Un beau jour, madame Gamelin mit en vente sa maison pour venir loger chez sa cousine qui habitait au faubourg Saint-Antoine. Elle serait plus près de ses pauvres et perdrait moins de temps en allées et venues. Mgr Lartigue qui était devenu le premier évêque de Montréal depuis peu, mais qu’elle connaissait depuis son enfance puisqu’il était cousin de sa tante, la soutenait et la dirigeait fermement vers un plus grand dépouillement et une vie d’oraison plus régulière. Dans la bourgeoisie montréalaise, certains l’admiraient, davantage se moquaient et trouvaient sa charité et sa piété exagérées.

Les semaines et les mois s’écoulèrent ainsi dans un dévouement quotidien, lorsqu’à l’été 1832, la première épidémie de choléra se déclara  ; en deux semaines, on compta un millier de victimes à Montréal. Ni madame Gamelin, ni ses pensionnaires ne furent frappées et pourtant ce ne fut pas faute de s’être dévouées. Chaque jour, elle visitait les malades abandonnés par leur parenté prise de panique et elle confiait les orphelins à ses petites vieilles pour qu’elles les gardent en attendant qu’elle puisse leur trouver un nouveau foyer. De graves difficultés financières ne tardèrent pas à l’assiéger puisque sa fortune personnelle et les aumônes des Sulpiciens ne suffisaient plus à nourrir et à entretenir tant de gens. Alors, elle mit son petit monde au travail et le lança dans la fabrication de cierges.

Le 14 août 1835, grand événement  : pour la première fois depuis les débuts de l’œuvre, sept ans auparavant, une femme acceptait de venir l’aider à plein temps et bénévolement  ! Bonne occasion pour s’agrandir. Un bienfaiteur, M. Berthelet, ému de l’étroitesse de la maison, lui offrit une grande maison voisine de la sienne, quelque peu délabrée et peinte en jaune, qu’il avait achetée pour mettre fin aux réunions de bandes de gosses désœuvrés qui s’y retrouvaient. Lorsque madame Gamelin et ses pensionnaires s’y installèrent le 3 mai 1836, personne ne pouvait imaginer encore que la maison jaune serait le berceau d’une congrégation religieuse. Comme elle était située près de l’évêché, Mgr Lartigue accepta volontiers qu’on y aménageât une chapelle pour qu’on y célébrât la messe régulièrement, et ce fut de plus en plus souvent. Peu à peu, l’œuvre devenait une institution.

François Tavernier

François Tavernier

Madame Gamelin resta à l’écart de la révolte des Patriotes, qui agita la bourgeoisie de Montréal, à la fin des années trente. En règle générale, les mises en garde de Mgr Lartigue qui excommunia finalement les rebelles, ne furent pas comprises  : on était ardemment patriote. Son frère François finit par être arrêté et incarcéré à Montréal. Il ne fut pas le seul à se retrouver dans cette triste situation, puisque plus de cinq cents personnes furent emprisonnées dans des conditions très pénibles, sans aucun contact avec leurs familles. Or, il se trouva que quelques mois auparavant, madame Gamelin avait ajouté à ses multiples activités, la visite des femmes et des aliénés enfermés à la prison. Les gardiens, qui la connaissaient donc bien, la laissèrent visiter aussi les Patriotes auxquels elle put rendre de signalés services, comme par exemple leur permettre de revoir leurs enfants qu’elle introduisait dans le sinistre endroit en les faisant passer pour ses aides. L’un d’eux raconte  : «  J’avais le cœur bien gros et des larmes brûlantes coulaient le long de mes joues, en songeant que j’allais voir mon père. Nous traversâmes la cour de la prison entre deux rangées de soldats armés. Le guichetier ouvrit une immense porte en fer et la referma sur nous. Bientôt nous fûmes dans la salle des détenus. En l’apercevant, les prisonniers allèrent au-devant d’elle comme au-devant d’une mère. Elle les salua en disant  : “ Je viens voir comment se portent mes enfants aujourd’hui  ! ” Elle distribue les messages des familles et les provisions, du tabac, des friandises, fait une courte lecture de piété, récite le chapelet avec eux et leur dit avant de partir  : “ Si vous voulez bien, avant que je me retire, nous allons faire ensemble notre prière du soir. ” Les prisonniers s’agenouillent sur les dalles et prient avec elle.  » N’oublions pas que beaucoup de ces Patriotes que Mgr Lartigue venait d’excommunier, étaient imbus des idées voltairiennes  ; le dévouement de madame Gamelin facilita singulièrement leur retour à Dieu.

Cet apostolat de madame Gamelin s’avéra aussi providentiel pour son œuvre future  : toutes les familles bourgeoises de Montréal lui étaient maintenant redevables de sa charité, les critiques avaient cédé la place à la reconnaissance et à l’admiration. Elle saura en profiter, non pour elle-même, mais pour ses chers pauvres.

Pourtant, durant ces événements tragiques, elle faillit être victime de son dévouement. La fièvre typhoïde la conduisit aux portes de la mort. Elle venait de recevoir les derniers sacrements et on récitait déjà les prières des agonisants à son chevet, lorsqu’elle se sentit soudainement guérie. «  J’ai vu la place qui m’était préparée dans le ciel  ; la Sainte Vierge me la montra et me dit que je ne mourrais pas de cette maladie-là. Ma couronne n’avait presque pas de diamants, et cette bonne Mère me renvoya me disant que j’avais à me corriger de mes impatiences et colères  ; que je manquais de douceur et de charité à l’égard de mes vieilles  : qu’il me fallait avoir plus de charité, de douceur et être plus humble dans ma conduite. J’ai vu mes enfants qui semblaient vouloir m’attirer à eux et mon époux au nombre des bienheureux.  » On imagine avec quel zèle elle reprit aussitôt ses activités.

LA FONDATION DES SŒURS DE LA PROVIDENCE

Mgr Ignace Bourget

Mgr Ignace Bourget

1840  : la retraite prêchée par Mgr de Forbin-Janson provoqua le mouvement de renaissance catholique que l’on sait. Avant la fin de l’année, Mgr Bourget, second évêque de Montréal depuis avril, se trouva dans l’obligation de se rendre en Europe afin de recruter des ouvriers pour sa vigne soudainement florissante par la puissance de la Vierge Immaculée. Il souhaitait en particulier que des Filles de la Charité de saint Vincent de Paul viennent de Paris reprendre et développer l’œuvre si bénéfique de madame Gamelin, non pas que celle-ci voulût s’en départir ou prendre du repos, mais Mgr Bourget considérait qu’il n’était pas raisonnable qu’une telle institution de bienfaisance reposât sur le dévouement d’une seule et même personne. À cette époque, madame Gamelin hébergeait trente et une personnes et faisait vivre quotidiennement une centaine de familles pauvres  !

Mgr Bourget avait une autre raison plus importante encore à ses yeux, pour aller chercher l’aide de congrégations religieuses. Ce saint évêque considérait en effet que les œuvres de charité étaient, en toute vérité surnaturelle, l’œuvre du Christ lui-même. Elles devaient donc relever directement de l’autorité de l’évêque qui, dans son diocèse, représente le Christ, et elles ne pouvaient être menées avec pleine efficacité que par des âmes consacrées, fidèles à leur Règle et nourries régulièrement du Corps et du Sang du Sauveur. S’occuper des corps pour sauver les âmes, est une participation à l’œuvre divine par excellence, c’est la fonction des épouses du Christ. C’est cette conviction ancrée profondément dans l’âme du saint évêque de Montréal, qui présida à l’efflorescence inouïe des congrégations religieuses et de leurs œuvres caritatives, sous son autorité épiscopale  ; l’œuvre des Sœurs de la Providence n’en est qu’un exemple.

En attendant l’arrivée des Filles de la Charité, Mgr Bourget fit les démarches nécessaires à l’incorporation de l’œuvre de madame Gamelin, qui prit le nom d’Asile de la Providence. Monseigneur envisagea alors la construction d’une vaste demeure adaptée aux besoins. Mais où trouver l’argent nécessaire  ? Les dons, les bazars, la vente des produits fabriqués par les pensionnaires, les aumônes des Sulpiciens, étaient à peine suffisants pour assurer le quotidien. On raconte qu’un jour, madame Gamelin n’ayant pas un sou pour aller faire le marché, passa par la chapelle et, frappant sur la balustrade du banc de communion pour appuyer sa requête, dit tout simplement à Notre-Seigneur  : “ Mon Dieu, je pars faire le marché de vos pauvres, et ma bourse est vide  ! ” Aussitôt qu’elle fut sortie, une personne l’aborda  : “ J’apprends que vous n’avez plus rien dans votre bourse  ; voici pour vous aider. ” Les annales gardent le souvenir d’autres faits de ce genre. Aussi Monseigneur, se fiant à la Providence, se lança-t-il dans les travaux bien avant d’en avoir les moyens. Il fit un mandement annonçant une collecte pour l’œuvre, et lui-même quêta dans Montréal. Les pensionnaires de madame Gamelin, intéressées au premier chef, voulurent faire leur part  : elles sacrifièrent leur tabac à priser.

Février 1843, coup de théâtre  : les Sœurs de la Charité qu’on attendait d’une semaine à l’autre, se désistèrent. Monseigneur Bourget comprit immédiatement qu’il lui fallait fonder une communauté diocésaine. Il réunit alors les sept jeunes femmes qui avaient déjà manifesté le désir d’entrer en communauté avec les religieuses françaises, et le 24 mars 1843, il fonda la Communauté des Sœurs de la Providence, qu’il plaça sous l’autorité du chanoine Prince. Plus tard, l’évêque avouera  : «  Je pense que le jour le plus cruel de ma vie fut celui où je vous donnai le saint habit… Lorsque je vous vis au pied du petit autel qui fut celui de votre immolation, je fus saisi de cette pensée  : Que vont devenir ces bonnes filles  ? Si l’œuvre qui commence vient à déchoir, comme cela ne saurait manquer, à en juger humainement, de quel ridicule ne seront-elles pas l’objet  !… Aux yeux même de la foi, il pourrait très bien être que cette entreprise serait ou prématurée, ou imprudente.  » Il en ressentit une vive douleur au cœur  ; et aujourd’hui encore, on peut voir nettement sur le cœur du saint évêque décédé quarante-deux ans plus tard, une petite blessure couleur chair  !

Toutefois, madame Gamelin ne faisait pas partie des postulantes. Elle la première, mais aussi son confesseur et son entourage, étaient convaincus qu’elle ne pouvait être religieuse. D’abord, à cause de son âge – elle a déjà quarante-trois ans – mais surtout à cause de son tempérament qui ne saurait se plier aux pratiques de la vie commune et à l’obéissance religieuse. Cependant, Mgr Bourget lui laissa la direction de l’œuvre. Elle fut donc témoin de la formation des jeunes postulantes sous la férule impitoyable du chanoine Prince. Et elle admira  ! La stricte obéissance, le dévouement sans limites, la piété active, la pratique des humiliations et des pénitences, toutes ces exigences qui scandalisent nos auteurs modernes, attiraient de plus en plus madame Gamelin et pénétraient son âme d’une sainte envie. La Sainte Vierge, en 1838, ne lui avait-elle pas recommandé l’amour des humiliations et la douceur  ? Elle qui était persuadée qu’elle n’avait guère fait de progrès depuis, était le témoin des progrès quotidiens des postulantes  ! Elle comprit alors que la vie religieuse était l’école nécessaire des vertus, conditions de l’union la plus parfaite au Cœur de Jésus et de Marie, source de la Charité. Son tempérament ne lui parut plus alors un obstacle à la vie religieuse, mais au contraire la matière de l’oblation totale qu’elle désirait maintenant de tout cœur, pour qu’elle ne vive plus mais afin que le Christ vive en elle et, par elle, aime les pauvres.

Si bien que le 8 juillet 1843, lorsqu’elle apprit qu’une des sept postulantes faisait défection, elle proposa immédiatement au chanoine Prince de la remplacer. Il la refusa froidement. Mais son désir était désormais trop ardent, pour qu’elle n’osât pas s’adresser à Mgr Bourget qui la reçut le 19 juillet, en la fête de saint Vincent de Paul. Après l’avoir écoutée longuement, il se rendit avec elle à la chapelle où ils restèrent en prière une heure de temps. Lorsqu’il se releva, il l’admit dans la communauté. La prière de l’évêque dut être une prière d’action de grâces  : persuadé des capacités et des vertus de madame Gamelin, il ne pouvait pas douter de la pérennité d’une œuvre dont elle dirigerait la fondation.

Mgr Bourget lui demanda d’aller aux États-Unis avant d’entrer en communauté, afin de visiter les œuvres des filles de sainte Élisabeth Seton, qui correspondaient exactement à ce qu’il attendait des Sœurs de la Providence à Montréal. Madame Gamelin obtint le texte de leur règle qui était celle composée par saint Vincent de Paul pour ses sœurs de la Charité. L’évêque de Montréal, avec l’humilité que nous lui connaissons, ne crut pas pouvoir faire mieux que saint Vincent de Paul et, sans en changer le moindre mot, il la donna à son tour aux Sœurs de la Providence comme règle.

C’est le 8 octobre 1843 que madame Gamelin revêtit l’habit religieux, au grand étonnement de sa famille qui n’en avait pas été prévenue.

ÉPOUSE DU CHRIST, SERVANTE DES PAUVRES

Avouons-le  : son noviciat fut très pénible. L’assujettissement aux dispositions de la règle et aux pratiques de la vie de communauté lui fut extrêmement difficile, d’autant plus que le chanoine Prince ne lui passait aucune défaillance. En même temps qu’elle était soumise au dur apprentissage des vertus religieuses, il lui fallait assurer la direction et le développement des œuvres de la fondation selon l’esprit et le zèle inlassable de Mgr Bourget. Outre le soin des pensionnaires de l’Asile, l’évêque tenait beaucoup à la visite des maisons riches pour quêter, et à la visite des maisons pauvres pour distribuer le produit de la quête. Il voulait aussi une visite des malades et l’assistance aux mourants. Une soupe populaire, “ la table du roi ”, fut ouverte dès les premiers mois.

Monseigneur veillait personnellement à la formation spirituelle des sœurs. Pendant un mois, il vint chaque jour leur apprendre à faire oraison selon la méthode ignacienne. Chaque année, à défaut de pouvoir toujours leur prêcher personnellement la retraite, il ne manquait pas de faire lui-même la visite pastorale.

Le 29 mars 1844 eut lieu la première profession religieuse, avec ce cérémonial original bien dans l’esprit du saint évêque. Étaient admises aux vœux  : Sœur Gamelin, 44 ans  ; Sœur Séné, 37 ans  ; sœur Caron qui succèdera à la fondatrice, 35 ans  ; sœur Durand qui prit le nom de sœur Vincent, 34 ans  ; sœur Michon, 28 ans, sœur Thibodeau, 26 ans et sœur Larocque, 25 ans. Chaque novice soutenait à sa droite, une vieille femme pour signifier son respect des pauvres et son engagement à les servir  ; tandis qu’une bienfaitrice se tenait à sa gauche pour rappeler que les œuvres de l’Institut se faisaient en union de charité avec les laïcs. La vieille femme qui accompagnait la novice lui remettait un anneau d’argent en disant  : “ Souvenez-vous, ma Sœur, que vous devenez aujourd’hui la servante des pauvres. ”, et la bienfaitrice lui passait au cou une croix d’argent  : “ Souvenez-vous, ma Sœur, que nous devons assister les pauvres en union et charité. ”

Soeurs fondatrices

Les Soeurs fondatrices

Comme six novices étaient venues dès la première année agrandir la communauté, on put ouvrir sans attendre un orphelinat, un foyer pour personnes âgées autonomes, et l’hospice Saint-Joseph pour les prêtres infirmes  ! Remarquons que toutes ces œuvres fonctionnaient sans la moindre aide du gouvernement. En octobre 1846, la réconciliation entre les Sulpiciens et l’évêque étant bien assurée, il fut décidé que les Sœurs Grises qui étaient sous la tutelle des fils de M. Olier, prendraient en charge les œuvres de charité et la visite des pauvres dans l’ouest de la ville, tandis que les Sœurs de la Providence feraient la même chose dans l’est. Toujours à la demande de l’évêque, les deux communautés organisaient chaque année une retraite de trois jours pour leurs bienfaitrices, qui se terminait par une séance récréative au profit des pauvres et des orphelins. Cette coutume dura jusqu’au Concile.

Mère Gamelin créa aussi l’œuvre des filles de service, véritable organisation de placement et de protection des jeunes filles de la campagne arrivées en ville pour s’engager comme domestiques. Elle reprit aussi l’œuvre des aliénés, posant les jalons de ce qui deviendra une des plus belles œuvres psychiatriques d’Amérique du nord  : l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, aujourd’hui Hippolyte Lafontaine, véritable ville dans la ville, qui comptait déjà à la fin du siècle plus de 1 500 lits. Puis ce sera l’œuvre des sourdes-muettes, institution modèle qui acquit une renommée internationale et qui se dota des installations nécessaires à l’éducation de cent cinquante enfants, dont une centaine à titre gratuit. Enfin, du vivant même de Mère Gamelin, les Sœurs de la Providence essaimèrent dans le diocèse. Si bien qu’en trois ans de temps, toutes les œuvres principales des Sœurs de la Providence avaient vu le jour sous la gouverne de mère Gamelin, à l’exception des missions dans l’Ouest, aux États-Unis et au Chili.

Je ne sais comment vous rendre compte en même temps des conditions de vie pénibles de ces religieuses vouées à une abnégation totale. Un exemple  ? La lessive  : au début de l’œuvre, on devait aller chercher l’eau au Fleuve, été comme hiver  ; puis, on acquit une propriété à la Longue Pointe, l’emplacement actuel de l’hôpital Hippolyte Lafontaine, au bord du fleuve mais à six miles de la maison mère. C’était un progrès considérable  : une fois par mois, les sœurs désignées s’y rendaient avec des tombereaux de linge sale y faire la lessive, ce qui leur prenait une semaine de travail  ! Ces rudes conditions n’empêchaient pas les postulantes de se présenter chaque année, bien au contraire.

AIMER JUSQU’À DONNER SA VIE

Épidémie de typhus de 1846

Au centre, une Sœur de la Providence soignant des
immigrants irlandais lors de l’épidémie de typhus de 1846.

Terminons notre exposé par les trois grandes épreuves de Mère Gamelin. L’épidémie de typhus de 1846, tout d’abord, apportée par les immigrants irlandais, dont plus de huit mille périrent entre l’Irlande et Montréal. Les survivants qui débarquèrent en juin 1846 faisaient pitié. Les Sœurs Grises s’en occupèrent tout d’abord, mais dès le 17 juillet, dix-sept religieuses sur vingt-trois étaient atteintes par la maladie. Mgr Bourget décida donc que les Sœurs de la Providence les remplaceraient. Trente-quatre y allèrent, trois y moururent, vingt-deux furent atteintes, jusqu’à ce que le 13 août, Mgr Bourget, malade à son tour, fît le vœu de restaurer le pèlerinage de Notre-Dame de Bonsecours si l’épidémie cessait. Elle cessa aussitôt après. Mais six cent cinquante orphelins restaient à la charge des Sœurs  ! Le gouvernement refusa de subvenir à leurs besoins sous le prétexte que «  ce serait introduire un système public d’aide aux pauvres que la charité de la population rend heureusement inutile.  » Alors, Mgr Bourget écrivit à ses diocésains un mandement leur recommandant le sort de ces orphelins, leur promettant en retour les bénédictions du ciel. Le bon peuple répondit comme il convenait à l’invitation de son évêque  : au bout de quelques semaines, il ne resta plus que dix-sept orphelines à la charge des sœurs.

La seconde épreuve, peut-être plus terrible encore, fut le choléra de 1849, qui fit en quelques jours 533 morts à Montréal. Comme d’habitude, les sœurs se dévouèrent pour veiller les agonisants  ; elles obtinrent ainsi l’abjuration de quarante et un protestants. Mais plusieurs d’entre elles furent soudainement frappées à mort, ce qui fut autant de coups de poignard au cœur de leur mère fondatrice.

Ces épreuves qui venaient s’ajouter à des charges déjà accablantes, provoquèrent une désorganisation certaine de la vie de communauté. Mère Gamelin, qui était la bonté même, crut de son devoir de négliger certaines prescriptions de la règle pour que les sœurs puissent avoir davantage de repos ou de détente. Elle alla même, une fois, jusqu’à donner congé d’obéissance pendant toute une journée  ! Ces initiatives inspirées par la plus tendre charité, ne furent pas du goût de sœur Vincent, la maîtresse des novices, qui s’estimait la gardienne de la Règle. Elle récrimina contre sa supérieure et avertit Mgr Bourget de ses manquements. Dans un premier temps, l’évêque réprimanda la fondatrice en vingt-deux points… La réponse, confondante d’humilité, qu’il en reçut acheva de le convaincre du bon esprit qui animait Mère Gamelin. Tout en demandant à sœur Vincent de continuer à l’informer de ses reproches, il soutint Mère Gamelin dans sa charge. Il n’empêche que cette opposition sourde d’une sœur ancienne qui en entraîna d’autres, accabla beaucoup la fondatrice, comme Mgr Bourget l’expliqua à ses filles au lendemain de sa mort  : «  Accoutumée à être obéie, ce lui fut une peine sensible d’éprouver une constante opposition, pendant tout le temps de sa supériorité. Dévouée comme elle l’était aux volontés de ses supérieurs ecclésiastiques, ce lui fut un tourment terrible de s’en voir traitée avec sévérité. Habituée aux éloges que le monde lui avait prodigués, elle souffrit le martyre de se voir en butte aux murmures continuels dont elle savait bien qu’elle était l’objet. Avec un caractère franc comme le sien, elle ne pouvait se faire aux manèges et cachettes qui régnaient dans la maison. Elle marchait toujours sur des épines  ; car elle n’avait pas l’estime et la confiance de sa Communauté.  »

Cependant, désirant toujours être plus humiliée et plus dévouée, se conformant aux avis du saint évêque, elle tint bon et continua à diriger fermement la communauté. En avril 1851, elle put lui présenter le bilan suivant pour les sept premières années de l’institution. «  La communauté compte 49 professes, 19 novices, 5 postulantes. Depuis les débuts de l’Institut, 71 autres femmes sont entrées, ont quitté ou ont été jugées inaptes à la vie religieuse. On a accueilli 105 vieilles et infirmes dont 43 sont décédées et 2 ont quitté l’Asile  ; 60 vivent actuellement dans les trois salles qui leur sont réservées. 6 ont plus de 60 ans, 12 ont plus de 70 ans, 6 ont plus de 80 ans, et trois ont plus de 90 ans. On compte 6 folles, 11 imbéciles, 9 paralytiques, 8 nerveuses, 6 aveugles, 6 boiteuses, 16 sourdes et 4 muettes. 5 sont alitées. Il ne reste que 59 des 300 orphelines recueillies  ; 220 ont été placées, 16 sont décédées et 5 sont entrées au noviciat. 25 prêtres ont été admis à l’hospice Saint-Joseph et 6 y sont décédés. 33 Dames ont logé à l’Asile. Durant l’année, quelque 200 familles canadiennes (800 personnes) et 71 irlandaises (284 personnes) ont été nourries. Les visites à domicile ont permis de porter secours aux misères domestiques. En sept ans on a comptabilisé 10 207 visites à domicile et 1 665 veilles à domicile.  » Ces chiffres concernent l’activité de la maison mère à l’exclusion des quatre fondations et ne comprennent pas le dévouement des Sœurs lors des épidémies de typhus et de choléra. Fin septembre 1851, les autorités s’attendaient à une nouvelle épidémie de choléra. Mère Gamelin alla à Terrebonne prévoir une organisation de secours, mais en chemin elle se sentit bien fatiguée. Le 22 septembre, elle présida seule le conseil de la communauté, preuve de l’entière confiance de son évêque, puis elle fit aux jeunes sœurs une admirable instruction sur l’obéissance. Mais la nuit suivante, elle ressentit les symptômes du choléra. Or, elle qui, toute sa vie, avait eu peur de la mort, resta d’un calme étonnant. Alors que le médecin prétendait la sauver, elle ne se fit aucune illusion et demanda les derniers sacrements que Mgr Bourget vint lui administrer. Ses filles l’entourèrent et voulurent l’entendre une dernière fois. Dans un dernier sursaut d’énergie, elle trouva la force d’articuler les mots humilité, simplicité, mais sa voix s’étrangla et elle ne put terminer le mot charité. Vers dix heures, elle perdit connaissance et resta inconsciente jusque vers les quatre heures de l’après-midi, heure à laquelle elle rendit le dernier soupir.

La nouvelle se propagea aussitôt dans toute la ville  : «  La mère des pauvres est morte.  » Cependant, à cause des dangers de la contagion, elle dut être enterrée le jour même dans de la chaux vive.

Ainsi se termina la vie d’Émilie Gamelin, dont on peut dire que le cœur fut saisi par la circumincessante charité. Elle voulut s’en faire l’instrument reconnaissant auprès des plus pauvres, à l’exemple de sa sainte mère et de celui qui fut si brièvement son cher époux. Pour les rejoindre au Ciel, elle apprit de la Sainte Vierge qu’il lui fallait pratiquer les vertus qui la rendraient plus semblable à son Seigneur, doux et humble de cœur. La vie religieuse, pourtant si contraire à sa nature, lui parut alors le nécessaire moyen d’atteindre ce but, d’ouvrir plus parfaitement son cœur à la charité divine pour la répandre autour d’elle. Cette leçon, occultée aujourd’hui, resplendira nécessairement demain, lorsque l’Église voudra que ses œuvres de charité refleurissent.

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