La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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MONSEIGNEUR IGNACE BOURGET

Mgr Bourget1837 sonne le glas du “ mouvement des patriotes ”, ce cousin germain des révolutions qui secouèrent l’Europe de 1830. Son chef, le paranoïaque Louis-Joseph Papineau, et ses principaux lieutenants doivent s’exiler tandis que le gouverneur anglais condamne à la potence douze insurgés. Malgré cette relative clémence, Londres décide d’en finir avec ces Canadiens français, catholiques de surcroît, qui agitent la colonie depuis 1815.

La distinction entre Haut et Bas Canada est abolie. Une seule chambre parlementaire représentera “ Anglais ” et “ Français ”, “ catholiques ” et “ protestants ”, tous soumis aux mêmes lois. À plus ou moins long terme, c’est l’assimilation. En attendant, la misère règne sur les bords du Saint-Laurent, ainsi que l’alcoolisme et les chicanes que celui-ci engendre  ; les mœurs se dépravent. La fougue oratoire de l’agnostique Papineau a détourné le peuple de l’Église, d’autant plus que monsieur le Curé n’était généralement pas “ patriote ”.

Les églises, le dimanche, sont devenues proportionnellement aussi vides qu’aujourd’hui. L’anglophile Papineau avait prétendu défendre la nation canadienne française  ; celle-ci se mourait, les 500 000 Canadiens français se retrouvant soumis comme jamais à 75 000 colons anglais.

1867  : trente ans se sont écoulés  ; les Pères de la Confédération signent l’Acte de l’Amérique Britannique du Nord. En fondant la province de Québec, cet Acte y reconnaît les droits des Canadiens français et catholiques  ; il les protège même pour l’avenir. Et cela au moment où les protestants, maintenant plus nombreux que les catholiques à cause de l’immigration, sont en passe de devenir majoritaires au Parlement

Comment expliquer un tel retournement  ? Par le rôle d’Hippolyte Lafontaine, ex-lieutenant de Papineau revenu à une plus sage raison  ? Par celui de Georges-Étienne Cartier  ? Par les intérêts mercantiles des uns, les sentiments antiaméricains des autres  ? Tout cela n’expliquerait rien si anglophones, protestants, orangistes, capitalistes et loyalistes n’avaient eu affaire à un peuple paisible, unanime dans sa foi, soumis à son clergé et faisant preuve d’un étonnant dynamisme qui le lançait à la conquête de l’Ouest Il fallait s’entendre avec ce peuple, même Brown, l’anticlérical farouche, en convenait. Dès lors, le pacte fédéral était possible. Pour cette fois encore, la politique de l’assimilation avait échoué.

Cette renaissance catholique et française au Canada eut bien pourtant un artisan. Le nom de cet anti-Papineau  ? Mgr Ignace Bourget, deuxième évêque de Montréal, né à Saint-Joseph-de-Lévis, le 30 octobre 1799, et mort en odeur de sainteté au Sault-au-Récollet, le 8 juin 1885, il y a un siècle. À l’occasion de ce centenaire, nous voudrions en quelques pages retracer à grands traits le combat de ce saint évêque en qui les Canadiens français, revenus à la foi et à l’enthousiasme conquérant de leurs pères, reconnaîtront un jour le plus grand peut-être d’entre eux.

Maison natale de Mgr Bourget

Maison natale de Mgr Bourget

LES ANNÉES DE PRÉPARATION

C’est le 25 juillet 1837, tandis que gronde l’insurrection qui éclatera en novembre, que Mgr Bourget est sacré évêque de Telmessa et nommé coadjuteur du diocèse de Montréal, érigé l’année précédente. Pour les Montréalais, ce n’est pas un inconnu. Depuis seize ans, en effet, il apporte sa fidèle collaboration à Mgr Lartigue, premier évêque de Montréal, l’un des rares prêtres canadiens qui ont su discerner le danger des “ philosophes des Lumières ”. Sacré le 21 janvier 1821, Mgr Lartigue résida dès cette date à Montréal tout en étant évêque-auxiliaire de Québec.

Mgr Lartigue

Mgr Lartigue

Les Sulpiciens, qui avaient fait de Montréal leur fief et qu’animait un esprit quelque peu gallican, le considérèrent comme un intrus, et lui imposèrent affront sur affront en refusant de lui obéir et en incitant leurs ouailles à les imiter. Ce conflit dura pratiquement douze ans. L’autre source principale des soucis de Mgr Lartigue fut l’autorité anglaise qui ne voulait bien reconnaître qu’un seul évêque dans la colonie, celui de Québec. À cela s’ajoutèrent encore la pauvreté, la pénurie de prêtres, de professeurs, de religieux et l’insurrection des patriotes qui couvait. Dans ces conditions difficiles, l’abbé Bourget fut pour son évêque, homme pieux, consciencieux, énergique mais tourmenté, plus qu’une consolation.

Ignace Bourget, né en 1799, était entré au séminaire de Québec à l’âge de douze ans. Élève studieux, humble et très maître de lui-même, il fait partie de la Congrégation de la Sainte Vierge. Sa piété, son sérieux et son intelligence furent hautement remarqués et dès 1821, alors qu’il n’était encore que sous-diacre, il fut choisi comme secrétaire par Mgr Lartigue. Celui-ci, très exigeant pour lui-même, l’était aussi pour son secrétaire, si bien qu’il en avait “ usé ” plusieurs au cours des premiers mois de son épiscopat. Cette fois, il n’en changerait plus.

'abbé Ignace Bourget et sa famille

L’abbé Ignace Bourget et sa famille

Ignace Bourget fut ordonné prêtre le 30 novembre 1822. Passons rapidement sur les quinze premières années de sa vie sacerdotale toute dévouée à son évêque. Léon Pouliot s.j., son seul véritable biographe, insiste sur la fermeté de caractère du jeune prêtre, sur sa loyauté à l’égard de Mgr Lartigue, et sur sa douceur, qui sera pour beaucoup dans le règlement de l’affaire des sulpiciens. C’est, en outre, un travailleur infatigable. L’évêque de Montréal, ayant regroupé sous son toit ses vingt séminaristes, fait de l’abbé Bourget leur directeur.

Ce dernier se remet donc à l’étude pour ensuite pouvoir enseigner. À la demande de son ami, Mgr Provencher, premier évêque missionnaire de l’Ouest, il ajoute également à ses fonctions déjà si accaparantes celle de procureur général des Missions du Canada. Toute sa vie, il sera fidèle, d’une manière ou d’une autre, à cette ingrate charge dont dépendait la survie des missionnaires de l’Ouest, parmi lesquels les futurs évêques Taché et Laflèche.

LE COADJUTEUR

En mai 1837, l’abbé Bourget est désigné par le pape Grégoire XVI comme coadjuteur de l’évêque de Montréal. Au cours de sa retraite préparatoire, il médite sur le Pastoral de saint Grégoire le Grand et prend des résolutions qu’il soumet à l’approbation de Mgr Lartigue. Son sacre fut une cérémonie grandiose. «  Mgr Bourget, qui n’aimait pas à se raconter, ne nous a pas dit quels sentiments l’envahirent alors. Mais il savait par la douloureuse expérience de Mgr Lartigue que l’épiscopat était une croix. Pas plus que Mgr Lartigue, il n’a recherché les honneurs  ; mais comme lui, puisque telle est la volonté de Dieu, il accepte la croix, il est prêt au sacrifice. Et les souffrances n’allaient pas manquer.  » (Pouliot, 1, 132)

Louis-Joseph Papineau

Louis-Joseph Papineau

Car, au même moment, Papineau et ses lieutenants appelaient à la violation des lois. Tant qu’il réclamait une réforme politique, Mgr Lartigue, sans partager ses vues, n’avait pas jugé opportun de condamner le “ mouvement des patriotes ”. Mais cette fois, c’est différent. Profitant de la réunion de tout le clergé pour le sacre de son coadjuteur, il excommunie «  quiconque enseigne qu’il est permis de se révolter contre le gouvernement (…) et de violer les lois du pays  ». L’évêque et son coadjuteur ne font qu’un cœur et qu’une âme. Au lendemain de l’Assemblée de Saint-Charles (24 octobre 1837) ils réitèrent le mandement. «  L’évêque de Montréal, voilà l’ennemi  » crient les patriotes. Menacé, Mgr Lartigue doit quitter Montréal tandis que Mgr Bourget reste à l’évêché et veille au respect du mandement. Il écrit au clergé des lettres admirables  :

«  Notre-Seigneur a fait savoir par-là [sa Passion] que nous ne devons jamais craindre les persécutions des hommes quand il s’agit de leur montrer leurs devoirs et que ce n’est pas par un lâche silence que l’on s’attire de la considération pour l’honneur de la religion, mais par une liberté toute sainte à prêcher opportune et importune.  » «  Je crois voir le bras de Dieu appesanti sur tous (…), sur les laïcs dont un grand nombre par leurs ivrogneries, leurs impuretés et leurs dérèglements ont mérité d’être aveuglés par de faux docteurs qui, en flattant leurs oreilles par les cris de liberté, vont les réduire à l’esclavage.  » «  Langage d’un grand évêque, commente le Père Pouliot, interprétation des événements de 1837 qui n’a pas cours dans les manuels d’histoire mais où se reconnaît l’homme de prière et de foi.  »

Mgr Bourget, jeune évêque coadjuteur

Mgr Bourget,
jeune évêque coadjuteur

Après l’écrasement de l’insurrection, Mgr Bourget n’aura d’autre souci que de s’occuper des prisonniers. Il couche en prison pour mieux aider les douze condamnés à mort qui, avant leur exécution, ne cesseront de réciter le chapelet. Et il écrit à l’évêque de Sydney, en Australie, pour lui demander d’adoucir le malheur de 58 autres insurgés qui y sont déportés.

Mgr Lartigue, dont la santé chancelle, confie alors à son coadjuteur les visites pastorales. Pour la première fois, l’infatigable voyageur que sera Mgr Bourget se met en route. Partout il prêche, il confirme et veille sur la “ formation continue ” du clergé, sa vie spirituelle et sa capacité à faire le catéchisme. En tout, note Pouliot, il s’applique à s’effacer derrière Mgr Lartigue et lui rend compte scrupuleusement de ses faits et gestes.

Or, le jour de Pâques 1840, le premier évêque de Montréal s’éteint dans les bras de son coadjuteur. «  Cette mort n’était pas inattendue, mais elle terrasse Mgr Bourget.  » (I, 182) Chaque année, il en marquera filialement l’anniversaire. Et toujours il se présentera comme le fils spirituel, l’héritier de celui qu’il avait efficacement servi près de vingt ans. Dès son premier mandement, il déclare à ses diocésains  : «  C’est surtout dans les derniers jours de sa vie que, ranimant ses forces et laissant parler toute sa tendresse pour ses brebis, il nous a tracé la marche que nous avons à suivre pour la réforme des abus et l’établissement des solides vertus.  » (I, 185)

LES DÉBUTS D’UN IMMENSE LABEUR

Les premiers mois de ministère du nouvel évêque de Montréal seraient à étudier dans le détail. Pouliot parle «  d’une année de plein rendement  ». Tous les aspects de son action des quarante ans à venir s’y trouvent déjà illustrés d’une manière ou d’une autre. L’événement le plus marquant, point de départ de la rénovation religieuse entreprise par Mgr Bourget, demeure sa rencontre avec un prélat fort éloquent, Mgr de Forbin-Janson.

Exilé de France après la révolution de 1830 à cause de sa fidélité à la Monarchie légitime, l’évêque de Toul-Nancy va accepter, à la demande de Mgr Bourget, d’inaugurer au Canada le ministère des retraites paroissiales. Il prêche à Montréal du 14 décembre 1840 au 20 janvier 1841. C’est un succès qui entraîne aussitôt toutes les paroisses de ce diocèse de 300 000 âmes dans le même mouvement. La cérémonie diocésaine de clôture réunit 25 000 fidèles au Mont-Saint-Hilaire pour l’érection d’une croix de cent pieds.

Mgr Bourget n’en tombe pas pour autant dans l’autosatisfaction. Il note que «  très peu de gros poissons  » ont été pris. Il sent la nécessité de consolider les bonnes résolutions pour en assurer l’efficacité. Aussi décide-t-il de fonder une Archiconfrérie du Très Saint et Immaculé Cœur de Marie. La cérémonie d’érection a lieu le 7 février 1841. «  Ce fut un de ces grands déploiements religieux comme les aimait l’évêque de Montréal et qui remuaient si profondément les cœurs.  » (II, 45) L’Archiconfrérie connaît aussitôt le même prodigieux développement que celle de Notre-Dame des Victoires à Paris, qui lui a servi de modèle. Les Canadiens lui doivent leur piété mariale.

Manquant cruellement de prêtres, Mgr Bourget décide d’aller en chercher en Europe. Un an après son installation, il entreprend le premier de ses six voyages au-delà des mers, voyages dont pas une minute ne sera soustraite aux affaires de Dieu. Quand il n’est pas en conférence avec des cardinaux, des évêques, des fondateurs d’ordre ou avec les chefs des légitimistes français, Mgr Bourget fait pèlerinage ou retraite.

Ainsi au cours de son premier voyage, assailli de doutes pénibles sur le bien-fondé de celui-ci, il se rend auprès de l’abbé des Genettes, le curé de Notre-Dame des Victoires  : «  On parle uniquement de la Sainte Vierge et avec une ferveur qui fait oublier tout le reste.  » Le lendemain matin, avant de dire sa messe dans ce sanctuaire, il reçoit une grâce indicible qui lui rend la paix de l’âme. Au retour de son séjour à Rome, il repasse à Paris et revient naturellement à Notre-Dame des Victoires. «  Entré à huit heures et demie du matin, témoigne M. Des Genettes, le saint évêque ne sortit de l’Église qu’à neuf heures et demie du soir (…) Nous l’invitions à se reposer quelques instants  : Oh  ! non  ! Monsieur le Curé, répondait le pieux prélat, mon désir est de ne pas perdre un seul instant, mais de les passer aux pieds de Marie, en face de son autel. Je lui dois tant de reconnaissance.  » (II, 71) Car de fait, il ramenait avec lui des prêtres et même des jésuites, un siècle après leur expulsion. Plusieurs congrégations devaient lui envoyer sous peu des sujets.

Dès ce moment également, Mgr Bourget fonde le premier journal catholique au Canada «  pour répandre les bons principes et combattre l’erreur.  »

UNE ÂME D’APÔTRE

De son premier voyage outre-Atlantique, l’évêque de Montréal est revenu avec une ferme intention  : protéger le Canada de la vague d’irréligion qui tend à submerger l’Europe. En cela, il aura fort à faire d’autant plus que le protestantisme est bien installé  : un tiers de la population montréalaise est protestante, 50 000 bibles protestantes sont distribuées dans son diocèse.

Mgr BourgetLe premier effort de Mgr Bourget porte sur le développement de l’enseignement. Le plus heureux résultat de son voyage de 1841 est la venue des Frères de l’Instruction chrétienne, des Pères de la Sainte-Croix, des Clercs de Saint-Viateur et des Dames du Sacré-Cœur. Mais il fonde aussi les Sœurs du Saint Nom de Jésus et les Sœurs de Sainte-Anne. Il fait également tout ce qui est en son pouvoir pour installer une université dans sa ville épiscopale.

Puis il veille à susciter et entretenir la piété populaire. Il aime les cérémonies grandioses, encourage les adorations nocturnes et implante la dévotion du Chemin de Croix. À cette âme d’apôtre, son diocèse ne suffit pas  : il inscrit bientôt les missions au premier rang de ses préoccupations, il pousse ses prêtres à partir vers l’Ouest. Lorsqu’on s’en étonne puisqu’il manque de prêtres pour son diocèse, il répond que «  le meilleur moyen pour un peuple de conserver sa foi est de la propager au loin  ».

Les fruits de ce zèle apostolique le constituent en véritable père de l’Église canadienne telle que nous la connaissons aujourd’hui. Malgré l’opposition de l’évêque de Québec et du gouvernement, il obtient l’organisation de la première province ecclésiastique du Québec. Ce qui rend les évêques indépendants de la Propagande romaine pas toujours insensible aux influences gouvernementales. Mgr Bourget préside aussi à l’érection du diocèse de Toronto qu’il sauvera de la faillite quelques années plus tard, et à celle du diocèse d’Ottawa dont il prévoyait l’importance future. Enfin, on lui doit d’avoir obtenu des missionnaires pour nos actuels Oregon et Colombie britannique.

UN VRAI PÈRE

«  Mon salut étant maintenant inséparablement lié à celui des fidèles, de telle sorte que j’en dois rendre compte âme pour âme…  », ces mots, introduisant ses résolutions de retraite préparatoire à l’épiscopat disent assez son zèle pour le salut des âmes. Mais, se jugeant indigne, incapable de sa charge et voulant donner au moins un bon exemple à son clergé, il présente sa démission au pape Pie IX, et demande à entrer chez les jésuites. Pie IX, qui voyait en lui «  l’âme de l’épiscopat canadien  » comme le rapportera Mgr de Mazenod, refuse.

Mgr Bourget se donne alors entièrement à ses fonctions. Il connaît personnellement tous ses prêtres. Il visite régulièrement et minutieusement les paroisses. Il prêche chaque année la retraite sacerdotale dont il poursuit les entretiens tout au long de l’année par une abondante correspondance avec chacun. Son souci pour les communautés religieuses n’est pas moindre. Avec quel soin ne veille-t-il pas à l’installation des sept congrégations qu’il fait venir d’Europe  ? Pour elles aussi, il accomplit scrupuleusement des visites canoniques. Ce qui frappe beaucoup tout le monde, c’est que cet homme surchargé de travaux et de soucis effectue chaque chose comme s’il n’avait rien d’autre à faire ou comme si plus rien n’existait

Ses soins paternels redoublent pour les trois congrégations dont il est le fondateur  : les Sœurs du Saint Nom de Jésus et de Marie, les Sœurs de la Providence et les Sœurs de Sainte-Anne. Régulièrement il leur prêche des retraites et commente la Règle qu’il leur a écrite. À toutes, il enseigne une spiritualité où “ l’extase des œuvres ” (saint François de Sales) occupe une place primordiale. Aux Sœurs de la Providence, il a donné cette consigne  :

«  Votre communauté se considérera comme la dernière du diocèse et chacune d’entre vous se regardera comme la dernière dans sa communauté.  »

Quantité de fidèles, enfin, bénéficient de son zèle inlassable. Le père de Louis-Joseph Papineau, touché par l’humilité et la bonté de l’évêque, meurt réconcilié avec Dieu. Afin de pouvoir s’occuper des émigrants irlandais, Mgr Bourget profite d’un voyage en Europe pour apprendre l’anglais. Sans parler de l’intérêt qu’il porta à la colonisation.

UNE CHARITÉ DÉBORDANTE

Mgr Bourget Véritable saint Vincent de Paul canadien, il aimait à répéter  : «  C’est parce que nous avons beaucoup besoin pour nous-mêmes que nous devons nous efforcer de donner beaucoup.  » Et la charité fleurit sous ses pas. Après la fondation, dès les premiers mois de son épiscopat, de l’Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe, Mgr Bourget multiplie ce genre d’établissements et les dispensaires. C’est pour s’en occuper qu’il institue les Sœurs de la Providence.

L’évêque aime faire son chemin de Croix à l’hôpital avec les malades. N’ayant pas de revenus suffisants, il va quêtant de maison en maison. Toute sa vie il quête pour donner lui-même à une autre quête  ! Sa générosité est proverbiale chez les pauvres et chez les missionnaires. Quand son évêché est la proie des flammes, en 1852, Mgr Bourget trouve abri comme le dernier de ses fidèles… au “ Refuge de la Providence ”.

Lorsque le typhus se répand à Montréal, non seulement l’évêque visite les malades mais il s’offre en victime d’expiation. Il est atteint. Aussitôt l’épidémie est enrayée. Il fait alors le vœu de restaurer le pèlerinage à Notre-Dame de Bon-Secours qu’avait fondé sainte Marguerite Bourgeoys. Il est aussitôt guéri  !

De son vivant, on le considère comme un saint. Jugement que viennent confirmer les quelques notes intimes qui lui ont échappé. Toute sa vie il a conservé son ardente piété et une grande défiance envers lui-même. Nous savons aussi que lors de retraites à la Chartreuse de Rome et dans une Trappe de France, il reçut des grâces mystiques insignes. Il semble qu’il ait pris, comme saint Pie X, la résolution de ne pas laisser perdre un seul instant. En cela consistait principalement sa pénitence. Quant aux maladies qui l’affligèrent continuellement ou presque, il les considérait simplement comme «  des moyens providentiels pour hâter sa sanctification et celle de son diocèse.  »

LE VAINQUEUR DU LIBÉRALISME…

Jusqu’à la fin, Mgr Bourget fait preuve des mêmes vertus. Retiré au Sault-au-Récollet en 1877, il y suit une règle de vie de 32 pages. Et bien volontiers, quoique très malade, il fait en 1880 une visite du diocèse pour quêter une nouvelle fois afin de tirer son successeur de graves difficultés financières. En 1881, il n’hésite pas non plus à se rendre à Rome pour obtenir la fondation d’une université à Montréal.

Il ne faut pas imaginer la retraite de Mgr Bourget comme une solitude. Il reçoit beaucoup. En particulier des pauvres et des malades qu’on lui demande de guérir. Nombreux sont ceux qui repartent exaucés. Mais surtout le saint évêque sera jusqu’au bout le soldat du Christ, de l’Église et du Pape contre le libéralisme. Et c’est en ce domaine que Mgr Bourget est peut-être le plus admirable ou tout au moins que sa vie prend figure originale de modèle. Dans une colonie anglaise, évêque de Canadiens français gagnés depuis Papineau aux principes de la Révolution de 89, Mgr Bourget «  a fait triompher l’infaillibilité, l’indépendance de l’Église et la soumission de l’État à l’Église  », comme le proclamera, au jour de ses noces d’or, le Père Braun, dans un retentissant sermon.

…PAR UNE LUTTE SANS MERCI

Mgr Bourget Il est impossible de décrire l’ensemble de ce combat incessant, le plus dur de tous. L’autorité anglaise ayant décidé l’assimilation, il fallut d’abord s’imposer à elle. Cela fut accompli quand Londres constata que tous les Canadiens français ou presque ne faisaient qu’un derrière leur pasteur et en conclut sagement qu’il valait mieux composer encore une fois pour ne pas troubler la paix retrouvée  ; d’autant plus que, par ailleurs, la loyauté des catholiques était sans faille.

À Ottawa, on fit le même raisonnement. Non seulement Hippolyte Lafontaine put faire ses discours à la Chambre en français, mais la coutume s’établit de la règle de la double majorité qui était la reconnaissance de fait de l’existence d’un peuple canadien français auquel on ne pouvait imposer de lois sans le consentement de ses représentants.

Mgr Bourget voulut mener une lutte implacable contre le libéralisme, qui était largement répandu dans la bourgeoisie canadienne et surtout parmi les notaires et les avocats, milieu où se recrutait, depuis la Constitution de 1791, tout le personnel politique. Poursuivant résolument l’œuvre de Mgr de Forbin-Janson, qui avait fondé sous la Restauration une congrégation de missionnaires pour débarrasser le peuple de France de tout relent de libéralisme, Mgr Bourget combattit les faux principes que le pape Pie IX condamnait au même moment.

Progressivement, par son journal «  Les Mélanges religieux  », par sa prédication, par la formation qu’il donnait à son clergé et par son influence personnelle sur la bourgeoisie de Montréal, il détacha des funestes erreurs libérales une grande partie de l’élite sociale. De là naquit un ardent courant ultramontain attirant toute la jeunesse, cette jeunesse qui s’enrôla en foule, par exemple, dans le contingent de zouaves pontificaux envoyé au secours du Pape.

Les irréductibles, dont beaucoup étaient franc-maçons se regroupèrent alors au sein de l’Institut Canadien. Mgr Bourget s’opposa à son influence par l’obligation faite à chaque paroisse de se constituer une bibliothèque et par ses encouragements aux journaux ultramontains. Mais surtout il obtint de Rome la condamnation de l’Institut, en 1867.

MAIS QUAND ROME ELLE-MÊME EST LIBÉRALE…

La victoire était éclatante et l’influence libérale aurait été réduite à rien si elle n’avait reçu un soutien puissant de l’Université Laval et en particulier de son recteur Elzéar Alexandre Taschereau qui deviendra archevêque de Québec en 1870. Dès lors, la division s’installa au sein de l’épiscopat. Quelque temps encore, l’influence de Mgr Bourget y demeura intacte. Ainsi, en 1877, il décida l’épiscopat canadien à adopter un mandement collectif affirmant le droit de l’Église de juger des choses politiques.

Mgr Bouget à la fin de sa vie

Mgr Bouget à la fin de sa vie

Mais Mgr Taschereau, lui, était puissant à Rome et Mgr Bourget dut démissionner. En 1878, avec la mort de Pie IX et l’élection de Léon XIII, le parti libéral retrouva toute sa vigueur. Et en 1885, tandis que s’éteignait saintement Mgr Bourget, le diocèse de Trois-Rivières, fief des ultramontains, fut divisé. Bientôt, Mgr Taschereau fut créé cardinal, le premier cardinal canadien, par Léon XIII, en récompense de ses bons et libéraux services.

Les ultramontains résistèrent pourtant à ces coups, grâce surtout à Mgr Laflèche qui leur insuffla une force nouvelle. En 1891, par exemple, tous les évêques sauf un furent unanimes derrière l’évêque de Trois-Rivières pour défendre les Franco-manitobains. Las  ! Le coup fatal vint de Rome, après la mort de Mgr Laflèche. Car Léon XIII eut désormais un délégué apostolique à Ottawa qui choisissait les évêques, en accord avec le gouvernement libéral  ; sans bruit, par ce moyen, le parti ultramontain fut décapité. Le libéralisme put s’implanter sans contredit au Canada.

Malgré cet échec posthume, il n’en demeure pas moins que Mgr Bourget est un modèle pour l’épiscopat de la Renaissance catholique à venir. Il a été amené, pour défendre la foi, à peser directement sur la vie politique du pays, à prendre la défense du «  fait français  », comme on dit de nos jours. Incomparablement plus que Papineau, Mgr Bourget doit être considéré comme le père de la “ nation ” canadienne française  : c’est lui qui en fit toute la cohésion en lui redonnant sa foi catholique sans pour autant l’opposer aux Canadiens anglais.

Il sut résister voire s’imposer à la démocratie libérale associée au protestantisme pour leur œuvre commune de destruction de l’Ordre ancien. Il semble que les Canadiens français aient reçu mission providentielle de conserver cet Ordre ancien pour y convertir tout le Nouveau Monde un jour, si Dieu le veult  ! Mgr Ignace Bourget devra être, est déjà l’un de nos maîtres et protecteurs pour cette Renaissance catholique.

RCC n° 9, juin 1985, p. 1-4

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