La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’ACTION CATHOLIQUE AU QUÉBEC

II. L’Action Catholique de la Jeunesse Canadienne-française

LE Canada français a-t-il connu une Action catholique semblable à celle prônée en Italie par saint Pie X, dont nous avons étudié les principes dans notre article précédent  ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord examiner la situation qui prévaut en France où une action catholique active existe sans pour autant avoir une organisation nationale similaire à celle des mouvements italiens. C’est la division de l’épiscopat français qui explique cette situation  : un mouvement opposé dans son principe même à la religion démocratique ne pouvait se développer et agir sous l’autorité d’évêques gallicans ou libéraux  ; seuls les évêques catholiques intégraux, comme Mgr Freppel, ont organisé dans leur diocèse des mouvements semblables à l’action catholique italienne, mais leurs réalisations, quoique nombreuses et remarquables, n’ont cependant eu qu’une influence locale.

LES CERCLES OUVRIERS
ET L’ACTION CATHOLIQUE DE LA JEUNESSE FRANÇAISE

Albert de Mun

Albert de Mun

La France n’est cependant pas dépourvue de mouvements catholiques nationaux. Il existe en particulier celui des catholiques sociaux, qui regroupe des laïcs soucieux de l’état des ouvriers livrés aux mains des capitalistes libéraux après que la Révolution les eut sprivés des institutions séculaires qui les protégeaient. Ces laïcs veulent réagir, d’abord en définissant une doctrine sociale catholique, puis en travaillant à la mettre en œuvre. Le plus important de ces mouvements est l’Œuvre des Cercles, fondée en 1872 par le comte Albert de Mun et La Tour du Pin, sous l’influence du Frère Maurice Maignen, f.s.v. Leur but est d’opposer les leçons de l’Évangile et les prescriptions des papes, de Pie IX à l’époque, aux doctrines subversives de 1789.

En une dizaine d’années, quatre cents cercles conçus pour être des instruments d’une régénération sociale, créés dans toute la France, regroupent cinquante mille membres. Ils permettent la rencontre régulière de chrétiens appartenant aux classes privilégiées et à la classe ouvrière, le plus souvent dans une édifiante charité. Nous sommes dans un état d’esprit opposé à celui de la lutte des classes.

Lorsqu’en 1880, le gouvernement des vrais républicains commence sa politique de persécution de l’Église en s’en prenant à certaines congrégations, les membres les plus actifs de ces cercles sont aussi les plus prompts à vouloir agir. Albert de Mun pense alors à une nouvelle forme d’apostolat, à un «  mouvement de laïcs catholiques pour constituer un poids efficace dans la destinée du pays  ». Il ne s’agit pas cependant de lancer un nouveau parti politique  ; Albert de Mun entend plutôt agir au niveau plus général des institutions et des mœurs. Sur ces entrefaites, un de ses correspondants, le Père du Lac s.j, directeur d’un collège français exilé en Angleterre, conçoit le projet d’une association regroupant ses anciens élèves revenus en France, afin de les soutenir dans le combat contre l’anticléricalisme. Le projet devient réalité le 29 mars 1886, sous le nom d’Association catholique de la Jeunesse française (ACJF). Au début, elle commence modestement avec sept jeunes gens qui vont suivre les directives d’Albert de Mun et d’un autre vétéran de l’œuvre des Cercles, le Frère Maignen, l’un des piliers de la communauté des Frères de Saint Vincent de Paul, elle aussi vouée à la régénération chrétienne et sociale des ouvriers. Une année plus tard, les effectifs de l’ACJF atteignent les sept cent soixante-dix membres, répartis en vingt-deux groupes.

Cette fondation de l’ACJF s’est faite, certes, dans un excellent esprit, mais en toute indépendance de l’épiscopat. Cependant, comme elle se propose le perfectionnement individuel de ses membres, aussi bien que leur initiation aux responsabilités sociales et à l’apostolat, il était prévu que chaque groupe puisse être assisté par un aumônier nommé par l’évêque du lieu. Il y avait donc de facto une certaine collaboration avec le clergé.

En 1892, le Ralliement à la République, imposé aux catholiques français par Léon XIII, leur interdit pratiquement toute action politique. L’ACJF s’oriente alors de plus en plus exclusivement vers la question sociale, s’éloignant encore davantage du modèle de l’Action catholique encouragée par Mgr Sarto. Cela n’empêche pas son développement régulier. En 1913, elle comptera cent cinquante mille adhérents.

Marc Sangnier

Marc Sangnier

L’ACJF est contemporaine d’un autre mouvement catholique national, tout au moins dans ses débuts, le Sillon, fondé en 1891 par Marc Sangnier dans le but «  d’éveiller ses camarades au désir d’une vie spirituelle fervente et à l’apostolat social.  » Volontairement très indépendant de l’autorité ecclésiastique, concentrant ses efforts sur l’instauration de la démocratie chrétienne, le Sillon fut plus actif et populaire que l’ACJF, qui adopta d’ailleurs ses méthodes d’organisation. En 1910, saint Pie X le condamna heureusement avec une clairvoyance qui fait toujours notre admiration, à cause des graves erreurs doctrinales qu’il propageait et qui, à terme, conduisaient à l’apostasie. Cependant, son idéal subsista chez beaucoup de ses militants. Ceux-ci, enivrés par la camaraderie et l’enthousiasme du mouvement, ne se rendirent pas aux raisons du saint pape, et l’esprit du Sillon empoisonna bien des organisations catholiques françaises, jusqu’au clergé lui-même.

Le Canada français nous présente en regard un mouvement tout à fait original, quoique prétendant s’aligner sur l’exemple de l’ACJF.

DE LA SPEECHOMANIE À L’ACTION CATHOLIQUE

Tout commence en 1902, dans un contexte très différent de celui de la France. En effet, Mgr Bourget et les catholiques intégraux de la seconde moitié du 19e siècle, ont lutté avec efficacité contre le Libéralisme dès son éclosion, mais sans avoir besoin d’une action catholique qui ne pouvait encore exister, faute d’une élite catholique. Ce combat fut essentiellement l’œuvre de la hiérarchie et du clergé. Cependant, lorsque le Libéralisme gagna une partie de l’épiscopat, brisant son unité, le besoin d’une élite organisée de laïcs catholiques intégraux se fit davantage sentir. L’évêque de Montréal aurait voulu que les zouaves pontificaux canadiens, de retour de Rome, deviennent une phalange active, continuant au Canada sur le plan politique et social, leur combat contre les forces révolutionnaires. Le projet fit long feu, et la démission du saint prélat en 1875 l’enterra tout à fait.

Lorsque l’affaire Riel éclata en 1885, les Canadiens français s’enflammèrent pour la cause nationale, à la parole d’Honoré Mercier et de Wilfrid Laurier. Mais après les scandales du premier et la trahison du second dans la question des écoles catholiques du Manitoba, c’est Henri Bourassa qui rallia les cœurs  ; il devint le Messie du nationalisme canadien-français. Toutefois, la cause nationale s’enlisait dans les querelles de partis, qui finissaient par lasser de la chose publique les fervents catholiques. Il ne pouvait en être autrement  : muselé par le ralliement au gouvernement libéral que lui imposait Léon XIII, l’épiscopat se taisait et n’éclairait plus les fidèles sur leurs devoirs politiques. Quant à Bourassa, il avait la mystique de la démocratie  ! Voilà pourquoi, au début du 20e siècle, les Canadiens français, on ne peut plus catholiques, n’avaient que des partis politiques englués dans la corruption et la partisanerie, pour les défendre des menées anglo-protestantes  !

Dans ce contexte, où le débat électoral paraissait toujours l’unique solution, les jeunes gens qui voulaient influencer la vie de leur pays, ne pensaient qu’à la vie politique. Voici ce qu’en disait l’un des fondateurs de l’action catholique canadienne, l’abbé Lionel Groulx  : «  Les générations précédentes avaient vécu dans l’obsession de la seule politique. Il n’était pas de moyen plus distingué, sinon plus honorable, d’employer sa vie. La poli-tique devait mener à tout, si elle n’était pas toujours une carrière par elle-même, elle était le couronnement de toute autre. Au jeune homme qui rêvait d’autre chose, c’est à peine si venait s’offrir une confrérie pieuse ou quelque secrète confrérie de Saint-Vincent-de-Paul.  » Du coup la jeunesse était atteinte de speechomanie, pour reprendre le mot d’Edmond de Nevers  : «  La déclamation tient lieu, aujourd’hui, de science, d’aptitudes, de supériorité, je dirais même de vertu. Le grand art dans ce monde bizarre, c’est de pouvoir faire un speech.  » Le Canada français connut alors une décadence qui tranche avec la période de conquête de Mgr Bourget. «  Les créations intellectuelles sont aussi peu nombreuses que sont intenses et déchirants les débats politiques.  »

En 1902, pour réagir contre cet état de chose, Olivar Asselin fonde avec Omer Héroux et Armand Lavergne, la Ligue Nationaliste. Ces trois disciples de Bourassa ne prétendent cependant à rien d’autre que lutter sur le plan politique contre l’impérialisme britannique. Mais le mouvement fait lui aussi long feu, surtout à cause de sa neutralité religieuse, inacceptable pour l’époque.

Le groupe d'Action catholique de Valleyfield, en 1906.

Le groupe d’Action catholique de Valleyfield,
en 1906.

C’est alors que deux groupes de collégiens, qui ne se connaissent pas, vont jeter les bases, sans le savoir, de l’Action catholique au Canada. L’un se trouve au séminaire de Saint-Hyacinthe, l’autre au collège de Valleyfield. Le premier a pour directeur spirituel l’abbé Émile Chartier, qui deviendra doyen de la faculté des Lettres puis vice-recteur de l’université de Montréal. Le second est animé par le jeune abbé Lionel Groulx. Ces deux groupes sont, chacun de son coté, enthousiastes de la récente biographie du comte Charles de Montalembert par le Père Lecanuet, livre bientôt complété par la publication des Lettres à un ami de collège du même Montalembert. L’enthousiasme est tel qu’on considère le jeune comte français comme un saint, saint Charles de Montalembert, et ces jeunes gens aiment se qualifier entre eux de carlistes. Or, ce Montalembert est un triste saint puisqu’il est l’un des chefs de file, avec le comte de Falloux, du libéralisme catholique français  ! Allons-nous assister à la fondation d’un Sillon canadien, voué à l’instauration d’une pure démocratie chrétienne  ? Lisons les souvenirs de l’abbé Groulx  :

«  Pour la première fois, peut-être, les adolescents de chez nous virent donc se dresser devant eux, un modèle de jeune homme de collège, modèle laïc, contemporain, travailleur, catholique, apôtre, auréolé d’un grand et beau nom et de la fascination du talent. L’adolescent qui lisait L’Histoire et les Lettres se trouvait pourvu des grandes idées de l’apostolat laïc. Dans ce pacte des Probratimi conclu, dès le collège, entre Léon Cornudet et Charles de Montalembert, pour la défense de l’Église et de la Liberté, le même adolescent acquérait l’idée d’association pour le bien.  »

Telle est l’origine de l’action catholique canadienne. Guidés par ces deux prêtres, les jeunes gens vont tâcher d’imiter leur modèle, grâce à un programme de piété, d’exercices de vertus et de rencontres hebdomadaires qui visent à leur formation intellectuelle et à la mise au point d’un programme de régénération de la race canadienne-française. Groulx les engage tout d’abord à noyauter avec prudence les académies qui végétaient dans chaque collège. Les débuts sont on ne peut plus modestes  : en deux ans, le mouvement ne compte que quarante membres répartis dans quatre collèges…

LA FONDATION DE L’A.C.J.C

Père Samuel Bellavance

Père Samuel Bellavance

À côté des Carlistes, le Cercle des combatifs du collège Sainte-Marie de Montréal va jouer un rôle déterminant et rectificateur. Son fondateur est le Père Bellavance, jésuite. Homme actif, il entreprend avec l’aide de son groupe de jeunes, une campagne pour doter le Canada français d’un drapeau national  : le drapeau Carillon-Sacré-Cœur. Les carlistes et leurs directeurs s’enthousiasment pour ce projet. Le Père Bellavance convoque un congrès réunissant les membres des comités collégiaux, ce qui prend de court l’abbé Chartier qui, de son côté, venait de prendre contact avec l’ACJF afin d’obtenir une affiliation de leurs cercles de collégiens.

Le Congrès se tient les 25 et 26 juin 1903, chez les jésuites de Montréal et sans la permission de l’archevêque, Mgr Bruchési, qui en prend ombrage. Cependant son succès dépasse les attentes des organisateurs, et la question du drapeau passe rapidement au second plan des interventions. Manifestement, cette association naissante, qui prend le nom d’Association Catholique de la Jeunesse Canadienne-française (ACJC) répond à une attente de cette élite intellectuelle des collèges de la province  : elle pourrait ainsi s’engager dans un mouvement qui lui donnerait un haut idéal religieux et patriotique.

Immédiatement, l’abbé Chartier veut la doter d’un journal s’inspirant de celui de l’ACJF. L’abbé Groulx, quant à lui, insiste pour que l’association ne se transforme pas en œuvre de charité, mais soit une pépinière de chefs pour le peuple  ; Groulx est en effet persuadé que le Canada français ne meurt pas de la démocratie, mais de la veulerie et de la médiocrité de ses chefs.

Alors que l’Action catholique italienne et l’ACJF ont eu pour fondateurs des hommes de doctrine, remarquons la confusion qui préside aux débuts de l’ACJC  ! Les abbés Groulx et Chartier, admirateurs de Montalembert, voisinent, par exemple, avec le P. Bellavance, jésuite plutôt réactionnaire, et Henri Bernard qui mettra en garde ses jeunes confrères contre les menées de la Franc-maçonnerie, contre le libéralisme de l’Université Laval et l’impiété de celle de Montréal  !

UNE ACTION CATHOLIQUE SURVEILLÉE

En février 1904, devant les premiers succès, Mgr Bruchési reconnaît officiellement l’association, et tous les évêques de la province l’imitent. L’archevêque de Montréal déclare  : «  Mettez-vous à l’œuvre, mes chers amis  ; ayez, dans l’organisation et le recrutement de votre association, un zèle d’apôtre (…) J’aime à voir en vous un bataillon d’élite que l’on trouvera, j’en suis sûr, sur toutes les frontières à défendre et toujours fier du drapeau de sa foi.  »

Mgr Bruchesi

Mgr Bruchési

Toutefois, il est prouvé maintenant que l’approbation de l’archevêque de Montréal n’a été accordée qu’après entente avec les jésuites désignés pour être les aumôniers du mouvement  : ceux-ci doivent veiller à ce que l’ACJC ne devienne pas un mouvement politique de jeunesse catholique qui appuierait Henri Bourassa contre le Parti libéral.

L’ACJC est donc bien un mouvement soumis à la hiérarchie, comme le voulait Mgr Sarto, mais malheureusement, c’était afin de ne pas gêner les Libéraux, et non pour tout restaurer dans le Christ  !

Le but officiel du mouvement est «  d’opérer le groupement des jeunes Canadiens français et les préparer à une vie efficacement militante pour le bien de la religion et de la patrie.   » Il fait appel «  à ceux des jeunes qui croient au catholicisme et à son efficacité universelle pour le bien des individus et des sociétés, à la race canadienne-française et à sa mission providentielle  ; à ceux qui ont conscience des dangers que courent, et notre foi catholique et notre race canadienne-française, et qui se sentent en vérité le courage de préparer à combattre pour le triomphe de l’une et de l’autre.  »

Les déclarations de principes ne manquent pas. Par exemple  : «  Les membres de l’Association tiennent pour certain que la pratique intégrale du catholicisme, c’est-à-dire un catholicisme vécu par l’individu et par la société, est le remède à tous les maux et la source de tous les progrès de la société et des individus. Ils croient en outre que le progrès de la race canadienne-française est d’une façon spéciale attaché à sa fidélité à la foi catholique, qui est un de ses éléments essentiels et spécifiques. En conséquence, ils professent la soumission la plus absolue à l’autorité de l’Église et l’attachement le plus inviolable aux directives du Saint-Siège.  » Cependant, la plupart sont persuadés, comme l’archevêque de Montréal, que le soutien au Parti libéral tel que commandé par Léon XIII, n’empêche pas le catholicisme d’être intégral  !

«  Piété, étude, action  » sont les trois mots d’ordre du mouvement qui est voué au Sacré-Cœur. Ses statuts sont copiés sur ceux de l’ACJF.

Le Congrès de juin 1904 réunit 350 jeunes gens et il est considéré comme un franc succès. Cependant, il faut dès maintenant préciser que l’association restera un mouvement d’élite et jamais de masse, malgré l’impression qu’elle s’ingéniera à donner.

LA RÉACTION DES FRANCS CATHOLIQUES

Antonio Perreault

Antonio Perreault

Les turbulences commencèrent dès l’année suivante. En janvier 1905, Antonio Perreault, soutenu par l’archevêque de Montréal, est élu président de l’Association. Ce jeune homme est un ami intime du chef libéral Wilfrid Laurier. Reléguant l’action aux oubliettes, le nouveau président va orienter le mouvement essentiellement vers la formation, afin que l’ACJC n’agisse pas en faveur de Bourassa contre le Parti libéral de Laurier.

Or, le P. Hermas Lalande, s.j, qui était alors l’aumônier du mouvement, fidèle aux orientations nouvelles du pontificat de Pie X, veut au contraire orienter l’association dans un sens nettement plus réactionnaire. Le contenu du mensuel Le Semeur, dont il a la responsabilité, témoigne de cette évolution  : on y lit en effet des articles contre la démocratie, des mises en garde contre le laïcisme ambiant, contre la franc-maçonnerie, contre la séparation de l’Église et de l’État. Faisant écho à la première encyclique de saint Pie X, Le Semeur n’hésite pas à mettre en garde ses lecteurs contre l’antichrist qui serait déjà né. Évidemment, ces articles appellent à l’action contre les maux qui menacent la société catholique, et l’aumônier rallie une grande partie du mouvement dans une orientation que le président Perreault veut empêcher à tout prix. Le conflit reste cependant larvé tout au long de l’année 1906.

Mais, au printemps 1907, conseillé par un dominicain français proche de la gauche, le P. Lemarchand, venu prêcher le carême à Montréal à la demande de l’archevêque, Perreault publie dans Le Semeur un article intitulé «  Sectaire dans le bien   ». Ce texte, qu’il a pris soin de faire expressément approuvé par Mgr Bruchési, dénonce les catholiques qui «  prétendent posséder la panacée qui guérit tous les maux, ne souffrent point que l’on pense, parle, agisse différemment d’eux.  »

Père Hermas Lalande

Père Hermas Lalande

Le P. Lalande, en tant que responsable de la publication, estime de son devoir d’ajouter à l’article une note de la rédaction qui manifeste sa désapprobation et réfute les propos du président  ; en voici le passage essentiel dans lequel le jésuite définit deux sortes de catholiques  : «  Les uns veulent le catholicisme entier, intégral  ; ce sont les francs catholiques. (…) Les autres veulent aussi le bien  ; mais un bien partiel, purement naturel, mesquin, j’oserais dire, parce que scindé, tronqué, découronné et se bornant à la vie présente. Ce sont les demi-catholiques de la vie publique, à nuances diversement prononcées, qui feront même parfois abstraction complète du catholicisme dans la conception de la justice, de la philanthropie et du patriotisme.  » Pour le P. Lalande, les uns sont mus par des motifs «  catholiques et surnaturels  », tandis que les autres le sont par des motifs «  purement humains  ». Les uns, instruits par l’expérience, demeurent «  inflexibles en face de toute nouveauté dangereuse  »; les autres, «  soucieux avant tout du progrès matériel, sont sur ce point d’une largeur qui confine presqu’au laxisme. Rien d’étonnant qu’il y ait alors des heurts et des conflits déplorables.  » L’aumônier peut alors conclure  : «  Le camarade Perreault n’a certainement pas voulu faire chorus avec les demi-catholiques ni répéter, avec variante, l’agaçante ritournelle contre leurs adversaires. En parlant de “ sectaires dans le bien  ”, il n’a pas voulu se faire sectaire dans le demi-bien et encore moins sectaire contre le bien. Car l’ACJC a d’autres missions à accomplir que celle de tirer sur les meilleures troupes de l’Église, au pays.  »

UNE ACTION CATHOLIQUE ÉMOUSSÉE

Mgr Bruchési exprima son mécontentement. Mais le P. Lalande maintint ses positions, soutenu par le P. Bellavance et les abbés fondateurs, l’abbé Chartier déclarant  : «  Si le libéralisme doctrinal entre chez nous, nous sommes perdus  ». À Québec, quelques membres de l’ACJC, sympathiques aux idées libérales, quittèrent l’association sur le conseil du recteur de l’Université Laval, Mgr Mathieu, autre ami de W. Laurier. Dans ce climat tendu, Antonio Perreault choisit de tenir le congrès annuel dans les locaux de l’Université de Montréal, et non plus dans ceux du collège Sainte-Marie, le fief des jésuites. Mgr Bruchési vint au Congrès et dans une discussion assez vive, au dire de l’historien Rumilly, il soutint Perreault contre le P. Lalande et plusieurs Jésuites. L’archevêque parvint à faire réélire Perreault et ses amis au bureau de l’association. Il exigea le départ du Père Hermas Lalande, mais moins d’un an plus tard, le président dut aussi démissionner pour calmer les esprits.

Le Congrès de 1908 put se tenir à Québec qui fêtait le troisième centenaire de sa fondation. Il fut fastueux. Le nouvel aumônier, le P. Edgar Colclough, se soumit aux directives archiépiscopales. Désormais, l’association s’en tiendra strictement aux buts mentionnés lors de sa fondation et évitera toute question politique. Il n’y a qu’à parcourir la liste des sujets étudiés dans les cercles, pour s’apercevoir que, de fait, Wilfrid Laurier n’a plus rien à craindre  : les unions ouvrières, l’instruction gratuite, le socialisme, un ministère de l’Instruction publique, les caisses rurales, les statuts de l’ACJC, le patriotisme, l’agriculture, éloge de Christophe Colomb, le Concordat, le gouvernement de Denonville, la franc-maçonnerie, les vues de la Providence sur le Canada français, la condamnation de Galilée, l’action bienfaisante des moines en Europe au Moyen-Âge, l’évolution du gouvernement du Canada, Champlain, Frontenac, Montcalm, la liberté religieuse, la conversion de Louis Veuillot, la mission de la presse, G.E. Cartier, Louis-Joseph Papineau, Jean-Paul Tardivel, etc.

Les modèles proposés aux jeunes par Le Semeur révèlent aussi l’éclectisme libéral de l’association  : Montalembert, O’Connell, Ozanam, Brunetière, Garcia Moreno, Lord Chatham, Augustin Thierry, et même François-Xavier Garneau.

Le recrutement de l’association se fit lentement. Il semble que les curés aient craint l’influence des jésuites, tandis que les supérieurs de collèges et de séminaires considéraient que ce genre d’association présentait un risque d’émancipation des jeunes gens. On craignit même que le militantisme laïc détourne les jeunes de la vocation sacerdotale. Plusieurs séminaires interdirent les cercles, et même la lecture du journal. En 1913, des évêques en viendront à proposer la suppression pure et simple de l’ACJC, qui comptait alors environ deux mille adhérents et soixante cercles. À son apogée, en 1924, l’ACJC ne regroupera que trois mille jeunes gens et cent cinquante cercles.

On ne peut cependant pas dire que l’ACJC n’ait rien fait d’intéressant. Cette action catholique émoussée fera tout de même une œuvre utile en intéressant quelques jeunes à la question sociale, en développant un goût pour la culture générale et la lecture. Elle œuvra beaucoup pour la rénovation de l’enseignement primaire et, en particulier, pour la valorisation du métier d’instituteur, ce qui s’avérera utile lorsque les religieux enseignants ne pourront plus assurer l’enseignement au primaire, étant trop absorbés par leur tâche au secondaire. Surtout, l’ACJC a maintenu une conception vivante de la nation canadienne-française, tout en étant ouvertement fédéraliste  ; c’était d’ailleurs la ligne politique de Bourassa. À ce titre, elle mena des actions d’éclat pour soutenir les luttes scolaires en faveur de la minorité francophone et catholique des autres provinces du Canada, en particulier en Ontario.

C’est donc en 1924 qu’elle atteignit son apogée, c’est-à-dire peu de temps avant que soit fondée l’action catholique spécialisée, qui se répandit dans nos pays occidentaux avec l’encouragement actif du pape Pie XI. Au Canada, nous la verrons se développer très rapidement, connaître un époustouflant succès qui n’allait pas sans poser de graves problèmes d’organisation. Comme nous aurons à le redire plus en détail, les évêques du Québec eurent l’idée, en 1931, de la faire chapeauter par l’ACJC, qui avait pour elle vingt années d’expérience. Mais l’esprit et les méthodes qui animaient l’action catholique spécialisée et l’ACJC même émoussée, étaient si différents que le mariage forcé fut suivi rapidement du divorce… et de la mort de l’ACJC, malgré une tentative de réanimation en 1941.

Ainsi donc, du fait de Mgr Bruchési qui veilla jalousement sur le respect des directives de Léon XIII, l’ACJC fut très différente, malgré son nom, de l’ACJF, tout au moins des débuts de celle-ci, et surtout de l’Action catholique préconisée par Mgr Sarto, devenu le saint Pape Pie  X. Si bien que ce sera le diocèse de Québec, pourtant réputé pour son libéralisme, qui allait connaître une œuvre selon le cœur et la doctrine du saint pontife  : elle y naît en 1907 grâce au zèle d’un prêtre éminent, l’abbé Paul-Eugène Roy. Ce sera le sujet de notre prochain article.

RC n° 108, mai 2003, p. 1-6

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