La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’ACTION CATHOLIQUE AU QUÉBEC

III. L’Action sociale et catholique de Mgr Paul-Eugène Roy

Mgr Paul-Eugène Roy

Mgr Paul-Eugène Roy

LE chapitre que nous ouvrons aujourd’hui est une page de l’histoire de l’Église catholique au Québec, volontairement oubliée de nos contemporains. Au prix de ce blanc de mémoire, on peut croire qu’il ait fallu attendre Vatican II pour que l’Église choisisse l’option pour les pauvres et que les évêques soient des hommes de terrain. Pourtant, voici l’exemple enthousiasmant d’un évêque, homme d’action et de prière, soucieux du bien des âmes comme de l’amélioration du sort des pauvres et de la société. C’était au début du 20e siècle, à Québec.

La grande transformation sociale et industrielle venait d’atteindre la capitale provinciale, légèrement en retard par rapport à la métropole montréalaise. Des capitalistes anglo-protestants y investissaient dans l’industrie du cuir et du textile, attirés par le bon renom de la main-d’œuvre canadienne-française qui ne bénéficiait évidemment d’aucune protection sociale.

LA GRÈVE DE LA CHAUSSURE

En 1900, une grève générale paralysa les ateliers de la chaussure. Elle portait sur le droit d’association, que les patrons refusaient aux ouvriers. Comme le conflit s’éternisait, les deux parties firent appel à l’arbitrage de l’archevêque de Québec, Mgr Bégin  : les ouvriers catholiques parce qu’ils avaient confiance en lui, les patrons parce qu’ils savaient ce disciple de Mgr Laflèche méfiant vis-à-vis des organisations syndicales dominées par des centrales américaines socialisantes.

Mgr Bégin

Mgr Bégin

Cependant, avant de rendre sa sentence, l’Archevêque voulut se faire une idée exacte de la situation de l’industrie de la chaussure et bien comprendre la doctrine pontificale en matière de défense des droits des travailleurs. Pour ce faire, il s’adressa à l’un de ses jeunes prêtres, l’abbé Stanislas Lortie. Féru de ces questions depuis que, jeune séminariste, il avait entendu en 1888 une conférence sur Frédéric Le Play et sa doctrine sociale, il avait étudié notamment la législation sociale des catholiques allemands vainqueurs du Kulturkampf de Bismarck. À Québec, il se démenait pour essayer de convaincre ses confrères de l’importance des questions d’économie sociale et politique. La grève de la chaussure lui donnait l’occasion de gagner à sa cause Mgr Bégin. Celui-ci adopta ses recommandations  : il reconnut aux ouvriers le droit d’association mais à condition que les syndicats aient des statuts conformes à la doctrine de l’Église et soient chapeautés par un aumônier. Les ouvriers acceptèrent les conditions, la grève prit fin.

De ce premier mouvement social d’importance à Québec, Mgr Bégin garda la profonde impression que son diocèse était en train de se transformer radicalement. L’heureuse issue du conflit ne devait pas cacher la réalité  : la population ouvrière catholique s’appauvrissait sous la férule du patronat protestant. Il en conclut qu’il était temps de réagir, et il commença par encourager l’abbé Lortie à fonder, en 1905, la Société d’économie sociale et politique de Québec. C’était un cercle d’études ouvert au clergé comme aux laïcs. «  On prétend que le Canada n’a pas besoin d’étudier les questions sociales parce qu’on a la paix. Mais s’il n’analyse pas à quelles conditions il la possède, il la perdra un jour ou l’autre sans même savoir pourquoi. Le Canada, en fait, n’échappera pas aux luttes sociales qui existent aux Etats-Unis et en Europe  ; il faut donc qu’il s’y prépare en profitant de l’exemple des autres.   »

LA FONDATION DE L’ACTION SOCIALE CATHOLIQUE
DU DIOCÈSE DE QUÉBEC

Les réunions hebdomadaires de la Société rencontrèrent un vif succès auprès de l’élite de la bourgeoisie catholique nationaliste de Québec, et du clergé de la capitale, dont deux curés ne manquaient pas une seule séance  : Mgr Gagnon et l’abbé Paul-Eugène Roy, chez qui d’ailleurs les réunions se tenaient. Dans un premier temps, ils étudièrent la doctrine pontificale de Pie IX et de Léon XIII, et ce qui se faisait déjà en Europe. Puis ils s’intéressèrent de plus près à la situation de la classe ouvrière à Québec. Ils invitèrent alors les responsables des associations des ouvriers de la chaussure. Ces entretiens furent une révélation pour ces intellectuels animés certes de bonnes intentions, mais qui ne connaissaient que superficiellement les conditions de la vie ouvrière. Ils s’aperçurent que le monde ouvrier de Québec, livré sans défense aux mains des financiers anglo-protestants, se paganisait en proportion de son appauvrissement. Enfin, l’étude de l’encyclique de saint Pie X sur l’Action catholique, Il fermo proposito du 11 juin 1905, les conforta dans leur résolution d’agir au plus vite.

C’est en février 1907 que l’abbé Lortie, qui accompagnait Mgr Bégin et ses suffragants lors d’un déplacement, les entreprit avec son enthousiasme habituel, sur l’urgente nécessité d’organiser un nouveau type d’action selon les directives du Souverain Pontife. Mgr Bégin acquiesça aussitôt. L’abbé Lortie en refusa la direction, faute d’avoir la santé et les aptitudes pour une telle charge, mais il recommanda pour ce poste l’abbé Paul-Eugène Roy. Quelques jours plus tard, ce dernier se présenta à son archevêque avec un plan d’action déjà préparé, fruit de ses discussions et de ses études au sein de la Société d’économie politique et sociale. Le premier objectif serait de se doter d’un journal quotidien ouvertement et intégralement catholique.

Mgr Bégin informa de ces projets le pape Pie X qui, le 27 mai 1907, répondit par un rescrit félicitant l’archevêque de cette œuvre qu’il entreprenait  :

«  Rien ne saurait mieux Nous prouver avec quelle prudence et avec quelle sollicitude vous gouvernez votre archidiocèse que l’idée salutaire et opportune que vous ont inspirée les dangers divers et très graves auxquels est exposée votre famille spirituelle, d’établir chez vous l’Action sociale catholique et d’unir par ce moyen, tous les vrais catholiques dans un commun désir de lutter pour la religion à l’aide des libertés publiques et sous la protection des lois et des institutions du pays.  »

La bénédiction apostolique qu’il accordait ne resterait pas sans fruit.

Mais d’abord, faisons la connaissance du prêtre éminent choisi par Mgr Bégin.

L’ABBÉ PAUL-EUGÈNE ROY

L’abbé Paul-Eugène Roy est né le 9 novembre 1859, à Berthier, près de Montmagny, dans une famille de cultivateurs, excellents chrétiens. Septième des vingt enfants du foyer, il est le premier à entrer au séminaire où quatre de ses frères le suivront, tandis qu’une de ses sœurs se fera religieuse hospitalière. Après de brillantes études qui lui valurent la médaille d’or du gouverneur général au concours de philosophie, il est désigné en 1882 pour faire sa théologie à l’Institut catholique de Paris et obtenir une licence ès lettres à la Sorbonne. C’est à Paris, en 1883, qu’il découvre la question sociale lors de conférences organisées à l’occasion des noces d’or de la Société Saint-Vincent-de-Paul.

Il revient à Québec à la fin de l’année 1885, pour enseigner la littérature au séminaire de Québec. Après son ordination, le 13 juin 1886, on lui confia des cours publics à l’Université Laval, qui connurent un grand succès. L’abbé Roy est en effet très attachant. Physiquement, c’est une force de la nature, mais en même temps il est un remarquable orateur, très cultivé, capable d’aborder les sujets les plus variés d’une manière magistrale mais simple. Sa carrière est assurée, il a tout pour devenir une sommité universitaire.

Les voies de Dieu sont tout autres, car ce jeune prêtre intellectuel est aussi animé d’un grand zèle pour le salut des âmes. Aussi accepte-t-il sans regret l’offre du cardinal Taschereau, d’aller au Connecticut pour fonder une paroisse canadienne française à Hartford à la demande de l’évêque du lieu.

Durant neuf années, il s’y dévoue auprès d’une population canadienne-française jusqu’alors délaissée. Tout est à faire pour la regrouper et lui donner des institutions paroissiales protectrices, y compris en matière sociale. Il a toutes les qualités d’un bon pasteur et d’un administrateur de premier ordre.

En 1899, le successeur du cardinal Taschereau, Mgr Bégin, le rappelle à Québec pour sauver de la faillite l’Hôtel-Dieu du Sacré-Cœur. Pendant trois ans, il parcourt le diocèse, prêchant dans toutes les paroisses puis faisant du porte à porte afin de recevoir les aumônes. Cet humble et ingrat ministère le préparait providentiellement à ses futures fonctions  : désormais il connaît toutes les paroisses du diocèse, et tout le diocèse le connaît et l’estime.

Une fois l’hôpital sauvé de la ruine, Mgr Bégin lui confie en 1901 la fondation de la paroisse Notre-Dame de Jacques Cartier, scission de la populeuse paroisse Saint-Roch à Québec. Il l’organise autour de la chapelle de la Congrégation des hommes qui, depuis 1849, regroupait des fidèles dévots à la Sainte Vierge. Le nouveau curé fait de ce groupe ardent le noyau de sa nouvelle paroisse qu’il consacre au Sacré-Cœur. En peu temps, il en fait une paroisse modèle par ses institutions et la ferveur des offices religieux. Le curé Roy prêche à deux des trois messes qui sont dites le dimanche matin  ; l’après-midi, il donne un nouveau sermon avant les vêpres, toujours sur la Sainte Vierge, qui attire un nombreux auditoire.

Curé d’un quartier populaire, il y prend la mesure du fléau de l’alcoolisme, auquel il s’attaque avec toute la fougue de son éloquence. Il obtient de bons résultats qui lui valent d’être invité dans des paroisses voisines pour prêcher contre ce vice si répandu à l’époque.

En choisissant un tel prêtre pour diriger l’Action sociale catholique, Mgr Bégin montre donc l’importance qu’il attache à cette nouvelle institution.

L’abbé Roy quitte sa paroisse en mai 1907, non sans regret de part et d’autre. Il écrit, à une religieuse confidente de son âme, missionnaire en Bolivie  : «  Enfin, c’est fait  ! Je ne suis plus curé de Notre-Dame de Jacques Cartier. Après avoir subi les assauts successifs d’une demi-douzaine de démonstrations très sympathiques et touchantes, qui ont mis mon pauvre cœur à l’envers, j’ai dit adieu à ma paroisse, et je suis venu chercher asile au Sacré-Cœur.  » En effet, deux modestes chambres de l’hôpital du Sacré-Cœur deviennent ses appartements, tandis que le «  Directeur de l’Action Sociale Catholique et de l’œuvre de la Presse Catholique  » – c’est son titre officiel – installe ses bureaux dans une vaste écurie désaffectée de la rue Sainte-Anne.

LE PROGRAMME  : INSTAURARE OMNIA IN CHRISTO

Le mandement de Mgr Bégin du 31 mars 1907, indique clairement son vaste programme.

«  L’Action sociale catholique a pour objet d’unir dans un effort commun les esprits et les volontés pour les faire travailler ensemble à la réalisation du progrès social catholique. Elle doit aussi grouper toutes les œuvres sociales catholiques déjà existantes et se préoccuper d’en créer de nouvelles. Elle suscitera et encouragera toutes les œuvres de propagande, d’études, de conférences, de congrès et d’associations qui lui paraîtront utiles et aptes à développer et affermir dans nos populations canadiennes le sens de la vie catholique. Pour la seconder et lui donner un moyen efficace de se propager et d’exercer partout son influence, l’œuvre de la presse catholique est aussi créée dans ce diocèse. Elle devra surtout favoriser les publications de tous genres d’écrits, dans les revues, journaux et opuscules, la diffusion d’une bonne et saine littérature populaire.  »

Comme Mgr Bégin, l’abbé Roy pense qu’il est urgent d’entreprendre cette action. Il se rend compte du travail masqué de la franc-maçonnerie. Des hommes politiques qui cependant ne manquent pas la messe, font son jeu  : «  ils sèment sous couleur de progrès, des idées radicales pour essayer de faire suspecter l’Église, sa doctrine, ses institutions et ses représentants  ». Il prévoit également une grave crise sociale.

«  Nous avions déjà alors le problème social de la désertion des campagnes, celui de l’exploitation du colon par le marchand de bois, celui, plus grave, du grand industriel féru de libéralisme économique, faisant travailler à vil prix son employé et, par contrecoup, une violente poussée, dans la masse ouvrière, du socialisme malfaisant. Nous étions à la merci d’une presse politicienne et du journal d’information malpropre. La partisanerie politique nous avait à ce point envahis que les politiciens étaient devenus tout-puissants. Suprême décadence  ; nous en étions rendus à mépriser l’agriculture et les agriculteurs.  »

Il se met donc immédiatement à la tâche en organisant sa Direction qui devait, tout au moins à l’origine, englober les œuvres des diocèses suffragants de Québec. Il met sur pied un comité central permanent pour l’assister, des comités diocésains et un conseil général rassemblant les représentants de tous les mouvements, qu’il regroupe en cinq catégories  : les associations religieuses, comme les tiers ordres, les confréries, les congrégations  ; les associations d’hygiène morale, comme la lutte pour la tempérance, les patronages, les bibliothèques  ; les associations de bienfaisance, comme la société Saint-Vincent-de-Paul, les mutuelles  ; enfin les associations ouvrières et professionnelles. Il s’adjoint un important comité d’études qu’il charge de la surveillance de l’orientation doctrinale et disciplinaire de l’Action sociale catholique, et du contenu des publications. Il lui revient aussi d’étudier les questions d’actualité à la lumière de la doctrine catholique et d’élaborer des argumentaires.

L’organigramme approuvé par les évêques, les collaborateurs réunis, l’abbé Roy fait le tour de ses confrères pour leur expliquer l’œuvre. Il se présente «  comme un apôtre commissionné par son archevêque de se dépenser pour faire faire à Dieu la place qui lui revient, non seulement dans le cœur des individus, mais partout, dans la famille, dans la paroisse, dans les conseils municipaux et les parlements, dans les lois, les coutumes et les mœurs. Cet apostolat n’a pas d’autre but que de travailler au Canada selon la devise de Sa Sainteté Pie X  : Instaurare omnia in Christo.  »

Il précise qu’il doit «  enseigner à notre peuple à tirer de l’Évangile les vertus sociales qu’il contient  ; prêcher non plus le catholicisme individuel, celui qui guide l’âme isolée dans les voies du salut  ; mais le catholicisme social, celui qui éclaire la vie publique, qui pénètre les mœurs sociales, qui apprend aux sociétés à se régler d’après les préceptes de l’Évangile  ; le catholicisme qui sort du temple pour pénétrer dans l’atelier, dans la manufacture, dans le magasin, dans les sciences, dans les arts et les lettres afin de les garder dans la justice et la vérité. En un mot, faire de l’Action sociale catholique, car ce n’est pas autre chose  !  »

UN QUOTIDIEN CATHOLIQUE INTÉGRAL

Conformément aux directives de saint Pie X, la formation doctrinale est la première préoccupation des fondateurs de l’Action sociale catholique  : avant tout exposer, défendre, promouvoir la Vérité. Ce qui implique un combat où la réfutation des erreurs modernes d’une manière accessible à tous, s’accompagne de l’exposé des remèdes catholiques aux maux contemporains. L’abbé Roy organise donc des cercles d’études, nous dirions aujourd’hui des cours de formation continue, destinés aux prêtres et à l’élite des paroisses. Mais surtout, il se lance dans une extraordinaire aventure de presse à laquelle, les premières années, il consacrera le meilleur de son temps et de ses énergies  : la fondation d’un quotidien catholique intégral qui prend rapidement le nom de l’action catholique.

En fait, l’abbé Roy met en application les projets longuement mûris au cours de ses discussions avec l’abbé Lortie, ceux que saint Pie X ratifia dans son rescrit  : «  Il faut, y déclarait en effet le Pape, pour guérir les maux de notre temps employer des moyens qui soient appropriés à ses habitudes. C’est pourquoi aux écrits opposons les écrits  ; aux erreurs propagées çà et là, la vérité  ; au poison des mauvaises lectures, le remède de lectures salutaires  ; aux journaux dont l’influence pernicieuse se fait sentir tous les jours, au moins le bon journal. Mettre de côté de semblables moyens, c’est se condamner à n’avoir aucune action sur le peuple, et ne rien comprendre au caractère de son temps  ; au contraire, celui-là se montrera juge excellent de son époque, qui pour semer la vérité dans les âmes, et la propager parmi le peuple, saura se servir avec adresse, zèle et constance de la presse quotidienne.  »

Les moyens financiers très limités rendent les débuts héroïques. Heureusement, l’abbé Roy sait convaincre les curés de l’utilité de l’œuvre, si bien que leur générosité assure le capital de départ et permet de faire face à quelques coups durs fomentés par les opposants. Le premier numéro prévu pour septembre 1907, n’est paru à 50 000 exemplaires que le 21 décembre, c’est dire que les obstacles n’ont pas manqué.

En avril 1908, à la demande de Mgr Bégin, Pie X nomme l’abbé Roy évêque auxiliaire de Québec. La plénitude du sacerdoce lui donne une autorité souveraine et en fait le plus proche collaborateur de celui que le saint Pape allait faire cardinal. Jamais on ne vit le moindre désaccord entre l’Archevêque vénéré et l’entreprenant Auxiliaire. Il fallait cela pour résister aux manœuvres de la franc-maçonnerie et des Libéraux… ainsi qu’aux difficultés de toutes sortes  ; plus d’une fois, on vit l’Évêque auxiliaire de Québec, les manches relevées, les mains dans le cambouis pour réparer une machine en panne  !

Pour nous donner une idée de ce quotidien catholique intégral, citons ce qu’en dit l’historien du quotidien libéral concurrent, Le Soleil. C’est donc l’adversaire qui parle  : «  Un remarquable ouvrage signé Jones étudie en profondeur l’idéologie dominante à l’Action catholique entre les années 1917 et 1939. Vu avec les yeux d’aujourd’hui, cela fait peur (…) Dès le lancement du quotidien catholique, la presse libérale l’attaque à boulets rouges, classant ses rédacteurs dans la catégorie des ultramontains et des nationalistes ultras. Ces éditorialistes de la première heure s’appellent Jules Dorion, Georges Pelletier et Omer Héroux. Le Soleil prédit que l’Action catholique ne fera pas un an, et Le Canada l’accuse de compromettre la paix religieuse dans le district de Québec.

«  Le quotidien catholique réplique en qualifiant de francs-maçons tous ceux qui ne partagent pas ses idées. Les éditoriaux du journal ont la qualité d’être transparents. Les ennemis de l’intérieur sont les démocrates et les tenants du libéralisme. Les ennemis de l’extérieur sont les Juifs, les francs-maçons et les communistes qui, à n’en pas douter, complotent à l’échelle de la planète pour faire la révolution et abattre l’Église de Rome. (…)

«  On ne trouvait pas que des fanatiques et des illuminés à la rédaction de L’Action catholique. De grands professionnels et de belles plumes y ont laissé leur marque. (…) Certaines chroniques se firent une clientèle fidèle auprès des étudiants et du grand public. En dehors de l’intolérance religieuse et des dérapages idéologiques, tous les historiens de la presse s’entendent pour dire que L’Action catholique était un journal complet et remarquablement bien écrit.  » Venant d’un adversaire acharné, le compliment doit être mérité  !

À côté du quotidien, Mgr Roy fait éditer des périodiques plus spécialisés dont les plus importants sont La Semaine religieuse de Québec, qui publie des études et des textes doctrinaux de référence, et un mensuel de liaison entre les différents mouvements d’action sociale catholique, Le croisé dont la devise était Dieu le veut.

LA CROISADE DE TEMPÉRANCE

La parution du quotidien n’est pas la seule occupation de Mgr Roy  : il anime l’ensemble des mouvements catholiques du diocèse, et il assume une part de plus en plus importante des responsabilités du cardinal Bégin vieillissant. La croisade de tempérance est un exemple d’action sociale catholique remarquable, mobilisant sous une seule direction l’ensemble des mouvements. De conserve, paroisses, journaux, prédicateurs de retraite, écoles, mouvements coopératifs, élus catholiques luttèrent dans tous les domaines et en même temps contre le fléau de l’alcoolisme. Bien des hommes politiques payèrent de leur siège leur résistance au mouvement, ce qui contraignit le gouvernement provincial à adopter une loi limitant strictement la vente de l’alcool, loi qui resta en vigueur jusqu’à ces derniers temps. Contrecoup de cette campagne de tempérance  : l’augmentation de l’épargne, qu’une nouvelle directive de l’Action sociale et catholique dirigea vers les Caisses populaires que venait de fonder Alphonse Desjardins, un ami de Mgr Roy et de l’abbé Lortie.

Chaque campagne lancée par Mgr Roy est précédée d’une étude précise de la situation, réalisée au moyen de questionnaires envoyés aux curés et aux responsables des mouvements. Ainsi, les actions peuvent-elles être ciblées avec précision, étayées par des arguments chiffrés pour s’imposer aux politiciens ou aux patrons.

LE SYNDICALISME OUVRIER

Le troisième champ d’activités privilégiées de Mgr Roy fut le syndicalisme ouvrier. Nous avons vu comment cette question avait été à l’origine de la fondation de l’Action sociale et catholique en 1907, et pourtant il faut attendre 1915 pour que Mgr Roy fonde le premier syndicat catholique dans le diocèse. Considérant que la situation sociale des ouvriers n’était pas encore critique, Mgr Bégin et Mgr Roy ont préféré agir avec circonspection. Remarquons, en effet, que le modèle européen prôné par saint Pie X ou par un Mgr Freppel, du syndicat mixte, patrons-ouvriers, et confessionnel, n’était pas transposable tel quel au Canada puisque le patronat ici n’était pas catholique, mais protestant. Cependant, il ne fallait pas que le syndicat, quoique nécessaire, devienne un instrument de lutte des classes. La solution adoptée fut celle du syndicat d’ouvriers catholiques étroitement surveillé, pour ne pas dire dirigé, par un aumônier, sous la responsabilité du Directeur de l’Action sociale catholique.

En octobre 1915, une grève dans les mines d’amiante de Thetford Mines aboutit rapidement à un règlement favorable aux ouvriers. Cependant, quelques jours plus tard, le clergé local apprend que l’International Federation of Mines, syndicat américain socialisant, organise une réunion générale des ouvriers afin de fonder un syndicat local affilié. Le curé prévient Mgr Roy qui décide sans tergiverser la fondation d’une union ouvrière franchement catholique. Le jour de la Toussaint, ayant à ses côtés l’abbé Fortin, l’évêque se dirige vers la salle où doit se tenir l’assemblée. Quand Mgr Roy paraît, les Internationaux essaient de l’empêcher d’entrer, mais l’évêque, intrépide, force le barrage, monte sur scène et prend la parole. Au témoignage de l’abbé Fortin, il engage avec une extrême vigueur «  une lutte ardente, une lutte suprême, quelque chose comme une bataille électorale de certaines époques héroïques, plus disputée encore s’il se peut, et qui eut, entre autres bons effets, celui de montrer au grand jour que tous ces soi-disant neutres ne sont en réalité que des anticléricaux forcenés et des hypocrites de la pire espèce.  »

De sa voix autoritaire, Mgr Roy ordonne à ceux qui ne désirent pas devenir membres d’une union catholique, de quitter la salle. Avant d’obéir, les Internationaux essaient bien d’intimider les mineurs, mais l’Évêque est plus éloquent qu’eux et plus puissant. Il rallie à sa cause l’auditoire tumultueux  : le premier syndicat catholique du diocèse est fondé  !

À partir de cette date, les fondations de syndicats sur le même modèle se multiplient dans tous les secteurs. Mgr Roy travaille alors à les réunir en une confédération des Travailleurs catholiques, ce qui aboutit en 1920. En même temps, il crée au sein de sa Direction, un secrétariat des Syndicats catholiques afin de rendre tous les services possibles à la cause syndicale, en particulier en assumant toutes les relations avec la presse. Mais nous aurons l’occasion de revenir sur tout cela lors d’une prochaine étude sur le syndicalisme catholique.

ACTION TOUS AZIMUTS

Mgr Roy Énumérons d’autres réalisations auxquelles Mgr Roy participa directement  : les caisses de chômage, d’épargne, de retraite, les caisses rurales  ; des coopératives d’achat, de production, de consommation, de construction, de crédit. «  Caisses, banques, crédit, coopératives. Favoriser l’épargne et détruire l’usure. Toutes ces associations doivent être des forces catholiques. En y entrant, on ne cesse pas d’être catholique. Ce qu’on y fait et dit, est soumis aux règles de la conscience et de l’Évangile.  »

Il s’intéressa de très près aux syndicats agricoles et aux cercles ruraux qui devaient travailler à la modernisation de l’agriculture. Il présida à la naissance de l’Union catholique des cultivateurs en 1924. Il faudrait aussi évoquer son activité auprès des mouvements de jeunesse et des mouvements nationalistes. Avec l’abbé Lortie, il est l’initiateur de la Société du Parler français, qui joua un grand rôle dans la Province de Québec, comme en Ontario et dans l’Ouest canadien où elle soutint efficacement les minorités franco-catholiques.

Enfin, retenons l’œuvre de la Protection des jeunes filles, la crèche Saint-Vincent-de-Paul, l’institut Saint-Jean-Bosco pour les enfants abandonnés, l’hôpital Laval, l’hôpital Saint-Sacrement, l’École apostolique Notre-Dame et le Séminaire des Missions étrangères. Et nous craignons d’en avoir oublié…

Toutes ces institutions, y compris les syndicats catholiques, se sont maintenues jusqu’à la Révolution tranquille. Le moins qu’on puisse dire est que Mgr P-E. Roy donne l’exemple d’une Église qui ne se gargarise pas de slogans mais qui agit efficacement, soutenue par la grâce puisqu’elle est au service du Christ Roi. Or, il a d’autant plus de mérites à mener de front l’ensemble de ces œuvres, qu’au fil des années sa charge d’auxiliaire du cardinal Bégin ne fait que s’alourdir. En 1914, le cardinal obtient de saint Pie X le rang d’archevêque pour son fidèle collaborateur. En 1920, il le fait nommer coadjuteur de Québec avec future succession, c’est dire la parfaite union qui règne entre les deux prélats.

UNE ŒUVRE INTERROMPUE

Cependant, la Providence n’a pas permis que cette Action catholique demeure dans le même esprit au-delà de sa mort. Lorsqu’il devient archevêque de Québec, au décès du cardinal Bégin en juillet 1925, il est déjà immobilisé sur un lit d’hôpital, souffrant d’un cancer. Il désigne donc son évêque auxiliaire et disciple, Mgr Langlois, pour assurer l’administration du diocèse et veiller à la continuation de l’Action sociale catholique éprouvée puisque les principaux collaborateurs de l’archevêque, ceux qui l’aidaient depuis le début, sont décédés en l’espace de quelques mois.

À son tour, c’est dans d’admirables sentiments de soumission à la volonté divine, que Mgr Roy vit ses dernières semaines. Il écrit à sa confidente en Bolivie  : «  je tâche de me tenir en état de victime comme sur l’autel du sacrifice. Chaque matin, ne pouvant célébrer, je présente à Dieu mon pauvre corps malade, et j’unis mon offrande à toutes celles qui montent des autels. Oh  ! si j’avais plus de courage et si je savais mieux souffrir  ! Je prie mon divin Maître et suave Modèle de m’enseigner à le mieux imiter  ! Unis tes prières aux miennes. Savoir souffrir  : il n’y a que cela qui compte.  » Il rend paisiblement son âme à Dieu, le 20 février 1926.

DERNIÈRES RECOMMANDATIONS DE Mgr ROY

Mgr Roy peu de temps avant sa mort Mes bien chers collaborateurs,

De mon lit de mort, voici les conseils que Dieu m’inspire de vous laisser et que je voudrais écrire avec les dernières gouttes de mon sang  :

1. Un zèle ardent pour toutes les œuvres de la propagation de la foi, spécialement pour celle de notre société des missions étrangères et de notre séminaire Saint-François-Xavier.

2. Un dévouement inlassable et vraiment surnaturel pour toutes nos œuvres d’Action sociale catholique, en particulier pour celles de la presse, de la tempérance et des unions ouvrières catholiques.

Veuillez agréer, avec ma plus affectueuse bénédiction, les vœux que je forme pour que se réalise de plus en plus parmi vous ma suprême et permanente devise dans le Sacré-Cœur de Jésus  : Adveniat regnum tuum  !

On s’attendait à ce que Mgr Langlois lui succède, selon ses désirs  ; ce qui aurait assuré la pérennité de cette action sociale catholique si active et combattante. Il n’en fut rien  : le Nonce apostolique préconisa, pour le siège primatial du Canada, la nomination d’un dominicain, Mgr Rouleau, évêque depuis peu de temps du diocèse de Valleyfield où Mgr Langlois le remplacerait  ! Or, Mgr Rouleau était certes un savant thomiste et canoniste, mais aussi un homme épris de diplomatie. En 1923, il avait reproché aux journaux catholiques leur ton polémique et leur manque de respect pour les ecclésiastiques qui n’adoptaient pas leurs vues. Le nouvel archevêque, élevé au cardinalat deux mois après sa nomination, allait asphyxier lentement l’œuvre de son prédécesseur. Après sa mort subite en 1931, Mgr Villeneuve qui le remplaça, aurait pu être un nouveau Mgr Roy puisqu’il était un ardent nationaliste  ; mais il suivit d’enthousiasme les directives de Pie XI. Dès lors, l’Action sociale catholique était définitivement condamnée. Seul le quotidien continua sur sa lancée, tout en abandonnant après la guerre la première place au profit du Soleil qui finit par le racheter en 1973; l’esprit du Concile avait eu raison de lui.

La mort prématurée des hérauts de l’Action sociale catholique intégrale et la mise à l’écart de Mgr Langlois, avaient donc laissé le champ libre au développement du catholicisme comme religion individuelle, bien installée, donnant l’illusion d’une Église solidement implantée, et aux idées fausses de la démocratie chrétienne, qui la sapaient de l’intérieur. Dix ans après la mort de Mgr Roy, certains ecclésiastiques avancés parlaient déjà de déconfessionnaliser les œuvres sociales…

Cependant pour nous, il est important de savoir qu’il y eut au 20e siècle, à Québec, un mouvement de catholicisme intégral remarquable, pour ainsi dire de Contre-Réforme, auquel il ne manqua pour durer et triompher que le soutien des papes. L’Église de Vatican III retrouvera cette vitalité d’action, ce zèle pour la vérité et le bien des âmes par amour de JÉSUS et de MARIE.

RC n° 112, novembre 2003, p. 1-6

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