La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’ACTION CATHOLIQUE AU QUÉBEC

I. L’Action catholique selon saint Pie X

Le cardinal Sarto

Le cardinal Sarto

LORSQU’EN juin 1893, le cardinal Sarto, le futur saint Pie X, est nommé Patriarche de Venise, il se heurte aussitôt au gouvernement italien qui le fera attendre plus d’un an avant de l’autoriser à prendre possession de son siège.

Le 24 novembre 1894, Venise lui offre un accueil triomphal. Le bon peuple se presse le long du grand Canal pour voir passer le Cardinal accompagné de son clergé, des notables de la ville et des centaines de gondoles qui les escortent… Toutes les cloches sonnent à la volée, toutes les maisons sont pavoisées, toutes sauf une  : la mairie dirigée alors par des francs-maçons qui manifestent ainsi leur opposition… À son entourage qui s’indigne, faisant chorus avec la foule, Mgr Sarto répond placidement  : «  Ne craignez rien. Si le palais municipal a tenu ses fenêtres closes, nous les ferons ouvrir.  »

Ce n’était pas une parole à la légère mais annonçait la mise en œuvre d’un projet dont il avait tracé les grandes lignes lors de la fondation de “ L’Union catholique pour les études sociales ”, en 1889. Cheville ouvrière de ce mouvement, qui devait redonner un second souffle à l’Action catholique italienne, Mgr Sarto, lui donnait pour principe  : «  Il n’existe pas de vraie civilisation en dehors du catholicisme  ». En conséquence, il lui fixait le programme d’une triple action  : «  Redresser les idées fausses du peuple, rétablir pratiquement les vraies bases sociales, et remettre à leur place légitime, les forces de direction et d’équilibre qui doivent présider à la vie du peuple.   »

Dès sa première lettre pastorale, en septembre 1894, Mgr Sarto commença l’éducation de son peuple en lui expliquant que la violente injustice dont lui et son diocèse venaient d’être victimes pendant plus d’un an, s’inscrivait dans un contexte plus général  :

«  Dieu est chassé de la politique par la théorie de la séparation de l’Église et de l’État  ; chassé de la science par le doute érigé en système  ; chassé de l’art avili par la fange du naturalisme  ; chassé des lois qui se règlent sur la morale de la chair et du sang  ; chassé des écoles par l’abolition du catéchisme  ; chassé de la famille, qu’on profane dans ses origines en la privant de la grâce du Sacrement. Dieu est chassé du taudis des pauvres, qui dédaignent de recourir à celui-là seul qui peut rendre tolérable leur rude condition.

«  Dieu est chassé du palais des riches qui ne craignent plus les menaces du Juge éternel qui leur demandera compte de leurs biens.

«  Il est méconnu par les puissants qui ne courbent plus leur front orgueilleux et croient se suffire à eux-mêmes.   »

Ce tableau de société pourrait être écrit, en toute vérité, par un évêque d’aujourd’hui  ; mais celui-ci n’irait probablement pas au-delà d’une constatation purement sociologique et ne s’attaquerait pas comme le cardinal Sarto à la racine du mal  :

«  Il faut combattre le crime capital de l’ère moderne qui voudrait substituer l’homme à Dieu…   »

En effet, depuis le Concile Vatican II, les hommes d’Église acceptent le fait accompli des progrès de l’athéisme, comme une évolution normale de la société. Certains même prétendent y voir “ un signe des temps ” et se réjouissent des conquêtes du laïcisme, car l’Église, dépouillée de toute sa gloire “ mondaine ” et de tout pouvoir réel, est désormais à sa place  : celle de servante du monde.

En regard de ces “ inspirés ”, Mgr Sarto apparaît comme le prophète du vrai Dieu. Son catholicisme est intégral et il attend des énergies divines dispensées par la vraie religion la solution à tous les problèmes qui affligent l’humanité  :

«  Il faut éclairer par les préceptes et les conseils évangéliques tous les problèmes que l’Évangile et l’Église ont lumineusement et triomphalement résolus   : éducation, famille, propriété, droits et devoirs.

Il faut rétablir l’équilibre chrétien entre les diverses classes de la société, pacifier la terre et repeupler le Ciel. Voilà l’œuvre que je dois accomplir parmi vous, pour que tout soit remis sous l’empire de Dieu, de Jésus-Christ et de son Vicaire en ce monde, le Pape. (…) Il faut combattre, non avec timidité, mais avec courage  ; non en secret, mais en public  ; non à porte close mais à ciel ouvert. Qu’on ait grande foi en Dieu car c’est la foi qui soumet le monde.   »

Après une telle lettre pastorale, les volets clos de la mairie de Venise ne nous étonnent plus  : les francs-maçons savaient que le Patriarche serait leur ennemi.

Cinq mois plus tard, le cardinal profita des fêtes du huitième centenaire de la translation des reliques de saint Marc, pour prononcer un discours dont la clarté impressionna tout le monde. Il s’adressait au peuple, première victime des anticléricaux.

«  Pauvre peuple  ! pour mieux vous tromper on vous a appelé souverain  ; mais en vous voyant dans la poussière pour servir d’escabeau aux exploiteurs qui voulaient s’élever sur votre ruine, vous vous êtes logiquement révolté   ». Sans pour autant légitimer la révolte des ouvriers, le cardinal leur montra que l’impiété était la cause de leur malheur. Il expliqua ensuite qu’être libre, le maître mot de la propagande révolutionnaire, «  ne signifie pas sortir du rang des esclaves pour entrer dans celui des rebelles, mais secouer le joug d’un maître pour passer sous l’autorité d’un père. (…) Être libre et être fils c’est tout un.   » Or c’est précisément cette liberté que Venise dans toute sa gloire de ville catholique avait réussi à instaurer, et c’est pourquoi Mgr Sarto concluait avec fermeté et sainte colère  : «  Proclamer hautement qu’un pays est libre et mettre sous le joug ses institutions publiques, est un mensonge et une cruelle dérision.   »

Tout le monde comprit qu’il visait les francs-maçons de la mairie qui venaient justement de faire enlever les crucifix des hôpitaux et des écoles, et d’interdire les fêtes de paroisse si chères aux Vénitiens…

VICTOIRE POLITIQUE DU PATRIARCHE
ET DE SON ACTION CATHOLIQUE

Trois mois plus tard devaient avoir lieu les élections communales. Mgr Sarto entra donc en campagne et, comme un bon général, il donna son ordre du jour qui se résume en trois mots  : «  Travaillez, priez, votez.   »

Il apprit aux Vénitiens, que pour conquérir des votes, il fallait travailler et organiser dans tous les quartiers des réunions de propagande et des conférences pour convaincre  : de la doctrine, des faits, mais pas de discours grandiloquents, ni de lamentations…

Sous sa gouverne, les curés et les mouvements d’Action catholique se mirent à l’œuvre. Le journal catholique “ la Difesa ” sonna le ralliement et c’est, pour ainsi dire, toute l’Église de Venise, en corps constitués, qui se battit sur le terrain politique en suivant les instructions de son patriarche.

Celui-ci ayant eu la sagesse et la prudence politique de s’allier avec les libéraux modérés, ce qui devait arriver arriva  : ce ne fut pas seulement un échec pour les francs-maçons, mais un désastre dont le retentissement fut immense dans toute l’Italie  : pour la première fois depuis 1870, les francs-maçons étaient vaincus  !

En neuf mois d’épiscopat à Venise, Mgr Sarto avait fait la démonstration de la possibilité de vaincre la franc-maçonnerie et de la chasser du pouvoir politique par l’Action catholique.

L’ACTION CATHOLIQUE EN ITALIE

Pour mieux apprécier ce coup de force, il faut connaître les origines et le développement des mouvements d’Action catholique en Italie.

Lorsqu’en 1870, la franc-maçonnerie, par le truchement de la monarchie de Piémont, s’empara des États Pontificaux, ce fut, pour cette chrétienté, une véritable révolution qui opéra un bouleversement idéologique et social semblable à celui de la Révolution française. Pie IX, qui ne pouvait concevoir d’alliance avec la Révolution, refusa toute conciliation et résista aux catholiques libéraux de son entourage qui auraient voulu s’accommoder du nouveau régime. Il interdit à tous d’y participer  : on a appelé cette abstention la politique du “ non expedit ”  : d’ordre du Pape, les catholiques doivent considérer qu’il n’est «  expédient  » ni de voter, ni de se porter candidat aux élections. En revanche, le Pape encourageait l’élite catholique à fonder «  l’Oeuvre des Congrès et des Comités catholiques en Italie  ». Son but était de lutter «  Pour Dieu, pour la Patrie et pour les pauvres  » et donc de combattre la franc-maçonnerie, qui avait désormais pour elle toute la puissance politique, à tous les niveaux et dans tous les secteurs de l’activité humaine.

Ainsi naquit l’Action catholique sous la forme des comités de laïcs dans chaque diocèse, dans chaque paroisse, malgré des résistances et oppositions en tous genres. Se formait ainsi une élite catholique capable de reprendre le pouvoir politique à l’heure de la Providence….

En entraînant les mouvements d’Action catholique de Venise dans un combat politique, le patriarche de Venise renouait avec le militantisme contre-révolutionnaire des fondateurs, qui s’était considérablement assoupi sous Léon XIII, partisan de la conciliation avec les gouvernements anticléricaux.

UNE ACTION SACERDOTALE

Le cardinal Sarto montra aussi comment stimuler et organiser ce mouvement d’action catholique. À ses yeux, c’était le comité paroissial, le plus au contact du peuple, qui devait en être le fer de lance. Aussi allait-t-il l’imposer avec autorité en des termes qui pourraient nous surprendre  : «  En raison du grand manque de prêtres, les curés doivent chercher des coopérateurs parmi les laïcs  ; ceux-ci non moins qu’eux et mieux en certaines circonstances, peuvent prêter main-forte aux œuvres mêmes du ministère.  » Saint Pie X serait-il précurseur de Vatican II  ?  !

Pour la lettre peut-être, mais l’esprit est tout différent  : «  On a dit avec beaucoup de vérité que les membres des comités paroissiaux forment l’armée d’élite du saint Père  ; or de même que, en temps de paix, une armée ne laisse pas ses soldats dans l’oisiveté, mais les prépare par des exercices répétés aux futurs combats, ainsi, les membres des associations catholiques, surtout à notre époque troublée par des luttes incessantes, doivent rester fidèles à l’action.  »

Le premier combat se situe au niveau des âmes, c’est pourquoi Mgr Sarto insiste pour bien définir le but particulier des comités  :

«  Le premier souci des Comités sera d’enseigner au peuple la foi religieuse et pratique en Jésus-Christ et son Vicaire  ; il suit de là que chacun doit s’appliquer d’abord à tenir une conduite irréprochable dans l’accomplissement de ses devoirs envers Dieu, le prochain et soi-même. J’ai dit que ses membres sont les coopérateurs du curé  ; ils lui doivent aide et assistance en tout ce que son zèle juge utile d’entreprendre, pour l’enseignement de la doctrine chrétienne et la direction des patronages…   »

Mgr Sarto est sévère pour les curés qui rechignent à se voir imposer une équipe de laïcs  : «  Je ne puis comprendre qu’il y ait encore un seul curé qui n’ait établi dans sa paroisse un Comité paroissial, non seulement parce qu’il désobéit à des ordres précis et répétés du Saint Père, mais parce qu’il se prive d’un concours précieux, sans lequel beaucoup de travaux de sonministère resteront incomplets, ou ne produiront pas de fruits.  »

Le Patriarche de Venise, en revanche, exige des laïcs une obéissance et une abnégation à toute épreuve. C’est la grande différence avec nos C.P.P. actuels où les laïcs remplacent le prêtre. Ici, ce sont les meilleurs laïcs qui aident le prêtre et qui, en lui obéissant en toutes choses, prolongent son action sacerdotale. Le prêtre est, en effet, l’homme indispensable qui, par fonction, a le pouvoir de répandre la grâce divine et de former Jésus-Christ dans les âmes. Les laïcs qui l’entourent sont, avec lui, au service de cette vie divine qui se répand par son ministère et produit des bonnes œuvres de toutes sortes.

UNE LUTTE PERMANENTE CONTRE LA FRANC-MAÇONNERIE

Le deuxième combat pour lequel Mgr Sarto mobilise ses comités est la lutte contre les associations maçonniques ou libérales qui veulent embrigader les italiens pour mieux leur faire perdre la foi. C’est donc un impérieux devoir pour le Cardinal de contrer cette puissance de déchristianisation dans ses moindres manifestations. Par exemple, il met ses comités au travail et multiplie les sessions d’études pour préparer le Congrès antimaçonnique international de Trente. C’est aux jeunes surtout qu’il confie cette mission  :

«  Combattre la maçonnerie est une œuvre religieuse et éminemment sociale, parce que cette secte est hostile, non seulement à notre sainte Religion dans toutes ses manifestations, mais parce qu’elle s’applique à ruiner aussi la tranquillité de l’ordre. (…) Mes chers jeunes gens, ramenez à moi ceux de vos compagnons qui se sont égarés  ; prenez sur vous cette mission que je vous confie (…) Luttez, luttez, ô jeunesse, contre la maçonnerie  ; vous avez toute mon approbation, parce que par là vous méritez bien de la famille, de la patrie et de l’humanité   !   »

Cette Action catholique stimulée et organisée par Mgr Sarto va produire une efflorescence de bonnes œuvres en tous domaines  : éducation, charité, vie sociale et économique, etc…Elle offre le spectacle de toutes les classes sociales unies par une cordiale charité, se dévouant dans le cadre concret des institutions de l’Église et dans l’obéissance à ses ministres. Les deux pouvoirs, civil et religieux, travaillent en parfaite harmonie et avec efficacité pour le bien commun, sous le rayonnement direct ou indirect de l’Église toujours présente.

Quand le cardinal Sarto partit pour Rome, à la mort de Léon XIII, il laissait un diocèse en pleine renaissance, ce qui ne fut probablement pas étranger à son élection au Souverain Pontificat.

TOUT RESTAURER DANS LE CHRIST

Saint Pie X

Saint Pie X

Élu pape, Mgr Sarto allait évidemment vouloir étendre à l’Église entière, son action fructueuse de Venise. Sa première encyclique, E supremi Apostolatus du 4 octobre 1903, fixe le programme de son pontificat. C’est, pour ainsi dire, la charte de l’Action catholique de toute l’Église. Tout d’abord, Pie X dresse le tableau du monde qui entoure l’Église et il constate que celui-ci mène, contre Jésus-Christ et ses représentants, une guerre à outrance qui n’a jamais connu une telle ampleur. Il en conclut que les temps de la grande apostasie sont arrivés, et que l’antéchrist annoncé par les Écritures est peut-être déjà né.

Deuxièmement, le devoir de sa charge apostolique lui impose, dans un tel contexte, de «  Tout restaurer dans le Christ  ». Tout  ? Oui, car le Christ veut régner en souverain dans chaque secteur de l’activité humaine, afin que s’édifie la civilisation chrétienne qui, seule, peut faire le bonheur temporel et éternel des peuples.

Troisièmement, pour atteindre ce but de tout restaurer dans le Christ, saint Pie X dicte aux membres de l’Église leur devoir. Aux évêques, il demande surtout la sainteté et, ce qui en est la vraie marque, le zèle pour la gloire de Dieu. Il insiste beaucoup sur leur devoir de bien former leurs prêtres. Ce sont les prêtres, en effet, qui sont au contact du peuple et qui ont la charge de former Jésus-Christ dans les âmes. On sent le Pape angoissé à leur sujet… Le ton de cette encyclique ressemble à un ordre de mobilisation générale car même les laïcs sont explicitement engagés dans cette mission  :

«  Cependant, Vénérables Frères, ce n’est nullement notre pensée que dans cette œuvre si ardue de la rénovation des peuples par le Christ vous restiez, vous et votre clergé, sans auxiliaires. Ce ne sont donc pas seulement les hommes revêtus du sacerdoce, mais tous les fidèles sans exception qui doivent se dévouer aux intérêts de Dieu et des âmes  : non pas, certes, chacun au gré de ses vues et de ses tendances, mais toujours sous la direction et selon la volonté des évêques. L’action, voilà ce que réclament les temps présents  ; mais une action qui se porte sans réserve à l’observation intégrale et scrupuleuse des lois divines et des prescriptions de l’Église, à la profession hardie et ouverte de la religion, à l’exercice de la charité sous toutes ses formes, sans retour sur soi ni sur ses avantages terrestres.   »

Dès cette première encyclique, certains cardinaux s’inquiétèrent  : jusqu’où le nouveau Pape prétendait-il étendre son action  ? Allait-il faire de la politique, et laquelle  ? Le pape leur répondit très franchement lors du consistoire du 9 novembre 1903  : «  Nous savons très bien que Nous heurterons quelques personnes en disant que Nous Nous occuperons nécessairement de politique (…)

«  Nous devrons ramener aux sentiers de l’équité, dans la vie publique et dans la vie privée, sur le terrain politique et sur le terrain social, tous les hommes et chacun d’eux.  »

On ne peut être plus clair  ! Saint Pie X voudrait qu’à l’échelon de la Chrétienté, se renouvelle le miracle de Venise. En effet, il considérait comme une violente anomalie que des pays à la constitution parlementaire et démocratique, qui comptent 80 à 90 % de catholiques, soient gouvernés par des francs-maçons et des révolutionnaires  ! À pays catholique, gouvernement catholique  ! Mais pour cela, encore fallait-il que les catholiques restent unis dans l’obéissance à la hiérarchie  ; d’où son insistance sur cette condition sine qua non de la prise du pouvoir dans nos sociétés démocratiques.

Or, un mauvais esprit était déjà répandu dans l’Église  : on ne voulait plus ni obéir, ni prendre comme modèle les antiques institutions. Saint Pie X s’en rendait bien compte et savait que la responsabilité en incombait à son prédécesseur qui avait laissé les démocrates disciples de Lamennais s’infiltrer dans l’Église.

LES ERREURS DE LA DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE

Le saint Pontife, en véritable homme de gouvernement, ne laisse pas pourrir la situation  : sans tarder il condamne les trois erreurs, les trois déviations par lesquelles les démocrates pervertissent toute l’Action catholique.

Premièrement, il leur reproche leur admiration de la Révolution française, de la société laïque qu’elle a engendrée, et leur refus d’admettre l’évidence  : cette révolution est l’origine politique et historique des injustices sociales qu’ils prétendent pourtant combattre mieux que les autres…

Deuxièmement, le pape reproche à ces aveugles volontaires d’entraîner les masses catholiques, qui ont bon cœur, à prendre systématiquement le parti des pauvres contre les riches capitalistes. Ils n’ont plus ainsi la vraie notion de la justice sociale et de la charité. Saint Pie X réprouve tout particulièrement leurs prises de position en faveur de l’intervention de l’État dans les questions sociales, parce qu’il voit bien – et l’avenir lui a donné raison – que l’avènement de cet “ État-providence ” sera «  la destruction du christianisme   »  !

Enfin, le Pape montre que pour donner corps à leurs chimères, ces catholiques sociaux qui ne mettent en cause ni la révolution ni la démocratie, font une mauvaise politique, en créant leur propre parti, celui des pauvres, pour l’opposer à celui des riches. Ils font ainsi entrer la lutte des classes dans les mœurs et les institutions chrétiennes.

Saint Pie X se rendit compte que si ces erreurs continuaient à se répandre dans les mouvements de l’Action catholique, ceux-ci deviendraient une courroie de transmission de la révolution universelle. Après avoir averti, puis patienté, il se résolut donc à sévir. En Italie, il n’hésita pas à dissoudre l’organisation de l’Action catholique, qu’il avait pourtant lui-même contribué à restaurer en 1889.

Le 25 août 1910, il publia la Lettre sur le Sillon, qui condamnait, en France, le mouvement de Marc Sangnier imbu de ces faux principes. Notre Père considère ce document pontifical comme le plus important et le plus lumineux du siècle car il démasque, réfute et condamne cette fausse action catholique qui va conduire l’Église à la consomption et à la mort.

«  IL FERMO PROPOSITO  »

Cependant, puisque l’Action catholique est une nécessité vitale pour l’Église, le pape ne pouvait rester sur cet échec  : en Italie, il la recrée, mais uniquement avec des hommes disposés à obéir et à agir conformément à la doctrine catholique intégrale. Les principes de cette nouvelle Action catholique sont exposés dans une encyclique magistrale  : «  Il fermo proposito  ».

Le pape y rappelle d’abord la finalité de l’œuvre  :

«  Les catholiques se proposent de réunir ensemble toutes leurs forces vives dans le but de combattre par tous les moyens justes et légaux la civilisation antichrétienne, réparer par tous les moyens les désordres si graves qui en dérivent  ; replacer Jésus-Christ dans la famille, dans l’école, dans la société…   »

La grâce et la sainteté sont les premiers moyens pour combattre la civilisation antichrétienne car  :

«  C’est seulement quand nous aurons formé Jésus-Christ en nous que nous pourrons plus facilement le rendre aux familles, à la société. Tous ceux donc qui sont appelés à diriger ou qui se consacrent à promouvoir le mouvement catholique doivent être des catholiques à toute épreuve, convaincus de leur foi, solidement instruits des choses de la religion, sincèrement soumis à l’Église. Ils doivent être des hommes d’une piété véritable, de mâles vertus, de mœurs pures et d’une vie tellement sans tache qu’ils servent à tous d’exemple efficace…   »

Le pape en vient ensuite logiquement à parler de l’engagement politique. Si les catholiques, explique-t-il, ne se décident pas à s’emparer de ce champ d’action où se joue le salut des âmes, quelle que soit leur condition sociale, «  on risque de s’arrêter à mi-chemin   ». Cette expression est lumineuse dans sa simplicité  : l’Église militante dans le monde est comme une armée avançant sur un vaste champ de bataille, en rase campagne, avec toutes ses troupes de bonnes œuvres  : les maisons d’éducation, les hôpitaux, les services sociaux, les banques, etc… tandis qu’en face d’elle, sur les hauteurs d’une montagne escarpée, l’ennemi, le franc-maçon, tient le pouvoir politique et la bombarde en toute impunité par ses lois laïques, anticléricales, antimorales… Si l’Église tolère cette situation, elle sera clouée sur place, puis lentement mais inexorablement empêchée de faire du bien malgré les prodiges de dévouement de ses membres.

Saint Pie X est d’autant plus formel qu’il a l’expérience de ses vingt et une années d’épiscopat  ; aussi sait-t-il où il conduit l’Église lorsqu’il encourage les catholiques à user «  de ces droits de citoyen que les constitutions civiles modernes offrent à tous et par conséquent aux catholiques. (…) Ils sont capables tout autant et mieux que les autres de coopérer au bien-être matériel et civil du peuple, et acquérir ainsi une autorité et une considération qui leur permettront aussi de défendre et de promouvoir les biens d’un ordre plus élevé, qui sont les biens de l’âme.  »

Sur ce sujet, très délicat en Italie, d’une participation des catholiques à la vie politique, saint Pie X ouvre la voie à un changement complet d’attitude, sans prendre parti ouvertement contre son prédécesseur. Comprenant qu’il est désormais impossible de retrouver l’ancien régime des États pontificaux, il constate que s’abstenir de participer à la vie politique revient à laisser le champ libre à la franc-maçonnerie en lui donnant toute latitude pour corrompre la société. C’est pourquoi, renouant avec la lutte contre la révolution, qui était l’intention première du bienheureux Pie IX, il veut désormais que, sans attendre, on envisage une lutte politique ouverte sur la scène italienne. Toutefois, il se refuse à précipiter ce changement tant que l’Action catholique n’est pas prête pour cette nouvelle mission dans toute la péninsule.

Il recommande donc d’abord aux catholiques militants de s’occuper des communes et des régions pour s’y implanter solidement et s’y imposer par leur compétence. L’heure venue, ils se présenteront sur la scène nationale, munis d’une solide expérience et d’une bonne réputation qui feront leur force réelle.

«  Il importe beaucoup que cette même activité, déjà louablement déployée par les catholiques pour se préparer, par une bonne organisation électorale, à la vie administrative des Communes et des Conseils provinciaux, s’étende encore à la préparation convenable et à l’organisation pour la vie politique…   »

Quel malheur qu’il n’ait pas été compris et, bien plus, qu’il ait été contredit par ses successeurs.

UNE DOCTRINE PRÊTE POUR LA RENAISSANCE CATHOLIQUE

La renaissance catholique de demain s’opérera sous la vigoureuse impulsion d’un saint Pape, lui-même secondé par un clergé zélé et par une Action catholique conquérante et ardente, qui ne devra en rien s’écarter des sages principes posés par saint Pie X.

Ce que nous apprend saint Pie X, c’est que l’Action catholique est d’abord et avant tout une œuvre de grâce, de vie surnaturelle. Elle s’épanche par le ministère ecclésiastique et les institutions de l’Église… Il ne s’agit donc pas, pour le laïc d’Action catholique, d’aller au bout du monde dans une ONG, mais plutôt de rester humblement dans le cadre humain, réaliste de sa paroisse et de son diocèse afin d’y seconder les efforts apostoliques de son curé et de son évêque. Là, comme le dit notre Père épousant la pensée de saint Pie X  : «  Il s’efforce de gagner le Ciel par la pratique du culte et des sacrements, comme aussi des divers ministères et services qu’il pourra accomplir dans l’Église. (…) Il pratique l’entraide et la charité chrétienne au service de la communauté  : ce pourquoi existent collèges, hôpitaux, œuvres de toutes sortes.   » (CRC n° 54, mars 1972, p. 13)

Ce dévouement ne peut se confondre avec de la philanthropie, un service de “l’homme en tant qu’homme” mais c’est, comme dit encore notre Père avec saint Pie X, un effort pour «  défendre et promouvoir dans la société temporelle le règne du Christ et de sa Loi  ».

Cette exigence de charité conduit tout naturellement les catholiques à s’intéresser à la politique, dans la mesure où ce puissant secteur de l’activité humaine est aux mains des ennemis de l’Église. Cependant, cet engagement ne participe en rien de l’esprit démocratique fondé sur la souveraineté du peuple. Il s’agit au contraire, pour l’élite catholique solidement unie, de travailler au service de l’Église et de la Patrie dans une totale soumission à la loi du Christ.

Faute de quoi, comme notre père est le seul à l’affirmer aujourd’hui, en parfait disciple de saint Pie X  :

«  Sans la Chrétienté [c’est-à-dire sans un pouvoir public chrétien] comme en temps de persécution et aujourd’hui de libéralisme et d’anarchie, l’Église est en malaise, et malgré des miracles d’héroïsme constant, exposée à la consomption et à la mort.   » (Point 29 des 150 Points de la Phalange)

Malheureusement, saint Pie X n’a pu, dans le laps de temps relativement court de son pontificat, renouveler l’ensemble de la hiérarchie  ; le venin du libéralisme répandu sous Léon XIII est donc demeuré dans l’Église. Ne prenons pour exemple que le cas de Mgr Radini Tedeschi, évêque de Bergame. Ce confident et ami de Léon XIII eut pour collaborateur le futur Pie XI, et pour secrétaire enthousiaste le futur Jean XXIII. Les principales étapes de la désorientation de l’Église en matière d’Action catholique sont ainsi figurées  ; elles aboutissent, dans une rupture avec la doctrine catholique intégrale de saint Pie X, à l’aggiornamento de Vatican II et à la consomption de l’Église qui en résulta. Dans le prochain article nous commencerons à en étudier le processus au Canada français.

RC n° 107, avril 2003, p. 1-6

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