La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE AU QUÉBEC
ET LA RÉVOLUTION TRANQUILLE

III. La promotion des études supérieures

NOS deux précédentes études sur les congrégations de frères enseignants qui, avant la Révolution tranquille, se partageaient l’essentiel de la charge de l’enseignement public dans la province de Québec, ont permis trois constatations. Nous avons d’abord montré que leur vitalité était étroitement dépendante de leur fidélité à leur règle religieuse et donc, à leur supérieur général. Ensuite, que leur efficacité scolaire était la conséquence de leur soumission aux évêques qui ont su les défendre et imposer la recherche de l’intérêt général, à l’encontre des querelles et des susceptibilités des autorités locales. Enfin, nous avons montré que les frères enseignants avaient su faire preuve d’un zèle et d’un souci constant de modernisation pédagogique pour répondre aux besoins de la population au 19siècle et au début du 20e siècle, selon le désir des évêques. C’est ainsi que ces congrégations ont rapidement débordé le cadre de l’enseignement primaire, pour s’occuper de classes commerciales et de classes de formation professionnelle.

LES LIMITES DE L’ENSEIGNEMENT PUBLIC

Toutefois ce souci de modernisation pédagogique de l’enseignement public va prendre une nouvelle ampleur à partir des années 1920. À cette époque en effet, les catholiques francophones ne disposaient pas d’un enseignement secondaire public comparable à celui des anglo-protestants. L’école publique n’offrait au mieux que neuf années d’enseignement aux franco-catholiques  : six ou sept d’enseignement primaire proprement dit, plus deux ou trois d’enseignement primaire dit complémentaire, le plus souvent commercial. Les établissements privés offraient bien aux enfants des familles plus fortunées, ou boursiers, une scolarité de douze années mais d’un enseignement classique où l’initiation aux sciences était réduite à la portion congrue… Peu de Canadiens français étaient donc en mesure d’entrer à l’université et, s’ils y étaient admis, ils se concentraient dans les facultés de lettres et de droit.

Le nationalisme qui animait les frères enseignants les rendait très sensibles à cette carence de notre système éducatif, et ils souffraient de voir que les bons élèves de leurs écoles publiques ne pourraient pas se placer honorablement dans la société  ; les postes de responsabilité, surtout dans le domaine industriel et commercial, échappaient aux catholiques au seul profit des anglo-protestants.

LE FRÈRE MARIE-VICTORIN

Le frère Marie-Victorin

Le frère Marie-Victorin

Ils entreprirent donc de sensibiliser les élèves et leurs parents à l’importance des études scientifiques. La figure emblématique de cet effort général est le frère Marie-Victorin, Frère des Écoles chrétiennes. Entré dans la Congrégation en 1901, et tout de suite remarqué pour ses brillantes qualités intellectuelles, la carrière du jeune religieux fut précocement interrompue par la maladie, à la sortie du noviciat. Réduit à l’oisiveté, le frère Marie-Victorin eut tout le loisir de s’intéresser à la botanique en autodidacte. Mais il le fit si bien qu’il devint, en quelques années, le botaniste nord-américain le plus illustre de son temps. Professeur à l’Université de Montréal dès 1920, il obtint un doctorat en 1922 sans jamais avoir fait la moindre étude universitaire. Or, nationaliste convaincu, «  patriote éducateur que toutes les causes nationalistes enflamment  », comme nous le dépeint l’un de ses biographes, il milita dès 1906 pour un renouveau de la pédagogie. En 1923, il fut l’initiateur d’une fédération des sociétés savantes, l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences, qui se donna pour tâche de promouvoir le développement scientifique de la société par la recherche, l’enseignement et la vulgarisation. Le frère Marie-Victorin devint alors le symbole du progrès scientifique de la Province  : qui ne connaît le jardin botanique de Montréal – l’un des plus beaux du monde – dont il fut le créateur, ou qui ne se souvient des concours d’herborisation organisés dans presque tous les établissements scolaires  ? Enfin, c’est à lui que l’Université de Montréal dut sa survie financière durant la grande crise de 1929.

Le frère Marie-Victorin dans son laboratoire

Le frère Marie-Victorin
dans son laboratoire

Sa mort accidentelle en 1944 fut l’occasion d’un concert de louanges, apaisant pour un temps la controverse qui n’avait cessé de son vivant. En effet, sa polémique au vitriol, ses jugements à l’emporte-pièce, ses relations dans le monde politique, sa vie en dehors du cadre habituel de sa communauté religieuse avaient attiré bien des critiques qui souvent laissaient ses supérieurs perplexes. Ces derniers avaient la preuve de calomnies évidentes, mais ils devaient bien reconnaître aussi qu’un esprit nouveau prompt à la critique, commençait à poindre dans son entourage. Voici le jugement que le Frère assistant Romuald-Hosea porta sur le frère Marie-Victorin dans une lettre au supérieur général. «  Ce que je trouve le plus déprimant humainement parlant, c’est que les hommes qui ont été encouragés pour les études et même pour le Second Noviciat, ces hommes ne sont presque pas utilisables pour la conduite d’une Communauté. Souvent ces intellectuels sont de grands critiqueurs, et quand on les aborde pour une coopération, ils ne se sentent pas capables. Tout ce travail néfaste sur les intellectuels est attribuable à notre Universitaire Marie-Victorin qui, par son persiflage, empoisonne les esprits de ses admirateurs. Son Excellence Mgr Gauthier, Archevêque de Montréal, le dit un homme dangereux et malfaisant, mais influent auprès des gouvernements.  »

Le jugement sévère de cet excellent Mgr Gauthier témoignait du changement d’attitude de l’épiscopat vis-à-vis des frères enseignants pendant les années trente. La croisade du frère Marie-Victorin en faveur des études scientifiques n’était en effet qu’une facette de l’activité débordante des frères hors du cadre traditionnel qui était encore le leur au début du 20e siècle. Ils ne se contentèrent plus de multiplier les activités parascolaires, ils prirent l’initiative de mettre en place un véritable cours secondaire public dont le succès ne rencontra pas l’approbation de la majorité de nos évêques. Ce qui pourrait paraître une querelle des Anciens et des Modernes commençait alors  ; elle devait durer trente-cinq ans et ne pas connaître d’autre issue que… la Révolution tranquille dont elle fut une des causes du succès, mais non pas la seule.

LA CRÉATION DU COURS PRIMAIRE SUPÉRIEUR

La querelle commença dès 1920, à propos du cours primaire complémentaire dit commercial, qui était très populaire puisque trois cents établissements le dispensaient dans la province. Son succès et ses heureux résultats incitèrent le gouvernement à envisager d’imposer un enseignement de ce type dans les établissements classiques  ; il se heurta à une fin de non-recevoir, ce qui déclencha la campagne. Des nationalistes publièrent des articles critiquant le cours commercial des frères, lui reprochant surtout de dispenser la culture anglaise, d’encourager la désertion des campagnes et de rendre la jeunesse matérialiste. Cependant, les frères eurent beau jeu de répondre que la situation de la province avait considérablement changé en vingt ans. Sans que leur enseignement y fût pour quelque chose, la population urbaine était passée de 22 % à 56 %, ce qui provoquait un déséquilibre entre les commissions scolaires. Celle de Montréal qui ne comptait pas plus de 30 000 élèves avant la Première Guerre mondiale, en comptait 79 550 en 1920  !

Or, 94 % des jeunes Montréalais quittaient l’école à la fin du primaire. Les 6 % qui y restaient ne profitaient que du primaire complémentaire, c’est-à-dire des trois années du cours commercial, insuffisant pour permettre l’accès aux études supérieures. Comme il y avait peu d’établissements secondaires privés à Montréal, se former dans la métropole canadienne française était pour un jeune homme se fermer les portes d’un avenir professionnel de responsabilité  ! Leurs maîtres dévoués ne pouvaient être insensibles à cette situation.

Entre 1911 et 1920, la question fut régulièrement débattue à la commission scolaire, mais vainement malgré les recommandations du visiteur des écoles catholiques, l’abbé Perrier. C’était un prêtre éminent dont le presbytère était le rendez-vous de l’élite nationaliste de la province, pour des soirées inoubliables, immortalisées par la plume du chanoine Groulx. Les Clercs de Saint-Viateur, qui avaient la charge des écoles de sa paroisse, se permirent de prendre les devants. Les pères Coderre et Piédalue proposèrent directement un projet de programme au Surintendant de l’Instruction publique à Québec  ; il n’eut aucune réaction significative. Sans se décourager, les Clercs de Saint-Viateur prirent contact avec les supérieurs des autres communautés enseignantes, avec lesquels ils formèrent une commission intercommunautaire. Leur but était d’élaborer un programme en fonction des besoins des élèves mais aussi des capacités réelles des frères enseignants tant humaines que pédagogiques et matérielles. La première réunion de la commission se déroula le 7 novembre, le programme fut adopté dès la seconde réunion… le 28 novembre  ! Les supérieurs s’étaient mis d’accord sur un cours de quatre ans, très proche de celui des high-schools du système anglophone, ce qui se comprend bien  : la plupart des congrégations ayant des établissements dans les provinces anglophones ou aux États-unis, il leur était facile de transposer ce modèle en l’adaptant à la situation des écoles montréalaises. Les Clercs de Saint-Viateur annoncèrent immédiatement qu’ils mettraient en place ce nouveau programme dès la prochaine rentrée, les autres communautés leur emboîtèrent le pas le 11 décembre. Mais déjà, les frères prirent le soin de souligner opportunément qu’il ne s’agissait pas pour eux de concurrencer les séminaires  : «  Doter Montréal d’un nombre raisonnable de ces écoles primaires supérieures serait donc, croyons-nous, servir magnifiquement la cause canadienne-française. La même conclusion s’applique aux centres industriels et aux petites villes qui ne possèdent pas de collège classique.  »

Un premier cours, ad experimentum pour un an, s’ouvre dans la paroisse du curé Perrier  ; il regroupe vingt élèves. Il devient officiel à la rentrée de 1922. Il ne s’agit pas d’un cours commercialplus développé, mais d’un cours classique qui donne une plus large part aux matières scientifiques pour répondre plus directement aux exigences de l’évolution de la société. Le nouveau programme gardait l’enseignement du latin, des racines grecques et de la philosophie.

Remise de diplômes chez les frères du Sacré-Cœur.

Remise de diplômes
chez les frères du Sacré-Cœur.

De 1922 à 1925, chaque congrégation mit en place de telles classes dans plusieurs de ses établissements. En 1926, une réunion intercommunautaire tira les leçons de l’expérience et harmonisa le programme en tenant compte des modifications que certains professeurs avaient cru bon d’apporter, mais qui créaient des différences entre les écoles. Nous voyons ainsi que tout se réalisait à l’initiative des frères enseignants, hors du cadre administratif  : des pédagogues compétents agissaient efficacement pour le bien de leurs élèves. À la rentrée de 1928, lorsque le programme harmonisé fut mis en place, 156 établissements dans la province offraient ce cours secondaire public à 2 202 élèves. Cela suffit à réfuter le mythe de la grande noirceur… l’enseignement catholique était parfaitement capable de se moderniser  ! Pourtant, il est vrai que cette modernisation allait marquer le pas.

L’OPPOSITION DES ÉVÊQUES

La faute en est imputable au Comité catholique de l’Instruction publique, c’est-à-dire au plus haut organisme provincial chargé de l’instruction publique  ; il est, rappelons-le, composé essentiellement des évêques de la province. Mis devant le fait accompli après des années de tergiversations, le Comité commença par laisser agir les frères enseignants. Ce ne fut qu’en 1927 qu’un sous-comité fut formé pour analyser leur programme. Il formula ainsi sa principale recommandation  : «  Le sous-comité, après avoir étudié et discuté le sujet soumis à sa considération, croit qu’il est opportun, vu que près de deux cents écoles dans la province donnent déjà ce cours, qu’un programme pour les 9e, 10e et 11e années soit préparé le plus tôt possible.  » Autrement dit, tout le programme élaboré par les frères et suivi depuis déjà six ans par des centaines d’élèves, était remis en cause. Les religieux se mobilisèrent, firent des représentations, déposèrent de nombreux mémoires pour expliquer les avantages de leur programme et les inconvénients du moindre changement, ce fut en vain. Une bataille se livrait sur la question de l’enseignement du latin  : les séminaires voulaient en garder le monopole tandis que les frères tenaient à l’enseigner aussi, puisqu’il est un élément essentiel de la culture générale catholique et française.

Le 18 octobre 1929, le cours primaire supérieur fut approuvé officiellement. Mais son programme était dévalué par rapport à ce qui était enseigné depuis déjà huit années  : l’enseignement du latin était supprimé et l’enseignement des sciences réduit, par exemple le programme de chimie était modifié et la géométrie analytique disparaissait. Le malentendu était installé pour longtemps entre les évêques et les religieux enseignants  : ces derniers voulaient donner aux jeunes Canadiens français un niveau scolaire comparable à celui des jeunes anglo-protestants, tandis que les évêques voulaient protéger les collèges classiques, leurs pépinières de vocations sacerdotales.

L’EXTENSION DU COURS

Dans un premier temps, les Clercs de Saint-Viateur et les autres congrégations à leur suite, contournèrent la difficulté en ne voulant voir dans le programme adopté par le Comité qu’un programme minimum qui n’interdirait pas des cours supplémentaires afin de préparer leurs meilleurs élèves à l’enseignement supérieur. On établit donc un régime à deux vitesses  : les élèves qui n’envisageaient pas d’études supérieures suivraient le programme du Comité, tandis que l’ancien programme était maintenu pour les autres. Évidemment, ce système était viable mais moins efficace puisqu’il supposait un choix des élèves dès la fin du primaire  ! En outre, il était illusoire de penser que les défenseurs des séminaires laisseraient faire. La polémique continua donc, provoquant un nouvel examen de la question par les autorités provinciales en 1939.

À cette occasion, les religieux enseignants préparèrent une refonte de leur programme. Afin d’atténuer le risque d’une concurrence avec l’enseignement secondaire privé, ils proposaient trois types de programmes qui se développeraient sur cinq années autour d’un enseignementcommun de matières scientifiques, ce qui faciliterait un passage éventuel d’élèves d’une section à l’autre. Les étudiants auraient donc le choix entre trois sections  : étude de deux langues mortes comme dans les séminaires, étude d’une seule langue morte, aucune étude de langue morte. À ces trois sections, ils ajoutaient des classes professionnelles pour les élèves qui voudraient quitter l’école avant l’examen final ou pour ceux qui ne souhaitaient pas aller à l’université. Les frères préconisaient aussi l’instauration d’une commission pédagogique provinciale où ils seraient représentés, pour établir les programmes et délivrer les diplômes. Ils demandaient enfin l’organisation d’un système de transport scolaire subventionné pour les élèves trop éloignés des écoles.

Ce beau plan, dont vous remarquerez la modernité, fut rejeté d’emblée par le Comité catholique de l’Instruction publique. En 1942, le gouvernement libéral, qui est par principe plutôt opposé aux évêques, remit la question à l’ordre du jour. Les frères enseignants en profitèrent pour peaufiner leur programme de 1939, notamment en soulignant la nécessité d’un diplôme final accepté par toutes les universités. Cependant, les Clercs de Saint-Viateur laissèrent alors le rôle de premier plan aux Frères des Écoles chrétiennes puisque ceux-ci étaient très liés avec le tout puissant cardinal Villeneuve, leur ancien élève et le frère d’un des leurs. Ils lui firent donc approuver officieusement le rapport avant de le présenter au Comité, y compris cette phrase  : «  Dans un pays comme le nôtre, où les familles sont nombreuses et peu fortunées, où le besoin urge la formation des compétences que notre capital humain nous donne le droit d’espérer, la gratuité de l’enseignement secondaire ne devrait-elle pas être en vigueur  ? Aucun autre problème national ne presse davantage que la diffusion large de l’enseignement.  »

L’accord du cardinal Villeneuve ne fut pas suffisant pour emporter l’assentiment de la majorité du Comité. Remarquons que cette question divisait des nationalistes. Le nationalisme des religieux enseignants n’est plus à démontrer, mais celui de leur principal opposant que fut Mgr Ross, le remarquable premier évêque de Gaspé, non plus. Celui qu’on considère à juste titre comme le père de la Gaspésie, ne croyait pas en l’avenir d’une nation catholique qui s’adonnerait à l’industrie et au commerce dominés par le monde anglo-saxon  ; à ses yeux, l’avenir de la nation canadienne-française passait nécessairement par le retour à la terre et par la formation classique et catholique d’une élite qui assumerait la direction morale et spirituelle du peuple.

DE FÉCONDES INITIATIVES LOCALES

Les frères ne se découragèrent pas et gardèrent leur objectif de promouvoir l’enseignement supérieur dans l’enseignement public, ils y consacrèrent même tous leurs efforts. En 1946, on comptait 382 écoles dites primaires supérieures dans la province. En 1932, 3 314 élèves suivaient les cours de 9e année, et 283 les cours de 11e année  ; en 1945, 16 806 élèves étaient en 9e année, 1 899 finissaient leur 12e année, prêts à entrer à l’université. Les religieux abandonnaient aux institutrices l’enseignement dans les petites classes, et se concentraient dans les classes supérieures dont certaines, dans les quartiers les plus pauvres, étaient entretenues à perte pendant des années.

La polémique entre, d’une part, les frères et leurs anciens élèves, et d’autre part le Comité catholique de l’instruction publique et les défenseurs des collèges classiques, s’enflammait périodiquement. Le Premier ministre Duplessis avait pour principe de ne pas se mêler des affaires qui étaient de la compétence des évêques. Cependant, les fonctionnaires lui multipliaient les rapports qui soulignaient l’inadaptation de notre système secondaire aux études supérieures  ; quelques années après, les tenants de la Révolution tranquille les citeront abondamment pour convaincre les électeurs de la nécessité du changement…

Malgré tout, les frères réussirent dans certaines circonstances à contourner le blocage du Comité catholique, et à délivrer un enseignement remarquable dont les résultats étaient impressionnants. Ce fut le cas, par exemple, à Shawinigan où les Frères de l’Instruction chrétienne développèrent le programme officiel en créant une classe spéciale préparant à la première année de génie de l’Université Laval. Cette 13e année fut maintenue de 1944 à 1960, permettant à plusieurs centaines de jeunes gens de poursuivre des études d’ingénieur et même, pour quelques uns, d’obtenir un doctorat ès sciences.

LE FRÈRE THÉODE

Frère Théode

Frère Théode

Il faut surtout parler de l’œuvre du frère Théode, Frère du Sacré Cœur, à Sherbrooke, car elle est remarquable et eut un effet d’entraînement. Ce brillant pédagogue commença par faire le tour des universités de la province afin de connaître précisément leurs principales exigences pour l’admission des finissants du secondaire. Au regard de leurs réponses, il bâtit lui aussi un programme d’une année d’études supplémentaire et organisa des conférences dans sa région pour susciter un mouvement d’aide financière aux étudiants. Le frère Provencher, l’un de ses collaborateurs, se souvient  : «  Il se scandalisait de voir que les petits Canadiens anglais de la province de Québec pouvaient faire leur cours secondaire gratuitement dans les écoles publiques tandis que nos petits Canadiens français étaient obligés de s’inscrire dans des institutions privées pour avoir accès à l’université. Fallait-il se surprendre après cela qu’on soit obligé d’aller à l’étranger pour trouver les ingénieurs et les techniciens dont nous avions besoin  ? À l’avenir, nous n’avons plus le droit de perdre un seul talent canadien-français. Il tonnait en général contre toute espèce de blocage. Il s’en prenait aux professeurs qui ne faisaient pas réussir leurs élèves des cours publics, et au département de l’Instruction publique qui imposait aux écoles de programmes stupides n’aboutissant à rien.  »

École supérieure de Sherbrooke.

École supérieure de Sherbrooke

En 1951, il va plus loin  : il organise une première année de génie à Sherbrooke. Sa réussite considérable aboutira indirectement mais rapidement à l’érection de l’Université de Sherbrooke, voici comment. Le Premier ministre Duplessis, à la demande des évêques du Comité, voulut en effet menacer la commission scolaire locale de sanctions si elle maintenait la classe du frère Théode puisqu’elle était illégale. Apprenant cela, l’organisateur de l’Union nationale à Sherbrooke s’empressa de prévenir M. Duplessis qu’une telle décision pouvait bien lui coûter le comté aux prochaines élections, le frère Théode étant trop populaire. Comment sortir de l’impasse  ? Comment donner satisfaction aux évêques, donc supprimer ces classes illégales, sans s’aliéner les électeurs donc en maintenant la classe de Génie  ? Duplessis trouva une solution géniale  : il décida de fonder à Sherbrooke une université catholique qui engloberait la classe du frère Théode. Le doyen de la faculté des sciences le reconnaissait officiellement en 1955  : «  Le frère Théode a parlé assez fort pour qu’on l’entendît à travers la province. Il a fondé ici, à l’École supérieure, une 13e année, qui, paraît-il, n’avait pas le droit d’exister (…) Il a produit des élèves qui sont passés dans les universités de Montréal et de Québec, qui sont sortis les premiers avec des doctorats et des maîtrises. Je n’hésite pas à affirmer que c’est le Frère Théode, par sa ténacité, sa persistance, par les succès retentissants de ses élèves, qui a amené d’abord les universités de l’extérieur à accepter en deuxième année les diplômés en sciences de l’École supérieure de Sherbrooke et, par la suite, il a allumé l’étincelle provoquant l’explosion de laquelle est sortie l’Université de Sherbrooke.  »

Une chose semblable se réalisa à Chicoutimi, avec cependant une grosse différence puisque c’est l’évêque du lieu qui demanda aux Frères maristes de fronder le Comité. Sous prétexte qu’il fallait remédier au manque d’espace du collège classique qui était surpeuplé, il les pria d’ouvrir une section classique dans plusieurs de leurs écoles. En 1946, il s’inquiéta du risque pour la moralité des jeunes de 12e année contraints de continuer leurs études à Québec, il demanda donc aux frères d’ouvrir une 13e année préparatoire à la Faculté des sciences de Laval. Le frère Majella qui en était le responsable, obtint de tels résultats que la Faculté lui accorda en 1959 le droit de donner et de corriger ses propres examens. Du coup, il fonda une seconde année de génie dont cinq cents étudiants profitèrent avant qu’elle ne donnât naissance elle-aussi à une université.

Frère Martial

Frère Martial

À Québec, le frère Martial, lui aussi Frère du Sacré Cœur, essaya de suivre l’exemple de son ami et mentor, le frère Théode. Mais il travaillait sous les yeux du Comité qui lui multiplia les empêchements. Finalement, comme ses classes répondaient à un besoin dans les quartiers pauvres, c’est la société St Jean-Baptiste qui prit en main leur financement pour les émanciper de la tutelle du Comité. Les résultats du frère Martial furent tels que la Faculté des sciences et de commerce de Laval, et l’École polytechnique de Montréal accordaient l’admission sans examen préliminaire à ses élèves finissants. Des classes similaires furent fondées par les Frères du Sacré-Cœur à Saint-Georges-de-Beauce et à Châteauguay.

De toute cette activité, il résulta en 1953 que 44 % des étudiants de l’Université de Montréal et 30 % de ceux de l’Université Laval étaient issus des écoles des frères. Mais il n’y avait encore à peine que 4 % des jeunes canadiens français qui entreprenaient des études universitaires.

LES CONSÉQUENCES FUNESTES DU CONSERVATISME ÉPISCOPAL

La majorité de l’épiscopat restait inébranlablement opposée à l’enseignement secondaire public  : lorsque le mouvement prendra de l’ampleur, il menacera de sanctions les commissions scolaires. En 1949, Mgr Charbonneau avait pris le parti des frères  ; mais l’archevêque de Montréal était alors en froid avec tous ses collègues. Comme on pouvait, à juste titre, suspecter son orthodoxie – l’année suivante, le Pape Pie XII exigera sa démission – son appui ne fit qu’apporter de l’eau au moulin des détracteurs de l’enseignement public. Au cours des années cinquante, on multiplia une nouvelle fois sous-comités, commissions et sous-commissions pour finalement n’aboutir qu’à des demi-mesures qui ne réglaient rien et augmentaient donc l’insatisfaction générale.

Cela finit par provoquer un vif mécontentement chez les Frères enseignants. Pour se donner davantage de poids, ils créèrent une fédération des Frères enseignants qui officialisa la pratique des réunions intercommunautaires, et surtout, ils mobilisèrent leurs associations d’anciens élèves tout en multipliant les contacts personnels avec les évêques, notamment avec le cardinal Léger qui leur était favorable sans pour autant vouloir imposer son opinion.

On peut s’étonner, voire se scandaliser de l’immobilisme des évêques sur une question de cette importance. Ils nous apparaissent à première vue comme les défenseurs inconditionnels de leurs collèges classiques qui, pourtant, ne regroupaient pas 4 % de la population scolaire. Toutefois, leurs arguments n’étaient pas dénués de toute valeur  : outre la question controversée de l’excellence de l’enseignement classique, ils soulignaient que les séminaires étaient des pépinières de vocations sacerdotales, alors que l’état d’esprit des établissements tenus par les frères était de plus en plus mondain, ouvert au mode de vie anglo-saxon. Or, si les supérieurs des communautés enseignantes pouvaient facilement se défendre quant aux vocations, puisque leurs établissements en donnaient aussi, il leur était plus difficile de se justifier du dernier reproche, comme nous l’avons vu précédemment avec le cas du frère Marie-Victorin.

Il semble en effet que, dans l’esprit de ces frères dévoués, la cause nationaliste mais profane prit alors le pas sur la formation religieuse. Un exemple le montre, pris chez les Frères des Écoles chrétiennes  : les supérieurs constataient que les frères négligeaient de plus en plus leur formation continue en théologie, préférant consacrer tout leur temps à leur propre formation intellectuelle afin d’assumer convenablement leur enseignement dans ces classes supérieures. La qualité de l’enseignement et la réussite professionnelle de leurs élèves les accaparaient au détriment de la formation chrétienne des âmes dont ils avaient la charge, et de leur vie religieuse.

Mais était-ce une raison pour refuser de participer à un progrès inéluctable de la société, pour refuser la formation d’une élite canadienne française qui pourrait agir dans les différents domaines de la vie économique et sociale du pays  ? Si Mgr Charbonneau, en précurseur du Concile Vatican II qu’il était, considérait qu’il fallait se rallier au monde moderne même dominé par les anglo-protestants, ses détracteurs devaient-ils refuser pour autant toute évolution  ? N’auraient-ils pas dû, au contraire, élaborer les principes d’une éducation catholique moderne, non pas ralliée au monde moderne, mais, dans le monde moderne, préparant une élite pour travailler à la conservation ou à la restauration d’une société chrétienne dans tous les domaines  ? Les frères enseignants auraient été alors les auxiliaires compétents et estimés des évêques. Ces derniers auraient pu alors les garder dans l’idéal fixé par leur saint fondateur  : former avec fierté de bons ingénieurs, de bons médecins, de grands scientifiques, industriels, agronomes CATHOLIQUES.

Au lieu de cela, pendant près de quarante ans, les évêques vont défendre leurs établissements privés qui leur donnaient des prêtres, contre les frères qui voulaient donner au Canada français une élite intellectuelle  ; mais ni les uns ni les autres n’ont vu se préparer au même moment la laïcisation de la société… Résultat  : la multitude de prêtres qui faisait la fierté de nos évêques a fondu en quelques années… tandis que les élèves les plus doués des écoles des frères devenaient les artisans de la Révolution tranquille et de l’émancipation du Québec  ! Quel gâchis  !

Il nous reste à étudier comment la Révolution tranquille a pu subvertir le système éducatif de la province entre 1961 et 1965. Mais d’ores et déjà, retenons pour demain les leçons de cette triste histoire, il faudra rebâtir un système éducatif intégralement catholique.

Salle d'étude du collège général et professionnel de Victoriaville

Salle d’étude du collège général et professionnel de Victoriaville, dirigé par les frères du Sacré-Cœur.

RC n° 98, mai 2002, p. 1-6

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