La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE AU QUÉBEC
ET LA RÉVOLUTION TRANQUILLE

VI. La révolution de l’enseignement catholique

AU moment même où les Communautés religieuses connaissaient une véritable révolution interne, une contestation anti-catholique se développait dans la société canadienne française, surtout dans le monde universitaire et artistique. Soutenue évidemment par la franc-maçonnerie qui n’a jamais cessé d’être active au Canada, elle se répandait dans la population par le biais de la télévision qui échappait au contrôle du gouvernement provincial de Duplessis. Deux convictions assuraient la cohésion de ce courant de pensées d’origines variées et éclectiques  : se débarrasser du régime de Duplessis et de tout ce qu’il représentait, transférer le contrôle du système scolaire de l’Église à l’État laïque.

René Lévesque, Jean Lesage et Paul Gérin-Lajoie.

René Lévesque, Jean Lesage et Paul Gérin-Lajoie.

Les Lettres du frère Untel publiées dans Le Devoir ont comme effet immédiat de mettre la question scolaire sur la place publique. Elles paraissent de novembre 1959 au 14 juin 1960, autrement dit durant le mandat des deux gouvernements de l’Union nationale qui succèdent à Duplessis, décédé le 7 septembre 1959  : celui de Paul Sauvé, qui meurt à son tour subitement le 2 janvier 1960, et celui d’Antonio Barrette. C’est ce dernier qui déclenche les élections pour le printemps 1960. Le 22 juin, elles portent au pouvoir les Libéraux qui obtiennent presque 52 % des suffrages.

Le chef du Parti libéral, Jean Lesage, forme le gouvernement surnommé alors l’équipe du tonnerre; c’est elle qui effectuera ce qu’il est convenu maintenant d’appeler la Révolution tranquille. Paul Gérin-Lajoie, l’un des nouveaux ministres, sera le maître d’œuvre de la réforme de l’enseignement.

PAUL GUÉRIN-LAJOIE

Né en 1919 dans une grande famille montréalaise, l’un des plus progressistes du pays, le futur ministre de l’Éducation avait fait de brillantes études chez les Jésuites. Boursier de Rhodes, il suivit tout d’abord les cours de la faculté de Droit de Montréal où il afficha dès cette époque un anti-Duplessisme convaincu. Après la guerre, il compléta sa formation universitaire à Oxford, voyagea en Europe avant de parcourir le Canada d’un océan à l’autre. Ces voyages le persuadèrent que la rupture entre l’Église catholique et le monde moderne était désormais irréversible, qu’il n’existait plus nulle part ailleurs de société monolithique  : il était donc grand temps que le Canada français devienne une société pluraliste.

Mgr Roy

Mgr Roy

En 1954, conseiller juridique de la fédération des collèges classiques, il joua un rôle important devant la commission Tremblay, dont le rapport fut le premier document officiel à mettre en lumière les problèmes de l’éducation sous Duplessis. En 1956, il se lança dans la politique provinciale au sein du Parti libéral dont il essaya de devenir le chef en 1958. Battu par Jean Lesage, il se rallia, avec cependant une ambition bien arrêtée  : obtenir que la province se dote d’un ministère de l’Éducation, en devenir le premier titulaire et, de là, faire la révolution dans ce domaine.

C’est dans ce but qu’il obtient de Jean Lesage le poste de ministre de la jeunesse, aux attributions traditionnelles duquel il fait ajouter celle du Département de l’Instruction. Ce super ministère taillé sur mesure pour un homme dont on connait déjà l’intérêt pour les questions d’éducation et le progressisme en la matière, a de quoi inquiéter les évêques… Et de fait, Mgr Roy, archevêque de Québec, s’en émeut. Mais Paul Gérin-Lajoie dément toutes les rumeurs  : il ne prétend centraliser sous sa direction que les pouvoirs administratifs, laissant la régie de l’enseignement au Conseil de l’Instruction publique. Mgr Roy prend acte, mais il en profite pour rappeler les principes catholiques de l’éducation confessionnelle, selon lesquels l’éducation n’est pas de la compétence de l’État  ; voilà pourquoi l’Église ne saurait permettre qu’il s’y immisce par le biais d’un ministère de l’Éducation.

LA DIVISION DE L’ÉPISCOPAT

En fait, Gérin-Lajoie n’est pas impressionné par cette déclaration de principes qui n’émane que du Primat de l’Église canadienne. Il n’est pas sans savoir qu’en réalité l’épiscopat est divisé. En effet, l’archevêque de Montréal, le cardinal Léger, avec le panache qu’on lui connaît, adopte depuis son séjour à Milan en 1959, auprès du cardinal Montini, le futur Paul VI, des positions réformistes qui ne font pas l’unanimité chez les évêques canadiens-français. Il intervient pour empêcher toute sanction contre le frère Untel à qui il permet de participer à une émission de télévision afin, explique-t-il à ses collègues, de faire crever le mythe. C’est évidemment le contraire qui se passe  : le tirage du livre du frère Untel augmente de 40 000 exemplaires  !

Mgr Albertus Martin

Mgr Albertus Martin

En octobre 1960, les Jésuites déposent une demande de législation leur permettant d’ouvrir une université à Montréal. Le projet, mûri depuis longtemps, est soutenu par toutes les congrégations enseignantes. Cette démarche qui, sous Duplessis, n’aurait été qu’une simple formalité soulève au contraire un débat qui vient doubler l’affaire du frère Untel. Le Devoir fait campagne contre le projet des Jésuites, 180 professeurs de l’Université de Montréal, dont le cardinal est chancelier, s’y opposent aussi et réclament une enquête publique  : «  L’absence de laïcs à la direction générale de l’enseignement supérieur ne peut plus être tolérée.  » La réunion suivante de l’épiscopat est pour le moins mouvementée. Le cardinal Léger, grandiloquent, déclare à ses collègues  : «  Je vois gronder la révolution à côté de moi  ». Ne se sentant pas appeler au martyre, le cardinal est donc plus que jamais en faveur de l’ouverture aux revendications du monde. Plusieurs évêques, au contraire, entendent résister avec fermeté, en particulier Mgr Cabana, archevêque de Sherbrooke, Mgr Bernier, évêque de Gaspé, et Mgr Martin, évêque de Nicolet. Pour contrer l’influence du cardinal, ces trois évêques exigent que l’assemblée épiscopale se prononce désormais à bulletin secret  ; par ce moyen, les conservateurs gardent une faible majorité. En février 1961, ils obtiennent enfin des sanctions contre le frère Untel qui est envoyé à Rome  ; le cardinal, hautain, qualifie alors ses collègues de complexés.

LE LIBÉRALISME PARALYSANT

Gérin-Lajoie profite de ces querelles épiscopales pour avancer ses pions. Six mois après avoir dit qu’il laissait aux Comités du Département de l’Instruction publique la régie de l’enseignement, il en propose une réforme majeure  : le Comité catholique ne serait plus composé de tous les évêques, mais de sept d’entre eux et de vingt et un autres membres nommés par le gouvernement. Fataliste, le cardinal Léger déclare  : «  Tout est fait, nous arrivons trop tard.  » Mgr Roy, lui, pense que «  l’évolution ne doit pas être trop rapide et que l’épiscopat ne doit pas se dépouiller trop facilement de son autorité.  » Mais tel n’est pas l’avis des évêques conservateurs, en particulier de Mgr Bernier qui présente à l’assemblée une analyse du projet gouvernemental à la lumière de l’histoire et du droit. Elle conclut qu’il n’y a aucune raison de céder à la pression d’une minorité d’intellectuels de gauche, que la présence d’office de l’épiscopat dans le Comité catholique est liée à la fonction d’enseignement de l’Église, enfin que la réforme projetée conduira à la politisation du système scolaire puisque le parti politique au pouvoir régira le choix des membres du Comité. Bref, c’est trop accorder à l’État au détriment de l’Église et des pères de famille. Mgr Bernier entend donc rallier l’épiscopat sur cette ligne de conduite  : cette réforme est «  une décapitation que le peuple ne demande pas et qui ne satisfera que le groupe anti-clérical et athée qui a réussi à s’infiltrer, hélas  ! jusque dans nos universités catholiques. (…) Leurs grondements ne doivent pas nous épouvanter. Mais nous avons, au contraire, le devoir sacré de leur tenir tête.  » Malheureusement, Mgr Bernier n’arrive pas à entraîner l’ensemble de ses collègues, on adopte donc une position mitigée dont le diplomate archevêque de Québec se fera le rapporteur  : «  On ne supprime pas la Chambre des députés parce que ça va mal dans l’inspection de la Voirie. Ce sont les rouages subalternes qui font défaut.  » Autrement dit, il est injuste de dire que les évêques sont responsables des carences du système. Mais, l’argument est faible… nous savons pourquoi  ! Les évêques demandent aussi au gouvernement de surseoir à sa réforme, le temps de préparer des contre-propositions.

LA COMMISSION PARENT

La commission Parent

La commission Parent

Le gouvernement écoute avec politesse les demandes épiscopales mais la campagne médiatique, elle, va bon train. Si bien que, pour y répondre, le gouvernement estime de son devoir, en mars 1961, de mettre sur pied une commission royale d’enquête dont elle confie la présidence au vice-recteur de l’Université Laval, Mgr Parent. Ce choix opportunément clérical ne gêne en rien les desseins anti-cléricaux du gouvernement, puisque Mgr Parent est un ecclésiastique de mentalité très ouverte qui s’entend on ne peut mieux avec le conseiller de Gérin-Lajoie, Arthur Tremblay, futur sous-ministre du ministère de l’Éducation. La vice-présidence est confiée à Gérard Filion… le directeur du Devoir. Six commissaires sont désignés  : Paul Larocque, secrétaire général d’Aluminium Ltd, David Munroe, directeur de l’Institut d’éducation de l’université McGill, Jeanne Lapointe, professeur de Lettres à l’Université Laval, John McIlhone, directeur-adjoint des études de la Commission des Écoles catholiques de Montréal, Guy Rocher sociologue à l’Université de Montréal. Gérin-Lajoie y ajoute une professeur de philosophie dont il apprécia l’ouverture d’esprit lors d’un débat télévisé, Sr Marie-Laurent de Rome, dont le saint habit achève de donner une touche rassurante à l’ensemble. Enfin, innovation rassurante cette fois pour le gouvernement, Arthur Tremblay est adjoint à la commission  ; il sera bien placé pour surveiller les travaux, en rendre compte et les aiguiller efficacement.

Dans la foulée, le gouvernement reporte sa décision quant à l’université des Jésuites, après la parution du rapport de la commission  ; autrement dit il l’ajourne sine die.

En avril 1961, le Mouvement laïque de langue française est fondé. Il ne compte que six cents membres de toutes croyances. Son programme est simple  : déconfessionnalisation, sécularisation, décléricalisation. De toute part, dans la société canadienne française résonne le mot «  Liberté  ». C’est aussi à cette époque que les mouvements indépendantistes voient le jour.

UNE DÉSORIENTATION DIABOLIQUE

Devant cette effervescence, l’épiscopat reste muet. Malgré leur clairvoyance, les évêques conservateurs ne peuvent emporter l’assentiment de leurs collègues en faveur d’une ligne de conduite ferme sur les principes. Comment, en effet, envisager des condamnations doctrinales sous le bon pape Jean XXIII   ? Les évêques ne veulent pas non plus prendre parti dans les débats politiques dont l’issue est incertaine  ; il ne faut pas compromettre l’avenir de l’Église en butte déjà à tant d’hostilité  !

L’épiscopat a beau être discret, l’hostilité ne décroît pas pour autant. Les syndicats se déconfessionnalisent en 1960, avec l’accord contraint des évêques. La même année, le ministère de la famille et du bien-être décide une planification de l’action sanitaire et sociale et oblige les institutions privées à s’intégrer au système  ; il en résulte une pagaille qui justifie le progrès suivant  : la loi sur les hôpitaux de 1962, qui est une véritable nationalisation du réseau hospitalier appartenant à l’Église et aux congrégations religieuses. L’épiscopat ne réagit pas, malgré les plaintes des congrégations à Rome. En fait, les évêques sont dépassés  : la socialisation leur paraît un progrès auquel ils n’osent s’opposer bien qu’ils soient contre l’étatisation, et comme l’État accepte à ses côtés des organismes privés, ils jugent que tout est bien.

C’est dire la désorientation de nos évêques dont la majorité ne se rend pas compte qu’elle est en train d’accepter une situation qui entraînera l’inexorable asphyxie de l’Église, comme l’abbé de Nantes l’expliquait en 1962 dans la conclusion de sa retraite aux Frères des écoles chrétiennes, publiée dans le précédent numéro.

Aussi lorsqu’au printemps 1962, la commission Parent qui travaille depuis un an déjà, voyageant dans le monde pour étudier les méthodes des États-Unis, de la Scandinavie et de l’URSS (  !), en vient à se tourner vers les évêques pour leur demander leur avis, ceux-ci n’ont toujours pas de position commune. Ils se contentent donc de faire un rappel bref mais substantiel des droits des parents, de l’Église et de l’État en matière d’éducation, et ils réservent leur prise de position pour après la publication du rapport de la commission.

Ce qu’ils n’ont pas prévu, c’est que, avec l’aval de Gérin-Lajoie, la commission éternisera ses travaux jusqu’en 1966, mais publiera son rapport par tranches dès 1963.

L’historien Jean Hamelin résume parfaitement la situation en 1962  : «  L’épiscopat a un objectif  : le maintien de l’école catholique dans le système scolaire public  ; il a un enjeu  : le contrôle de l’école catholique par le corps épiscopal  ; un thème  : le rôle de l’État en éducation et la place de l’éducation chrétienne dans les écoles  ; une stratégie qui repose sur une convention historique  : s’entendre en coulisse avec le gouvernement sur un projet concret de réforme avant que ce dernier ne le dépose devant l’Assemblée nationale  ; une tactique  : laisser le gouvernement ouvrir son jeu. L’épiscopat est en position de laisser les choses venir.  »

RÉVOLUTION CONCILIAIRE ET RÉVOLUTION TRANQUILLE

Le pape Paul VI et le cardinal Léger.

Le pape Paul VI
et le cardinal Léger

Mais le mouvement se précipite. Le 23 avril 1963, la commission Parent dépose la première tranche de son rapport où elle suggère la création d’un ministère de l’Éducation et d’un conseil supérieur. Elle le fait, malgré l’immense majorité des trois cents mémoires déposés devant elle, qui s’élevait contre la création d’un ministère. C’est dire que la commission était dans la main du gouvernement  ; et dans certains cas, on peut bien oublier qu’on est démocrate… la fin justifie les moyens  !

En juin, le gouvernement annonce son projet de loi conforme aux recommandations de la commission. Il est très habile  : il maintient l’école catholique dans le système public, mais la fait échapper au contrôle de l’épiscopat. Autrement dit  : le gouvernement ne précipite rien, mais il se donne les moyens d’empêcher toute réaction aux futures réformes.

Le 11 juin, l’épiscopat rallié cette fois par les évêques conservateurs, s’oppose au projet, et menace même le gouvernement. Gérin-Lajoie n’en fait aucun cas  : le 26 juin, il dépose en réponse le projet de loi qui restera célèbre sous le nom de bill 60, toutefois, le premier ministre Lesage annonce un délai pour la discussion du bill pendant lequel une vaste consultation populaire sera organisée.

Comment expliquer cette procédure inhabituelle  ? La biographie autorisée du cardinal Léger, écrite par Micheline Lachance, nous renseigne  : «  Même René Lévesque, ministre des Ressources naturelles, réputé d’avant-garde, a penché en faveur du report (de la discussion du bill 60). Peu avant, le cardinal Léger lui avait dit  : “ Je vous ai fait venir parce que vous avez de l’influence. Je suis sympathique à la réforme mais donnez-moi une chance de convaincre les évêques  ”. (…) Personne n’en doute, continue sa biographe, c’est le cardinal Léger qui a fait plier le premier ministre Lesage. L’événement titre  : “ En primeur, les raisons du retrait temporaire du bill 60 – le cardinal Léger a téléphoné au premier ministre Lesage ”. Et le journaliste Benoît Massicotte de conclure  : “ Il ne fallait pas moins que cette intervention de Son Éminence pour que monsieur Lesage accepte de ralentir sa course une fois sa décision prise d’établir un ministère de l’Éducation ”. Le cardinal est irrité. Certes, il est intervenu auprès du premier ministre mais ce n’est nullement pour les raisons invoquées par les journalistes. “ Je n’ai jamais exprimé la moindre réticence sur la création d’un ministère de l’Éducation. ”   »

Paul Gérin-Lajoie organise donc une véritable campagne à l’américaine, parcourant lui-même toute la province  ; les médias y font écho chaque jour, retransmettant ses propos et ses explications. Or, partout Gérin-Lajoie se heurte à une grande hostilité de la part de la population. C’est une fort mauvaise surprise pour le gouvernement qui avait sous-estimé l’attachement de la population à l’éducation catholique. Après tant de mois de campagne critiquant les écoles du Québec, prônant leur modernisation, faisant miroiter les exemples étrangers, la majorité de la population voulait certes améliorer la situation, mais tenait toujours à ce que ce soit les frères et les religieuses qui dirigent les écoles. Si l’épiscopat l’avait voulu…

Le cardinal Léger ne le veut pas, les experts qui assistent nos évêques dans cette délicate affaire, l’aident à rejeter définitivement la position traditionnelle encore rappelée par Mgr Roy en 1960 selon laquelle l’éducation relève par nature des parents et de l’Église, mais jamais de l’État. Sous prétexte qu’il est nécessaire d’aligner la position des évêques sur l’aggiornamento conciliaire alors en cours, ils lui substituent un droit aux écoles catholiques fondé sur la liberté de conscience et les droits de la personne.

Plutôt que de lutter, et malgré le soutien populaire aux écoles confessionnelles, les évêques écrivent au gouvernement une belle lettre dépouillée de toute polémique. Ils s’adressent à des hommes politiques animés certainement des meilleures intentions, mais à qui ils se doivent tout de même de rappeler que, en démocratie, il faut respecter les volontés de la majorité. Autrement dit, on abandonne à l’État le droit de l’Éducation, mais on lui fait l’obligation de respecter la conviction des catholiques majoritaires dans la province. Pour ce faire, les évêques demandent respectueusement un droit de veto; si le gouvernement le leur accorde, ils ne feront pas d’opposition au bill 60.

Cette lettre désarçonne l’opposition de l’Union nationale qui ne demandait qu’à résister au gouvernement Lesage. Ce dernier, évidemment, accepte l’amendement proposé par les évêques. C’est fort de leur bénédiction, qu’il fait voter le bill 60, le 5 février 1964. Apparemment, l’épiscopat n’a perdu son contrôle que sur le développement des écoles non-confessionnelles, et son quasi-monopole sur l’accréditation des manuels scolaires. En réalité, il a tout perdu. Désormais, tout va se décider sans lui, entre fonctionnaires, professeurs et parents, puis sera soumis à son veto dont l’emploi est problématique, et qui ne sera d’ailleurs jamais utilisé.

Fort de son pouvoir, après avoir nommé sous-ministre son conseiller Arthur Tremblay, Gérin-Lajoie alla de l’avant. Il commença par regrouper en 55 commissions scolaires les 1830 qui existaient en 1964; la réforme qui se justifiait certes, permettait aussi d’éliminer de l’administration scolaire bien des pères de famille traditionnels et dévoués.

En novembre 1964, la commission Parent remit la seconde tranche de son rapport que le ministère s’empressa de mettre immédiatement en œuvre. Ce fut l’abolition des collèges classiques, remplacés par les polyvalentes et les CEGEP qu’un certain Frère Untel, reconverti dans la haute fonction publique, travailla à mettre en place. Ce fut la mixité des écoles secondaires. Ce fut enfin la formation des maîtres confiée aux universités, autrement dit ce fut la suppression des écoles normales tenues par le clergé. En quelques mois, Gérin- Lajoie avait réalisé toutes ses ambitions.

La population n’en demeura pas moins mécontente. En juin 1966, l’Union nationale sous la direction de Daniel Johnson reprit le pouvoir. Le nouveau Premier ministre exigea aussitôt la démission d’Arthur Tremblay, mais il ne revint cependant pas en arrière, les évêques ne le voulant pas. Mgr Bernier était mort à Rome, le 21 novembre 1964, pendant le Concile, Mgr Cabana préféra démissionner à la fin de 1966, Mgr Martin se tut. Ainsi triompha la révolution tranquille.

La cause de sa victoire  : le libéralisme de l’épiscopat. Satisfait de la situation, celui-ci refusa pendant trop longtemps les réformes qui s’imposaient pour moderniser l’enseignement public au Canada français. Puis, face à la Révolution tranquille, il choisit la voie du compromis, de l’entente plutôt que celle de la lutte. Mais c’est le funeste Concile Vatican II qui acheva de le convaincre qu’il n’avait plus à imposer la vision catholique de l’enseignement, même lorsque la majorité de la population le désirait. Au Règne du Christ, on substitua le rêve d’un catholicisme protestantisé  : une foi individualiste, levain dans la pâte. L’État pouvait bien dès lors contrôler l’éducation.

Quarante ans après, le bilan est lourd. Non seulement l’État s’est avéré incapable de former les jeunes générations, mais les vocations se sont taries et les églises se sont vidées. Demain, tout sera à reconstruire, mais non à réinventer.

L’ENSEIGNEMENT CONFESSIONNEL CATHOLIQUE

Mgr FreppelLe second tome de la biographie de Mgr Freppel, par le Frère Pascal du Saint-Sacrement, Un évêque de combat, 1870-1880, nous livre quelques discours où le héraut du catholicisme intégral expose la doctrine catholique de l’enseignement confessionnel. En voici quelques extraits dont l’actualité ne vous échappera pas et que nos évêques du temps de la Révolution tranquille auraient eu intérêt à méditer…

«  Non, ni l’enseignement ni l’éducation sont des fonctions de l’État  ; l’enseignement est une fonction scientifique  ; l’éducation une fonction religieuse et morale. L’on enseigne la chimie, parce qu’on est chimiste, et qu’on est reconnu comme tel par ses pairs, par ceux qui sont capables d’en juger. Ainsi de toutes les branches de l’enseignement. L’État chimiste, l’État historien, l’État philosophe, l’État littérateur  : ce sont là des notions qui heurtent le bon sens. Rien de pareil n’entre dans l’idée de l’État, qui est une puissance de gouvernement, et non pas une puissance d’enseignement. L’on a beau presser en tous sens les trois pouvoirs qui le constituent, le pouvoir législatif, le pouvoir éxécutif, le pouvoir judiciaire, jamais l’on en fera sortir une fonction éducatrice.

«  Si la fonction éducatrice n’est pas comprise dans la notion de l’État, si elle ne découle d’aucun des pouvoirs qui le constituent, il en est tout autrement de la famille et de l’Église, auxquelles cette fonction appartient essentiellement. Il est de droit naturel que le père et la mère de famille élèvent leurs enfants, après leur avoir donné la vie, qu’ils s’appliquent à former leur intelligence et leur volonté, comme ils ont soin de nourrir et de développer leur corps. S’ils ne peuvent achever cette œuvre par eux-mêmes, c’est leur droit et leur devoir de se choisir des aides ou des coopérateurs qui puissent les suppléer dans une tâche si importante. D’autre part, il est de droit divin que l’Église éclaire les esprits et élève les âmes. La fonction éducatrice est renfermée dans l’idée même de l’Église qui est, avant tout et par-dessus tout, un pouvoir d’enseignement et d’éducation. Ce pouvoir, elle peut l’exercer parce qu’elle a des doctrines parfaitement définies  ; ce pouvoir, elle doit l’exercer parce qu’elle a pour mission de faire pénétrer ses doctrines dans toutes les âmes. Lui contester ce pouvoir, c’est lui dénier le droit à l’existence, car elle est par nature même une autorité enseignante.

«  La thèse de l’État instituteur et éducateur universel est donc absolument fausse. Une pareille doctrine mènerait au triomphe du socialisme, c’est-à-dire à l’absorption de l’individu par l’État.  » (p. 360)

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«  La religion constitue la base essentielle de l’éducation, car le sentiment religieux est ce qu’il y a de plus fondamental dans le cœur de l’homme, de même que l’idée divine occupe le sommet de son intelligence. Édifier quoi que ce soit en dehors de cette assise première, c’est bâtir sur le sable. Rien se soutient, tout chancelle dans l’âme humaine, si l’éternelle vérité n’y est présente comme le fondement inébranlable de la connaissance, et la justice infinie comme la règle souveraine de nos actes. Il n’y a pas d’éducation possible sans la religion, car c’est la religion qui en fournit les moyens et qui en assure les résultats.

«  L’école ne saurait être que la continuation et le prolongement de la famille. Ceux qui vous remplacent auprès de vos enfants, dans la charge de les instruire et de les élever, ne sont, à vrai dire que vos auxiliaires et vos suppléants. Vous avez par conséquent le droit d’exiger d’eux que, loin de détruire votre œuvre, ils la développent en la fortifiant. Car ces enfants confiés à leurs soins, c’est le sang de vos veines, c’est l’âme de votre vie, c’est vous-mêmes. Il vous appartient de veiller à ce que rien ne vienne troubler leur foi, ni affaiblir les principes qu’ils ont sucés pour ainsi dire avec le lait de leur mère.

«  Ce n’est rien de façonner et d’assouplir l’esprit de l’homme, si on ne lui met au cœur des croyances qui deviennent des vertus, et si on ne lui apprend pas à gouverner sa vie pour la fin suprême que Dieu lui a marquée. Placée comme un intermédiaire entre la famille et l’Église, l’école tient de l’une et de l’autre, et doit les appuyer toutes les deux dans leur action commune, pour le bien général de la société humaine. Heureux les temps et les pays où ces trois forces se rencontrent et s’allient dans l’œuvre collective de l’éducation  ; où la famille, l’école, l’Église travaillent de concert à former, par les moyens propres à chacune, l’homme, le citoyen, le chrétien  !  » (p. 108-109)

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«  Fils de chrétiens et chrétiens vous-mêmes, vous devez être élevés chrétiennement  : c’est là pour vous un droit sacré, que nul ne peut vous ravir  ; et cette éduction chrétienne n’est pas le fait seulement de vos parents et de vos prêtres  ; vos instituteurs ont aussi leur part, grande et nécessaire, car vous avez une âme à l’école, non moins qu’à l’église et au foyer domestique  : là comme ailleurs, cette âme a besoin d’aliments  ; et ce n’est pas l’alphabet seul ou la table de Pythagore qui pourront lui en fournir, mais bien la morale chrétienne appuyée sur les dogmes.  » (p. 142)

RC n° 106, mars 2003, p. 1-6

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