La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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L’OEUVRE DES OBLATS

X. Le Père Pierre Henry, apôtre des Netjiliks

Le P. Pierre Henry

Le P. Pierre Henry,
” Kayoaluk ” (1937).

APPRENANT la mort du Père Henry à l’aube du 5 février 1979, le P. Ducharme, vétéran du Grand-Nord, âgé alors de 90 ans, affirma  : «   S’il y a un homme méritant le titre de saint, c’est bien lui.  » Quinze ans plus tard, lors des vœux perpétuels de notre frère Henry de la Croix, notre Père, l’abbé de Nantes, déclarait  : «  Le Père Henry est une figure exceptionnelle, parce que c’est un saint. Tous les saints ne sont pas canonisés, mais enfin, il méritera peut-être un jour l’honneur des autels. C’est un saint que l’on voit aborder la période de la crise, passer cette crise en comprenant ce qui se passe, en réagissant de tout son être comme un vieillard qui crie dans la tourmente, ou un chêne qui grince de tous les côtés mais qui ne casse pas. Il est mort, fidèle à l’enseignement de ses parents, aux convictions de sa mère, à sa Règle, à l’esprit de sa communauté. C’est très important pour nous de l’avoir connu, aimé et d’avoir en notre frère Henry un témoin de ce qui a été et de ce que nous disons nécessaire de revivre.  » Puissions-nous par ces quelques pages vous le faire connaître et aimer, d’autant que les différentes étapes de son existence récapitulent les caractéristiques de toute l’œuvre missionnaire de sa congrégation au Canada.

LA NAISSANCE D’UNE VOCATION

Né le 16 décembre 1904, à Cornéan, petit village breton d’une vingtaine de familles, près de Plouguenast, Pierre Henry a connu la vie rude des paysans, adoucie par la foi catholique qui l’imprégnait. Cette page de lui, écrite soixante ans plus tard, nous dit l’essentiel de ses jeunes années  : «  Après la grâce de Dieu, je suis devenu missionnaire par l’exemple et l’esprit de foi de ma mère. Elle eut toujours le secret désir d’avoir un prêtre parmi ses enfants, et, très tôt, elle découvrit que son Pierre serait celui-là. Je me vois encore tout jeune l’accompagner dans ses travaux  ; elle déversait dans mon cœur quantité de petits conseils et de délicats secrets. Elle me parlait de la prière, de la messe et des exemples des saints prêtres qu’elle avait connus et qu’elle rêvait de me voir imiter. Ses paroles tombaient sans bruit dans mon âme comme la rosée matinale sur un terrain préparé. Oh  ! les doux souvenirs de mon enfance où les conversations sans apprêt de ma mère m’acheminaient lentement vers le service de Dieu. De son âme, unie à Dieu, la prière jaillissait tout naturellement, comme la fraîcheur des matins de printemps. Sa joie me ravissait et me donnait envie de répéter tout bas les nombreuses oraisons jaculatoires de son cru qu’elle mêlait tout haut à son travail. C’est bien elle qui m’apprit tout jeune à prier comme les oiseaux apprennent à voler et à chanter à leurs petits. Précieuse habitude qui devait aller en s’amplifiant et me rendre tant de services dans la vie  ! À l’école de Maman qui aimait visiter les malades, donner à manger aux pauvres, consoler les affligés et ensevelir les morts, l’amour et la tendresse pour les malheureux allèrent croissant dans mon cœur jusqu’à cet élan irrésistible qui me ferait porter l’Évangile aux plus déshérités du monde. C’est bien grâce à elle que je suis devenu missionnaire.  »

Frère Pierre Henry (au centre), avec ses parents et huit de ses onze frères et sœurs.

Frère Pierre Henry (au centre), avec ses parents
et huit de ses onze frères et sœurs.

C’est en 1921, à 17 ans, qu’il entre au juvénat des Oblats, puis en 1924 au noviciat. Les appréciations de son Père maître, le P. Alazard, ne sont pas élogieuses  : «  Un Breton un tantinet têtu, aimant sa vocation. Sujet médiocre, bon pour les missions étrangères.  » C’était bien de ces raisonnements que le doux Mgr Charlebois ne pouvait s’empêcher de stigmatiser puisque, selon lui, les missions réclamaient au contraire des sujets d’élite. Mais heureusement, dans le cas présent, l’erreur était complète, comme les supérieurs du scolasticat ne tardèrent pas à s’en apercevoir. Le F. Henry fut accepté aux vœux perpétuels à l’unanimité  : “  Il ne mérite plus le jugement de son maître des novices, c’est un bon sujet. ” Le 1er novembre 1929, il reçut sa croix d’Oblat avec une joie sans pareille. Après sa formation cléricale thomiste traditionnelle, à laquelle il adhère de toute son intelligence et de tout son cœur – il n’y a pas l’ombre d’un doute ou d’une remise en question dans une telle âme  ! – il est ordonné prêtre le 12 juillet 1931. Un an plus tard, selon la pratique des Oblats à cette époque, il reçoit son obédience pour le vicariat apostolique de la Baie d’Hudson. À un ami, il écrit  : «  La seule pensée de tout quitter pour suivre le divin Maître dans un pays inconnu, me remue l’âme et le cœur à en mourir de joie.  »

«  Pour moi, issu d’une famille nombreuse et pauvre, habituée à de multiples privations, l’adieu à la famille fut moins dur que pour d’autres. Il s’opéra tout naturellement dans un acte de foi. Mes dernières minutes au foyer, entre papa et maman, à genoux sur la terre nue devant la cheminée, furent employées à consacrer au Sacré-Cœur les deux êtres chers qui m’avaient donné la vie. Une paix et un profond silence nous enveloppaient tous les trois. La cérémonie achevée, nous nous levâmes et nous nous embrassâmes une dernière fois, puis je disparus aussitôt, à pied, par le verger d’arrière.  » Après une traversée mouvementée, il débarque à Québec où il passe quelques jours auprès du P. Lelièvre qui le fascine littéralement. Entre le célèbre prédicateur de l’Évangile et du Sacré-Cœur aux foules québécoises, et le jeune missionnaire en partance pour les glaces polaires, une amitié indéfectible naît à ce moment-là, qui vaudra aux missions arctiques une aide financière régulière.

C’est par le chemin de fer, via Montréal et Winnipeg, que le P. Henry rejoignit la Baie d’Hudson, au cours de l’automne 1932. Providentiellement, un arrêt plus long que prévu à Le Pas, permit au jeune Oblat de se rendre à l’évêché où, par bonheur, Mgr Charlebois se trouvait, ce qui n’était pas coutumier pour l’évêque errant. Le P. Henry considérera comme l’une des plus grandes grâces de sa vie, l’entretien qu’il eut ce soir-là avec le vénérable missionnaire. Après sa mort, il eut pour lui une dévotion à l’égale de celle qu’il portait à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, c’est tout dire  !

INITIATION À LA VIE MISSIONNAIRE

Arrivé à Churchill trop tardivement pour prendre le bateau qui l’aurait mené au nord de la Baie d’Hudson, notre jeune et impatient missionnaire y resta pour passer son premier hiver canadien auprès de Mgr Turquetil dont il écoutait avec avidité les passionnants récits. Il mettait à profit ses loisirs pour s’initier à la langue esquimaude. Enfin, en mars 1933, il put gagner le nord par voie terrestre, en traîneau à chiens. C’est son premier grand voyage, par moins 40 °. À la mission Sainte-Thérèse, au Cap Eskimo, il dit sa première messe en mission, non sans quelque étonnement  : les enfants nus courent librement dans l’allée, les mamans allaitent les bébés, les vieilles se mouchent bruyamment ou crachent sans retenue dans une boîte à conserve, à tout instant quelqu’un sort se soulager  ! Continuant sa course, il arrive à temps à Chesterfield pour avoir l’honneur de chanter la grand messe de Pâques et assister au départ du P. Clabaut s’en allant fonder la mission Notre-Dame des Neiges à Repulse Bay, sur le cercle polaire. En attendant les instructions de son évêque, il s’occupe des religieuses de l’hôpital, et le 18 juin, avec un enthousiasme débordant, il participe à la première procession de la Fête-Dieu organisée à pareille latitude.

À la fin de l’été, il reçut l’ordre attendu d’aller rejoindre le P. Clabaut à Repulse Bay. Il y apprit beaucoup, notamment tout ce qui est nécessaire au missionnaire pour survivre dans ces conditions impossibles. Il mit également au point une technique de construction d’habitations en pierres cimentées de glaise, plus économique et plus imperméable au vent glacial que les cabanes de bois. Il n’empêche qu’il rongea son frein, son supérieur ne lui donnant pas l’occasion d’exercer son ministère. Dès ce premier poste, il révéla la qualité de son âme religieuse, très attachée à la pratique exacte de la Règle, dont Mgr Charlebois lui a rappelé la fécondité apostolique. Le P. Clabaut, par ailleurs excellent missionnaire et futur évêque coadjuteur de Mgr Turquetil, aurait préféré, quant à lui, un peu plus de souplesse  : il note dans le codex de la mission  : «  Mon Dieu, il y a des saints dont le commerce est difficile pour ceux qui ne le sont pas.  »

Le P. Henry avec quelques esquimaux à Repulse Bay (1935)

Le P. Henry avec quelques esquimaux à Repulse Bay (1935).

C’est durant cet hiver 1933 que le P. Henry commença à ressentir une attirance particulière pour l’évangélisation des Netjiliks qui vivent plus loin, au nord-ouest de Repulse Bay, vers le pôle magnétique. Réputés pour leur cruauté, ces esquimaux n’étaient pas encore évangélisés, même si certains s’étaient aventurés jusqu’à Notre-Dame-des-Neiges. Le P. Clabaut se refusa évidemment à laisser partir son jeune compagnon pour une mission si périlleuse. Avec la ténacité caractéristique des Bretons, dit-on, le P. Henry revint souvent à la charge auprès de son supérieur, mais toujours en vain. Alors, il se mit à demander cette grâce à Notre-Dame, par l’intercession de Mgr Charlebois qui était mort dix-huit mois plus tôt. Or, en janvier 1935, le P. Clabaut, alors en tournée, rencontra un groupe de Netjiliks qui se laissèrent évangéliser et demandèrent le baptême. Il y vit un signe du ciel, et il se promit, dès son retour à Repulse Bay, d’ouvrir ce nouveau champ apostolique au zèle ardent du Père Henry. Il ne se doutait pas que, au même moment, celui-ci échappait de peu à l’asphyxie  : le froid fut tel, cette nuit-là à Repulse Bay, que du givre se forma dans la cheminée au point de l’obstruer.

L’APÔTRE DES NETJILIKS

C’est le 26 avril 1935 qu’il partit, non sans émotion, après avoir reçu la bénédiction du P. Clabaut. Un vétéran de passage, le P. Bazin, l’a prévenu en toute charité  : Vous ne vous imaginez pas ce qui vous attend. De fait  ! Quinze ans plus tard, il racontera ses aventures  ; la sobriété du style ne parvient cependant pas à dissimuler l’héroïsme et le zèle de notre jeune missionnaire. Lisez plutôt  :

«  Le premier campement atteint, je m’introduisis en rampant sous le portique de l’igloo qu’on me désigna. Obscurité complète d’abord  ; puis mes pupilles se dilatant petit à petit, je vis deux vieux Esquimaux accroupis dans un coin et, au milieu de la place, des morceaux de phoques sanguinolents. J’allai au vieux et lui serrai la main. Son silence me glaça. La vieille, elle, se montra plus accueillante. “ Ah  ! tu es arrivé  ? ” dit-elle. Cela me fit du bien. Nous passâmes la veillée en silence, car j’avais peine à les comprendre. J’avais faim et espérais qu’on m’offrirait à manger. Comment ouvrir devant eux mes quelques boîtes de conserves sans leur en offrir  ? Et alors, il ne me resterait rien. Je me couchai donc sans souper. Le lendemain, je célébrai ma première messe sous cet igloo païen. On m’observait sans rien dire. Force me fut cette fois d’ouvrir ma boîte aux provisions car je n’en pouvais plus. Le vieux se hasarda enfin à ouvrir la bouche pour me demander ce que je venais faire au pays. “ Je viens annoncer le Ciel. ”“ Tu auras bien faim ”, fut sa seule réponse.

«  Nous devions marcher en tout trente-sept jours pour arriver à Pelly Bay. À ce second départ, mon guide me fit sentir que mes bagages étaient trop pesants pour ses chiens. “ Tu ferais mieux de retourner ”, me dit-il. Et je sentais que son idée était bien de me renvoyer. En route, il revint à la charge et me dit  : “ D’ailleurs, tu ne peux pas vivre comme nous puisque tu ne peux pas manger de pourri. – Si, je le puis. ” Prenant un couteau, je taillai un morceau de phoque tué depuis un an et destiné aux chiens. J’en mangeai en pensant à autre chose, et cela passa. Mes compagnons restèrent ébahis  ; silence complet, pas un sourire, pas un mot de félicitations. Mais j’avais relevé le défi et de cela il ne serait plus question. Quelques jours plus tard, on m’offrit du poisson cru, et, chose curieuse, cette viande gluante, visqueuse, me donna le haut-le-cœur, et je la crachai dans la neige en regardant le soleil. Mais, heureusement, personne ne m’observait. “ Puisqu’il mange du pourri, se disait-on, il mangera bien du frais. ” Je me suis fait depuis, à ce régime, et ce n’est que rarement que je mange cuit. Ma santé a tout à y gagner.  »

Passons vite sur les autres incidents de ce voyage et sur les premiers jours à Pelly Bay où il fonda la mission Saint-Pierre. Seul, de peine et de misère, il y construisit une maison-chapelle de vingt pieds sur cinq, avec les matériaux du pays, des pierres cimentées de terre glaise. Le 15 août 1935, le gros œuvre était fini. «  Je me fis un autel avec une caisse en bois  ; c’était plus pauvre qu’à Bethléem. Je couchais tout près du tabernacle, comme un chien aux pieds de son maître. Mais je me sentais fortifié, j’étais heureux. Ce furent là les beaux moments de mon apostolat. Quand j’y pense aujourd’hui, je me dis  : ce sont les années les plus parfaites de ma vie  ; si j’en avais mieux profité, j’aurais pu devenir un grand saint.  »

Les Esquimaux se tinrent d’abord à distance, ne sachant trop que penser de ce nouveau venu, ce missionnaire que leur tribu avait pourtant demandé. «   Un des premiers à venir me visiter fut le sorcier qui vint enquêter sur la raison de ma présence au pays. Je me rendis compte qu’il voulait surtout des allumettes. N’empêche, il s’empressa de répéter aux autres ce que je lui avais dit et fut ainsi mon premier aide dans l’apostolat  ! Lui, l’apôtre du démon, devint pour un moment l’apôtre du Bon Dieu. “ Pour un moment ”, car, hélas, il deviendrait méchant pour moi dans la suite. D’autres s’approchèrent de moi, et je me demandai chaque fois si ma vie n’était pas en danger. Je me montrais accueillant, leur donnais à manger, leur chantais des cantiques. Leur ayant dit que j’étais envoyé par Jésus, ils conclurent  : “ Alors tu es tombé du ciel et tu n’as pas de maman comme nous  ? ”… Je consentis même à me déchausser pour leur prouver que j’avais des pieds d’homme et non des pieds de caribou, comme ils pensaient.

«   À l’automne 1935, un jeune homme demanda à se confesser. “ Tout ce que tu nous dis est beau  ; voudrais-tu nous sauver  ? Nous vivons comme des chiens. Confesse-moi, veux-tu  ? – Pas avant le baptême. – Je me confesse quand même, car maintenant je veux bien vivre. ” Peu après, ce fut le tour d’un vieillard. À Noël, je pouvais faire cinq baptêmes d’adultes. L’événement était extraordinaire et je voulus, à cette occasion, bâtir une grande chapelle de neige d’une trentaine de pieds de diamètre et pouvant contenir cent vingt-cinq personnes. Ce fut le berceau de la chrétienté de Pelly Bay  ; nous y vécûmes dans la ferveur de la primitive Église.   »

Le P. Henry et le P. Clabaut le soir du 17 février 1937.

Le P. Henry et le P. Clabaut
le soir du 17 février 1937.

Au bout d’un an, il aurait dû retourner à Repulse Bay, mais une opportunité se présenta d’aller plus au nord, prendre contact avec d’autres clans encore païens. Le P. Henry n’hésita pas, il prit la direction de la péninsule de Boothia où est situé le pôle magnétique et où il ne tardera pas à vouloir fonder une nouvelle mission. Pendant ce temps, Mgr Turquetil s’était fort inquiété et avait même blâmé le P. Clabaut  : “ Vous n’auriez pas dû le laisser partir. C’est un jeune Père sans expérience. Peut-être est-il mort à l’heure actuelle  ; s’il vit encore, il faut le rapatrier. ” Reprenons le récit du P. Henry qui, entre-temps, est revenu à Pelly Bay. «  Des mois s’écoulèrent avant qu’on pût organiser une expédition. Un jour de février 1937, que l’idée m’était venue de visiter quelques familles, j’eus la surprise de voir venir à ma rencontre des hommes et des chiens étrangers. C’était le P. Clabaut  ! Remarquez que c’était le 17 février, la grand fête des Oblats, délicatesse évidente de la Sainte Vierge. Nous nous embrassâmes sans presque pouvoir parler, puis les langues se délièrent. Mais la mienne s’empêtrait. N’ayant pas articulé une syllabe française depuis deux ans, je parlais moitié français moitié esquimau. Je me ressaisis et finis par trouver les mots qu’il fallait. Nous nous bâtimes un petit igloo sur place et y passâmes la nuit à causer, à échanger des nouvelles. Le P. Clabaut fut tout heureux d’apprendre que j’avais une soixantaine de baptisés déjà. “ J’ai le pouvoir de confirmer, dit-il, nous irons demain ”. Nous rentrâmes au camp le lendemain, et ce fut une fête inoubliable sous l’igloo-chapelle. Grand-messe de confirmation avec Gloria (en pleine férie de carême) et Credo, le tout chanté par la foule. Mon supérieur en pleurait de joie.  »

Ce qui explique la force et la réussite de l’apostolat du P. Henry, nous fait remarquer notre Père, l’abbé de Nantes, c’est son humilité foncière. «  Ce n’est pas difficile d’être prêtre, il n’y a qu’à faire comme son curé. C’est ce que j’ai fait en devenant curé de Villemaur. Il a fait pareil, lui, avec ses esquimaux. Je dis bien  : il avait fait une communauté catholique en tout point semblable à ce qu’il avait vu, aimé, cru dans sa paroisse natale, et ce qu’il avait reçu de son père et de sa mère, en fait de convictions indestructibles et de vertus. On tombe sur une épine dorsale. Chacun de nous ne fera rien de bien, de grand, qu’en imitant, en recevant en héritage les convictions de son père et de sa mère et s’il n’a pas de père et mère chrétiens, il faut qu’il fasse un effort violent pour se remettre dans une autre paternité et maternité spirituelles qui lui donnent cette assise nécessaire. Sans quoi, on est un aventurier, un révolutionnaire évident.  » Le Père Henry n’était pas un aventurier, il était “ l’Église, Jésus-Christ répandu et communiqué ” jusqu’aux extrémités de la terre. Tous les Oblats partageaient cette même conviction, assise de leur vocation missionnaire et condition sine qua non de sa fécondité.

LE BON PASTEUR

Il arracha encore au P. Clabaut la permission de rester deux mois supplémentaires à Pelly Bay avant de revenir vers l’arrière. «  Vous voyez que je suis bien, lui dis-je, laissez-moi faire, avec mes chrétiens, l’adoration du Jeudi saint et célébrer Pâques avec eux. Je revins donc en avril à Repulse Bay et me rendis même jusqu’à Chesterfield pour le synode vicarial qui coïncidait avec les cérémonies du sacre de mon supérieur qui devenait Mgr Clabaut. À cette occasion, Mgr Turquetil voulut bien ériger Pelly Bay en mission régulière, et il lui donna comme titulaire mon patron, saint Pierre. En même temps, il me donnait un compagnon dans la personne du père Vandevelde, récemment arrivé de Belgique.  » Cette aide lui permit de reprendre son exploration vers le pôle magnétique. Mais heureusement, il se trouva à Pelly Bay en 1939, au moment où y débarqua un ministre anglican  ; voici le récit de la rencontre, fait par le supérieur hiérarchique du pasteur  : «  Mr. Turner, un Anglais d’Angleterre, s’approche donc de Pelly Bay. Personne ne se porte à sa rencontre. Même les chiens se taisent. Le père Henry, un Français de France, l’attend de pied ferme. Revêtu de sa soutane, il se dirige vers le chanoine Turner et s’arrête à quelques pas de lui. Sans autre préambule, il lui dit  : “ Si vous acceptez de ne pas propager votre message ici et de vous en aller sans déranger ni la paix, ni la foi des indigènes, je vous donnerai volontiers de la viande pour vous et vos chiens. ” Il y avait, paraît-il, dans sa voix une pointe de menace.  » L’Anglican s’installa tout de même, fit des cadeaux à tout le monde, en proposa même aux missionnaires catholiques… mais il n’obtint aucun résultat à Pelly Bay. Il eut plus de succès auprès des familles qui, dispersées plus au nord, recevaient très épisodiquement la visite de l’Oblat. Le P. Henry n’eut pas trop de mal à les réintégrer toutes dans le giron de l’Église  ; et le loup déguisé en pasteur comprit qu’il n’avait plus qu’à repartir avec ses cadeaux  !

“ C’EST L’ÉGLISE QUI MONTE JUSQU’AU PÔLE. ”

Pelly Bay (1953)

Pelly Bay (1953)

Débarrassé de sa présence, le P. Henry reprit ses courses missionnaires. «  J’avais en vue à 180 milles de là, dans la péninsule de Boothia, un autre groupe d’esquimaux païens à qui je voulais à tout prix porter l’Évangile. Après six mois, j’écrivis à Mgr Turquetil  : “ Ah  ! si vous pouviez nous envoyer un peu de bois pour bâtir une petite chapelle en l’honneur de la Sainte Vierge, ici, au pôle magnétique  ! ” Le bois demandé arriva par bateau à Repulse Bay en 1940, et nous mîmes huit ans à le transporter à Pelly Bay, à raison d’un ou deux voyages par hiver. Restait maintenant à le rendre à destination. Au printemps de 1948, je réquisitionnais cinq de mes meilleurs et plus fervents Esquimaux. C’était un coup d’audace, mais la mer étant notre seul chemin, il fallait profiter de la dernière glace solide, sous peine de manquer la fondation cette année-là.

«   Nous avons transporté en cinq jours et cinq nuits, à 180 milles, ce bois que nous avions mis huit ans à rendre à Pelly Bay. J’avais eu l’idée, au moment du départ, de faire de ce voyage une sorte de procession mariale comme j’apprenais qu’on en faisait partout. Nous plaçâmes donc sur la traîne d’avant une image de Notre-Dame du Perpétuel Secours, vénérée par tous nos chrétiens de Pelly Bay, et nous nous mîmes en route vers le pôle magnétique. Partout, les Esquimaux venaient à notre rencontre et priaient avec nous la Vierge. Plusieurs pleuraient de voir partir le missionnaire, pensant le perdre pour toujours. Presque tout le voyage se fit dans le silence et la prière. Arrivés au sud de la péninsule de Boothia, nous passâmes assez loin d’un camp que nous savions mal disposé  ; mais tous nous regardaient de loin avec des longues-vues et n’en croyaient pas leurs yeux. Ça, c’était l’Église qui montait, qui montait vers le pôle magnétique. Arrivé un samedi soir à Thom Bay, je choisis tout de suite un beau plateau surplombant la mer et le consacrai à Marie. “ C’est votre douaire, ma bonne Mère, régnez ici, soyez un flambeau pour les païens qui vous entourent. ”

«   Nous devions nous mettre à l’ouvrage le lundi matin. Nous avions ardemment prié Marie pour avoir du beau temps, mais voici qu’au moment de nous mettre à l’œuvre, une tempête formidable de vent et de neige se déchaîna soudain.   » Après avoir attendu en vain une accalmie, blottis dans la tente, le Père et ses Esquimaux décidèrent de se mettre tout de même au travail. «   Nous bâtissions comme des Trappistes, en silence et en priant. La tempête rageait toujours. Nous attaquâmes quand même la charpente, et la petite chapelle montait de peine et de misère dans la rafale. Le vent nous arrachait parfois des mains les planches, qui volaient comme des fétus. J’en pleurais. Et je me permis de dire à la Sainte Vierge  : “ Vous devriez tout de même nous aider. ” Or, la tempête ne cessa que le quatrième jour, quand nous eûmes fini de poser la dernière planche. Et, à notre étonnement, la chapelle était belle et droite. Je restais quand même perplexe sur la persistance mystérieuse de cette tempête malgré tant de prières. Je crois avoir trouvé la réponse, dans la suite. Nous avions précisément bâti, sans le savoir, sur un emplacement historique. Ce plateau avait toujours servi, de mémoire d’Esquimau, à des séances annuelles de sorcellerie. J’ai pensé que le démon ne voulait pas quitter la place. Eh bien  ! il s’en est allé. La Sainte Vierge l’a écrasé une fois de plus.  »

Vous constaterez une nouvelle fois, que la méthode Père Henry n’est autre que celle recommandée par Notre-Dame, tant à Lourdes qu’à Fatima  : prière, pénitence  ; en cela, on peut dire que le Père Henry est un modèle d’oblat de Marie Immaculée.

«  Je fus plus de six mois sans goûter une seule consolation. Les Esquimaux me disaient  : “ Si tu restes ici, nous partons tous, car nous ne voulons pas être catholiques. ” Je gardais l’igloo, et tout mon temps passait dans la prière. Je faisais de petits sacrifices et, quand je voyais venir quelqu’un, je me disais  : Peut-être y a-t-il de l’espoir  ; et je me montrais bon pour lui. Ah  ! quels six mois j’ai passés là  ! C’était le calvaire, je pense, pour moi. À la fin, je me dis  : peut-être devrais-je descendre au sud voir mon évêque. Peut-être me dira-t-il d’abandonner ce poste et de secouer la poussière, ou plutôt la neige, de mes pieds, puisqu’il n’y a rien à faire. Mais voici qu’au mois de juin 1949, on m’amena un jeune homme de vingt ans, qu’on disait très malade et qui voulait me voir. “ Il veut mourir à tes côtés et se faire catholique. ” Ça, par exemple, ça m’a dépassé. Je courus le voir, apportant l’image de Marie et les saintes Huiles. Je pus le baptiser à temps, l’extrémiser, lui donner l’indulgence de la bonne mort, et il s’est éteint doucement dans mes bras. C’est tout ce que j’ai vu de plus beau dans ma vie de missionnaire. Alors je me suis mis à pleurer et j’ai dit  : “ Merci, mon Dieu, de m’avoir fait quitter ma patrie, mes parents, le confort, l’argent, tout, tout, pour m’amener ici et vous donner cette âme. Ah  ! oui, j’ai souffert pour elle, mais je lui ai ouvert le ciel. Merci, mon Dieu  ! ” Je me disais pourtant  : les autres vont-ils venir  ? Eh bien  ! ils sont venus. J’ai pu faire treize catéchumènes la première année.  »

L’AFFADISSEMENT DE L’ARRIÈRE

En 1950, pour la première fois depuis dix-huit ans, son évêque l’obligea à retourner en France revoir les siens, même si ses parents étaient déjà décédés. Il en profita pour visiter ses amis et le carmel de Limoges où une carmélite priait et se sacrifiait particulièrement pour son apostolat. Avec elle, il entretint une véritable amitié spirituelle qui lui fut une consolation, comme celle qui l’unissait aussi à une Sœur grise de Québec qui, en plus des prières ferventes, s’ingéniait à envoyer à Pelly Bay toutes sortes de choses nécessaires aux familles esquimaudes  ; son frère missionnaire ne civilisait-il pas en même temps qu’il évangélisait  ?

Durant ce voyage, il eut un rayonnement extraordinaire sur son entourage et même sur les simples passants, comme en témoigne cette anecdote savoureuse  : «  Avant de revenir au Canada, il visita en Louisiane un prêtre bienfaiteur avec lequel il alla en excursion, ce qui les obligea à s’arrêter dans un restaurant. Le P. Henry se trouvait assis, faisant face à la rue, en pleine vue des piétons de passage. La belle stature du missionnaire, ses yeux au regard profond des mystiques d’autrefois et surtout sa longue et magnifique barbe d’un roux ardent, ne manquèrent pas d’attirer l’attention. Les gens jetaient un coup d’œil, s’arrêtaient net, puis, mus par la curiosité, entraient dans le restaurant… Quand le Père voulut payer la note, le propriétaire s’y refusa  : votre présence m’a attiré assez de clients, je puis bien en retour vous offrir un repas gratis.  »

Mais ce séjour dans la civilisation eut par ailleurs un revers qui plongea le P. Henry pour la première fois dans un étrange sentiment de tristesse. Ses pérégrinations tant en France qu’au Québec et aux États-unis, lui firent prendre conscience, à mille petits détails, de l’affadissement du clergé. Cela le bouleversait mais il n’était pas encore en mesure de comprendre que c’était le fruit mauvais du libéralisme et du modernisme qui s’infiltraient partout dans l’Église, malgré les condamnations de saint Pie X, dans l’exacte mesure du refus des Papes Pie XI et Pie XII d’obéir aux demandes pressantes de Notre-Dame de Fatima. Or, les répercussions n’allaient pas tarder à se faire sentir jusqu’à Pelly Bay  !

LE COMBAT CONTRE LE PROTESTANTISME

Le matin du 28 mai 1951.

Le matin du 28 mai 1951.

En effet, à son retour dans sa chère mission le 30 avril 1951, il eut la douleur de constater l’apostasie de plusieurs familles, malgré le dévouement de son jeune confrère. La cause en était la propagande anglicane, soutenue par les fonctionnaires, que les Netjiliks subissaient lorsqu’ils se rendaient aux comptoirs de la compagnie de la Baie d’Hudson à Gjoa Haven ou à Spence Bay, à deux cent milles à l’ouest de Pelly Bay. Le P. Henry comprit tout de suite qu’il était insuffisant de travailler à limiter les dégâts dans sa mission et à récupérer les familles infidèles  ; il fallait contre-attaquer et fonder une mission à Gjoa Haven même, à côté du poste de traite  ! Le 28 mai, le voilà parti  ; le matériel de construction n’est pas rendu à destination, il s’en passera  ! Au moment du départ, un photographe de passage immortalisa ses traits, visage du missionnaire reflétant l’angoisse des âmes à sauver, aussi bien que l’abandon surnaturel.

Arrivé à Gjoa Haven, le 5 juin, il lui fallait trouver au plus vite un emplacement favorable. Il y pensa la nuit au point de ne pouvoir dormir. Alors, il se leva, sortit et se promena de long en large récitant force chapelets. Soudainement, comme inspiré, il planta en terre un bout de bois  ; ici s’élèvera la desserte qu’il dédiera au Cœur Immaculé de Marie. Il rentra sous sa tente, célébra sa messe et se mit aussitôt à l’ouvrage. Les Esquimaux le regardaient faire, mais personne ne vint à son aide. Le directeur du poste de la Compagnie lui refuse l’huile de chauffage pour l’hiver  ? Qu’importe, le P. Henry vivra à l’esquimaude, tout au long de l’hiver 1951-1952  : il ne reculera pas.

En mars 1952, tous les Inuits furent convoqués par ordre du gouvernement fédéral à Spence Bay pour une radiographie des poumons. Il décida d’y accompagner son monde. Bien lui en prit, car de l’avion on vit descendre, accompagnant le médecin, un évêque anglican prêt à immuniser la population contre les papistes  ! Inutile de préciser que ce fut une période très douloureuse de sa vie, mais rien n’entama son esprit de prière et de sacrifice, comme dix ans plus tôt à Thom Bay. Cette fois-ci, il ne luttait plus contre le paganisme, mais contre le protestantisme soutenu en fait par l’administration fédérale. Comme à Thom Bay, la puissance du Rosaire se manifesta au cours de l’année 1952-1953  : les Esquimaux vinrent à lui au point qu’il put ouvrir une école. Sur les cent-vingt habitants de la région, il en baptisera soixante et un  !

Évidemment, ce n’est pas lui qui allait se reposer sur ses lauriers. Convaincu qu’il pouvait maintenant laisser Gjoa Haven aux mains d’un plus jeune missionnaire, il fonça à Spence Bay pour y fonder le 23 mai 1954, la mission Saint-Michel, juste en face du temple protestant. Le ministre anglican envoya ce message à son supérieur  : “ L’opposition est établie à Spence Bay ”. Il aurait pu ajouter “ et même au-delà ”, car le P. Henry avait bien l’intention de s’installer sur l’île King William avant eux. Il réalisa son projet au printemps 1955 en construisant la desserte Sainte-Croix, établie à la limite des deux vicariats de la Baie d’Hudson et du Mackenzie. Ainsi en 1955, tout l’Arctique était évangélisé  ! Il écrivit à sa sœur spirituelle, à Limoges  : «  Ici, le royaume de Satan s’effrite un peu tous les jours mais il nous le fait payer cher. Quel encouragement vous m’êtes  ! Vous ne saurez qu’au Ciel le bien que vous avez opéré par mon ministère, le bien spirituel surtout fait à ma pauvre âme et à tant d’autres âmes sacerdotales. La petite Thérèse doit se complaire en vous.   »

Malheureusement, en cette même année 1955, l’armée américaine débarquait dans l’Arctique pour la construction de ces fameuses stations radar. L’opulence, le gâchis, l’immoralité s’établirent au milieu de la plus grande pauvreté. Comment lutter contre une telle offensive  ? Il aurait fallu à l’Église une autorité sur le pouvoir fédéral, il y avait soixante ans que le Pape Léon XIII l’avait contrainte à y renoncer  !

Alors, sans attendre aucune aide de Rome ou des catholiques canadiens, malgré des symptômes inquiétants de maladie et d’usure physique, le P. Henry fonda une nouvelle école pour arracher les enfants à l’influence des bases militaires, il en fit même un pensionnat  ! Aussitôt le projet connu, un pasteur anglican est dépêché sur place  ; les dollars ne lui manquent pas, encore moins la faveur des hommes au pouvoir. «  J’eus ce ministre plus d’un mois à ma porte, posant les fondations d’un temple bien à lui et attaquant l’enseignement catholique auprès de nos simples fidèles. Un beau dimanche, me sentant fort de l’aide spirituelle de mon cher Carmel, l’idée me vint de consacrer au Cœur Immaculé de Marie, par l’intercession de saint Pie X, l’emplacement de ce temple. Je glissai même une médaille miraculeuse sous les fondations de la mission hérétique et, à proximité dans le sable, une autre à l’effigie du saint Pape. Imaginez ma surprise le 3 septembre, fête de ce saint Pontife, lorsqu’on m’appelle d’urgence au chevet du Révérend. Il venait d’être terrassé par une crise d’appendicite aiguë. On dut l’évacuer au plus tôt. Résultat, la mission anglicane resta en panne  !  »

Ainsi, alors que la vie quotidienne dans le Grand Nord devenait beaucoup plus facile, surtout depuis que la radio avait réduit les distances et que les ravitaillements pouvaient se faire par voie aérienne, la vie du missionnaire devenait plus douloureuse, et le combat contre les forces de Satan plus acharné. Mais ce n’était que le début du drame.

AUX PRISES AVEC LE FUNESTE CONCILE

Le P. Henry en eut le choc dès 1960. Contraint à un nouveau voyage en Europe, cette fois-ci à Rome, pour représenter ses frères du vicariat au chapitre général de la Congrégation, il se heurta à une mentalité nouvelle qui le bouleversa  : on y recherchait les moyens non plus d’être davantage fidèle à l’esprit du fondateur, mais d’adapter la règle à l’esprit moderne  ! Alors, revenu dans sa mission, s’ajoutèrent aux maux physiques qui l’accablaient de plus en plus, de terribles peines d’âme. En mai 1961, ce fut le drame. Une crise d’urémie lui fit perdre la tête et provoqua son évacuation d’urgence jusqu’à Montréal où il ne se remettra que lentement. Quelle humiliation  !

Après un séjour de convalescence à l’abbaye bénédictine des Deux-Montagnes, il était de nouveau chez ses amis de Louisiane lorsque, pour la première fois, il prit la mesure de ce qui sera la révolution conciliaire. Il entendit en effet prôner l’œcuménisme, la liberté religieuse. Il apprit aussi que le Pape Jean XXIII avait reçu la reine Élisabeth d’Angleterre, chef de cette Église anglicane qui faisait tant de mal à ses Esquimaux. Il ne craignit pas d’écrire  : «  La tolérance donne l’illusion que toutes les religions sont bonnes  ; disposition d’esprit dangereuse pour la véritable Église, l’Église catholique. Le clergé lui-même est imbu de cette fausse théorie. Comment y remédier  ?  » Comme la foi catholique ne peut changer, ces nouveautés ne pouvaient être qu’un suprême assaut du Diable contre l’Église. Il allait continuer la lutte avec les armes que l’on sait.

Pleinement rétabli, il reçut l’autorisation de revenir dans le Grand Nord, mais sans pour autant pouvoir repartir au pôle magnétique, ni même à Pelly Bay. On lui confia la direction spirituelle de l’école de Chesterfield. Un calvaire de dix ans commença alors pour lui  ! Tout changeait autour de lui. Toutes les idées nouvelles passaient  : la réforme catéchétique, les méthodes d’éducation. Il en fut réduit à se battre pour empêcher la projection de films pour adultes dans l’école catholique  : “ Pas nécessaire de montrer le mal aux enfants pour les éclairer et les mettre en garde  ! ” tempêta-t-il.

Avec quelques élèves de Chesterfield.

Avec quelques élèves de Chesterfield.

Mais surtout, installé là au cœur du vicariat apostolique devenu diocèse de Churchill, il assistait aux réunions de ses confrères qui voulaient appliquer la révolution conciliaire. Chaque fois, pour lui, une épine s’enfonçait dans le cœur  : non, il ne pouvait accepter la messe protestante;non, il ne pouvait abandonner ni la soutane, ni la croix d’Oblat. «  De son propre aveu, il donne l’impression d’être étroit, borné, vieux jeu.  » écrit son biographe qui justement à cette époque-là était son provincial  ! Et il ajoute  : «  Kayoaluk sait avoir raison mais ne se sent pas la force de discuter avec son Provincial. Devant lui, il perd tous ses moyens et est incapable de se défendre.  »

Qui pourra mesurer le calvaire de ce religieux exemplaire, et de quelques autres oubliés depuis. Car pensons bien que leur héroïcité missionnaire était le fruit de leur humilité  : ils ont toujours été convaincus qu’ils n’étaient rien sans leur congrégation, et que l’obéissance était le plus sûr moyen de faire la volonté de Dieu. Et voilà maintenant que l’obéissance religieuse semblait les contraindre à renier l’essentiel de la foi. Car pour le P. Henry, ce n’était pas essentiellement une question de soutane ou de rite, c’était de savoir si seule la foi catholique ouvrait les portes du Ciel. On le lui avait enseigné, il l’avait cru et pour cela il était allé jusqu’au bout du monde afin de sauver quelques centaines d’âmes, avec l’aide manifeste de sa Mère Immaculée. Et maintenant, on lui disait que l’Esprit soufflait partout, qu’il fallait respecter les pasteurs protestants, que la liberté religieuse était un droit de l’Homme, comme si on pouvait avoir un droit à se damner  ! «  Depuis un mois, écrit-il, je suis passé par bien des angoisses, des ténèbres, des doutes et très peu de lumière du Thabor. Jamais de ma vie – il a soixante ans – je n’ai tant senti le besoin d’un guide spirituel. Il y a des heures où je ne sais plus où j’en suis  ; il me semble que le monde n’a jamais été si mauvais et on me dit qu’il n’a jamais été aussi bon, si spiritualisé et que c’est moi qui suis en retard. Cependant, je jouis de la paix. J’aime Chesterfield et sa jeunesse et m’appuie sur Dieu à qui rien n’est impossible. Le diable est jaloux du bien qui s’y fait malgré tout.  »

Il faut dire qu’il jouissait d’un grand prestige auprès des jeunes de l’école. Il s’acquittait donc de son rôle à merveille, réussissant à maintenir plusieurs d’entre eux dans la fidélité à leur vocation. Malheureusement, ses jeunes gens devaient aller dans le Sud pour continuer leurs études, loin de leur ange gardien. Un jour de 1965, il profita d’un court voyage à Montréal pour aller visiter ses anciens élèves à l’école de Churchill  ; ils lui firent l’impression d’être des brebis sans pasteur. «  Ma visite fut un événement pour eux  ; tant mieux si elle leur a fait du bien à l’âme. Les meilleurs continuent de m’écrire, surtout ceux qui aspirent au sacerdoce. Ils ont besoin de grandes grâces pour rester bons. Ils ont la messe tous les dimanches et parfois le samedi, mais le règlement et l’ambiance de cette espèce de caserne ne favorise pas la piété et la vertu et puis, ils sont accaparés par les loisirs, activités sociales, sports, danses, etc… Oh  ! que je voudrais être déjà, et toujours plus, un grand saint pour les sauver  !  »

C’est dans ce déchirement intime perpétuel que le P. Henry passa donc les dix dernières années de sa vie dans le Grand-Nord. Comme sa santé ne cessait de se dégrader et qu’il souffrait de plus en plus de l’évolution de sa communauté, son évêque et son provincial l’invitèrent à quitter définitivement le diocèse de Churchill, au printemps 1971. D’abord installé à Sutton, il fit un peu de ministère à Sherbrooke, prêchant et confessant lors de retraites eucharistiques. En septembre 1973, il s’installait en Mauricie toujours avec l’accord de ses supérieurs, car le P. Henry, en religieux exemplaire, n’a jamais transigé avec son vœu d’obéissance.

Avec notre Père en 1974.

Avec notre Père en 1974.

Cependant, à Shawinigan, il fut longtemps sollicité par la fraternité Saint-Pie X de Mgr Lefebvre qui y avait ouvert un prieuré. Nos amis de la Contre-Réforme s’employèrent à contrecarrer cette influence qui aurait pu le conduire au schisme. Lecteur assidu des Lettres à mes amis et de La Contre-Réforme catholique, en novembre 1974, il accepta un entretien avec notre Père, dont celui-ci se souvient parfaitement  : «  Dès notre première rencontre, chez notre chef de cercle de Trois-Rivières, durant une tempête de neige qui nous tint là tout un jour enfermés, nous avions parlé de ce qui le torturait  ; cette nouvelle messe que d’aucuns lui disaient invalide et qui, pour lui, était de forme et d’inspiration protestantes, ce qu’il détestait le plus  ! Je ne l’ai jamais célébrée, et lui non plus, mais cependant, je m’efforçai de lui en démontrer la validité certaine et la licéité évidente. Enfin, il voulut bien se fier à mes dires.  »

L’évêque de Trois-Rivières, sollicité par nos amis, ému par les états de service de ce vieux missionnaire, voulut bien alors lui accorder la permission de continuer à célébrer à Shawinigan selon le rite traditionnel, en faveur de nos amis. Cela lui permit de continuer à faire un peu de bien jusqu’à la fin de sa vie. Ce n’est qu’en décembre 1978 que l’aggravation de sa maladie cardiaque le contraignit de se retirer à l’infirmerie des Oblats à Sainte-Agathe-des-Monts, où il s’éteignit paisiblement le 4 février 1979.

Peu de temps auparavant, il avait dit  : «  Je m’en vais au Ciel d’où je vous tirerai par la main.  » Soyons bien persuadés qu’il le fera pour tous ceux qui l’ont accompagné et soutenu durant son long calvaire. Mais plus encore  : aujourd’hui, priant à notre tour pour le triomphe du Cœur Immaculé de Marie et la renaissance de l’Église, nous ne faisons que joindre notre prière à celles du P. Henry, de Mgr Charlebois, de Mgr Fallaize, de Mgr Grandin, de tous ces grands missionnaires oblats aujourd’hui oubliés, mais qui ont tellement aimé et servi leur Reine Immaculée que celle-ci ne peut être sourde à leurs supplications. Leur zèle pour le salut des âmes et leur amour indéfectible de leur congrégation et de l’Église, sont le gage certain de la renaissance du zèle missionnaire dans l’Église. Eux aussi reviendront avec leur cœur de feu et, par leurs fidèles successeurs, évangéliseront les plus délaissés d’entre les hommes. Cette fois, promesse de la Très Sainte Vierge, la Réforme et le libéralisme terrassés, le Christ régnera effectivement «  d’un océan à l’autre et du Fleuve jusqu’aux extrémités de la terre.  » (Ps 71)

À la descente d'avion à Pelly Bay, le 28 mai 1973, pour une dernière visite à ses chers Netjiliks.

À la descente d’avion à Pelly Bay, le 28 mai 1973,
pour une dernière visite à ses chers Netjiliks.

RC n° 87, avril 2001

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