La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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Bulletin de la Communion Phalangiste au Canada

LA RENAISSANCE CATHOLIQUE

N° 248 – Février 2019

Rédaction : Maison Sainte-Thérèse


UN “ TOURNANT MISSIONNAIRE ” RÉUSSI :

LE COMITÉ DU SACRÉ-CŒUR DE QUÉBEC

POUR s’adapter au déclin de la pratique religieuse et à l’impossibilité financière de maintenir nos églises paroissiales désertées, nos évêques ont lancé un vaste mouvement de réforme de la structure séculaire de leur diocèse, sous le nom de «  tournant missionnaire  ». Il s’agit, en fait, de promouvoir une nouvelle manière «  d’être Église  » ou de «  faire Église  »  : des petites communautés, mais ardentes et zélées, assureront l’annonce authentique de l’Évangile.

Ce qui paraît nouveau pour beaucoup a pourtant déjà été réalisé dans le diocèse de Québec et a donné un résultat qui devrait encourager nos évêques. Il faudrait bien sûr faire connaître cette expérience, les conditions de sa prodigieuse réussite et s’employer à ce que les prêtres modérateurs d’aujourd’hui, les agents de pastorale et les laïcs engagés de chaque «  nouvelle paroisse  » suivent ce modèle. Nous serions alors surpris du renouveau extraordinaire auquel nous assisterions.

Certes, cela ne se ferait pas sans difficulté. Il faut disposer au moins d’un prêtre dynamique et surtout de laïcs engagés à fond avec leur famille qui aura à subir le contrecoup de leur dévouement total. Mais chaque participant donnerait assurément un beau témoignage évangélique qui toucherait des gens de toutes conditions et de tous âges, ce qui entraînerait immanquablement d’heureuses conséquences dans leur quartier et dans leur lieu de travail.

Il n’est pas étonnant que nos actuels comités pastoraux n’aient pas eu vent de cette expérience pourtant réussie, car le «  tournant missionnaire  » dont il s’agit est celui opéré par le Comité du Sacré-Cœur du Père Victor Lelièvre et de Louis Émond, pour remédier à partir des années 1920 à la désaffection pour l’Église des ouvriers de la basse ville de Québec. C’était donc bien avant le Concile et son exaltation du laïcat  ; mais en parcourant cette histoire et en comprenant les raisons de son succès, nous pourrons conclure que le «  tournant missionnaire  » d’aujourd’hui aboutira immanquablement à un échec.

LE LAÏCAT AU SERVICE DU SACERDOCE

Le Comité du Sacré-Cœur est né du zèle pastoral d’un saint prêtre. Il ne s’agissait pas de le remplacer, mais d’épauler son action, de la démultiplier, de lui donner une ampleur que, seul, il n’aurait pu atteindre. Prêtre et laïcs vont travailler pour un but commun, au service du Sacré-Cœur, mais non avec la même fonction.

Le Père Victor Lelièvre est un religieux français, oblat de Marie Immaculée, arrivé ici en 1903, peu de temps après son ordination, pour cause d’expulsion de sa patrie par la République. Rien apparemment ne prédestinait ce jeune Breton, pieux certes, mais timide à l’excès, à devenir l’apôtre du Sacré-Cœur qui rassemblera des foules à Québec. De sa formation, il avait retenu deux principes qui furent la clef de son apostolat  : «  Parler pour que le pauvre monde comprend (sic)  », comme disait son père, et citer abondamment l’Évangile, la clef des cœurs.

Il arrive donc comme vicaire à la paroisse Saint-Sauveur de Québec, grande paroisse de 13 000 âmes, où on lui confie les exercices du premier vendredi du mois, qui ne réunissent que cinquante fidèles. Il les prêche avec une telle fougue convaincante que le mois suivant, au lieu des 500 personnes qu’il leur demandait de recruter, 1826 se présentent  ! Ce sont les débuts d’un extraordinaire apostolat fondé sur la foi dans les promesses du Sacré-Cœur et sur l’Évangile.

UN APOSTOLAT SURNATUREL

Quelques semaines plus tard, il prend conscience que beaucoup d’ouvriers, trop pauvres, n’osent pas venir à l’église, faute d’habits convenables  ; il a l’idée de leur organiser une heure sainte du premier vendredi, à laquelle ils pourront assister en vêtements de travail, après l’heure de fermeture des usines. C’est un succès considérable, mais non sans peine.

Puis il lancera une campagne pour que le Sacré-Cœur ait son monument dans toute la Province, puisqu’il est plus important que tous les hommes célèbres  ! Enfin, il va solenniser la fête du Sacré-Cœur, préparée par un triduum et terminée par une procession. Inaugurée modestement en 1914, celle-ci franchit les limites de la paroisse dès 1917 et elle réunit déjà 20 000 personnes. En 1920, elle monte dans la haute ville avec un reposoir devant le Parlement. En 1949, il décide de la remplacer par une nuit de prières  : «  Trop de cadavres ambulants, avait-il dit, au lieu de promener des pécheurs, on va honorer le Sacré-Cœur avec des âmes en état de grâce  !  » En 1951, 50 000 personnes y communient, plus de cent prêtres, dont l’archevêque, confessent pendant 24 heures  ! Voilà ce qu’on appelle un tournant missionnaire réussi  !

Cela n’étonnait pas le Père Lelièvre, puisque le Sacré-Cœur avait promis à sainte Marguerite-Marie de bénir tout particulièrement la prédication de la dévotion à son divin Cœur et de lui donner une grande efficacité. Tout prêtre pourrait donc suivre cet exemple, à condition toutefois de se consacrer au Sacré-Cœur, de même que ses auxiliaires laïcs. L’exemple de Louis Émond va nous faire comprendre ce que veut dire concrètement «  se consacrer au Sacré-Cœur  »  : il s’agit d’un don de soi dans une parfaite abnégation, et non pas la simple récitation d’une belle prière.

LOUIS ÉMOND

Les Émond étaient natifs de l’île d’Orléans, mais Louis, le neuvième d’une famille de onze enfants et le dernier garçon, naquit le 24 août 1876 à Château-Richer. Son père avait dû quitter la terre ancestrale qui ne suffisait plus à nourrir les siens. Ce fut le début d’une série de malheurs qui le conduisit à la ruine et à se réfugier dans un taudis à Québec. Louis avait alors onze ans. Il connut la misère noire et dut trouver un emploi sans tarder afin d’aider au remboursement des dettes.

Il fut embauché chez un sellier où diverses avanies s’ajoutaient au travail pénible. Cela ne l’empêcha pas d’être un apprenti modèle, toujours de bonne humeur. À l’adolescence, pour le protéger des dangers de la ville, sa mère l’inscrivit au patronage tenu par les frères de Saint-Vincent-de-Paul à Québec. Il y alla à reculons, par obéissance, mais bien vite il en devint un pilier.

Chez les Émond, on communiait rarement, mais on disait quotidiennement le chapelet en famille. Au patronage, Louis allait d’abord goûter la joie de la communion fréquente. Puis, il s’y découvrit une vocation  : attirer d’autres jeunes au patro et les aider à s’y acclimater. Lui, l’apprenti si pauvre qu’il se faisait moquer lorsqu’il allait faire des livraisons dans les beaux quartiers, apprit non seulement à vivre en vrai chrétien, mais à partager sa foi.

À 18 ans, il fut président de l’union Notre-Dame, la confrérie des ‟ aînés ” qui continuaient à fréquenter le patro, il était aussi devenu un excellent ouvrier du cuir. À l’époque, l’industrie de la chaussure à Québec connaissait de durs moments. Durant l’hiver 1900-1901, comme 4000 autres ouvriers, il se retrouva au chômage, contraint de se faire bûcheron pour survivre. De ce pénible travail dans le bois, il ne rapporta que… 25 sous  !

À son mariage, en 1902, avec une pieuse jeune fille de 18 ans, alors que lui en avait 26, il gagnait 9 dollars par mois  ; il s’acheta une petite maison pour 400 dollars, près de l’église Saint-Sauveur, il y restera 42 ans, jusqu’à sa mort.

Devenu contremaître, il joua un rôle important mais discret dans le milieu ouvrier. Sans jamais faire partie des instances dirigeantes du syndicat catholique, il ne manquait aucune des réunions, et ses interventions étaient toujours écoutées avec la plus grande attention. D’une honnêteté irréprochable, on l’a vu s’opposer à son patron pour défendre ses employés, au risque d’être licencié. Dans son atelier, il fallait marcher droit et bien se tenir. Il se faisait respecter. Chose inouïe  : il avait réussi à mettre fin à la consommation d’alcool chez ses hommes. De même, le blasphème avait disparu. Mais il savait aussi leur obtenir des augmentations de salaire et il s’arrangeait pour soutenir les plus faibles ou les plus âgés qui avaient du mal à suivre la cadence.

Alors, on ne s’étonnera pas que, en 1910, les ouvriers du quartier Saint-Sauveur l’aient quasiment forcé à se présenter aux élections pour être leur conseiller municipal. Il fut facilement élu. Mais ce ne fut pas une sinécure pour lui qui, pratiquement, n’était jamais allé à l’école  ; il dut s’acharner pour arriver à lire et à comprendre les rapports et les bilans financiers. Toutefois, son honnêteté et sa franchise lui valurent des inimitiés à l’hôtel de ville, et il renonça à sa fonction au bout de six ans.

Pendant les grèves de 1926, refusant de faire travailler des briseurs de grève, il se retrouva au chômage. Un de ses rares amis à la mairie lui trouva un petit emploi au parc Victoria pour un salaire moitié moindre que celui de contremaître. À partir de 1927, il fut chargé d’aller réclamer l’acquittement des taxes municipales aux mauvais payeurs, emploi qu’il exerça jusqu’au dernier jour de sa vie.

LA DOUBLE VIE DE LOUIS ÉMOND

Cet homme exemplaire, mais en vérité bien modeste, a en réalité une double vie, toute au service du Sacré-Cœur. Lisons le Père Lelièvre nous raconter son commencement  :

«  Décidé à organiser des retraites fermées pour les ouvriers, je me butai vite à une double difficulté  : celle du recrutement des retraitants dans leur milieu de travail, et celle des frais de pension à assumer pour eux, car à peu près personne ne pouvait, en plus de sacrifier deux ou trois jours de salaire, défrayer les dépenses. La tâche était au-dessus de mes forces. De là m’est venue l’idée du Comité du Sacré-Cœur, qui devait être officiellement constitué le 28 décembre 1919.

«  J’en avais déjà les éléments dans notre Comité paroissial de Saint-Sauveur, et surtout dans ce groupe d’hommes du Service royal du Sacré-Cœur, fondé en 1906 et qui avait pour but de recruter des adorateurs pour le premier vendredi. Il comprenait douze “ apôtres ” et soixante-douze “ disciples ”. Louis Émond faisait partie du groupe choisi de mes douze “ apôtres ”, et je le savais assidu à nos heures saintes. Plus tard, contremaître, il avait été un des plus fidèles à m’amener ses ouvriers à l’église et à installer une statue du Sacré-Cœur dans son atelier.

«  Je le connaissais assez peu cependant, et quand je procédai aux choix des membres du futur Comité je ne pensais pas à lui confier la présidence. C’est Pierre Beaulé, à qui j’avais d’abord pensé, qui me le suggéra  : “ C’est Louis Émond qu’il vous faut. Je le sais homme de grand jugement, très humble et d’une piété solide. Ça, c’est l’apôtre qu’il vous faut. ” Pierre Beaulé avait raison, je ne devais pas tarder à m’en apercevoir. J’avais trouvé un Louis d’or. J’ai toujours considéré cette rencontre comme une des grandes grâces de ma vie.  »

À eux deux, par les œuvres déjà existantes en l’honneur du Sacré-Cœur, mais surtout par les retraites fermées pour les ouvriers, ils vont opérer une régénération spirituelle d’une bonne partie de la classe ouvrière à Québec et dans la Province.

Osons le dire  : à Montréal, c’est le frère André et ses miracles qui ont maintenu la foi dans les milieux populaires, à Québec, ce fut le Père Lelièvre. En trente ans, on estime que 60 000 hommes ont suivi ses retraites fermées, beaucoup s’y convertissant ou approfondissant leur foi et devenant plus vertueux, retrouvant, eux et leur famille, le chemin de l’église.

LE COMITÉ DU SACRÉ-CŒUR

Le travail du Comité et de son président a été de rendre matériellement possible ce prodige d’apostolat en constituant un réseau de membres bienfaiteurs qu’ils allaient solliciter selon les besoins, qui devinrent au fil des ans de plus en plus importants. D’abord, il s’agissait simplement de trouver de quoi compenser la perte de deux ou trois jours de salaire pour les retraitants et de financer l’entretien de la maison Jésus-Ouvrier qui les accueillait. Comme certains étaient dans la misère, ce qui entravait leurs bons désirs, on prit l’habitude d’ajouter «  un petit quelque chose  », une aide pour alléger leur fardeau. Enfin, des vocations ont fini par germer dans ces milieux déshérités, probablement plus de 200 dont 83 Oblats  ; il fallait payer les études.

Ce n’était que la première tâche du Comité, qui était également chargé de l’organisation des heures saintes et surtout de la fête du Sacré-Cœur. Dans les années 1950, celle-ci nécessitait une formidable logistique pour accueillir une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes, pour construire le monumental reposoir, disposer les sièges, les cent confessionnaux, etc.

Mais la fonction préférée de ses soixante-douze membres était le recrutement des retraitants, car rares étaient ceux qui venaient d’eux-mêmes ou sur recommandation de leur curé.

Ils ont commencé évidemment par «  ratisser  » dans leur quartier et leur milieu de travail, mais bien vite les bienfaiteurs et les prêtres leur indiquaient des adresses de retraitants potentiels. Ils y allaient, souvent à deux ou trois, pour convaincre la victime de les suivre. Il fallait ordinairement la prendre d’assaut, savoir se présenter sans effaroucher, répondre à toutes les objections.

Fréquemment, le retraitant en puissance résistait. S’il avait le malheur de dire qu’il ne pouvait pas cette semaine-là, le commando rappliquait huit jours plus tard. S’il se sauver par la cour arrière, il se retrouvait face à face avec un gars du Comité qui y fumait justement sa cigarette.

L’arme invincible des recruteurs était l’heure sainte d’adoration dans la nuit du jeudi au vendredi, obligatoire pour tous les membres sous peine de renvoi, et le chapelet. On le disait en se rendant à l’adresse indiquée pendant que deux membres discutaient, le troisième le récitait encore. «  Avant d’attaquer un homme, disait Louis Émond, préparez-vous donc. Parlez au Bon Dieu et faites de petits sacrifices. Alors, quand vous direz un mot, le Bon Dieu le fera porter.  »

Une des vocations du Père Lelièvre témoigne que chaque âme d’ouvriers fut gagnée à coup d’heures saintes et de rosaires. «  J’ai vu ces hommes à l’œuvre pendant leurs nuits d’adoration à Jésus-Ouvrier et à Saint-Sauveur. Lorsque je voyais ces ouvriers, les membres chargés de fatigue, mais le cœur encore généreux, lever les bras vers le Ciel et prier pour les retraites fermées, il me semblait qu’aussitôt le bon Dieu déliait les cordons de sa bourse et laissait tomber sur Jésus-Ouvrier les pièces d’or de ses grâces.  »

Le Père Lelièvre confirme  : «  Je n’aurais jamais aussi bien réussi si le berceau de Jésus-Ouvrier n’avait été encerclé par une couronne d’apôtres qui, à toute heure, étaient prêts à donner leur temps et leur peine pour la cause des retraites fermées.  »

Retenons cette première leçon  : pour que le tournant missionnaire réussisse, il faut tout d’abord que ses acteurs se considèrent comme de simples instruments du Sacré-Cœur, qu’ils lui appartiennent donc et qu’ils obéissent à ses volontés, à commencer par la dévotion à la Sainte Vierge.

LA SANCTIFICATION DES LAÏCS ENGAGÉS

Maria et Louis Émond en 1939

On reste impressionné par les exigences du Père Lelièvre pour ses soixante-douze collaborateurs laïcs, dévoués sans limites, alors que la plupart étaient mariés, pères de famille et qu’ils avaient à gagner leur pain.

Première exigence  : l’état de grâce. «  Il me faut des vivants. Quand on est mort, on ne peut donner la vie. Un mort, ça ne voit plus, ça ne marche plus, ça ne compte plus. Vivez tout éveillés, tout éclairés, tout fervents. Il faut que votre âme se lie, se dévoue, se consacre, appartienne au Sacré-Cœur.  » Ou encore  : «  Pas d’épaulettes ni de trompettes dans le Comité du Sacré-Cœur, mais des âmes en état de grâce. Pas de ficelles chez vous, mais une échelle de sauvetage pour barrer le passage à l’ennemi de Jésus-Christ qui s’appelle le diable de l’orgueil et de la jalousie. Ça ne presse pas de se montrer, mais ça presse de se dévouer.  »

Les exigences des sacrifices allaient très loin. Il fallait être présent à toutes les réunions, que ce soit les enseignements mensuels, les heures saintes, les nuits d’adoration, les heures de recrutement, le porte à porte pour le financement de Jésus-Ouvrier. Le Père Lelièvre répétait souvent  : «  Vous ne faites pas partie d’un Comité d’absents, mais d’un Comité de présents.  » C’est dire qu’il ne supportait pas les absences. Aucune raison, si ce n’est la maladie, ne permettait à un membre de manquer une seule réunion.

«  Dans l’esprit de tous, dira Arthur Gagnon, un des membres du Comité, le règne du Sacré-Cœur, c’était la conversion des pécheurs et la sanctification de chacun de nous. Après le baptême, la plus grande grâce qui nous a été donnée, c’est d’avoir senti la présence du Sacré-Cœur à nos côtés. Le Père Lelièvre nous disait souvent  : “ Tout ce que vous apprenez ici, aux réunions du Comité, partagez-le avec vos épouses pour qu’elles prient avec vous, pour qu’elles vous appuient ”  ».

La différence entre le tournant missionnaire de Saint-Sauveur et celui, actuel, de nos diocèses saute aux yeux. Celui-là est catholique, il repose sur le Sacré-Cœur, sur la présence réelle et sacrificielle du Christ, vivant, ressuscité, ayant des volontés précises et voulant le salut des âmes pour lequel il a donné son Sang.

Celui-ci proclame que c’est la Parole de Dieu qui rassemble les communautés, mais sans préciser que cette Parole doit être entendue comme l’Église l’a toujours entendue et enseignée, sous peine de devenir protestants et de morceler l’Église en autant de sectes que de prêcheurs.

Au contraire, le Père Lelièvre était un prédicateur populaire remarquable, parce qu’il était d’abord homme d’Église, oblat de Marie Immaculée, serviteur de l’Évangile. Il ne lui serait pas venu à l’idée de copier les preachers évangélistes pour attirer du monde chez lui  ! Il comptait sur la grâce, donc sur la prière et les sacrifices.

Par exemple, la fête du Sacré-Cœur n’était pas pour lui et le Comité uniquement un «  travail de fous  » pour préparer le reposoir, organiser les cérémonies, les confessionnaux, les chaises, la décoration, la sonorisation. En plus, et surtout, il fallait la prière  : «  Nous préparions aussi ce triomphe annuel du Sacré-Cœur en multipliant les heures d’adoration nocturne, les nuits de prières. Le Père Lelièvre dormait peu. Les membres du Comité se relayaient au pied du Saint-Sacrement  ; à chaque groupe qui se succédait, le Père Lelièvre venait attiser leur ferveur. La nuit qui précédait la fête, le Saint-Sacrement était exposé. Le Père Lelièvre laissait les plus âgés choisir leur temps de prière, il demandait aux plus jeunes de prier aux heures les plus pénibles. À chaque heure, il venait encourager, dire sa joie, son bonheur, et plusieurs passaient plusieurs heures à prier.  »

Louis Émond, quant à lui, au lieu de s’attarder aux méthodes inédites d’apostolat, alla tout droit s’abreuver aux traditionnelles fontaines de vie que sont la Pénitence et l’Eucharistie. L’état de grâce lui était devenu climat habituel, et pourtant cet assoiffé de pureté mendiait des absolutions fréquentes, en vue de sa messe et de sa communion quotidienne. Quelques jours avant sa mort – il avait 74 ans – en parlant avec un prêtre, il lui fit cette confidence  : «  Mon Père, je fête présentement dans l’intimité de mon cœur mon cinquantième anniversaire d’état de grâce.  »

ON RECONNAÎT L’ARBRE À SES FRUITS

Or, Louis Émond n’était pas une exception dans le Comité, ce qui explique la fécondité de son apostolat, et laisse présager la stérilité de celui des «  tournants missionnaires  », rendus nécessaires par le prétendu printemps de l’Église que devait être Vatican II.

Les fruits du Comité du Sacré-Cœur, eux, sont abondants. Des paroisses, comme celle de St-Augustin près de Québec, sont régénérées  ; à la suite de quoi, le Père Lelièvre fut invité à prêcher pratiquement dans toute la Province. Le climat social dans la basse ville de Québec fut changé, au dire même des syndicalistes. Le jour de la fête du Sacré-Cœur, Québec était une ville morte, tout était fermé parce que tous se préparaient à la procession  ; pendant 24 heures les prêtres confessaient sans arrêt. Le nombre d’alcooliques qui arrêtèrent définitivement de boire est considérable, et combien d’âmes furent élevées, après leur retraite à Jésus-Ouvrier, à des degrés d’union à Dieu impressionnants.

«  C’est le Père Lelièvre qui a préparé ma confession, c’est le curé de Giffard qui m’a confessé, mais c’est Louis Émond qui m’a décidé à persévérer  », dit l’un d’eux.

Un jeune vicaire de Chicoutimi témoigne  : «  J’eus l’occasion d’amener plusieurs groupes à Jésus-Ouvrier. Un jour, le Père Lelièvre me glissa deux retraitants de son cru  : un pompier et un boxeur, deux mécréants notoires, aussi ignorants que sincères. Je les aidais à méditer l’Évangile. Leur cas étant public, le Père ne se gêna pas de dire à la chapelle  : “ Cœur Sacré de Jésus, faites que notre pompier n’arrose plus que les flammes de l’enfer, et que notre boxeur ne boxe plus que le diable. ” Les deux pleuraient à chaudes larmes. Avant le départ, le Père voulut les empêcher de se confesser publiquement dans la salle. Ce fut en vain. Capables de l’avoir fait, insistaient-ils, ils étaient capables de le dire.

«  Une autre fois, il m’arriva d’écrire pour un pauvre type, alcoolique invétéré, une prière qu’il m’avait lui-même dictée  : “ Cœur de Jésus, faites-moi la grâce de me confesser avant de mourir. ” Quelques mois plus tard, j’appris qu’il s’était empoisonné à l’alcool méthylique, qu’il reposait inconscient à l’hôpital. Je courus à son chevet. Le médecin me dit qu’il n’y avait plus rien à faire. Je restai cependant à son chevet. Deux heures plus tard, il me fit signe. Je m’approchai, il se confessa et a eu le temps d’ajouter  : “ Je remercie le Sacré-Cœur de ma retraite fermée ”. Après l’absolution, il voulut encore parler, mais rien  !  »

Terminons par ce témoignage du curé de la paroisse Saint-Roch, à l’issue d’une retraite paroissiale. «  Je n’ai jamais vu, dans toute ma vie sacerdotale – il était prêtre depuis trente-quatre ans – un pareil bouleversement des consciences.  » Sept ans plus tard, il ajoutait  : «  Ça paraît encore  ».

Dans sept ans, ce qui paraîtra encore du tournant missionnaire actuel, fondé sur la Parole, l’engagement, le partage, le dialogue, et non pas sur la grâce et la dévotion au Cœur de Jésus et de Marie, ce sont les églises vendues, le nombre toujours plus restreint de prêtres et de fidèles. Mais le jour où le Saint-Père obéira aux demandes du Ciel en consacrant la Russie au Cœur Immaculé de Marie et en recommandant la dévotion des cinq premiers samedis du mois, tout renaîtra par la puissance des Saints Cœurs qui se susciteront aussi des apôtres zélés, car ils sont fidèles à leurs promesses.